Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Post-scriptum au credo de François (avec Philippe Sollers, Jean-Luc Marion, Lucien Jerphagnon et Pierre Boyer)

solllers,résurrection,lucien jerphagnon,jean-luc marion,catholicisme,protestantisme,théologie

 

Un post-scriptum en deux partie à mon dernier post : Son credo, donc le nôtre, faits à partir de deux vidéos tirées de Youtube et mis en ligne ce mois sur mon mur Facebook et des discussions ou notes qui les ont suivies : la première, un entretien de Philippe Sollers sur la résurrection et qui a donné lieu à une riche causerie sur la différence entre catholicisme et protestantisme, causerie menée avec sa maestra habituelle par Pierre Boyer ; la seconde, un dialogue croisé sur KTO entre Lucien Jerphagnon et Jean-Luc Marion sur le christianisme et dont j'ai tenté de tirer la substantifique moelle, toujours sur mon mur.  

L'ensemble m'a paru suffisamment intéressant pour le transcrire ici et montrer comment on peut aussi utiliser Facebook.


1 - Sollers, donc, sur la résurrection des corps.

 

solllers,résurrection,lucien jerphagnon,jean-luc marion,catholicisme,protestantisme,théologie

cliquer sur l'image

 

Gabriel - Génial Sollers. Le christianisme c'est le corps. "On n'a pas un corps, on EST un corps." "C'est une certaine malveillance vis à vis de soi-même que de douter de la résurrection de son propre corps." Génial. J'en ai pour des mois.

Timothée - A un endroit dans les Pensées, Pascal parle des réformés en tenant le même raisonnement que Sollers, mais sur l'eucharistie : comment peut-on croire à l'incarnation d'un côté, et de l'autre rejeter la transsubstantiation ?

Björn - En ne croyant pas à l'incarnation, justement. Il existe des gens qui se disent chrétiens et qui ne croient pas que Jésus soit Dieu incarné. Ils le voient comme une espèce d'Übermensch angélique engendré par le Père. On les trouve essentiellement dans les courants protestants les plus freestyle, comme les témoins de Jéhovah par exemple.

Juliette - "C’est pourquoi il ne peut y avoir que quatre thèses, ni plus ni moins ; à savoir que dans le Christ il y a :
— deux natures et deux personnes, comme le dit Nestorius ;
— ou une personne et une nature comme le dit Eutychès ;
— ou deux natures mais une personne, comme le croit la foi catholique ;
— ou enfin une nature et deux personnes, thèse qu’aucun hérétique n’a avancée jusque-là ;

et puisque, assurément, dans notre réponse, nous avons convaincu d’erreur Nestorius et sa thèse selon laquelle il y aurait deux natures et deux personnes ; comme à coup sûr nous avons montré qu’il ne peut y avoir, comme le proposait Eutychès, une seule personne avec une seule nature ; et que par ailleurs, personne d’assez fou ne s’est manifesté jusque-là pour croire dans le Christ à l’existence d’une seule nature mais d’une double personne, il reste que ce que proclame la foi catholique est vrai : à savoir que la substance est double, mais une la personne. De plus, auparavant, nous avons dit qu’Eutychès confessait deux natures dans le Christ avant l’union, mais une après l’union, et nous avons montré comment cette erreur dissimulait une double thèse : en effet, ou cette union s’était produite à la génération, sans que le corps de l’homme ait été assumé par Marie, ou assurément, il avait été assumé par Marie, mais l’union s’était produite à la Résurrection ; sur les deux thèses, la dispute a été, je crois, menée de façon appropriée." (Boèce dans Pas Évident)

Je crois qu'en 2013 le moment est venu de défendre la thèse hérétique : une nature + deux personnes.

Yvon - "En ne croyant pas à l'incarnation, justement": ça serait peut-être bien de lire Luther, Calvin ou Karl Barth avant de les attaquer sur ce qu'ils n'ont jamais dit. Rappelons que Luther croit en la consubstantiation, ce qui correspond d'ailleurs à la thèse de la double nature.

Björn - C'est bien pour cela que je parlais des courants protestants les plus freestyle.

Yvon - Ce n'est pas d'eux que parlait Pascal, qui soutenait d'ailleurs sur la prédestination des thèses de facto indiscernables des thèses calvinistes. Or il était question de la pertinence de la critique des réformés par Pascal.

Björn - Je ne parlais pas de Luther, par exemple, dont je sais qu'il croyait en l'incarnation, qu'il avait une grande dévotion pour la Vierge, et qu'il professait en effet la consubstantiation.

Jean-Jacques - "avant de les attaquer sur ce qu'ils n'ont jamais dit. " J'adore ah ah!

Björn - Quant aux réformés, c'est-à-dire les disciples de Calvin et non de Luther, ils croient à l'incarnation mais pas à la transsubstantiation ni à la consubstantiation. Ils croient en une présence spirituelle, non réelle. C'est là-dessus que Pascal réagissait

Yvon - Direz-vous que la "présence réelle" selon Calvin (car c'est son concept: "présence réelle", non matérielle) implique qu'il ne croyait pas en l'incarnation?

Björn - Une évidence s'impose : plus on progresse dans le protestantisme et ses multiples avatars, plus on s'éloigne des dogmes de l'incarnation, de la présence réelle, etc. C'est très clair avec les témoins de Jéhovah, dont j'ai été dans ma jeunesse, et dont les idées sont si hérétiques qu'on peut se demander s'ils sont encore chrétiens.

Pour vous répondre, non, je ne pense pas que Calvin niait l'incarnation, à ce que j'ai cru comprendre. Mais il niait la présence réelle. Pour un catholique, Calvin ne croyait pas assez profondément en l'incarnation, il n'en tirait pas toutes les conséquences. C'est le sens de ce que dit Pascal, je pense.

Juliette - (Ne pas croire en l'incarnation ça veut dire deux natures et deux personnes ?)

Timothée - Yvon, vous avez raison et d'ailleurs j'ai dit que Pascal parlait des réformés, alors qu'il ne les cite pas vraiment, en fait il dit ça qui est beaucoup plus général : "Que je hais ces sottises de ne pas croire l’Eucharistie, etc. Si l’Évangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a‑t‑il là ?"

Björn - Ça veut dire deux êtres différents, dans le cas des jéhovistes. Pour eux, Jésus n'est pas Dieu mais l'archange Michel que Dieu aurait implanté dans le ventre de Marie.

Juliette - Et il y a une différence entre dire "Jésus est de nature divine" et "Jésus est Dieu incarné" ?

Juliette - Vous avez eu des siècles pour affiner tout ça et on retrouve encore des disputes sur le statut de Pierre Cormary.

Timothée - Spontanément je dirais oui, car on pourrait imaginer qu'il soit un autre Dieu, non ?

Yvon -  "plus on progresse dans le protestantisme et ses multiples avatars, plus on s'éloigne des dogmes de l'incarnation": je me méfie beaucoup de l'argument de l'éloignement de la source. Après tout la thèse protestante-type est que, au moyen âge, plus on a progressé dans le catholicisme plus on s'est éloigné de l'Evangile, jusqu'à la contredire : la vérité du catholicisme, ce serait le trafic des indulgences. C'est une téléologie douteuse. Il me semble qu'il n'y a aucun rapport entre Luther et les témoins de Jehovah, qui ne sont pas des protestants.

"Pour un catholique, Calvin ne croyait pas assez profondément en l'incarnation, il n'en tirait pas toutes les conséquences" : d'accord sur cette formulation. Je suppose que Calvin aurait répondu que les catholiques ne tiraient pas toutes les conséquences de la double nature et du caractère salvateur du sacrifice du Christ.

Juliette: "ne pas croire en l'incarnation ça veut dire deux natures et deux personnes ?" Ça peut aussi vouloir dire la thèse cathare : Dieu s'est "adombré" dans le Christ sans endosser la nature humaine.

Björn - En bonne orthodoxie, dire que Jésus est Dieu incarné, cela signifie que Jésus est de nature divine (Dieu) et de nature humaine (incarné). Dire qu'il est simplement de nature divine n'est pas suffisant.

Gabriel - Je suis étonné de toutes vos réactions, amis de Yvon : Sollers parle du "corps" et hop tout le monde s'envole dans des digressions spéculatives !

Björn - Les témoins de Jéhovah ne sont sans doute pas protestants, puisqu'ils ne sont certainement pas chrétiens. Mais ils sont une conséquence du protestantisme. A partir du moment où le libre examen est possible, tout et n'importe quoi peut être dit sur Jésus.

Björn - Quant à la question de la double nature et de son lien avec l'eucharisitie, elle est réglée par Jésus lui-même : « ceci est mon corps livré pour vous » et non « ceci est mon corps et du pain ».

Timothée - Quant à 1 nature / 2 personnes ça donnerait ça : soit Jésus est un autre Dieu que Dieu, soit que Dieu soit un autre homme que Jésus.

Yvon - Le protestantisme ne se définit absolument pas par le libre examen, mais par le primat de la parole de Dieu contenue dans l'Evangile. Ni Luther ni Calvin n'étaient des partisans du libre examen : ils considéraient que la théologie scolastique en était venue à recouvrir la parole de Dieu sous une construction rationaliste qui pouvait la contredire. D'où la nécessité d'un Abbau, d'une destruction ou déconstruction (terme de Luther repris par Heidegger et Derrida, ça c'est pour Juliette) pour revenir aux fondamentaux évangéliques.

"elle est réglée par Jésus lui-même : « ceci est mon corps livré pour vous »": c'est aller vite en besogne. Si une question pouvait être réglée ainsi, alors l'Eglise n'utiliserait pas l'expression "mon père", puisque Jésus interdit explictement d'appeler quiconque "mon père".

Björn - Il dit cela pour rappeler que toute paternité vient de Dieu, qu'elle soit charnelle ou spirituelle.

Björn - Quant au protestantisme, il se définit en effet par le primat de la Bible et par le libre examen (entre autres). Chaque chrétien, éclairé par le Saint Esprit, peut lire et comprendre les Ecritures sans recourir à la Tradition, c'est-à-dire à l'autorité des Pères et des Docteurs. Bien évidemment, Luther et Calvin se sont vite rendus compte que cela mettait à mal leur propre autorité d'interprètes...

Yvon - Ah tiens, d'un seul coup la question n'est pas réglée et on peut avancer une interprétation (tirée d'un passage de saint Paul, je sais) pour faire dire au texte autre chose que ce qu'il dit littéralement. Car le propos de Jésus est net : n'appelez personne "mon père", car il n'y a qu'un seul Père. Point final.

Björn -  S'il est interdit d'appeler un homme « père », pourquoi Jésus a-t-il confié le disciple qu'il aimait à une femme dont il a dit qu'elle était désormais sa « mère » ?

Yvon - Vous voyez, une phrase de Jésus ne suffit pas à régler une question. Par ailleurs, père et mère ne sont pas des synonymes.

Et puis, pas de malentendu: je ne tiens pas à défendre mordicus les protestants, simplement je suis fatigué des hyper-simplifications du genre "le protestantisme c'est le libre examen". Citez-moi un texte de Calvin qui parle de "libre examen". Calvin ne cesse de s'appuyer sur saint Augustin. Il est d'ailleurs assez clair que Calvin est plus fidèle à l'enseignement d'Augustin que ne l'est l'Eglise catholique. Ni Luther ni Calvin n'ont récusé la Tradition, puisqu'ils ont validé toutes les définitions dogmatiques des premiers conciles. Et la théologie protestante n'a cessé de s'approprier la tradition: la dogmatique de Karl Barth en est venue à intégrer des pans entiers de la scolastique catholique initialement refusée.

Juliette - je choisis le nestorianisme, la schizo-religion

Guillaume - Peut-on en tirer la conclusion que c'est juste pour le plaisir de faire chier que les protestants existent ?

Björn - Oh, il y a des phrases de Jésus qui sont définitives, la loi d'amour, par exemple. Quant à Luther et Calvin, ce que vous me dites là prouve qu'ils ont bien besoin de Rome, décidément... ^^

Thomas Personne - le pélagisme me semble être la bonne alternative.

Yvon - Tu surinterprètes à partir de mon propre cas, Guillaume!

Björn - Et réciproquement! Le protestantisme comme correctif nécessaire du catholicisme, comme disait Kierkegaard.

Björn - Le correctif par le repoussoir !... Enfin, c'est l'ultramontain qui parle en moi...

Robert Redeker - Passionnant.

Juliette - Thomas, quelle est la position de Pélage sur le Christ double mais un ou un mais double ?

Juliette - Trop moderne le pélagianisme, ça ne va pas du tout.

Juliette - On essaie d'être sérieux ici.

Thomas Personne - Il dit que le péché originel ça concerne qu'Adam et que nous on est tranquille de ce coté là, on peut être parfaits, pas d'erreur de fabrication. Mais Augustin l'a détruit et du coup on a plus aucune oeuvre... l'arianisme me plait aussi ! Il dit que le père est supérieur au fils et ainsi permet à l'empereur Constantin, à l'image du père, d'être supérieur à l'autre empereur... enfin le nestorianisme, c'est pas mal.

Guillaume - On dérive vers le bûcher. Je prépare du petit bois.

Juliette - "L'organisme, il faut en garder assez pour qu'il se reforme à chaque aube." Gilles Deleuze

Yvon - Sans vouloir décevoir quiconque, je signale que les Eglises nestoriennes et l'Eglise catholique ont surmonté une large part de leurs différends et sont parvenues à reconnaître une doctrine christologique commune.


Guillaume -  "Pas évident !!!"

Juliette - ... C'est triste, encore des schizos capturés et guéris par la psychiatrie traditionnelle

Yvon - Consolez-vous, Juliette, tout le monde n'abandonne pas Deleuze pour Lacan. Il y en a qui ont fait le trajet inverse: comparez la première édition du Sade de Pierre Klossowski avec l'édition revue (contenant "Le philosophe scélérat"), et vous verrez qu'on peut passer de l'orthodoxie catholique à la schizophrénie deleuzienne.

Pierre Cormary - Mademoiselle de Sainte Juliette, Monseigneur Yvon, Messieurs de Port-Royal, Père William, Monsieur le Grand Inquisiteur Guillaume, Père Robert, et vous aussi charbonnier Gabriel, je vous remercie d'avoir honoré ce mur de vos évidences pas évidentes dont on peut dire que Dieu reconnaîtra les siennes. La prochaine fois, nous parlerons de la grâce suffisante au sein de la nature corrompue.

 

2 - Jerphagnon / Marion - Pourquoi une religion aussi excentrique que le christianisme est devenue religion d'état sous Constantin au IV ème siècle.

 

 

solllers,résurrection,lucien jerphagnon,jean-luc marion,catholicisme,protestantisme,théologie

cliquer

 

Mes notes, donc, arrangées et corrigées :

La question de Dieu inesquivable - Nietzsche, dit Heidegger, rouvre la question de Dieu hors métaphysique et morale. S'imposent de nouvelles figures du divin rendues possible pour le pire et le meilleur -  Dieu par delà bien et mal, et par là-même Dieu dionysiaque, féroce et débordant, mais l'Amour aussi est par delà bien et mal). C'est toujours le même problème avec Nietzsche : soient le Surhomme garde le sens de la terre et le Dieu le sens de l'amour et dans ce cas n'ont nulle mauvaise influence, "nazie", soit l'un oublie la terre et l'autre l'amour, et alors, le chaos des forces aboutit au camp. Le danger suprême est donc l'oubli de la métaphysique. C'est l'oubli de la métaphysique qui conduit au mal absolu.

Dieu(x) romain(s) - Rome, ville ouverte : tous les dieux sont permis, du moment qu'on adore (au moins cinq minutes) les dieux de la ville. Pas de rapport personnel avec les dieux romains. On prie Jupiter (sorte de VIP) pour la gloire de l'empire et pour ne pas avoir d'ennuis, mais pas du tout pour l'amour de soi et des autres. Avec le christianisme, Dieu devient intime, amoureux, personnel. Dieu devient mon intimité. Dieu se fait homme pour que l'homme se fasse Dieu.

Certitudes négatives - L' homme ne se connaît pas lui-même (sauf pour les régimes totalitaires dont le projet commun, nazi et communiste, est de donner une définition définitive de l'homme : un aryen, un "camarade", sinon un "citoyen". Pour Hitler et Staline, l'homme doit correspondre physiquement à tel idéal, l'homme inégalitaire pour le premier, l'homme égalitaire pour le second - et à ces hommes idéaux, on va liquider tous ceux qui n'y correspondent pas.) Quant à l'identité sociale, chère à nos démocraties, elle n'est qu'une identité de façade - puisque tout ce qui me définit, papiers d'identité, carte grise et carte d'électeur n'est pas réellement moi puisque c'est moi qui peux modifier tout cela. En vérité, mon identité n'est jamais qu'une identité d'usage - non véritable. Et c'est là ma chance et mon privilège. Oui, le privilège de l'homme est de ne pas avoir de définition - exactement comme Dieu (puisque l'homme est à son image.) Personne ne peut faire l'expérience de Dieu. Dieu est l'impossible de l'expérience et le maître de l'impossible. La question de Dieu survit toujours à la mort de Dieu. Dieu ne disparaitra jamais.

Constantin - Sa conversion comme appel d'air : "enfin, on peut être chrétien sans être jeté aux lions". En outre, l'empereur n'abolit pas le paganisme. En cette Rome rêvée, on peut être chrétien et païen - et avant que les persécutés ne deviennent persécuteurs. En attendant, les chrétiens squattent les fêtes païennes (et s'y sont corrompus !!).

Nom de Dieu - "Dieu, celui que tout le monde connaît, de nom" (Jules Renard). A partir de Saint Thomas, on commence à penser Dieu à partir de l'être. Mais à un certain moment, l'être ne suffit plus. Il faut alors le définir par ce qu'il dit de lui-même dans Jean - à savoir qu'il est Amour. Dieu devient Amour. Le truc, c'est que notre concept d'amour n'est pas suffisant pour l'appliquer à Dieu.

Hérésies - Au début, christianisme et paganisme se mélangent. Ensuite, c'est le panier de crabes du IV ème siècle où l'on décide de foutre du rationnel dans la foi - et dès lors, on commence à brûler (mais il fallait bien garder l'orthodoxie, non, et empêcher les bêtises ?) Heureusement qu'on a eu Nicée.

Logique de l'amour - L'amour n'est pas forcément lié à l'être. On peut aimer ce qui n'est plus, ce qui n'est pas encore, on peut même aimer ce qui n'est pas ou ce qu'on a jamais vu. L'amour est plus infini que l'être. Ce que propose le diable à Faust, c'est "tu auras tout ce que tu veux sauf la possibilité d' être aimé et d'aimer". Celui qui dirait d'accord à cette horreur sortirait l'humanité. Car l'être veut l'amour - et l'amour des êtres comme l'amour des créatures comme l'amour de la création et comme l'amour de l'art. Quand Faust renonce à l'amour, il renonce aussi à la beauté des choses, naturelles ou humaines. Il renonce au ciel étoilé et à Mozart. Celui qui fait un pacte avec le diable aura tout mais ne pourra plus jouir de rien. Même si ma vie sentimentale est une catastrophe, c'est parce que je suis susceptible d'aimer et d'être aimé que j'aime Mozart et que Mozart m'aime. Même si ma vie est un ratage total, c'est parce que je n'ai pas renoncé à l'amour que je peux encore trouver la vie belle et désirable (et quelle que soient mes mauvaises humeurs du moment). Celui qui pactise avec Satan n'aura même plus le plaisir de boire une bière avec ses amis ou de s'envoyer une tablette de chocolat devant un porno rentré chez lui. Même derrière le Crunch ou le porno, il y a encore de l'amour. Pactiser avec le diable, ce n'est pas renoncer à tout (comme on renonce quand on rentre dans les ordres), c'est abolir tout. Thomas Mann a bien vu ça dans le Docteur Faustus : en enfer, tout est aboli. Silence glacial. Telle est la révolution érotique du christianisme qui fait de l'amour non plus une option mais un impératif de la condition humaine. Encore que l'amour de soi est impossible. Ce que l'on veut avant tout, ce n'est pas s'aimer (le moi est haïssable), c'est être aimé par autrui, puis c'est aimer autrui. En ce sens, Dieu est l'amant absolu, soit celui qui aime avant d'être aimé, et même mieux : celui qui aime avant que l'on en ait conscience, sinon avant que l'on soit venu au monde. L'amant est celui qui "fait des avances", c'est-à-dire qui est en avance. L'amant Dieu est toujours en avance sur nous. Il ne faut donc pas hésiter à aimer. Aller contre sa timidité (qui est haine de soi) et faire des avances à la jeune fille que l'on convoite.

Le problème du mal - Irrésolvable (sauf peut-être pour Leibniz, le philosophe le plus malin.)

Pardon - Celui qui pardonne est celui qui donne. Ce don peut être certes refusé mais dans ce cas on peut redoubler le don. Dieu qui est le vrai donneur donne et redonne encore et encore. Dieu vainc l'ingratitude par le redoublement infini de don. Ainsi le père du fils prodigue rétablit le don, soit pardonne. Pardonner, soit donner une deuxième fois.

Pardon II - Malheur à qui nie la shoah.

Christ, centre de l'histoire - Mieux vaut douter de soi que de Dieu. Dieu sert d'ailleurs à cela. A ne pas douter de lui pour pouvoir douter de soi, ce qui est, si l'on y pense deux secondes, le plus grand soulagement qui soit. Dieu peut être une déchirure (Kierkegaard), c'est entendu, mais il peut être aussi un repos, un apaisement, une paix. La paix du Christ. La bataille n'est pas entre ce que peut l'amour et ce que peut la haine mais entre ce que peut l'amour et ce que ne peut pas la haine. L'amour est un faire. La haine est un défaire.

Laïcité - La garante de la foi intime. C'est parce que je suis laïc que Dieu est mon intime. Car si la religion est d'état, imposée, alors au diable mon intimité ! (et c'est pourquoi l'islam, religion d'état, a souvent banni le soufisme de ses états pour la simple raison est que le soufisme se voulait un islam de l'intimité.)

Culture - Une religion coupée de toute culture est une secte. Et la secte, c'est ce qui refuse justement la culture ou la tradition. On reconnaît une secte à ce qu'elle veut faire table rase, c'est-à-dire à ce qu'elle veut tuer le temps.  La table rase des sectes et des totalitarismes veut tuer le temps - un crime imprescriptible. Soyons donc pour la table ronde. La table ronde, c'est la culture, le cercle, le Meson.

Histoire - Nous sommes en crise mais pas en guerre. Deux générations sans guerre en Europe. De même, des pays émergents ont vraiment émergé. Le niveau de vie a progressé partout. Le problème est que l'instantanéité de l'information fait que nous perdons le sens du temps (ainsi, les media qui ont parlé de "l'hiver le plus rigoureux depuis longtemps" et qui ne faisaient pas allusion à un hiver du XIX ème siècle, mais à l'hiver de 1995). Sous prétexte que nous sommes informés de tout, tout le temps, et au moment où ça se passe, nous devenons infirmes de la temporalité. Nous dominons l'espace mais nous avons aboli le temps (une forme d'enfer). "Le temps ne m'intéresse pas, me disait un jour Mathieu G., ni dans la vie ni en littérature". Autant dire que la vie ne l'intéresse pas. Comment peut-on dire ce genre de choses ? Qu'il soit perdu, retrouvé, à venir, rapide, lent, frustrant, bandant, évocable et irrévocable, moi, j'adore le temps. Le temps, mon ami.

Nietzsche - Sa mort de Dieu, la grande blague. Gare aux libérateurs autoproclamés. Gare à la "liberté obligatoire" des libérateurs.

Téléphone portable - Notre esclavage. En même temps, c'est le temps à domicile.

Identité - Nous sommes une durée unique qui s'inscrit dans une durée commune. Ce qu'il faut, c'est développer en soi-même cette durée unique. Chacun d'entre nous est un point de l'éternité unique qui ne se reproduira plus jamais. Tout être est singulier, unique, éternel. Tout être est un hapax.

Vieillissement - Vieillir, c'est le fait de découvrir peu à peu qui on est devenu. Qui peut être pénible si on se hait, mais agréable si on est content de soi ou que l'on estime que l'on aurait pu faire bien pire. Période passionnante que le vieillissement. Vieillir en toute lucidité, bien entendu. Et espérer mourir en bonne santé. Et être humain à notre mort. Ne pas devenir un objet en survie.

Mythe - première forme de rationnel apparue dans le monde. D'où ça venait. Pourquoi c'était comme ça. De quelle cause première. Le mythe a répondu à ces questions. L'univers, les dieux, les hommes. Vive le mythe !

Monde meilleur - Faisons ce que nous pouvons, ce ne serait pas si mal. Au moins, nous ne croyons plus aux idéologies, c'est déjà ça. Enfin, nous sommes devenus sceptiques (ou nihilistes - mais d'un bon nihilisme). La force de l'Europe, c'est d'avoir fait toutes les bêtises avant tout le monde. Ceux qui croient encore au nationalisme impérialiste ou à la totalité sociale sont en retard.

Homme meilleur - Etre soi pour donner envie aux autres d'être eux. Etre pour donner de l'être. Vivre pour donner envie. Merci, messieurs.

 

solllers,résurrection,lucien jerphagnon,jean-luc marion,catholicisme,protestantisme,théologie



Lien permanent Catégories : Croire 1 commentaire 1 commentaire Imprimer

Commentaires

  • Et comme toute disputatio théologique se doit d'être suivie de quelques retractationes, je rétracte mon utilisation de l'expression de "présence réelle" à propos de Calvin, dans la mesure où cette expression ne rend pas correctement compte de sa conception de la présence du Christ dans la Cène. Comme l'exposé de cette conception n'occupe que 80 pages, je renvoie les lecteurs à Institution de la religion chrétienne, IV, 17, "De la sainte Cène de notre Seigneur Jésus-Christ" (http://books.google.be/books?id=h9EWAAAAQAAJ&pg=PA330&dq=Calvin+institution+%22De+la+sainte+C%C3%A8ne+de+notre+Seigneur%22&hl=fr&sa=X&ei=HNxjUsviGsSl0QWiyYHABQ&ved=0CDgQ6AEwAQ#v=onepage&q=Calvin%20institution%20%22De%20la%20sainte%20C%C3%A8ne%20de%20notre%20Seigneur%22&f=false).

    Pierre, j'espère que tu me pardonneras la présence de ce lien sur ton blog!

Les commentaires sont fermés.