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23/07/2010

L'homme qui n'arrêta d'écrire

pialat.jpg« Dans ton combat avec le monde, seconde le monde. » Kafka.

UN

Enfin un bon Nabe ! Je commençais à trouver le temps long. Depuis Alain Zannini, le derviche tourneur apocalyptique me désespérait. Plus de journal intime. Printemps de feu, raté. J’enfonce le clou, bâclé. Le vingt-septième livre, de circonstance. Les tracts, franchement insuffisants. Et plus c’était nul, plus ses portes-flingue bramaient au génie maudit (ou béni, c’est selon). Se comportant en outre comme les pires trolls qu’on ait de mémoire jamais vu dans la blogosphère littéraire, ils desservaient leur idole, en faisant une sorte d’Iznogoud pathétique du gendelettrisme duquel ils seraient les spadassins en chef. L’homme qui arrêta d’écrire, roman réussi, chef-d’œuvre à bien des égards, redonne espoir à ceux qui aiment cette littérature qui, quoi que disent ses sbires, aura comptée pour nous plus que  n’importe quelle autre. Aimer Nabe malgré la smala des nabiens - sinon malgré lui ? Tentons le coup.

Et d’abord, oublions les insultes, les rodomontades, et toute la saloperie dont ces gens (ses gens !) sont capables ici comme ailleurs. Oublions Nabe lui-même, son western circus permanent et si souvent nabvrant, ses performances qu’on aurait envie d’appeler « pireformances » à la télé, tête de bite, de con ou de turc, au choix, archi-antipathique, merdeux à mort, michael vandettien avant l’heure (et avec lequel il s’est découvert récemment une filiation, affirmant que si Vendetta avait inventé le concept de la « bogossatitude », lui, Marc-Edouard Nabe, le plus grand écrivain français depuis Marc-Edouard Nabe, a inventé celui de la « salegossatitude »), se faisant d’ailleurs régulièrement massacrer par les autres invités du plateau un peu comme se font massacrer les méchants nabots dans les dessins animés.  Pôvre Nasbe ! C’est dans ces instants qu’il a son mauvais sourire du type ultra-vexé qui fait mine de ne pas l’être - comme si on avait mal orthographié son nom comme lui aime tant le faire dans son dernier livre avec tout le monde. Ce que cet homme a pu endurer depuis vingt-cinq ans, tout de même ! Mais c’est sa faute aussi. A force de se comporter comme un péteux, on excite les salauds et on récolte les coups de poing, même si on est un génie. Pire, on finit par décourager ses fans, et les seuls qui restent se révèlent des suppôts de soi-même. Ces derniers tellement insultants, hargneux, tracassiers, flics lamentables qui, à s’acharner à vous démontrer que tel de vos messages n’est pas en concordance exacte avec tel autre (en fait, vous reprochant de ne pas être systématique dans les louanges de leur gourou), ou que celui-ci, du douze dix deux-mille-six ne dit pas exactement la même chose que celui-là, du six douze deux-mille-dix, prouvant, éructations après éructations, que vous êtes indigne d’être « nabien », qu’on finit par penser que la pire chose qui pourrait nous arriver est qu’on soit précisément digne de l’être. Mais oublions cela, je l’ai dit. Oublions aussi, et pour finir ce débroussaillage nécessaire, son coup, d’ailleurs réussi, de l’anti-édition, qui est quand même ce qu’on fait de plus capitaliste dans un monde capitaliste. Nabe a ouvert son commerce et nous en sommes très heureux pour lui, nous pensons même que c’est la meilleure chose qui pouvait arriver à la littérature - mais par pitié, qu’il arrête, puisqu’il parle tout le temps d’arrêter ces derniers temps, de donner des leçons de morale économique à tout le monde. Crédible en antisémite, il ne l’est plus du tout en altermondialiste. S’il peut regagner sa vie en écrivant et, ce faisant, donner des idées à d’autres écrivains, tant mieux pour lui et pour eux. Etre libre et prospère, enfin. Un vrai juif, ce Nabe !

Mais assez avec tout ça. Ouvrons ce livre (très bel objet, très belle maquette, superbe impression), et concentrons-nous sur le texte.

l'homme qui arrêta d'écrire.jpegDEUX

Nous sommes un lundi matin. Le narrateur a décidé d’arrêter d’écrire. Il a trop donné. Trop perdu. Une lettre de son éditeur, « qu’il n’a pas volée » (vive Poe, ok !), lui annonce qu’on ne renouvellera pas son contrat. Il n’a pas l’air si triste. Il semble même soulagé. Il prend ça comme une manière de ré-appréhender la vie dans son immanence – sans la transcendance de l’écriture. Alors, le café, les tartines, la confiture de framboise « pas mauvaise ». Le bruit de la cafetière qui, jusqu’à hier, allait de pair avec le bruit de l’allumage de son ordinateur, et qu’il entendra désormais toute seule, puisque depuis ce matin, il n’écrit plus. Rien à redire. Rien à rallumer. Le parti pris des choses dans leur nouvelle combinaison non écrite. Et L’homme qui arrêta d’écrire comme nouvelle phénoménologie de la perception. Pour celui-ci, tout est à redécouvrir, à re-sentir (et non ressentir), à re-humer, comme après un long coma – le coma de l’écriture. On pense à Montaigne et à sa convalescence durant laquelle il renaquit à ses sens. Ou à Rousseau et son pur sentiment d’existence - et la longue ballade parisienne qui va suivre sera à bien des égards une rêverie de promeneur solitaire (quoiqu’ayant toujours plein de monde autour de lui). En attendant, il prend un deuxième café et s’en étonne. « Voilà ma première découverte : pour un non-écrivain, un deuxième café n’a pas le même goût que le premier. C’était la première fois que j’en prenais deux fois. » Un seul bruit de cafetière, mais deux cafés. Le corps de l’ex-écrivain sort de son organisme écrivant, se réhabitue au goût non écrit du monde, réapprend à vivre les choses sans encre ni papier. Pourtant, tout cela s’écrit sous nos yeux. Réaccouchement littéraire du non-littéraire. Avènement d’une nouvelle forme écrite mais non voulue telle. On reviendra sur ce paradoxe. Pour l’heure, c’est la « douche prématurée » qu’il prend comme tout un chacun mais qui, pour lui qui jusqu’à présent restait dans « son peignoir majestueux » pour écrire et ne se lavait, de la saleté corporelle et de l’écriture que beaucoup plus tard, est un événement ontologique. Sonnent dix heures. D’habitude, il écrit depuis deux heures. Là, il sort, il fait beau – « un jour, je pourrai dire : il faisait beau le jour où j’ai arrêté d’écrire. » Maintenant qu’il n’écrit plus, il peut dire des choses banales, avoir une vie sociale normale, être gentil avec les gens, dire à la kiosquière que sa nouvelle coiffure lui va très bien, lui acheter un sudoku, et aller dans un bar essayer d’y jouer. Troisième et quatrième cafés. « Je laisse des pièces dans la soucoupe, pas mal comme bruit, et je ressors. » La vie qui recommence par le bruit. Le bruit comme une série de nouveaux big bangs infinitésimaux, petites perceptions élémentaires, mini événements tectoniques qui vont finir par constituer un peu de musique et de poésie, on ne se refait pas même en arrêtant d’écrire – comme les pièces qu’il entendra un peu plus tard tomber dans le gobelet d’un clochard - « c’est la première fois que je remarque qu’une pièce peut faire un bruit de larme. » En cette première matinée, que de premières fois, et que de bonheurs simples ! C’est cette perpétuelle reprise de contacts avec la vie innocente (c’est-à-dire non susceptible d’être clouée par l’écriture comme un papillon, comme il disait le premier jour où il commença à écrire sur un célèbre plateau télé des années quatre-vingt) qui fait la vertu de ce texte - car c’en est un, de texte, on aurait presque tendance à l’oublier en le lisant, et irrésistible !  Roman des premières fois, des premières secondes, des secondes genèses, roman du recommencement, de la renaissance, roman phœnix qui se réécrit dans et par sa non-écriture, comment s’en arracher ? Impossible d’arrêter de lire L’homme qui arrêta d’écrire !

Alors bien entendu, l’on pourra dire que l’auteur a beau jeu de faire semblant d’arrêter d’écrire, surtout sur sept-cent pages….

-    Six-cent quatre-vingt-seize pages, Porc Marri, six-cent quatre-vingt-seize pages ! De la précision ! De la Vérité ! Du Nabisme !!!, me hurle un nabien.

… et que c’est un peu user jusqu’à la corde cette licence narrative qui a permis à tous les écrivains du monde de faire croire qu’un fou, un enfant, un condamné à mort, un analphabète, ou même un animal pouvait raconter leurs aventures en disant « je ».  D’autant que ce n’est pas la première fois que Nabe « arrête » d’écrire. Dans Alain Zannini, il brûlait son Journal intime mais faisait en sorte que ce roman en soit une nouvelle forme, un cinquième tome. Dans Je suis mort, il passait de vie à trépas et par conséquent ne pouvait plus écrire, sauf que c’était de cette impossibilité que se remettait en branle son écriture. Ici, il écrit qu’il arrête d’écrire et fait un gros livre qui est autant une chronique de notre temps que le sixième tome de son Journal. Evidemment, on pourrait voir à chaque fois dans ces tentatives d’arrêter la littérature une série de coquetteries ridicules, un peu comme celles d’une diva qui fait ses adieux au public depuis vingt ans. Mais non. La vérité est qu’il y a chez Nabe l’obsession paradoxale de mener une écriture du moi qui se passerait du moi. Quand lui-même affirme dans Chronicart que « dans quelques années, peut-être, on oubliera le type qui a fait ça en découvrant l'œuvre », on doit le croire. Le moi de Nabe, contrairement, par exemple, au moi d’un Matzneff qui ne s’occupe que de lui et de ses petites affaires (et qui en ce sens est forcément plus agréable et plus rassurant pour le lecteur que celui de Nabe qui s’occupe de tout le monde, y compris du lecteur), est un moi qui vise le monde, qui embrasse le monde, qui veut même se dissoudre dans le monde. Si l’homme arrête d’écrire, l’écriture, elle, ne s’arrête pas de le faire. L’écriture continue comme la vie, pourrait-on dire. A l’instar des machines désirantes de Deleuze, on dirait que Nabe cherche à mettre au point une machine écrivante - que « ça » écrive en lui, que « ça » écrive par lui, que « ça » écrive sans lui. L’écriture de L’homme qui arrêta d’écrire, c’est une écriture qui paraît d’une telle évidence qu’on ne se rend même plus compte qu’elle est écriture. C’est une écriture qui fait oublier qu’elle est écriture – c’est ça qui est le plus fort et qui fait dire aux lecteurs faiblards que Nabe « écrit mal ». Un style qui n’est plus l’homme, mais le monde, le flux du monde. Un Logos pur qui se passe de signature. Une Bible dont Dieu sait qui l’a écrit. Après l’anti-édition, Nabe inventera-t-il l’anti-auteur ? L’homme qui arrêta d’écrire ne signifie rien d’autre que si l’écrivain s’est arrêté d’écrire, l’écriture, elle, ne s’arrête pas, ne s’arrête jamais, continue à l’infini – un peu comme les crimes du docteur Mabuse pouvaient continuer à dévaster le monde même après sa mort. Beaucoup ont voulu l’arrêter. Ils ont échoué.

Dante_inferno_jaquette-347x400.jpgTROIS

Mais c’est quoi l’écriture « criminelle » de Nabe ? C’est de dire le monde tel qu’il se transmute à nos yeux ou tel qu’il s’est peut-être déjà transmuté (tout dépend de la conscience clinique ou décliniste que nous avons), et de le dire à la fois dans son instantanéité et dans sa mise en suspens, dans sa violence latente et dans son comique patent – et cela même si la vision nabienne rejoint d’autres visions de ses plus brillants confrères, comme celles de Muray ou de Houell…

-    Stop !!! Nan ! Arrêtez !!! N’avez pas le droit de dire ça !!!  Nabe est unique !!! Nabe est Unique !!! Nabétunique !!!!
-    Nabien, m’enfin ! Ce n’est pas déshonorer un grand écrivain que de le comparer à un autre grand écrivain. Ce n’est pas faire tort à Baudelaire de dire qu’il partageait pour une bonne part la même vision du monde que Balzac ou que Flaubert. Ces génies-là s’estimaient d’ailleurs et au bout du compte...
-    Nan ! Ni Houaillebaique ni Muré  !!! Nabétunique !!!!!
-    Si, Houellebecq, si, Muray et si, Nabe. Désolé. L’homme qui arrêta d’écrire est quand même le grand roman d’Homo Festivus, qui nous parle de la déréalisation totale du monde, des parcs d’abstractions, de la haine antilittéraire qui monte partout, de l’oblitération systématique du passé. Muray aurait adoré au contraire ! C’est d’ailleurs ce qu’il attendait de la littérature contemporaine, qu’elle fasse le grand livre comique de notre époque post-historique, infantile, pleine d’une gentillesse atroce, néantisant tout ce qu’elle touche. Et bien voilà : ce dont Philippe Muray rêvait, Marc-Edouard Nabe l’a fait .
-    Nan ! Nan ! Nabétunique !
-    Quant au lien que cet Homme entretient avec l’auteur des Particules élémentaires, il est évident : description de la misère sexuelle (ou asexuelle) de nos contemporains (quoique pas forcément si misérable que ça comme l’atteste la scène saisissante de la boite échangiste où le narrateur et Liza accouchent de concert la jouissance d’une quinquagénaire), délires complotistes des prétendus Libres Penseurs, satire des religions à la mode, de l’écologisme totalitaire (les yourtes !), tentations cybernétiques et autarciques de tout un chacun, possibilité pour tous de se replier sur une….
-    Nan !!! Nan ! Nan !!! Pas Ouelbec ! Nabétunique !!
-    Oh vous êtes pénibles, les nabiens ! Croyez-moi, dans cent ans, on aura oublié nos petites querelles, surtout les vôtres d’ailleurs, et on fera des études comparées de Nabe, Houellebecq et Muray, exactement comme aujourd’hui on en fait avec les géants du passé.
-    Nan ! T’as pas le droit de dire ça ! On va te foutre dans un montage de photo, Rôt Croupi, tu vas voir !!! Un « cochon qu’on égorge » Deux pour ta sale gueule d’anti-idolâtre ! Nabétuniiiiiiiiiiqueuuuuuh !!!!

24-Jack-bauer.jpgQUATRE

Non, là où Nabe est effectivement unique, c’est moins dans la façon qu’il a d’envisager ce monde d’  « après la civilisation » (comme il le dit page 40 – comment ne pas penser à « Après l’histoire » de Muray ?) que dans la mise en scène théâtrale sinon cinématographique qu’il en fait. Faire parler le monde plutôt que de le penser – là est la véritable singularité du romancier Nabe qui à ce moment-là, en effet n’a plus rien à voir avec Houellebecq. Alors que ce dernier intervient sans cesse dans ses romans comme un romancier Dieu, Nabe, lui, laisse faire, laisse parler, et s’il lui arrive d’intervenir, c’est en tant que personnage, non en tant que narrateur omniscient qui dit ce qu’il faut penser.

-    Ah ouais ?

Oui. Sauf dans la dernière journée où il redevient le héros de son livre (mais qui correspond aussi à sa sortie du monde), l’ensemble des six premières journées fait la part belle à ce monde que le narrateur explore beaucoup plus qu’il n’explose – celui-ci n’ayant d’ailleurs besoin de personne pour exploser, ou plutôt pour imploser, régulièrement de lui-même. Arpenteur plus que contempteur de la modernité, Nabe met en scène les contemporains sans les diriger, sans même les juger, et ne se donnant à lui que le rôle du témoin et éventuellement celui du « vieux sage » qui peut dispenser de temps en temps un certain esprit critique à Jean-Phi et à ses copines – et même apprendre à l’une d’elles comment on fait une dissertation de français, mais pas plus. D’où le recours à une langue souvent orale, faussement simple, anti-lyrique puisqu’il a arrêté d’écrire, mais d’une énergie à la fois mimétique et clinique qui ne s’arrête jamais. Mimétique car elle imite la langue très pauvre et en un sens très naïve de notre monde, clinique car elle ne se confond jamais avec elle et en montre au contraire les insuffisances, mais sans condamnation morale et réactionnaire à la Muray. Rien de moins plaintif que cet Homme qui arrêta d’écrire. Nabe est le contraire d’une pleureuse.

-    Ah ouais ?

Et c’est pourquoi lorsqu’un Damien Aubbel argue, dans Transfuge, que l’écriture de Nabe est médiocre, empruntée et artificielle, il fait un contresens pathétique. Non seulement parce que jamais la langue nabienne ne fut aussi fluide, aussi rapide, aussi apte à saisir le réel mais parce qu’elle épouse, ou fait mine d’épouser, la langue actuelle, assurément médiocre, empruntée et artificielle. L’homme qui arrêta d’écrire « écrit » le patois des djeuns et des bobos exactement comme Molière écrivait le patois paysan ou précieux ou comme Proust écrivait le patois des salonnards. Dans la mesure où cette écriture vise le dessèchement et la superficialité sans profondeur de l’époque, cette époque qui, à travers les artistes contemporains ou les nouveaux noctambules, « emprunte » précisément tout au passé, quoique sans le dire et ne le sachant même pas, il faut bien qu’elle fasse mine d’en prendre les tics, les effets, la configuration, et donc de paraître, elle aussi, « desséchée ». Prise par bribes, elle pourra paraître décevante, mais prise dans son mouvement, elle explose de vertu cathartique et comique. D’où ce flux de texte qui ne s’arrête jamais, cette absence de chapitres, ces dialogues extraordinairement vitaminés, ces successions de phrases courtes, de formules à la mode, avec parfois une syntaxe bizarre, mais  relevé par l’écriture souveraine, la vraie, celle qui sait faire du pêle-mêle du monde le pêle-mêle du texte, et qui n’est jamais ni ennuyeuse ni dépressive.

-    Ah ouais ?

le-baron2.jpgSi Nabe écrit « djeun », ce n’est donc pas pour plaire ou complaire à la branchitude ambiante comme le prétend cet Obel, c’est parce que l’art de l’écrivain consiste à épouser le ton de l’époque. Mais ce mariage est un mariage blanc, pourrait-on dire, et qui se transforme très vite en enculage. Car la littérature digne de ce nom  n’est pas là pour révérer le monde, comme le font les mauvais écrivains hélas souvent starifiés, mais bien pour le révéler. Enfer de Dante. Nuit de Céline. Prison de Proust. Labyrinthe de Joyce. Géants de Don Quichotte qu’on fait toujours passer pour des moulins à vent afin de mieux dénigrer les combats de l’écrivain. Et Samâ’  de Nabe. Mais aussi « 24 heures chrono », la série archétypale  de notre temps, et à laquelle celui-ci rattache malicieusement à la fois l’Ulysse de Joyce (qui, bien plus que Céline, est le véritable référent de cet Homme qui arrêta d’écrire) et son propre roman qu’il n’est pas interdit de lire comme une journée de Jack Bloom ou de Léopold Bauer multipliée par sept. Rendre littéraire le moindre bout de réalité, c’est la meilleure chose qui puisse arriver à la réalité, disait John Cowper Powys, un des écrivains préférés de notre écrivain préféré. Lui-même, au début de la sixième journée, ne tchékhovise-t-il pas la Star Ac’, comparant le parc du château d’Endemol à la Cerisaie et les situations closes et conflictuelles que vivent Noémie, Maureen et Cynthia, les candidates de l’époque, à celles des Trois sœurs ? Un procédé qui ne choquera que ceux qui ont de la littérature une vision muséale qu’il faut protéger de tout, ne supportant pas que la littérature touche le non-littéraire alors qu’elle est exclusivement faite pour cela. Qu’est-ce que la littérature sinon la langue vivante qui guérit la langue malade ou qui ressuscite la langue morte ? Qu’est-ce que la littérature sinon ce qui redonne la parole à la vie - et même à la vie la plus conne ou la plus snob, en l’occurrence la plus germanopratine ? A Beigbeidé, « tellement devenu un autre, que lui ou un autre pour le représenter partout, ça ne changerait rien », qui écrivait bien à tort que le roman de Nabe était un tissu de ragots mondains et qu’on ne lirait que pour avoir le méchant plaisir de voir épinglés des personnalités sous leur vrai nom, on rétorquera que nombre de personnages qui apparaissent dans celui-ci n’ont pas besoin d’être « reconnus » pour qu’on puisse apprécier ce qu’en fait le romancier. Pas plus qu’il ne fut utile une seconde de connaître Robert de Montesquiou pour goûter le personnage de Charlus, on n’a nul besoin de savoir qui est pour de bon ni Elisabeth Barillé, que le narrateur croise dans la deuxième journée, et que les lecteurs de Nabe connaissent pour l’avoir vue  mainte fois fois dans son Journal, ex-littératrice parisienne, ancienne maîtresse de Jean-Edern Hallier  et qui est devenue une dingue de mystique indienne, recommandant du reste au narrateur d’aller se faire masser «ayurvédiquement »  par une tantriste de ses amies, ni surtout Alain Bonnant, formidable personnage d’ « ancien » des années quatre-vingt, rencontré au café Le Zéphyr, bouffant ses souvenirs de « niqué ravi » comme il bouffe ses huîtres, et prouvant, si besoin en était, qu’un personnage littéraire se suffit à lui-même, qu’on en ait ou pas les « clefs » médiatiques. Quant aux personnages plus connus, soient « les vus à la télé », qu’importera au lecteur futur de savoir qui fut réellement Ariel Wiesman, cet « ascèse de la perversion » dont « on ne sait plus ce qu’il ne fait pas dans cette époque où il est si bien » puisque la façon dont il est croqué compense largement l’anonymat futur ? Ou bien cette miss météo de Canal + dont le narrateur porte un moment la pochette rouge sans jamais citer son nom et qui pourrait être autant Louise Bourgoin que Pauline Lefèvre ? Saint-Simon des bobos parisiens, Nabe fait de ces personnes des personnages, de ces Who’s Who des characters - et si tel trait cruel pourra blesser tel individu, il n’en enrichira pas moins le principe d’individuation. Assassiner pour perpétuer, tel est l’écrivain, « une sorte de Francis Haulme qui, pris d’une pulsion bizarre qui le pousse à « sauver » ses victimes d’un oubli insupportable, les supprime. »  Tel est le prix de cette comédie humaine où nul ne s’en sort indemne, surtout pas le lecteur.

-    Ah vous vous êtes donc reconnu, hein, Cormerdique, dans le gars qui sue de la merde ?
-    Vous faites allusion au lecteur du Baron qui vient dire à Nabe qu’il l’adule ?
-    Faites pas semblant de pas comprendre ! « Le type qui a de grands yeux bleu délavé » et qui donne l’impression quand on lui sert la main d’enfoncer la sienne « dans un trou de cul plein de merde », c’est vous craché ça, pas vrai ?
-    J’ai les yeux bleu délavé ?
-    Et encore, Nabe a été gentil, il aurait pu parler de vos trois cent kilos !!!
-    Il l’aurait fait je pense.
-    C’est comme ça que vous vous en sortez ?
-    Bah, ça doit être plusieurs lecteurs en un.
-    Fanfaron impuissant qui rêve de se faire enculer !
-    Et puis,  si ce n’est pas moi, tant pis, et si c’est moi, eh bien : tel auteur, tel lecteur, comme je disais un jour…
-    Pauvre connard qui vous vous réfugiez dans le statut de « lecteur » alors que Nabe dit justement que le vrai lecteur ne doit pas se prendre pour le lecteur, le vrai lecteur doit s’identifier à lui, Nabe. Sinon, il est nazi.
-    Nabe est nazi ? Non, je rigole.
-    Le lecteur, Porc Mourri ! C’est le lecteur qui est nazi ! Putain, on va finir par vous gazer, Mort Tarrie !
-    Comme vous y allez, les nabiens ! Non, je comprends ce que vous voulez dire. C’est le côté « agent Smith » de Nabe. Vous savez, l’agent Smith dans Matrix, le méchant qui sévit dans le monde virtuel de la matrice, mais qui arrive un instant à pénétrer le monde réel. C’est la tentation occulte de Nabe, ça. Sortir de la littérature, sortir de son livre, pour intervenir dans la réalité du lecteur. Forcer le lecteur à être chose qu’un lecteur. Exactement comme Lautréamont, d’ailleurs très à l’honneur dans cet Homme, qui prenait à partie son lecteur, tentait d’en faire son personnage principal, son double signifiant.
-    Ce que vous n’êtes pas visiblement, avec votre mauvais goût autoritaire, votre bourgeoisie chevillée au corps inexistant, votre névrose impérieuse, vos exigences d’envahisseur de son âme, alors que c’est votre âme qui devrait être occupée par Nabe, super gros nul !
-    Pas sûr qu’elle ne le soit pas.   
-    Ah ouais ?

thierry-ardisson-continue-raconter-vie-L-1.jpegCINQ

En vérité, Nabe atteint dans cet Homme ce non-style que Proust prêtait à Balzac et que Deleuze prêtait à Proust - à savoir que le grand écrivain n’est pas celui qui a un style mais celui qui n’en a aucun car il les a tous. Il y a les écrivains qui ont du style (Julien Gracq, Patrick Modiano, Anatole France, et tous les gens qui « écrivent bien »), et il y a les écrivains qui ont le style total (Homère, Dante, Balzac, Proust, Faulkner et tous les écrivains qui recréent tout), le style qui épouse tous les autres styles, le style qui s’évacue, lui, en tant que style particulier (Kafka en étant l’incarnation la plus saisissante). « Dans Balzac, écrit Proust dans Contre Sainte-Beuve, coexistent, non digérés, non encore transformés, tous les éléments d’un style à venir qui n’existe pas. Le style ne suggère pas, ne reflète pas : il explique. Il explique d’ailleurs à l’aide des images les plus saisissantes, mais non fondues avec le reste, qui font comprendre ce qu’il veut dire comme on le fait comprendre dans la conversation si on a une conversation géniale, mais sans se préoccuper de l’harmonie et de ne pas intervenir. » Remplacez le nom de Balzac par celui de Nabe et vous aurez la meilleure critique de L’homme qui arrêta d’écrire. Tout y est : la coexistence brute de tous les langages, notamment celui des jeunes « qui le font trop pas », ou celui d’Ardison qui, apprenant que le narrateur n’écrit plus, lui demande s’il « veut venir à l’émission pour en parler », ou encore Liza qui ne cesse de tacler ses amis et de rajouter aussitôt « qu’elle rigole » ;  le didactisme de certaines séquences mais sublimées par les conversations géniales de Nabe avec Jean-Phi et les autres ; des conversations qui du reste se mélangent avec un art consommé du montage cinématographique (scène de Chateaubriand lu en CD par Daniel Mesguiche dans la voiture de Zoé, scène au Mathi’s où les causeries des gens de la boîte sont entrecoupées par la discussion obsessionnelle sur le onze septembre que Jean-Phi a au téléphone avec Le Libre Penseur qui ne le lâche pas, scène enfin avec les Jalons pendant laquelle on entend les slogans parodiques rythmer la causerie avec Basile) et qui pour le coup évoque autant le Flaubert de la fameuse scène des Comices de Madame Bovary dans laquelle deux actions s’interféraient, l’une intime entre deux amants, l’autre extime entre un maire et un public, que le Renoir de La règle du jeu et ses dialogues choral. Texte traversé par d’autres textes, rythmé par eux, texte dont l’unité est faite par altérations successives comme dans un film, L’homme qui arrêta d’écrire serait le roman le plus cinématographique depuis… Le Bonheur ? A voir.

julien doré.jpgMais il ne s’agit pas simplement de mimer la parole d’autrui pour arriver au niveau de ce non-style inimitable ou trop facilement imitable, en tous cas reconnaissable entre tous, de l’écriture nabienne. « Le style, comme l’écrit cette fois-ci Deleuze de Proust dans Proust et les signes, est l’explication des signes, à des vitesses de développement différentes, en suivant les chaînes associatives propres à chacun d’eux, en atteignant pour chacun d’eux le point de rupture de l’essence comme Point de vue. » Il s’agit donc de faire coexister à la fois tous les points de vue, « d’après lesquels  l’objet [de la discussion ou de la situation] se disloque, résonne ou s’amplifie » et de faire de chaque point de vue une essence du monde (ou de l’immonde). Ainsi de la conversation sur Marcel Duchamp avec Julien Doré, ou celles avec Jean-Phi and Co sur l’art contemporain, Facebook, le complotisme, le Youporn, et même les rappeurs qui «  font les marioles avec leur vocabulaire violent, mais[qui] sont tous dans un créneau d’assistance sociale ». Sans oublier le milieu littéraire qui, depuis le début, a mis le narrateur « dans la position de celui qui doit en en permanence affirmer : « Oui, les chambre à gaz ont existé », le forçant à répéter jusqu’à la tautologie un credo qui était déjà le sien, nul n’étant moins révisionniste que Nabe !

Au bout du compte, ces point de vue apparaissent comme de nouvelles essences du monde : l’escamotage du passé, le n’importe quoi permis et subventionné, l’onirisation totale des relations humaines, la négation de l’histoire qui sont autant de réalités révélées par la discussion. Car c’est bien de réalités dont il s’agit, non d’idéologies à combattre ou à soutenir. Réalité de la virtualité qui fait que « les gens sont plus eux-mêmes sur leur tchat et leurs messages que dans la vie » et qui risquent « la déprime » qui s’en suit le plus souvent « quand on a un contact de chair à chair après avoir tchaté » et qu’on appelle « le Web blues ». Réalité de la numérisation du temps et de l’espace où l’on «  se photographie toutes les cinq minutes pour garder une trace de comment on était il y a cinq minutes ». Quoi d’étonnant dans un monde où « ce n’est même pas que rien ne soit plus comme avant, c’est que rien n’est plus comme tout de suite » ?

lucifer-botticelli.jpgPlus que les idées, ce sont les choses qui sont là. Et des choses que l’on reprend en permanence. Comme l’explique Jean-Phi au narrateur, « l’intérêt est dans la reprise des choses, l’original, c’est un brouillon.  Ce qui compte, c’est ce qu’on en refait maintenant. » L’homme qui arrêta d’écrire ou le roman des premières fois qui raconte le monde des secondes fois – mais des secondes fois qui ont oublié les premières. Et pour le coup, c’est au narrateur d’expliquer à Jean-Phi et aux autres cet escamotage du passé dans ce qui pourrait être la grande leçon métaphysique et mémorielle de la quatrième journée : « d’un côté, on vous coupe de la vérité du passé et de l’autre vous vous coupez vous-mêmes du mensonge du présent, comme ça vous traversez la société comme des somnambules, sans la voir. » Et un peu plus loin : « C’est la première fois dans l’histoire qu’une génération a été mise dans l’impossibilité psychologique d’avoir accès à ce qui s’est fait avant elle ». Oblitération des grandes œuvres, exécution sommaire de la hiérarchie entre le génial et le passable, le majeur et le mineur, le transmissible et le transitoire, dénégation totale de la lumière des siècles. « C’est la première fois qu’une époque semble être fière de ne plus être historique, même les Punks qui prônaient le No future, et qui le revendiquaient, avaient encore la force de réagir à quelque chose, fût-ce à leur indifférence. Vous n’êtes même pas nihilistes, quelle tragédie ! On est obligé de s’adresser à vous comme à des enfants vierges, handicapés, amnésiques, ignorants, incapables de se concentrer. Je le vois bien, dès que je fais allusion à une force du passé, ça suscite un inintérêt flagrant. »

Certes, Nabe reste Nabe, anti-moderne s’il en est, et ses jugements sur l’art et la culture, l’art contre la culture plutôt, restent aussi incisifs que ce que l’on a l’habitude de lire sous sa plume, mais du fait qu’il ait renoncé à l’écriture, il a renoncé en même temps à l’idée, au jugement, à l’opinion qui subsumaient celle-ci. Le voilà qui se demande même où il en est politiquement :  « est-ce qu’à partir du moment où je ne suis plus écrivain, mes positions politiques changent. Est-ce que ma détestation de l’Amérique fait partie de ma personnalité d’écrivain ou bien de ma personnalité tout court. » Par ailleurs, il ne cherche plus du tout à convaincre les gentils contre les méchants, les sensés contre les crétins (alors que bon nombre de ces derniers passent devant son collimateur sans se rendre compte de ce à quoi ils ont échappé), les esprits libres contre les libres penseurs. Il explique aux jeunes, et voilà. A eux de saisir la perche s’ils le veulent. Il n’est plus un idéologue, il est devenu un pédagogue. Au bout du compte, ce monde le dégoûte moins qu’il ne l’étonne et s’il en critique les dispositifs aberrants, les modes de penser grotesques, c’est moins pour les liquider que pour les dévoiler. De toutes façons, on ne liquide pas le réel, on ne « négationnise » pas l’événement. D’où la grande tirade de l’auteur d’ Une lueur d’espoir contre les complotistes qui voient dans le onze septembre un coup tordu des Américains – et qui à ses yeux révèle un américanisme pervers consistant à croire que les Américains seraient assez tordus, donc supérieurs à nous, pour nous faire croire que ce sont eux qui ont montés le coup, en vue d’une stratégie auto-sadique d’ailleurs assez difficile à comprendre. La vérité est que depuis Charlotte Corday, on nie toujours qu’un terroriste agisse seul. On a du mal à appréhender l’événement dans son hasard – ou sa providence. On refuse les surprises de l’Histoire.

fête beigbeder.jpgSIX

Pour le reste, errance, déshérence, diaspora de l’happy few. On pense à Fellini, à Jacques Tati, à tous ceux qui ont regardé le monde se détruire ou se reconstruire dans le néant. Mais est-ce vraiment un néant ? Ces jeunes gens qui l’entourent, qui ont le bon goût de l’apprécier, et dont il devient le grand frère débonnaire, sont tous adorables, attendrissants, et bien vivants, même devant leur écran d’ordinateur ou dans un club échangiste, et le narrateur qui n’a ni la misanthropie de Muray ni le cynisme de Houellebecq, se coule sans difficulté dans cette vie neuve. Mutants sans vice, bipèdes sans complexes, enfants d’un lagon bleu post-moderne et qui font d’ailleurs des enfants dès vingt ans, ils tendent innocemment au bonheur de leur temps. Un temps sans péché apparent, où tout n’est pas que misère sexuelle et anorexie intellectuelle, et où, au contraire, l’on peut aussi avoir sa part de vraie béatitude - exactement comme dans un film de Bollywood, qu’à la fin du sixième jour Zoé emmène le narrateur voir avec elle au Trianon de Pigalle et qui a la grâce de lui plaire « tant la joie de vivre jaillit à chaque image, tous les personnages sont attachants et exaltés de vivre, aucune déprime d’aucune sorte, tout est dans l’énergie et l’enthousiasme ». Contre toute attente, cette façon de faire «  si décomplexé dans les sentiments, et dans la façon de les montrer », c’est aussi celle de ce post-monde, celui de Jean-Phi, Zoé, Liza, Kahina, Elodie, Estelle, autant de jeunes gens qui à la fin donnent envie de vivre et d’y vivre.

Rien à voir, en tous cas, avec cette représentation d’Hamlet dans une mise en scène contemporaine et indigente vue la veille au Théâtre de la Colline, en fait un « Songe d’Hamlet » mis en pièces par George Lavaudant dont le mépris, nous assure le narrateur, va autant à ceux qui connaissent cette œuvre qu'à ceux qui ne la connaissent pas. A la fin, lorsque Hamlet prononce sa dernière réplique : « et tout le reste est silence », le metteur en scène a demandé à l’acteur de ne pas prononcer le mot « silence ». Remplacer le mot « silence » par du vrai silence, la voici en plein la modernité : littéraliser à mort et croire que ça suffit pour donner de la vie. Autant supprimer tous les monologues tant qu’on y est puisque les monologues sont par définition muets (et surtout celui du « To be or not to be »). Pour Lavaudant, Nabe aurait sans doute dû réellement cesser d’écrire si le titre de son livre était L’homme qui arrêta d’écrire. Antimétaphysique et tautologique comme elle est, l’époque ne peut supporter que la lettre sans l’esprit, la chose sans le mot,  le temps sans l’intervalle. Ni mise en abîme, ni distanciation, ni métaphore, ni rime – tels sont les mots d’ordres des théâtreux sinistres ou des performeurs extrêmes à la Pinonceli qui, lors de la  Biennale d’art contemporain au Palais de Tokyo, vient uriner dans l’urinoir de Duchamp, avant de prendre en otage le narrateur et Jean-Phi afin d’assurer sa sortie grotesque quoique réussie.

beigbéder 2.jpgEntre la violence du happening et la violence réelle, il n’y a qu’un pas dont Nabe va montrer la réalité tristement culturelle. Dans ce monde de la culture et de la fête, du pouvoir et de la coke, au fond intenable de refoulement artistique et de négation métaphysique, l’instinct de mort n’est jamais loin. Du Palais de Tokyo aux toilettes du Baron, du Train Bleu qui organise un prix littéraire au théâtre de la Colline qui massacre Hamlet, jusqu’aux agressions sur les Champs-Elysées par une bande de petits roumains lapideurs, puis de zyvas, puis de flics, pas une soirée qui ne se termine en baston ou qui ne frôle la catastrophe, pas un pot de fleur qui ne tombe sur la tête d’une célébrité, pas une paire de gifles que l’on envoie à celui dont on a cru qu’il vous pinçait les fesses dans une boite échangiste. Comme dans un roman de Fitzgerald, le monde des « magnifiques » est toujours à deux doigts de s’effondrer ou de sacrifier la plus vulnérable de ses créatures. A cette orange mécanisation des relations humaines répond alors une burlesquisation de celles-ci par le narrateur. Là se situe le sens des différentes farces et attrapes que Nabe achète dans un magasin de la rue du Faubourg Montmartre, et qu’à partir de la cinquième journée, il va semer au gré de ses explorations socioculturelles, pour autant ridiculiser tout ce petit monde arrogant et mortifère que pour en conjurer les moments où ça dégénère. Boule puante jetée dans la salle de rédaction d’un nouveau journal que tous les éditorialistes de Paris cherchent à faire afin de résister à la concurrence d’Internet (et la scène la plus drôle du roman, soit dit en passant), faux poignard pour un faux meurtre au théâtre de la Colline qui permet de faire diversion en pleine bagarre entre filles, doigt coupé en plastique que l’on fait semblant de trouver dans la boite échangiste et dont on fait croire qu'il s'agit de celui d’Ardison, et autre fausse crotte de chien laissée dans une librairie constituent la chaîne associative dont Deleuze parlait et qui participe à l’unité du roman. L’ex-écrivain n’est qu’un sale gosse qui combat avec le monde comme il peut et qui, au fond, tente de l’assister ce monde, de le seconder, de le sauver. Dans ton combat avec le monde, seconde le monde, écrivait Kafka.

jalons.jpgSEPT

Mais lui qui le sauvera ? Quel double le secondera ? Au dernier jour de cette Satire Ménippée des temps post-modernes, l’homme qui a arrêté d’écrire est bien las. Il renonce au pique-nique organisé par Jean-Phi et les autres au lac du Bois de Boulogne et craint son propre effondrement. Avoir autant vécu cette semaine et ne pouvoir rien évacuer par l’écriture, voilà qui lui crée une angoisse qu’il ne connaissait pas. Un flot de cafard le submerge. Mais les anges veillent, et le font rencontrer Alain Delons au théâtre Marigny, symbole de force et d’identité de l’ancien monde qui l’exhorte à continuer. Elle est superbe cette scène avec l’acteur qui, de Plein soleil à Nouvelle vague, joua comme personne le dédoublement du je qui est toujours un autre - et que Basile de Coke n’a hélas pas compris dans son article de Valeurs actuelles, ce cher Basile rencontré à la fin d’une soirée Jalons au Club de l’Etoile, rue de Presbourg, « quinquagénaire destroy [qui] n’a pas voulu devenir autre chose qu’un grain de poivre du système, et petit si petit qu’on ne le sent pas pris dans la tranche de saucisson », et qui depuis trente ans détourne les slogans et les clichés de la politique française. Il est là, avec Frigide, son épouse perpétuellement rabrouée, applaudi à la moindre vanne par tous ces jeunes bourges UMP aux pseudonymes parodiques,  les « Jean Kul », « Ralph Duveldive » et autre « Denis de Grossesse » qui constituent la troisième génération de cette smala jalonnesque à laquelle j’ai participé moi aussi pendant des années, il y a des années, en tant que Brice de Thet (deuxième génération). Ce cher Basile, cette chère Frigide, ce cher Marc Cohène, et tous les autres. Impossible que je vous oublie. Et ça tourne, et ça tourne autour de l’Etoile. Ronde infernale entre une mère qui lui dit qu’elle ne l’aime plus du tout et un fils qui fait semblant de le braquer. Entre Magalie, la première pute qu’il connut en 2001 et Adam X, une ex-star du porno qui lui raconte la fin programmée de la prostitution et les déboires de sa profession. Entre Laurent Bonelli, libraire en chef du Virgin qui voulait mettre tous ses livres en exposition mais qui n’a jamais pu le faire à cause de sa mort survenue récemment et un clochard mystique qui adore les Weston et en connaît un rayon dans l’érudition bottière. Entre des zyvas qui ne veulent même plus qu’on dise d’eux que ce sont des arabes et une fliquesse noire qui s’appelle « Béatrice » comme dans Dante et dont les hommes de main, tous black, le passeront à tabac à cause de son exemplaire d’Impressions d’Afrique de Raymond Roussel qu’il avait dans la poche. Non, la vraie Béatrice, la vraie rédemptrice, la vraie lectrice, ce sera cette Emma Pasquier, sylphide miraculeuse jaillie d'on ne sait où, et qui l’appelant une seule fois par son nom, le réaccouchera. Et ce sera la fin du mouvement giratoire, la fin de l’enfer, la sortie du monde, l’entrée dans la vraie vie, via le RER, Cergy-Pontoise ! Mais qu’importe puisqu’il aura retrouvé l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles. Et si un poète de la RATP s’est trompé en reprenant la formule de Mallarmé, inscrivant : « Tout livre est fait pour aboutir à un beau monde » sur sa plaquette, eh bien c’est mieux comme ça. Tant pis pour la littérature lettreuse. La littérature est au service de la vie, non le contraire. La littérature peut rendre le monde beau – même le nôtre. Et le narrateur peut sortir du tunnel et suivre son aimée où qu’elle l’amène. Les rigoles de pisse sont devenus des fleuves d’or et le Saint Bernard qui les accompagne veillera sur eux. Quelle semaine ! Quelle vie ! Quel livre !

 

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[Cet article est d'abord paru le premier juin 2010 sur RING.

Comme il se doit, ces affreux jojos qu'on appelle les "nabiens",  les pires trolls de la blogosphère littéraire qu'on ait jamais connus, réagirent au quart de tour et plombèrent bientôt les commentaires - m'accusant de tous les maux, de n'avoir rien compris, de ne vouloir simplement qu'être le pote à Marc-Edouard (!!!!!!!!!!!!!!!!!!!), et surtout de ne pas voir vu que cet Homme qui s'arrêta était avant tout une transfiguration de La divine comédie de Dante, et que  si je ne l'avais pas vu, c'était la preuve que j'étais le dernier des connards, le plus indigne "critique littéraire" de tous les temps doublé d'un immonde porc méritant réellement de s'appeler Pierre Cormary. On me dit souvent que je devrais les attaquer en justice pour ce qu'ils ont fait contre moi (les insultes physiques qui reviennent en boucle, le photo-montage où je suis égorgé tel un mouton ou un agneau par des bouchers Aïd el-Kebiriens, ou le méchant petit clip dans lequel, sous la musique du générique de Benny Hill, après s'en être encore pris à ma "carcasse grasse et charnue" incapable de se déplacer, un pauvre bébé se moque de moi), ou du moins les menacer de porter plainte (comme ce qu'a dû manifestement faire une des "têtes de con" stigmatisées dans leur rubrique du même nom, où j'avais "l'honneur " de figurer entre Christine Angot, Stéphane Zagdanski, Juan Asensio, et autre Yann Moix, et qui leur a fait tellement peur que depuis maintenant des mois, cette rubrique soi-disant infâmante est "en travaux", mais devrait "réouvrir prochainement", ha !), mais quoi ? je ne suis pas procédurier, et traîner devant un tribunal des gens qui, d'après leurs propres montages anti-moi, ont une image d'eux-mêmes qui oscille entre l'égorgeur et le nourrisson (on ne fait pas plus sadique-anal !), serait sans doute un peu trop sévère -  et je ne suis pas encore d'humeur à mettre des voyous sur la paille. Ce sont des zizi-panpans, après tout, et qui ne se rendent même pas compte qu'en copiant-collant les 161 commentaires sur leur site, ils prennent le risque inconsidéré qu'on les lise vraiment et qu'on se rende compte qu'à part se révéler parfaitement crétins en tous plans, ils ne disent rien dit de substantiel, se contentant de faire des effets d'annonce et prouvant par là-même qu'ils ont encore beaucoup à apprendre en matière de bienséance et de dialectique. De toutes manières, qu'attendre de gens qui croient dur comme fer qu'il suffit d'écrire "enculé" à l'égard de quelqu'un (comme de mon ami Serge Rivron) pour avoir une supériorité sur lui ? Enfin !

Non, ce qui est regrettable avec eux, c'est qu'on ne peut discuter sérieusement. Tout à leur adulation nabo-nabienne (et qui frôle l'enrôlement sectaire), et en bons nouveaux riches de la littérature (ils ont découvert Danteuuuuuh, que sera-ce quand ils auront mis le nez dans Gueut, Daustauvesqui, Balsaque et Rinbo ?), ils n'entendent rien à ce que vous dites, ne veulent surtout pas l'entendre, et se réfugient dans de grotesques procès d'intention ("- Vous avez copié un texte de Nabe sur Pialat, Cormary, on l'a vu, sale plagieur !!! - Mais c'était pour que cela soit vu, enfin.... - NAN !!!! Vous avez plagié !!!! - Mais c'est comme lorsque Nabe cite Dante ou.... - NAN ! NAN ET NAN !  vous avez plagié !" - Mais tous les lecteurs de Nabe on bien vu que c'était un hommage.... - ON VOUS DIT NAN ! ON VOUS DIT QUE VOUS ETES UN FALSIFICATEUR !!!!!"),  ou d'identité ("- Y a écrit "critique littéraire" dans votre statut, et vous n'êtes pas un "critique littéraire", gros corps pâti ! - Mais je n'ai jamais prétendu à être.... - Si ! Si ! SI ! Vous l'avez prétendu !"), quand ce ne sont pas pas des quizz culturels ("- Si vous avez lu La divine comédie, Tord Mourri, y va falloir le prouver : première question : quel est le numéro précis du vers où est décrit  pour  la première fois l'Arc du paradis, oups, je veux dire, l'Arc de Triomphe ?  Vingt-sixième question : à quelles marques du Purgatoire les farces et attrapes de l'auteur renvoient-elles ? Huit-centième question : où apparaît Alexandre-Adam dans le roman ? etc, etc...). La Divine Comédie, j'aurais bien voulu en parler. C'est un de mes textes favoris et cela m'aurait fort intéressé de voir ce que j' y ai vu ou pas vu, ou mal vu, et de corriger telle erreur, ou de confirmer telle intuition, bref, d'avoir la possibilité d'alimenter ma ferveur dantienne et nabienne, (par exemple, je n'ai pas encore repéré qui était Delon. Stace ? L'aigle ?) Mais non ! En aucune façon ! Le mec veut simplement imposer son QCM littéraire en guise de discussion, et moi, je vais pisser un coup.

C'est cela qui a fini par fatiguer, et c'est pour cela qu'on a décidé de fermer les commentaires sur le Ring. Tant pis pour eux ! On aura répondu méthodiquement à toutes leurs objections, sur Dante, sur Joyce, sur Picasso. On aura été patient, pédagogue, indulgent, on aura tenté de leur expliquer des choses, mais non, rien, nicht, nothing, nada, pire que l’équipe de France ! Chiots hargneux, hyènes puantes, perruches mises au pas par leur oiseleur, ils n’ont été capables que de dire que ce que je disais... je ne le disais pas ! La mauvaise rhétorique par excellence qui nie ce que vous venez précisément d'affirmer. « - Donc, je cite trois fois Dante dans ma critique et… - Pauvre Porc pourri, vous n’avez même pas cité Dante dans votre critique. » A partir de là, soit  on quitte la place tout de suite (ce qui n'est pas mon genre), soit on fait des claquettes avec ces messieurs (un peu comme ce que fait Néo avec les agents Smith dans Matrix reloaded, ou mieux comme ce que fait "un lecteur de Nabe attaqué par les nabiens") même s'il apparaît très vite qu'il faudra tout de même s'envoler et les abandonner à eux-mêmes - car des gens qui ne respectent pas les règles de l’éloquence et dont la mauvaise foi structure visiblement le système nerveux (ils m'accusent de ne pas avoir vu Dante dans le livre de Nabe mais applaudissent aux critiques qui l'ont vu encore moins que moi, telle celle, par ailleurs remarquable, de Jean-Baptiste Fichet), il vaut mieux les laisser entre eux dans leur enfer, à attendre d’être croqués trois par trois par leur Lucifer de gourou, un peu comme Beigbeder, Yann Moix et Christophe Ono-Dit-Biot se font croquer par BHL dans l’épisode du Train bleu.)

Très déplaisante, en effet, cette manière qu'ils ont de ne pas prendre en compte un travail et de lui opposer un autre qu'ils n'ont pas fait. Car leur étude de L'homme qui arrêta d'écrire comme transposition chirurgicale de La Divine comédie, on l'attend encore sur leur site... Mais à les entendre, c'est moi qui devrais le faire à leur place. Un peu abusif, non ? Quoiqu'en même temps, assez flatteur : j'ai fait  selon eux, "la pire des critiques" du roman de Nabe mais la meilleure critique, c'est quand même moi qui devrais m'y coltiner ! Ont-ils si peu confiance en eux,  les pauvres chéris ?  Ca me rappelle l'une de leurs anciennes diatribes contre Juldé et moi (trouvables sur leur blog, je suppose) : après avoir nous avoir dégueulé dessus en long, en large et en travers, ils finissaient quand même par dire : "Heu... Merci quand même à ces lecteurs fidèles qui sont bien les seuls à suivre Marquédouard depuis si longtemps, heu... enfoirés quand même, hein ?"

Sacrés  nabiens ! Parfois, je me dis que je suis devenu le Marc-Edouard Nabe de ce George-Marc Benamou qu’est devenu, via sa racaille de fans, Marc-Edouard Nabe.]

 

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(Nabe, nabiens et moi par Mawie.)