Jouissances, présences, souffrances. (04/04/2005)

medium_nothomb-amelie-bibliofaim.jpgSeuls ceux qui savent rapetisser peuvent entrer au Pays des Merveilles, disait Chesterton. Pour une auteure qu'on qualifierait pour le moins d'égotiste, Amélie Nothomb a reçu des fées ce don de regarder le monde comme une enfant et d'en être émerveillé. Tout, pour elle, est digne d'être regardé et aimé - sauf elle. C'est la différence avec ses paires en autobiographie, les Angot, Delaume and co, et de manièregénérale, avec ce qu'on appelle les "adultes", ces gens qui sont revenus de tout, qui trouvent à redire de tout, sauf de leurs bons petits sentiments tellement blessés par la vie. Amélie ne trouve à redire de rien, et à rien dire d’elle. Son « je » est un « jouis ». Sa vie sera une suite de jouissances gustatives, théologiques, géographiques : Japon, Chine, New York, Bangladesh. Tant pis pour l'inégalité sociale, tant pis pour les pauvres et les lépreux. Aux yeux d'une gosse de huit ans, la vie est une liesse permanente : les grattes-ciel comme les bunkers, les dictatures communistes comme les famines, les soirées à Brodway comme les araignées dans la cellule. Biographie de la faim est un voyage au bout de la nuit étoilée.

"Là où il n'y a rien, j'implore qu'il y ait quelque chose » dit-elle leibniziennement. Sa surfaim est une surfaim de présences. Car c’est ce qui est là qui donne du plaisir. Et c'est le plaisir qui donne la connaissance. Jouir, c'est comprendre, disait déjà Claudel.
Comme d'habitude, chez elle, la première jouissance est alimentaire. C'est dans les papilles excitées par le chocolat blanc ou la chair d'oursin que le Logos se met en branle. Du reste, l'homme a eu tout de suite l’envie de se représenter les bons mets qu'il dégustait. Et la belge de damner le pion à cette croyance toute marxiste qui dit que l’on est d'abord attaché à ce qui fait vivre plutôt qu'à ce qui fait jouir. La vérité est que « l'esprit humain préfère glorifier les ortolans et le homard plutôt que le pain auquel il doit la vie. » Ingrate Amélie qui va bientôt glorifier l'alcool qui l’enivre plutôt que le lait qui l'a nourri. A la passion de l’alcool s’ajoute la passion de l'eau - étonnante potomanie qui tourne à l'expérience mystique : "L'eau avait le goût de pierre de la fontaine : c'était tellement bon que j'aurais crié si je n'avais eu toujours la bouche pleine. (...) Boire était la prière, l'accès direct au sacré."
Tant de jouissances mènent à Dieu – la Présence suprême. Comme le lui explique sa nourrice Nishio-san, Il est l'aboutissement de quiconque recherche le meilleur dans les choses, le principe de tout ce qui est beau. La foi est une éjaculation de l’âme.

Comme Rimbaud, "dont le génie doit tant à l'enfance", l'enfant qu'elle est réclame "du puissant, du vertigineux, de l'insupportable, de l'écoeurant, du bizarre, car enfin "une musique savante manque à notre désir." Dès lors, les contes de fée, avec leurs conclusions pétainistes (le crapaud devient un prince qu'il faut épouser pour faire des enfants) lui apparaissent rapidement fadasses, et un sacré complot du diktat de l'espèce. Et le mal, c'est l'espèce. L’espèce grouillante et violente qui prend d’abord la forme d’une meute d’enfants chinois qui la déshabillent force pour voir si elle est conforme, puis celle d’un groupe de quatre indiens de vingt ans « aux corps minces et violents » qui la violent dans l’eau.

Horreur physique et métaphysique : elle qui n’était faite que pour jouir et comprendre, voilà qu'on lui arrache sa jouissance, donc son intelligence ; après cela, "[son] habileté aux nombres avait disparu." Triomphe absolu de la litote. Politesse sublime d'Amélie. Hygiène de l'assassinée. Le classicisme ne commet jamais de faute de goût, même quand il s'agit de la crucifixion d'une fillette.
Son corps devient l'ennemi à abattre. L'heure est aux brûlures de seins, aux mutilations à l'ananas qu’elle dévore la nuit jusqu’au sang. Et l’anorexie dans laquelle elle sombre non sans orgueil. Mais la souffrance ne rend pas meilleure. Nietzschéenne à bloc, et contre toutes celles qui tirent gloire de leur sous-poids, Amélie écrit : "L'erreur serait d'y voir une intelligence propre à l'anorexie(…) l'ascèse n'enrichit pas l'esprit. Il n'y a pas de vertus aux privations."

Alors, lire, lire, lire : Montherlant, Stendhal, Kafka, et Primo Levi grâce auquel elle découvre la phrase de Dante "les hommes ne sont pas faits pour vivre comme des brutes" et de s’apercevoir qu’elle est en est devenue une.Il faut se remettre à manger, grandir, et renoncer au Japon qui n’est plus son Pays des Merveilles. Alice est devenue grande, et ce sont les montagnes qui sont devenues petites.

Vient l’écriture qui va tout compenser. Son rythme de quatre heures par jour. Tout se remet en place : "la grande poussée, la peur jouissive, le désir sans cesse renouvelé, la nécessité voluptueuse." Tôt ou tard, il faut cesser de s'intéresser à la merde des autres, il faut créer la sienne. La vôtre est de l'or. Merci, Amélie.



(Journal de la culture n° 11 - novembre 04)

02:00 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer