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13/11/2008

Perspectivisme et pensées dures I - Une lecture de Par-delà bien et mal de Nietzsche)


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[Retour à du lourd. Cette étude, que je poste en trois fois, a paru dans Les carnets de la philosophie n° 04 de juillet 08.]

 

A mon oncle Jean-Paul.

 

L'important, c'est la tonalité. La teinte personnelle. Qu'importe l'objectivité de la pensée pourvu que celle-ci nous fasse penser. On ne lit pas Nietzche pour ce qu'il dit mais pour ce qu'il nous fait dire. Comme dirait Deleuze, impossible de lui faire un enfant dans le dos à celui-là, c'est lui qui nous en fait. C'est lui qui nous accouche ou qui nous encule (ah, la divine grossièreté deleuzienne !) Tant de gens qui ne comprennent rien à Nietzsche, ou, pire, qui ne comprennent qu’une seule chose. Alors qu’il faut toujours savoir que chaque chose est aussi vraie que son contraire. Chaque chose va avec son contraire, c’est cela la réalité - la réalité, c’est-à-dire, ce qu’il faut approuver.

Pour cela, deviens ce que tu es. Sois ce que tu veux vraiment. La vérité se trouve non dans l'idée mais dans la personnalité.

 

« Je ne veux extraire de chaque système que ce point qui est un fragment de personnalité et appartient à cette part d'irréfutable et d'indiscutable que l'histoire se doit de préserver »,

 

écrit-il au tout début de La philosophie à l'époque tragique des Grecs. Propos leibnizien s'il en est, car ce fragment de personnalité n'est rien d'autre que la partie claire que chacun de nous a sur le monde. Cette partie claire, c'est le corps. La grande raison du corps. La conscience du corps grâce à laquelle la majorité d'entre nous ne se suicide pas - car s' il n'y avait que l'âme pour nous guider, l'humanité aurait péri depuis longtemps. Tant qu'il y a du corps, il y a de la vie, du désir - de la possibilité. La vérité est que, même clonés, nos pores réclament du contact - comme le constate, à son corps défendant, le personnage de Daniel1, dans La Possibilité d’une île, le roman du très schopenhaurien Michel Houellebecq, nietzschéen malgré lui.

 

« La peau fragile, glabre, mal irriguée des humains ressentait affreusement le vide des caresses. Une meilleure circulation des vaisseaux sanguins cutanés, une légère diminution de la sensibilité des fibres nerveuses de type L ont permis, dès les premières générations néohumaines, de diminuer les souffrances liées à l’absence de contact. Il reste que j’envisageais difficilement de vivre une journée entière sans passer ma main dans le pelage de Fox, sans ressentir la chaleur de son petit corps aimant ».

 

Tout redupliqué qu'il est, Daniel1 veut la vie. Mais si lui la veut par défaut, le surhomme (ce que n’est assurément pas Houellebecq) est celui qui la veut par excès.

 

La surabondance de et dans l’existence, sans arrière-monde ni arrière-pensée, c’est peut-être cela, penser par-delà bien et mal.

 

 

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2001-l-odyssee-de-l-espace.jpg1 - Perspectivisme.

La multiplication des points de vue. La conscience de cette multiplication, c’est ce qu’on appelle le perspectivisme – « condition fondamentale de toute vie »[1]. La voici, la grande, la belle, la définitive leçon de Nietzsche – celle qui fait que sur ce point, et quelles que soient les distances que nous prendrons plus tard avec lui (le grand rire dionysiaque, quelle farce affreuse !), nous resterons nietzschéens. Quiconque limite la connaissance qu’il a d’une chose à sa propre perception peut être sûr qu’il ne la connaît pas. Quiconque ne voit pas que chaque chose est aussi vraie que son contraire ne voit rien. Ce qui est faux, ce n’est pas le contraire d’une chose, c’est ce qui la dessert, c’est ce qui lui donne une moindre valeur, c’est ce qui la rabaisse. Tout ce qui me rabaisse est faux. Tout ce qui m’élève est vrai. La joie m’élève, et c’est pour cela qu’elle est une perfection. La tristesse me rabaisse, et c’est pour cela qu’elle est une imperfection. Spinoza n’est jamais loin quand on parle de Nietzsche. Et ils emmerdent le relativisme, l'égalitarisme. Pire, ils emmerdent.... la justice !

Etre nietzschéen ? C’est avoir le sens des meilleures perspectives sur les choses – c’est-à-dire les points de vue les plus joyeux, les plus forts, les plus nuancés. Hélas, hélas ! La nuance est un enfer. La nuance fait dire deux choses en même temps : par exemple, que le christianisme a opprimé l’esprit pendant des millénaires, mais que ce faisant, il l’a aiguisé comme jamais ; ou que Wagner a rendu la musique malade, mais que cette maladie est la plus belle du monde ; ou que les femmes n’entendent rien à la philosophie, mais les philosophes entendent-ils quelque chose aux femmes ? Dans tous les cas, il faut tout prendre – même ce à quoi l’on s’attaque. Comme le dit Georges-Arthur Goldschmidt, « il n’y a jamais chez Nietzsche le désir de voir disparaître ce à quoi il s’oppose : jamais il ne souhaite l’anéantissement de ce qu’il combat »[2]. C’est le combat qui, au contraire, fait voir les choses dans leur miroitement, leur complexité, leur noblesse. Attaquer quelque chose ou quelqu’un, c’est lui rendre hommage, c’est lui donner encore plus de force, c’est faire cas de lui. Si la vérité qu’on blesse meurt, eh bien, tant pis pour elle ! Cela signifie qu’elle n’était pas digne d’être une vérité. Voilà déjà un point antichrétien : toute vérité doit être forte ou n’être pas. Au diable les vérités fragiles, blessées, pleurnicheuses !

 

 

eyes-wide-shut.jpg2 – Impureté des choses.

 

« Il se pourrait même que ce qui constitue la valeur de ces choses bonnes et vénérées tînt précisément au fait qu’elles s’apparentent, se mêlent et se confondent insidieusement avec des choses mauvaises et en apparence opposées, au fait que les unes et les autres sont peut-être de même nature »(§ 2).

L’impureté fondamentale des choses – déniée par la pureté des fondamentalistes. Ils ne comprennent rien et sont les plus dangereux, ceux qui croient à l’unicité des choses. La vérité est dans le mélange, le bariolé, l’envers et l’endroit, la saturnale. La vérité est une affaire kaléidoscopique. Tout ce qui existe est impur, car tout ce qui existe ne se limite pas à son essence. L’être pur est un mort-né. L’être réel est ce qui devient et ce qui revient sans cesse. Aucune philosophie moins essentialiste que la philosophie de Nietzsche.

Pour vivre pleinement, il faut savoir jouer la vie dans tous ses aspects, comme le comédien joue le diable et le bon dieu. La vie relève à la fois de la santé et de la maladie – mais l’important n’est pas d’être malade ou en bonne santé, l’important est d’avoir le point de vue de la santé sur la maladie… et sur la santé. Tant de gens qui se trompent de point de vue sur leur état ! On peut être d’une faiblesse extraordinaire et le savoir – ce sera là notre force. On peut avoir toutes les tares de son époque et ne pas s’en féliciter (Houellebecq, encore). « Je suis un décadent et le contraire d’un décadent », disait Nietzsche de lui-même, dans Ecce Homo. Hélas ! Hélas ! Nous sommes à une époque qui ne se cesse de se féliciter de ses tares. A en croire les animateurs de notre monde (qu’ils soient de TF1 ou du Flore), il faudrait approuver tout ce qu’il y a en nous de décadent, de débile, d’  « humain trop humain ». En revanche, ce qui dépasse notre capacité d’approbation doit être exterminé – je veux dire : euthanasié, sans crier gare. Rappelez-vous, Chantal Sébire, avec sa tronche d’Eraserhead (une véritable « tête à effacer » en l’occurrence), qui, en mars dernier, réclama à toute la France qu’on lui organise sa mort en direct. Parce qu’elle était malade (mais soignable), il fallait qu’on la tue. On en reparlera plus tard, avec Nabe.

La mort comme point de vue premier sur la vie, la maladie comme point de vue primordial sur la santé - c’est cela le sens de la culture contemporaine. Et c'est à cela que Nietzsche s'attaque.

En attendant, rien de plus irritant que les esprits boiteux qui ne voient même plus qu’ils boitent. L’impureté qui ne sait même plus ce qu’elle est, c’est là notre problème. Car l’impureté, comme la faiblesse, comme la décadence, ne vaut que si l’on en est conscient – que si l’on en a soi la pureté nécessaire pour l’accueillir. Le Christ ne disait par autre chose quand il disait que l’homme pur ne craint pas les éléments impurs. Nous, c’est juste le contraire – nous sommes tellement impurs que nous ne supportons même plus les aliments purs. Un peu comme ces enfants obèses qui à force de se gaver de Mcdo ont perdu le goût des fruits et légumes.

Au fait, chez Nietzsche, la diététique, c’est de la philosophie. Maintenant, vous le savez.

 

eyeswideshuttommask2.jpg3 – Puissances du faux

 

« Nous ne voyons pas dans la fausseté d’un jugement une objection contre ce jugement ; c’est là, peut-être que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori) sont les plus indispensables à notre espèce, que l’homme ne pourrait pas vivre sans se rallier aux fictions de la logique (…) Car renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie même, équivaudrait à nier la vie » (§ 4).

Tout Nietzsche est dans cet aphorisme. La seule vérité qui vaille, c’est la vérité qui sert la vie. Le seul jugement valable, c’est le jugement qui donne de la valeur à la vie. Que nous importe qu’une idée soit vraie ou fausse du moment qu’elle préserve la vie. Et puisque nous nous sommes aperçus que ce qui est faux rend justice à la vie plus souvent que ce qui est vrai, va pour les puissances du faux, et haro sur les vérités impuissantes. Sans faux, la mort !

Montaigne et Pascal ne disaient pas autre chose. Il n’y a rien de certain dans ce monde – ni nos valeurs qui sont des préjugés, ni notre nature qui n’est qu’une coutume. Pour autant, gardons-nous bien de laisser ces secrets philosophiques filer dans la foule. Imaginez ce que ferait le peuple s’il apprenait que sa vérité n’est qu’une vérité sociale – donc, un mensonge ? Il pèterait les plombs, à coup sûr. Car le peuple ne peut vivre décemment dans le scepticisme. Il lui faut du solide (du sordide !), du concret, de l'excrément, du protestant ("chier dans son lit, il n'y a que ça de vrai", disait le bon Luther), des valeurs dont il ne puisse douter, comme le travail, la famille, ou la patrie. On ne peut le démoraliser (au sens propre) sans courir les plus gros risques. Un troupeau que l’on rend fou est capable de tout – de faire une révolution, de brûler le Louvre, ou les deux, mon général[3]. Un soupçon de scepticisme dans une tête de veau, et c’est le nihilisme assuré ! Non, non ! Il faut organiser la société en faisant en sorte que l’immense majorité vive humblement et travaille au service d’un ordre supérieur dont les fins lui sont inaccessibles. La préservation de la haute culture contre la basse est à ce prix.

 

OrangeMecanique.jpg4 - Vie et vérité

 

- Mais quoi ? Nous ne sommes plus des enfants. Ou plutôt nous sommes les enfants des Lumières. Nous pensons que tout le monde a le droit à la haute culture ! Après tout, le Louvre n’a pas brûlé, et Nietzsche, qui était d’une sensibilité toute pathologique, s’est fait une crise de panique pour rien. Par ailleurs, ce n’est pas le scepticisme dont vous parlez qui sera susceptible de nous rendre fou. Au contraire ! Nous savons depuis belle lurette que Dieu est mort et que les idéaux sont des idoles. La transcendance, les belles formes, l’impératif catégorique, le meilleur des mondes, tout ça, c’est fini. Où est donc la raison de nous cantonner encore aux puissances du faux ? Ne peut-on réellement choisir qu’entre illusion vitale ou vérité mortifère ? La vie est-elle à ce point l’ennemie de la vérité ? Voyons, voyons… Tout cela n’est plus sérieux.

Le comble, c’est que Nietzsche, aussi, se pose ce problème – et de la manière la plus cruelle. Le philosophe, dit-il, doit avoir la probité intellectuelle d’aller creuser dans les vérités les plus insoutenables. Le philosophe doit risquer sa vie (mentale, affective, sociale) au nom de la vérité.

Elle est là, la contradiction insoluble du nietzschéisme – d’un côté, affirmer les puissances du faux, de l’autre, poser l’exigence de vérité. D’un côté, la béatitude vitale, de l’autre, « les dures pensées ». Relisez, l’un après l’autre, les aphorismes 24 et 39, de la deuxième partie intitulé « L’esprit libre », et frémissez… ! Il n’y pas meilleure tension pour l’esprit que cette double affirmation. Le premier affirme la falsification joyeuse des choses au nom de la préservation de l’innocence (même la science nous induit en erreur, tout simplement parce que même la science aime la vie, et préfère le bonheur de vivre à la lucidité terrifiante). Le second met le paquet sur la lucidité terrible du philosophe qui, mille fois plus que le « scientifique », se doit d’éprouver ce qu’il y a de pire dans la connaissance.

Intenable, cette contradiction – sauf peut-être pour le Surhomme. Mais qu’est-ce que le Surhomme ?

 

Full_Metal.jpg5 – Suicide.

« La pensée du suicide est une puissante consolation : elle nous aide à passer maintes mauvaises nuits » (§ 157).

Nietzsche était-il nietzschéen ? L’on sait qu’en même temps qu’il faisait l’apologie de la vie et l’affirmation de toutes choses dans ses œuvres, il avouait dans sa correspondance son dégoût de l’existence. Ici, « j’ai horreur de la réalité », là, « je méprise la vie », là encore, « j’ai moi-même essayé de dire oui – hélas ! ». Si l’on ajoute à ces « aveux », certes faits dans les moments douloureux (et Dieu sait qu’ils ont été nombreux !), quelques réelles tentatives de suicide, l’on en conclura que Nietzsche s’est menti philosophiquement toute sa vie – ou pire, qu’il fut un maso acharné à penser contre lui-même. Mais penser contre soi-même, c’est précisément ce que l’on appelle penser ! C’est cette résistance philosophique à la tentation d’en finir qui fait la grandeur de sa vie et la noblesse de son œuvre. Et voilà déjà un indice pour la définition du Surhomme. Ne pas se laisser abattre, c’est surhumain. Napoléon, modèle de surhomme s’il en est, et grande figure nietzschéenne, qui fut lui-même tenté de se tuer, finit par y renoncer, et écrivit que « le suicide était une erreur de jugement ».

 

Full metal Ermey.jpg6 – Dureté

 

L’on dit souvent d’une personne dure qu’elle est dure avec les autres parce qu’elle est dure avec elle-même. On croit ainsi l’excuser, sinon lui rendre justice. « Quelle belle dureté est-ce la sienne ! Quelle honnêteté dans l’impitoyable ! Quel sens de la justice dans le supplice ! » En vérité, il n’y a pas plus salope qu’une personne dure. Car une personne « dure avec les autres parce qu’elle est dure avec elle-même » est une personne qui veut faire payer aux autres ce qu’elle a été obligée de souffrir toute sa vie – et que parfois, elle s’est imposée elle-même, par « goût de l’effort » ou du « mérite ». Une personne dure veut faire plier l’insouciance, l’espièglerie, la joie de vivre de tous ceux et de toutes celles qui n’ont pas eu besoin de souffrir autant qu’elle pour pouvoir exister. Gare à vous qui vous baladez dans la vie, car vous serez bientôt dans le collimateur de celle qui s’est faite à la force de son poignet. Son ancienne misère, sociale, affective et existentielle, mêlée à sa volonté féroce d’en sortir, a fait d’elle une bête de combat à l’instinct de vengeance démesuré. En fait, même si elle a pu accéder à la souveraineté du maître, elle garde toujours en elle la mentalité de l’esclave. Et si vous, par malheur, paresse ou dilettantisme, avez oublié d’être maître, l’ex-esclave qu’elle est, et qu’elle sera toujours, ne vous loupera pas. Préparez-vous à payer cher les privilèges de votre innocence. Vous ne savez pas comme elle a le pouvoir de rabaisser, elle qui ne pense et qui n’agit que dans la bassesse. Si vous n’avez pas l’habitude, le choc risque d’être très rude. Et c’est pourquoi vous devez lire Nietzsche : lui seul peut vous préparer à cette guerre ontologique (et non « biologique », o imbéciles !). Pendant des siècles, l’aristocratie régna sur la plèbe. Mais un jour, la plèbe se révolta et renversa l’aristocratie. Depuis, tout pue dans le monde. C’est que la plèbe gagne (pour) toujours, le saviez-vous ? Alors, si vous voulez, encore et malgré tout, garder votre jardin secret, loin de sa portée, apprenez avec Nietzsche à la... renifler !

 

 

barry lyndon.jpg7 – Plèbe d’en haut, plèbe d’en bas.

Sachons lire ! Quand on écrit « plèbe » ou « aristocratie », ce n’est pas de catégorie sociologique dont on parle, mais de catégorie philosophique. Le plébéien, ce n’est ni Thénardier ni un Rougon-Macquart, et encore moins le beur de nos « banlieues difficiles », c’est celui qui ne pense qu’à partir des bas instincts, qui ne perçoit la vie que selon le sexe et le sang, qui ne voit que l’animal en l’homme. Bourge ou prolo, le plébéien, c’est celui qui a une vision anale, c’est-à-dire raciale, du monde. Hitler, bien entendu.

Quant à l’aristocrate, ce n’est évidemment pas le détenteur d’une particule dont il s’agit, encore moins le puissant qui a des terres et des serfs, non, c’est juste l’être qui contemple le monde du haut de son esprit ; juste l’homme (qui peut être une femme, évidemment) doté d’une sensibilité désintéressée et qui est capable de pleurer en regardant un paysage ou en écoutant une sonate de Mozart. Politiquement, notre aristocrate est d’un scepticisme à toute épreuve. Personne de moins dupe que lui devant l’histoire, et de plus impassible face au maelstrom du social. C’est généralement un être pour qui la vie contemplative est mille fois plus intéressante que la vie active – contrairement au plébéien qui ne sait pas exister quand il ne travaille plus.

-Mais pourquoi puiser quand même dans le langage de la sociologie ? Pourquoi stigmatiser quand même le peuple de ces mots méprisants : « plèbe », « troupeau », « meute », et au contraire utiliser le mot si douteux d’ « aristocrates » pour qualifier les êtres soi-disant meilleurs ? Etes-vous des hypocrites du pouvoir doublés de fieffés réactionnaires ?

-Pire que ça, nous sommes… des généalogistes.

 

Orange 3.jpg8 – « Herrschaftsgebilde »

 

L’un des concepts les plus forts de Nietzsche et qui signifie, à la lettre, «  configuration de domination ». Plus simplement, on pourra parler de « bataille des instincts pour la hiérarchie ».

En nous, les instincts de domination se battent sans pitié. Chacun veut être au sommet de la hiérarchie, l’un par la gloire, l’autre par la puissance, le troisième par la morale (qui est un instinct de domination comme un autre, rappelons-nous le !). Car le souci de l’instinct, c’est de faire oublier qu’il en est un. « Tout instinct aspire à la domination, et c’est en tant qu’instinct qu’il veut philosopher » (§ 6).

La victoire d’un instinct contre un autre, c’est ce que nous, les humains trop humains osons appeler notre libre arbitre. « Libre arbitre, tel est le mot qui désigne ce complexe état d’euphorie du sujet voulant, qui commande et s’identifie à la fois avec l’exécuteur de l’action, qui goûte au plaisir de triompher des résistances, tout en estimant que c’est sa volonté qui les surmonte » (§ 19). Et de fait, nous pensons de bonne foi qu’il suffit de vouloir pour agir. Nous sommes très fiers de croire qu’intention et acte s’identifient au faîte de notre volonté. Nous croyons durs comme fer que nous sommes la cause de nos actes – alors que nous en sommes, le plus souvent, que l’effet. Pour le philosophe aux « pensées dures », dire « je » veux, « je » pense, ou « je » sens, n’est qu’un pieux mensonge, sans doute le plus beau de la morale. Car la réalité, c’est que « ça » veux en moi, « ça » pense en moi, « ça » sent en moi. Le « je » n’est que le résultat du jeu de nos configurations dominatrices. Notre « je » ressemble un peu à la classe dirigeante qui s’approprie sans complexe les succès de la collectivité. Nous attendons que nos instincts se tuent à la tâche, et quand à la fin, l’un surgit au dessus des autres, nous nous emparons de lui, et nous disons qu’il est le résultat de notre volonté consciente, de notre libre arbitre, de notre génie méritocrate – et, sans rire, nous l’appelons « sujet ».

 

 

houellebecq011007eps.jpg9 – Bouffon sans vergogne

 

« L’étude de l’homme moyen » (§ 26) - pour celui qui veut vraiment connaître l’humanité, il faut en passer par là. La tour d’ivoire, ça va un temps. Quoique la tour d’ivoire… Comme dit Flaubert parlant de la sienne, « une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler ». Alors, il faut y aller, un jour ou l’autre, dans le social, se mêler au troupeau, à la meute, écouter ce que disent les humains trop humains, mesquins, médiocres, simplets, idiots, barbares, grégaires, moraux, prendre des notes sur leur esprit de ressentiment, leur instinct de vengeance, leur culpabilité culpabilisante, et leur obsession de saper, saper, saper le moral des grands.

Si Zarathoustra a de la chance, il sera aidé par des « auxiliaires » qui lui simplifierons la tâche, notamment par ces philosophes qu’on nomme cyniques – « ceux qui reconnaissent en eux la présence de la bête, de la vulgarité, de la « norme » et qui, par surcroît, mettent leur esprit et leur joie secrète à parler d’eux et de leurs semblables devant des témoins ; il arrive même qu’ils se vautrent dans des livres comme sur leur propre fumier. Le cynisme est la seule forme sous laquelle les âmes vulgaires accèdent à la probité » (§ 26). Plus qu’à tout autre, il faut tendre l’oreille à ces « bouffons sans vergogne » ou à ces « satyres scientifiques » que sont souvent les grands écrivains. Eux en savent plus long sur la vie que tous les autres « vivants ».

-Attention à ne pas confondre vie et littérature tout de même !

-Mais la vraie vie est littérature, le saviez-vous ?

-Sophisme d’ado intello qui fait son Proust ! La vraie vie se passe bien de littérature.

-Imbécillité de parent d’élève ! Empêchez donc vos enfants de lire…. Puisque vous ne voulez pas qu’ils connaissent votre vie.

-A mes enfants, j’ai appris le sens du respect, le goût du mérite, l’importance de la responsabilité, et par-dessus-tout, l’humilité.

-Et l’excellence ? Et l’insouciance ? Et la hauteur de vue ?

-Foutaises d’enfants gâtés !

-C’est ce que je disais. Vous leur avez appris… la bassesse en toutes choses.

 

 

10 – Limites du cynisme.

 

Attention tout de même à ne pas étudier trop longtemps la bassesse. Car à force de ne juger que selon la faim, l’appétit sexuel et les vanités, l’on risque de transformer son cynisme en sensualisme grossier, et dès lors, de retrouver le point de vue plébéien que l’on venait critiquer. Et l’écrivain plébéien, ça existe, et c’est le pire.

 

 

11 – Livres pour tous, livres pour personne.

 

« Il est des livres qui ont une valeur opposée pour l’âme et la santé, selon qu’ils agissent sur une âme basse et une énergie défaillante ou au contraire sur une âme haute et une énergie vigoureuse ; dans le premier cas ce sont des livres dangereux, débilitants, dissolvants, dans l’autre d’exaltants appels qui provoquent les plus courageux dans le sens de leur courage. Les livres pour tout le monde sentent toujours mauvais ; une odeur de petites gens s’élèvent de leurs pages. Là où le peuple mange et boit, même là où il adore, l’air s’empuantit » (§ 30).

 

Mein Kampfle livre pour tous par excellence.

 

Ainsi parlait Zarathoustra, le livre pour personne par excellence – mais que trop de lecteurs lurent en leur temps, et malheureusement, dans le sens de Mein Kampf.

Tout cela, c’est la faute à l’éducation démocratique. Mais peut-on éduquer, depuis le XIX ème siècle, autrement que démocratiquement ?


A SUIVRE

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[1] Par-delà bien et mal, préface. Toutes les citations qui suivront seront tirées de cet ouvrage, et indiquées par le numéro de l’aphorisme dont elles sont extraites.

[2] Avant-propos au Nietzsche de Daniel Halévy, Grasset, Le livre de poche, p 28.

[3] En mai 1871, pendant la Commune de Paris, un bruit courut que les insurgés avaient mis le feu au musée du Louvre. Cette fausse rumeur épouvanta Nietzsche et lui donna la « preuve » que les masses, livrées à elles-mêmes, sont toujours prêtes à se venger de ce qu’il y a de plus haut et de plus noble dans leur civilisation – et de détruire les plus belles œuvres de l’histoire

12:34 Écrit par Pierre CORMARY dans Nietzsche | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : nietzsche, perspectivisme, plèbe, puissance du faux, vie et vérité, herrschaftsgebilde | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

.... danseur de corde, moi-même, j'ai la chance d'avoir lu Zarathoustra et Mein Kampf, dans l'ordre et sans la moindre confusion mentale.
Mais j'avoue n'avoir rien compris à l'articulation de votre article...
Que voulez-vous dire, Montalte ?

Écrit par : Petrus | 14/11/2008

Bonsoir, Je vous lis depuis pres de trois ans, avec plaisir et jubilation.Il y a beaucoup de choses avec lesquelles je suis en désaccord complet avec vous,mais peu m'importe.La qualite de certaines de vos analyses, votre puissance d'ecriture me seduit tant que je tenais a vous ecrire ce court message pour vous remercier de me permettre de vous lire..Pour la qualité et la générosité de votre blog.Merci.

Écrit par : lilah | 22/11/2009

Chère (cher ?) Lilah, je ne peux mieux terminer ma journée qu'avec vous. A très bientôt donc et merci de votre message.

Écrit par : montalte | 22/11/2009

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