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william shakespeare - Page 3

  • Des codes, des modes et des bottes (sur Beaucoup de bruit pour rien)

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    "How much  better is it to weep at joy than joy at weeping !"

     

    "If he be sad, he wants money."

     

     

    "Je pense que la joie est une incompréhension de la situation dans laquelle on se trouve", déclarait Andréi Tarkovsky en mai 1983, à l'époque de Nostalghia.

    L'on peut avoir une admiration sans bornes pour le grand metteur en scène russe, voir et revoir ses films avec ferveur, et penser exactement le contraire, à savoir que la joie est une pleine compréhension de la situation dans laquelle on se trouve - et qu'elle est même, comme dit Spinoza, l'état qui nous fait passer de perfection en perfection. Hélas ! Chrétiens et existentialistes s'entendent comme larrons en foire pour discréditer cette perfection d'exister que l'on serait en droit d'appeler le bonheur. Mais le bonheur.... ! La vulgarité du bonheur !  Le point de vue sur la vie qu'un esprit sérieux ne peut  qu'immédiatement disqualifié ! L'anti-pensée par excellence ! Pour Kierkegaard, toute existence hors de Dieu est désespoir - et c'est son rôle de chrétien que de faire croire au non-chrétien qu'il est désespéré. Pour Simone de Beauvoir, dont je parcours l'éprouvant Deuxième sexe (merci Jean-Rémi !), l'essentiel, sinon l'essence, de l'homme-et-de-la-femme se situe dans la liberté et non dans le bonheur. C'est écrit noir sur blanc à la fin de l'introduction :

    "C'est dire que nous intéressant aux chances de l'individu, nous ne définirons pas ces chances en termes de bonheur, mais en termes de liberté."

    Aliénés à un dieu qui n'en finit pas de nous abandonner ou à une liberté qui n'a cesse de nous mortifier, nous ne devrions trouver la vérité que dans la bile, le salut que dans le renoncement, la souveraineté que dans la pénibilité - je veux dire : que dans l'action libre. En gros, entre être libre ou heureux, il faut choisir. Remarquable de constater que pour Spinoza, comme pour Lucrèce, comme pour tous les philosophes qui ont pensé les chances de l'individu en termes de bonheur, cet individu-là n'est précisément pas libre. Que de croix et de nausée, en revanche, pour les chanceux de la liberté !

    Cela ne sera donc pas un hasard si dans Beaucoup de bruit pour rien le seul personnage "libre" ou qui se définit comme tel soit le salaud Don Juan. A Conrad qui l'exhorte à la raison, c'est-à-dire à la patiente résignation (en quoi consiste notre seule liberté), il répond sombrement mais non sans grandeur :

    "Je m'etonne que tu cherches à appliquer un remède de morale à une maladie mortelle. Je ne saurais cacher ce que je suis : je veux être triste quand j'en ai sujet et ne sourire des facéties de personne ; manger quand j'ai de l'appétit et n'attendre le bon plaisir de personne ; dormir quand j'ai sommeil et ne me préoccuper des affaires de personne ; rire quand je suis gai et ne flatter l'humeur de personne",

    et deux répliques plus loin :

    "On me fait confiance après m'avoir muselé, on m'affranchit avec une entrave au pied ; aussi ai-je décidé de ne pas chanter dans ma prison. Si je disposais de ma bouche, je mordrais ; si j'avais ma liberté, j'agirais à ma guise ; pour le moment, laisse moi être ce que je suis ne cherche pas à me changer." (I-3)

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    Tout y est : le maladie mortelle (le désespoir), la volonté d'être son propre sujet, le refus de faire partie du monde des autres, le désir (qui s'actualisera dès l'acte deux) de nuire. L'on arguera que cette volonté de faire le mal relève d'une bien pauvre liberté, mais c'est un fait que c'est ce personnage-là (incarné, comme par hasard, par Keanu Reeves dans le merveilleux film de Kenneth Branagh) qui va bousculer le clinamen de Messine et tenter une action, certes nocive, dans ce monde dans lequel il a été plongé malgré lui et qui le dégoûte. De Richard III à Olric (dans Blake et Mortimer), le "méchant" est toujours un "homme d'action" qui s'affranchit des codes sociaux et mène sa barque comme bon lui semble. Pour se rassurer, on le dira "esclave de ses passions" et donc inapte à la vraie liberté mais on n'empêchera nullement l'attrait qu'il exerce auprès des spectateurs. A moins qu'on le rende pitoyable, ce qui à mon avis est le cas de Macbeth, esclave de sa femme comme de ses pulsions qu'il ne maîtrise pas,  un anti-Richard III en somme, ou pire, ridicule comme, désolé de n'avoir sous la main que cet exemple, le coyotte de Bip-Bip (encore qu'il existe sur Facebook le groupe de ceux qui veulent que "Coyote arrive enfin à choper Bip Bip et lui défonce sa gueule" !, comme quoi tous les méchants ont leurs supporters.)

    Dans Beaucoup de bruit pour rien, Don Juan et ses comparses ne sont pas comiques (encore qu'on pourrait les jouer comme des grotesques) mais ce sont les comiques qui les arrêtent et leur font avouer leurs méfaits. Autrement dit, c'est la comédie qui résout le problème. C'est le processus du rire et de la gaieté qui prend en charge le monde et le sauve du "mal" - lui-même rendu risible. Le mal comique ? C'est le fait des très grands auteurs - Cervantès, Molière, Céline, et par dessus tout Dostoïevski. Rappelons-nous l'extraordinaire conversation de Tikhone et de Stavroguine à la fin des Démons,  lorsque le premier dit au second (qui vient de lui avouer le viol d'une fillette commis au nom d'un refus de Dieu et d'une affirmation toute satanique, donc toute séduisante, de son être) que son crime va lui valoir autant la haine des hommes que leur rire. Car se prendre pour un dandy diabolique et commettre des horreurs pour le prouver relève autant du pénal que du comique. La tragédie ne fait que punir - ajoutant le mal au mal, pour ainsi dire. La vision du châtiment comme aussi, voire plus insupportable, que le mal qu'il sanctionne ? Voilà bien, une fois de plus, l'effet de notre pathétique sensiblerie qui se refuse à envisager le châtiment de manière adulte, soit comme un mal nécessaire et réparateur.

    Et pourtant... La comédie qui se moque des méchants n'est-elle pas plus réparatrice que la tragédie qui les châtie ou les laisse mourir ? En fait, il faut dégonfler les salauds - et c'est peut-être le sens du "bon châtiment" que Benedict entend concocter pour Don Juan. Un châtiment qui en tous cas n'aura rien à voir avec le "terrible supplice" que l'on réserve à Iago à la fin d'Othello, et au contraire pourra même être l'ultime occasion pour celui-ci de se réintégrer à la communauté. Au fond, Don Juan ne pourrait-il pas se convertir à la bonté comme le fait son comparse Borachio et comme le font les deux tyrans de Comme il vous plaira ? Une pièce résolument "merry and mirth" ne peut se terminer par la mise à mort ou le banissement total de l'un de ses protagonistes (et c'est pourquoi Le marchand de Venise pose tant de "problèmes"). Par delà toute morale "tragique" ou chrétienne qui exige que le mal soit l'affaire de la tragédie et résolu dans sa punition, la comédie de l'émerveillement  ose le happy end de la réconciliation et de conversion totales.

    Est-ce une preuve de niaiserie que d'espérer la guérison des méchants et leur réconciliation avec les bons ? Après tout, cette niaiserie était aussi celle de Powys ou de Pierre Jean Jouve qui à la fin de son Don Juan de Mozart, se disait certain que Don Juan et le Commandeur finissaient par se réconcilier... dans la mort.

    bcp de bruit 4.jpgEt Bénédict et Béatrice babillent. En vérité, leur "guerre enjouée" est une manière de se protéger des abus de langage, c'est-à-dire de l'apparence. S'ils ne se parlent que par saillies, c'est parce qu'ils savent que la parole peut mentir et qu'il faut donc ne jamais la laisser tranquille. Le mot d'esprit est ce qui permet de surveiller le langage de lui-même et de ne jamais s'endormir devant lui - comme le feront Claudio et les autres devant les calomnies de Don Juan. Plus que de simples imbéciles, ces derniers sont plutôt des représentants de l'ordre ancien, "chevaleresque", celui où l'on pensait que le mot était la chose, et que les moulins étaient des monstres à abattre. Si nous aimons Bénédict et Béatrice, c'est parce que nous voyons qu'ils ne sont pas dupes de cette morale naïvement noble et noblement niaise et qui aboutit à des erreurs qui pourraient être des horreurs. Et nous rions quand Bénédict confie à Béatrice :

    "Toi et moi, nous avons trop d'esprit pour nous aimer tranquillement."

    Quelle femme que cette Béatrice (et Emma Thompson donc !) qui dit à plusieurs reprises qu'elle voudrait "manger" tous ceux que Bénédict tuera et qui demandera à celui-ci de tuer Claudio ! On a dit que les femmes de Shakespeare étaient viriles tout simplement parce que c'étaient des hommes qui les incarnaient, et que Shakespeare écrivait pour eux plus que pour elles. Diable ! Et nous qui jurons partout que Béatrice, Portia, Viola, Juliette, Rosalinde sont notre idéal féminin.... Le voilà encore le serpent de mer de l'homosexualité et toujours avec son équivoque hétérosexuel ! Sont-ce les hommes ou les femmes que nous aimons à la fin ? En fait, la question n'est pas tant de savoir quel sexe nous aimons (nous en sommes à peu près sûrs) que la manière d'aimer. Et si le secret de certains d'entre nous était d'aimer homosexuellement l'autre sexe ? Deleuze dit ce genre de choses dans son Proust et les signes.  On peut être un homme, aimer les femmes, mais les aimer comme si elles étaient des hommes, et sans pour autant aimer les hommes. Etre hétéro sous un mode homo ou homo sous un mode hétéro - affaire à suivre...