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05/11/2009
Ecce homo III

« Car, mis à part le fait que je suis un décadent, j'en suis aussi le contraire. J'en veux pour preuve, entre autres, que d'instinct j'ai toujours choisi les remèdes adéquats aux mauvais états de santé : tandis que le décadent en soi choisit toujours les remèdes qui lui font du tort. Comme summa summarum j'ai été sain, comme recoin, comme spécialité, j'ai été décadent. » Nietzsche, Ecce homo.
Houellebecq ! Le seul écrivain français dont un jeune plumitif d’aujourd’hui peut dire : « je voudrais être Houellebecq ou rien ! » Le seul qui ait compris l'époque ! Le seul qui mérite vraiment d'être lu ! Anti-moderne, anti-réac, irréversible et irrécupérable, post-apocalyptique, il est l'homme blessé idéal. En lui purulent nos stigmates d'hommes et de femmes du XXIème siècle fatigués de vivre. Impuissance existentielle, dégoût de la vie, haine de l'espèce, dépérissement sexuel, faiblesses honteuses, fatigue générale. Houellebecq, c'est le type qui a toutes les tares de son époque mais qui ne s’en félicite pas. Qui souffre de faire ce qu'il ne veut pas et de ne pas faire ce qu'il veut. Mais qui refuse de se faire le militant de ses tares, de légaliser ses aberrations. Qui ne change pas de valeurs au fur et à mesure qu'il change de boîtes à partouze. Qui pourrait dire : « je suis allé dans les partouzes car je suis un connard, j’ai quitté ma femme car je suis un minable, j’ai fait avorter ma maîtresse car je suis un salaud. » Houellebecq (se) constate et déprime. Il est ce pécheur modèle qui ne peut sortir de sa fange mais qui au moins reconnaît qu'elle en est une. En ne créditant pas ce que son corps fait, au moins prouve-t-il qu'il a une âme. Pour la modernité qui confond les désirs et la volonté et qui croit qu'il suffit de se contenter d'être soi pour être beau, bon et vrai, l'homme sans qualités mais non sans morale à la Houellebecq peut paraître hypocrite alors qu'il est d'une rare probité spirituelle. Quand on boite, l'important est de marcher droit en esprit – car, comme dit Pascal, un corps boiteux nous irrite moins qu'un esprit boiteux. Houellebecq est ce qu'il est mais pense et écrit contre ce qu'il est. S'il est malade, son point de vue sur la maladie est sain. Et c'est pourquoi on l'aime ! Envers et contre tout, il reste vivant. C'est le dernier des vivants. Voir en lui un nouveau modèle de chrétien fera sourire. Pourtant, n'est-il pas déjà passé du marxisme à l'amour de la femme comme le prouvent ces trois premiers romans (trois romans d'amour !) - et que ne lui ont pas pardonné ces ex-collègues gauchistes ? Et s'il est allé vivre en Irlande et ensuite en Espagne, n'est-ce pas aussi pour respirer encore un peu de catholicisme ? En vain, bien entendu. En bon schopenhaurien, Houellebecq ressent l'inanité des religions comme nul autre - ce qui ne l'empêche pas d'établir entre elles une hiérarchie intellectuelle (le crime antimoderne absolu !) - et que si l'islam est définitivement la religion la plus con du monde, le catholicisme contient en lui « des développements intéressants. » Voilà pourquoi le désespoir de ce petit homme souffreteux et lucide en appelle à l'espérance. Sans lui, nous nous serions suicidés depuis longtemps.
Notre génération.
C’est que nous ne l’aimons pas tellement la vie. Nous pouvons à la rigueur apprécier ce qu’il y a de bon en elle – l’art, la gastronomie, l’onanisme – tout en pensant en même temps que c’est dans ces phénomènes que nous lui échappons, ou mieux, la nions. Aimer la vie en soi, ce n’est pas jouir d’un bel opéra ou d’un bon repas, c’est se réjouir pour de bon de la naissance d’un enfant, de la vie de famille, de l’amour du travail, du respect de la patrie. C’est aussi mettre la responsabilité au-dessus de tout, comme ces « connards humanitaires protestants » de Plateforme. Quelle blague l’adhésion responsable à la vie ! Avant que Houellebecq n’arrive, nous n’osions pas le dire aussi innocemment. On se serait moqué de nous. N’avions-nous pas tout, nous les Tanguy nés dans les années 70, ou les Steevy nés dans les années 80 ? Génération « bof », inutile et incertaine, paresseuse à en crever, inapte à bander pour de bon, souvent des parents divorcés moralement à charge. Pour nos aînés, la vie était dure mais belle et désirable, pour nous, elle est molle et douloureuse. Demande trop d’efforts. Et ses récompenses ne valent pas le coup. Ainsi avons-nous appris par coeur ce passage canonique d’Extension du domaine de la lutte – incompréhensible pour les gens des trente glorieuses :
« Notre civilisation souffre d’épuisement vital. Au siècle de Louis XIV, où l’appétit de vivre était grand, la culture officielle mettait l’accent sur la négation des plaisirs et de la chair ; rappelait avec insistance que la vie mondaine n’offre que des joies imparfaites, que la seule vraie source de félicité est en Dieu. Un tel discours ne serait plus toléré aujourd’hui. Nous avons besoin d’aventure et d’érotisme, car nous avons besoin de nous entendre répéter que la vie est merveilleuse et excitante ; et c’est bien entendu que nous en doutons un peu. »
Il faut bien avouer que tout nous fatigue - trouver un emploi, remplir des formulaires administratifs, tenir son studio, se retrouver dans ses comptes (vivement que nous soyons dans l’ère de l’intelligence artificielle et que des robots viennent s’occuper de notre intendance et de la gestion de nos affaires !), et par dessus-tout, faire l’amour. Faire l’amour ! l’expression elle-même nous donne un haut-le-cœur. Nous qui n’avons plus aucun désir mais que des fantasmes, comment pourrions-nous « assurer » ? A notre époque, se dépuceler est aussi éprouvant que faire son service militaire dans la précédente – d’ailleurs nous nous sommes fait exemptés dans les deux cas. Non, nous n’avons rien à faire avec le coït. De toutes façons, le cul est une affaire de battants. Le cul est capitaliste. Baiser est une performance sociale. Un truc de winner. C’est là la découverte fondamentale de Houellebecq, la vérité essentielle de notre temps, même si elle donne des boutons aux gauchistes. « Jouissez sans entraves ! », « interdit d’interdire ! », « on ne revendique pas, on prend ! », éructaient tous ces enfants gâtés en 68. Eh ! combien y en a-t-il parmi eux qui encore aujourd’hui refusent de voir que ces maximes sont à l’origine de la politique du baiseur comme celle, sans jeu de mots, du boursier ? Pour la gauche qui passe son temps à critiquer « la société du fric » et en même temps à défendre becs et ongles les acquis « sociaux » (entendre « sexuels »), la crise de schizophrénie est proche. Ils hurlent que le monde n’est pas une marchandise mais hurlent encore plus fort au moindre décret qui veut limiter la pornographie ou inquiéter la prostitution. Ils dénoncent l’abjection de l’individualisme mais toute atteinte à la dimension sexuelle de leur individu leur semble odieux. Regardez-les vitupérer contre le pape ! De toutes leurs forces, ils refusent de comprendre que l’ultra-libéralisme qui les débecte tant est la condition sine qua non de l’hédonisme libertaire dont ils se font les garants. La sexualité est le premier système de hiérarchie sociale. Or, nous qui avons du mal à baiser autant qu’à nous enrichir, nous pour qui la loi du marché s’est étendue jusqu’à nos érections, la lecture d ‘Extension agit comme un baume :
«Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. (…) Le trouble et l’agitation sont considérables. »
Oui, rien que pour ça, Houellebecq restera notre contemporain capital.

Rester vivant.
Décidément, nous n’aurons été compris ni par nos aînés ni par nos cadets. Aux uns et aux autres, un livre aussi matriciel que Rester vivant tomberait des mains. Comment décrire notre contentement lorsque nous avons lu que « Le monde est une souffrance déployée » - première phrase du premier livre de Houellebecq ? Il était donc possible qu’un écrivain puisse s’en prendre, comme ça, à la vie ? Ce genre d’accusation métaphysique aussi radicale était-il encore de saison ? La suite était délectable :
« A son origine, il y a un nœud de souffrance. Toute existence est une expansion, et un écrasement. Toutes les choses souffrent, jusqu’à ce qu’elles soient. Le néant vibre de douleur, jusqu’à parvenir à l’être ; dans un abject paroxysme. »
O résurrection ! Enfin quelqu’un de notre époque qui n’adhérait pas à l’ensemencement du monde ! Qui ne disait pas « encore » au chevalet de Dieu ! Que me perdais-je en Pater Noster suranné ? La vérité était bien dans ce désolant et formidable constat. Naître est hideux. Survivre est infect. Et s’il est vain de se suicider, il l’est encore plus de se reproduire. Comme Thomas Buddenbrook découvrant l’œuvre de Schopenhauer, nous découvrions l’auteur qui nous déculpabiliserait de notre dégoût existentiel, qui légitimerait notre seule conviction que « vivre, c’est souffrir », qu’il n’y a rien d’autre hors cela, que tout le reste est un palliatif et que contrairement à ce que disent les bienheureux (car à notre grande perplexité, il y a des gens qui sont réellement contents de vivre et il faudra compter avec ces salauds), c’est l’existence qui nous préserve de la vie. Exister, c’est être placé là, assister à ce qui se passe, et attendre la mort. Ca peut faire mal, mais si l’on ne bouge pas, si l’on se contente de regarder les autres bouger, ça peut aller.
Comme Cioran testait la complicité de ses interlocuteurs par la phrase de Keats, « je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux. » (dans Aveux et anathèmes), nous testons celle de nos proches avec celles de Houellebecq. S’ils ne comprennent pas tout de suite, ou s’ils ont le malheur de dire : « oui, c’est vrai, mais quand même, faut pas exagérer…», inutile de continuer, ils ne comprendront jamais rien de nous et passeront de la case « amis » à la case « ennemis métaphysiques ». La haine de la vie, il faut que ça fasse tilt, sinon c’est foutu. Quiconque n’a pas mal en entendant ou en prononçant les mots « bonheur », « effort », « travail », « volonté », « agir », « aimer », « vivre » (tous équivalents pour nous) est notre victime littéraire secrète. Puisqu’ils l’adorent leur vie, on la leur souhaite la pire possible. Qu’ils aient la pire des vies, qu'on viole leur femme, tue leurs enfants et ruine leur maison, on verra s'ils aimeront la vie ! Inutile de se fatiguer, ils le font très bien eux-mêmes.
Rester vivant regorge de ces anecdotes terrifiantes d’enfants qu’on sacrifie au bonheur de vivre – tel le petit Henri qui gît à terre, ses couches souillées, hurlant pendant que sa mère se prépare à aller à son rendez-vous du soir.
« Cette petite chose couverte de merde, qui s’agite sur le carrelage, l’exaspère. Elle se met à crier, elle aussi. Henri hurle de plus belle. Puis, elle sort. »
Une femme amoureuse sans aucun doute. Il n’empêche,
« Henri est bien parti dans sa carrière de poète. »
Et Marc, dix ans, dont le père est en train de mourir d’un cancer à l’hôpital, et
« qui aime son père. Et en même temps commence à avoir envie que son père meure, et à s’en sentir coupable. » Enfin Michel, quinze ans, qu’ « aucune fille[n’a] jamais embrassé »
et qui souffre le martyr d’être indésirable à vie. Il y a cinquante ans, ce genre de souffrance faisait sourire, ou mieux, indignait. Les seules misères que l’on tolérait était celle du corps clinique et du corps social, certainement pas celle de particules élémentaires en manque de fellation. Le malheur, c’était la pauvreté, la maladie, la guerre, la Shoah - et certainement pas ces états d’âme d’adolescents boutonneux en manque d’amour qui deviendront des adultes dépressifs. Les onanistes et les pleurnichards, un bon coup de pied au derrière, ma bonne dame ! Quelqu’un qui aurait osé écrire que
« dans les blessures qu’elle nous inflige, la vie alterne entre le brutal et l’insidieux »
aurait été virilement corrigé. La haine de la vie (qui se confond avec la haine de Dieu) était un péché mortel, un relaps païen, une attitude méritant le fouet ou, dans des temps plus anciens, le bûcher.
De toutes façons, entre écrire et vivre, il faut choisir.
« Apprendre à devenir poète, c’est désapprendre à vivre. »
La vraie vie, courageusement assumée, est le contraire de l’art – celui-ci n’étant, quoiqu’on en dise, toujours une affaire de tergiversations avec celle-là. Bien entendu, on se rassure en disant que l’artiste embellit la vie, qu’il l’honore, alors qu’on sait très bien qu’il ne peut la supporter et qu’il s’en venge dans ses vers, ses notes ou ses couleurs.
« Développez en vous un profond ressentiment à l’égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à tout création artistique. »
Il n’y a ni amour ni art heureux, il n’y a que des preuves de désamour et de ressentiment artistique. C’est pourquoi l’art est réactionnaire, comme Houellebecq le fait perfidement dire à Philippe Sollers dans Les Particules élémentaires :
« Tous les grands écrivains sont réactionnaires. Balzac, Flaubert, Baudelaire, Dostoïevski : que des réactionnaires. Mais il faut baiser, aussi, hein ? Il faut partouzer. C’est important. »
Ecrire et baiser pour rester vivant. Ecrire pour se venger, baiser pour s’oublier. Le tout dans une structure qu’il ne faut pas tarder à se trouver.
« Si vous ne parvenez pas à articuler votre souffrance dans une structure bien définie, vous êtes foutu. (…) La structure est le seul moyen d’ échapper au suicide. Et le suicide ne résout rien. Imaginez que Baudelaire ait réussi sa tentative de suicide, à vingt-quatre ans. »
Comme tous les suicidés en vie, Houellebecq nous aide à vivre et c’est cette aide paradoxale, perverse en apparence, que ne comprendront jamais ceux qui n’ont pas eu la tentation du rasoir ou de la fenêtre. Pour vivre sans dommages, il nous faut perpétuellement ruser avec la vie.
« On pourra penser à adopter une stratégie à la Pessoa : trouver un petit emploi, ne rien publier, attendre paisiblement sa mort . »
Gardien de musée, par exemple. Le plus beau métier du monde. D’autant qu’
« Une petite insertion professionnelle peut apporter certaines connaissances, éventuellement utilisables dans une œuvre ultérieure, sur le fonctionnement de la société. »
Et ne plus avoir à se faire de souci pour sa survie. Le traitement est tout. Quoiqu’il vous arrive (c’est-à-dire rien la plupart du temps), vous pourrez toujours achetez votre pitance, vos revues porno et votre Jack Daniel qui vous fera discuter tout seul sur votre canapé avec Ardisson ou Ruquier comme si vous étiez leur invité.
Enfin et surtout, n’oubliez jamais que
« plus vous serez abject, plus vous serez vrai ».
C’est non seulement le secret de l’art, c’est en plus celui de sa réussite. Tous les grands écrivains sont abjects : Pascal, Molière, Maupassant, Céline. Pour cela, « vous devez haïr la liberté de toutes vos forces. » Car la liberté, c’est ce qui pourrait vous rendre responsable et heureux, et cela, c’est la mort de l’artiste qui est en vous. Souvenez-vous qu’un bon père de famille n’a jamais rien écrit de sublime.

« Et le sexe des femmes inondé de lumière. »
Raphaël Tisserand nous touche. Ne pas avoir accès au sexe des femmes parce qu’on est gros, timide ou maladroit, ou qu’on ne sait pas y faire, tel est le drame de l’homme de la société libérale où les désirs sont laissés à l’effort de chacun, autrement dit aux plus forts – alors que jusqu’à une période relativement récente, la société avait tellement conscience des difficultés que pouvait représenter une relation sexuelle classique qu’elle organisait celle-ci à travers le mariage et la prostitution, deux manières qui permettaient aux plus humbles et aux plus laids d’arriver à leurs fins. Normalisé, organisé, vénalisé, le coït devenait possible pour tous. C’est depuis que le « devoir conjugal » est devenu un désir individuel que la « fracture sexuelle » a eu lieu entre les « grands fauves » et les batraciens. Nous sommes plus nombreux qu’on le croit à regretter le XIXème siècle.
De plus, et contrairement aux fadaises du « nouvel homme féminin » dont on nous flagelle les testicules, l’un des grands problèmes de l’homme moderne, c’est de ne pas être assez bestial. Comme le dira le Bruno des Particules,
« En un mot je ne suis pas assez naturel, c’est-à-dire pas assez animal – et il s’agit là d’une tare irrémédiable : quoi que je dise, quoi que je fasse, quoi que j’achète, je ne parviendrai jamais à surmonter ce handicap, car il a toute la violence d’un handicap naturel. »
De toutes façons, c’est bien connu, les femmes n’aiment pas les hommes qui veulent qu’on les embrasse. Les femmes méprisent les hommes doux et féminins. D’autant, et on ne le dira jamais assez, que l’homme (ou la femme) qui ne fonctionne pas bien sexuellement n’aura aucune chance jamais de se faire aimer. C’est le sexe qui précède et qui permet l’amour et non le contraire. Sans couilles, le cœur n’est rien. Bat à vide. Les femmes ne vous regardent même pas. Alors, les branlettes quotidiennes, trois fois par jour. L’amertume qui monte comme une éjaculation. L’envie de crever.
Nulle part l’amour n’existe sauf précisément dans cette trilogie amoureuse que constituent Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Plateforme. L’avenir n’appartient plus à Marx mais aux femmes, des femmes qui ont fini par le regarder et l’embrasser - des femmes non capitalistes. Des femmes qui vont réhabiliter le sexe de l’homme.
C’est dans Plateforme que cette conversion à l’amour a lieu. Et qui commence après la mort du père - ce con viril, vivant, sportif, gai, qui a traversé le monde en voyageur curieux et enjoué, qui a fait des safaris et a même
« eu l’occasion d’observer des rhinocéros à la jumelle. »
Le contraire de notre héros, médiocre et moyen (mais peut-être moins malheureux que ceux des livres précédents), apte aux vacances « à sa mesure » que peut lui proposer Nouvelles Frontières.
« Il faut reconnaître que le texte de présentation de la brochure était habile, propre à séduire les âmes moyennes. »
C’est pourtant dans le parcours « Tropic Thaï » qu’il rencontre Valérie dont il tombe progressivement amoureux. Commence alors une série de descriptions érotiques dans lesquelles Houellebecq excelle par cet usage si particulier qu’il fait de la crudité et de la métaphysique – certes, une chatte est une chatte, mais aussi la seule chose que l’on peut comparer à Dieu - et par l’ambiance de douceur et de confiance qui émane toujours de ses scènes de plaisir. Comme s’il parlait du sexe comme on parle de l’amour et de l’amour comme on parle du sexe.
« La fente était humide, ouverte, elle sentait bon. Elle poussa un gémissement et bascula sur le lit. Je me déshabillai très vite et entrai en elle. Mon sexe était chaud, traversé de vifs élancements de plaisir. « Valérie… dis-je, je ne vais pas pouvoir tenir trop longtemps, je suis trop excité. » Elle m’attira vers elle et chuchota à mon oreille : « Viens… » A ce moment, je sentis les parois de sa chatte qui se refermaient sur mon sexe. J’eus l’impression de m’évanouir dans l’espace, seul mon sexe était vivant, parcouru par une onde de plaisir incroyablement violente. J’éjaculai longuement, à plusieurs reprises ; tout à la fin, je me rendis compte que je hurlais. J’aurais pu mourir pour un moment comme ça. »
et un peu plus loin :
« Elle avala avec un petit grognement, puis entoura le bout de mon sexe de ses lèvres pour recueillir les dernières gouttes. Je fus envahi par un flot de détente incroyable, comme une vague qui s’insinuait dans chacune de mes veines. Elle retira sa bouche puis s’étendit à mes côtés, se lova contre moi. »
Fellation et tendresse, donc. Et réhabilitation complète de la sexualité masculine. Depuis combien de temps celle-ci n’avait-elle été évoquée sans être automatiquement rabaissée, humiliée et par dessus-tout pointée du doigt comme la marque infamante de deux mille ou trois mille ans de domination de l’homme sur la femme ? Il est vrai que le discours amoureux, confisqué par les féministes et les gays depuis une vingtaine d’années, avait fait d’elle le lieu du viol, de la perversion et du crime. L’homme bandant et jouissant n’avait plus cours sur le marché. C’était soit un monstre soit un pauvre type, amateur de carte postale porno tout juste bon à l’asticoter quelques minutes - la notion même d’orgasme masculin étant un risible contresens. Le mâle hétéro, de toutes façons, c’était l’ennemi. Rendons hommage à Houellebecq de nous avoir, en plus de tout le reste, redonné l’usage non honteux de notre pénis. Bander n’est plus anti-social. Et baiser est encore la meilleure chose que peuvent faire un homme et une femme. C’est presque si l’on commencerait à aimer la vie. Merci d’être né, Michel.
(Cet article de 2005 est paru dans une nouvelle version dans Le magazine des livres n° 19, de septembre-octobre 2009. La première version est ici, la seconde, intégrale et paradoxalement définitive, là.)
(Photographies Martine Coupri)
10:36 Publié dans Houellebecq mon prochain | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : le magazine des livres, michel houellebecq, littérature, modernité, critique, martine coupri |
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Commentaires
Je voudrais être Michon ou rien.
Ecrit par : François | 05/11/2009
Je préfère être rien que Houellebecq.
Ecrit par : Slothorp | 05/11/2009
"C’est presque si l’on commencerait à aimer la vie. Merci d’être né, Michel."
Dis donc tu écris en petit nègre sous prétexte d'être totalement décadent ?
Ecrit par : iPidiblue même Satan a eu du mal à chuter les premiers temps... | 05/11/2009
Hmm...
Ce n'est pas pour dire, mais je me sens un peu visé ici: père de famille (qui, en plus, a eu tous ses enfants avec la même femme), je dois être le parangon de tout ce que tu hais.
Mais c'est quand même un peu, facile de dire que tous les non créateurs sont soit des artistes ratés soit des connards. Ton inquiètude fait abstraction de toute une classe de personne sans laquelle tu ne pourrais pas exister: le lecteur, c'est à dire tout celui qui n'est pas créatif, mais qui ne fait pas la confusion entre la vraie vie et la vie réelle.
Je pourrais même dire que le véritable père de famille est aussi un peu poète: il ne se contente pas d'engendrer et puis de laisser croître; au contraire, il taille, il corrige, il favorise, il renforce, il rabotte. Elever un enfant est un travail de sculpteur, et comme pour tout artiste, l'oeuvre finit par lui échapper et voler de ses propres ailes.
Enfin je ne pense pas que l'abjection soit la condition sine qua non de l'artiste. Je pense que c'est l'honnêteté. On ne peut être vrai avec les autres que si l'on est vrai avec soit même, ce qui revient à dire que l'artiste devra chercher à se mesurer à sa juste valeur.
Ecrit par : Hawkeye | 06/11/2009
Passionnant ! Même si je n’ai pas lu Houellebecq et que je n’en ai pas particulièrement envie, c’était vraiment passionnant tout ça. En revanche, je n’ai pas bien pigé les passages sur la haine de la vie patati patata et la souffrance un peu partout : dans le sexe, le travail, … Du coup, ça fait sans doute de moi un ennemi métaphysique, ce qui ne me déplait pas. Devenir ennemi de toi ou de Houellebecq est plutôt flatteur.
Trève de littérature. Tu veux pas nous pondre un édito sur l'identité nationale?
Ecrit par : Le cul-terreux de la philo | 10/11/2009
"je n’ai pas bien pigé les passages sur la haine de la vie patati patata et la souffrance un peu partout : dans le sexe, le travail"
Si vous aviez lu Houellebecq, vous comprendriez mieux : malgré tout son talent, Pierre ne peut se substituer à l'auteur.
Voila ce que c'est de vouloir faire le malin !
Ecrit par : Fabien | 10/11/2009
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