Les tueries de la littérature (sur Les Aérostats, d'Amélie Nothomb.) (14/10/2020)

 

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Amélie Nothomb fait encore et toujours du bien à la littérature

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Un titre improbable. Des prénoms bizarres : Ange, Donate, Pie. Des mots étranges ou rares : « bonde », « thurne », « cambiste », encore « épicène », « innocuité », et bien sûr « pneu » qui apparaît dans tous ses romans (ici, p. 152). Des citations latines, des explications de textes et bien entendu du champagne (dans ce livre, du Deutz). Pas de fruits pourris mais quand même une scène de vomi. Pas de doute, on est bien chez Amélie Nothomb. Après la théologique et magnifique Soif, retour aux fondamentaux de l’autrice : le dialogue-duel, la séduction, le pouvoir de la littérature et de ses tueries.

 

 

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Comme toujours, une situation trouble et jouissive : une étudiante en philologie qui ouvre un ado dyslexique à la littérature pendant que le père de celui-ci les observe à travers un miroir sans tain. Hypnotisés comme nous le sommes toujours avec elle (Amélie est un serpent), on lui pardonnera le simplisme de son action (quoique hautement proverbiale, Amélie n’ayant jamais écrit que des proverbes façon comtesse de Ségur), certaines formules alambiquées (le coup du tramway nommé désir, p. 16), ses imbécillités politiques (sur Pie XII, p. 27). On applaudira à son apologie de la lecture (un de ses leitmotive depuis Hygiène de l’assassin) qui à notre époque n’est rien moins que subversive, le moralisme et le littéralisme l’emportant chaque jour un peu plus contre la littérature quand ce n’est pas l’acte de lire lui-même qui est suspecté – « nous vivons une époque ridicule où imposer à un jeune de lire un roman en entier [est] vu comme contraire aux droits de l’homme ». Nous sourirons aux réactions primaires et sincères du « jeune » qui n’aime pas Le Rouge et le noir parce que « c’est une histoire d’ambition, donc déjà, c’est nul » mais qui accroche à l’Iliade parce que c’est une histoire de guerre et qu’il adore les armes – même si, en bon représentant de sa génération Woke, il déplore qu’Homère soit du côté des Grecs alors que lui est du côté des Troyens et qu’il se projette sur Hector autant qu’il méprise Ulysse et Achille, ce « warrior américain qui tue des flopées d’ennemis sans l’ombre d’un problème de conscience, et qui trouve inadmissible qu’on tue l’un de ses gens. » Mais quoi ? Mieux vaut un lecteur naïf et engagé dans sa lecture plutôt qu’un scolaire qui s’en abstrait ou qu’un critique qui ne peut lire que de haut. Et Nothomb de se refaire la tête de Zoïle (déjà apparu dans Le Voyage d’hiver), le premier critique littéraire de l’histoire qui déclara qu’Homère écrivait comme un tâcheron et fut pendu par les lecteurs.

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Bien sûr, l’ado tombe amoureux de sa prof de lettre (comme un certain président français), lui faisant cette magnifique demande : « S’il vous plaît, occupez-vous de moi. » Et elle de lui faire lire La Métamorphose de Kafka, ce texte dont « chaque adolescence est une version » et selon ce genre d’interprétation intime et existentielle (« avant Kafka, personne n’avait osé dire que l’adolescence, c’est le carnage ») qui fera se mordre de rage tous les Zoïles de la toile et d’ailleurs.

Jubilatoires, les corrections rhétoriques que la jeune fille inflige à son élève quand celui-ci fait montre d’arrogance et veut toujours avoir raison :

– Vous avez réponse à tout, dis-je en riant.
– C’est mal ?
– Cela montre vos limites. Un raisonnement infalsifiable devient autovalidant. Clos sur lui-même, ce qui est la définition de l’idiotie. (1)

(1) Et qui rappelle l’échange « anti-dialectique » entre Nina et Prétextat dans Hygiène de l’assassin :
– Dialectique, c’est le mot qu’on emploie quand on n’en plus aucun autre en réserve, non ?
– Bien vu. C’est le joker des salons.

Un peu plus tard, l’ado lit de son propre chef Le Diable au corps de Radiguet, comprenant que la littérature permet d’aborder les sujets les plus osés, y compris avec son aimable institutrice. « Un roman qui donne envie de parler de sexe, c’est formidable. »

La littérature comme ce qui ouvre à la vraie vie, qui permet de la comprendre de l’intérieur, qui donne des ailes ou des aérostats, qui fait surtout qu’on se déteste moins au risque de détester encore mieux les autres – les anti-littéraires, bien sûr, en l’occurrence les parents de Pie, la mère qui collectionne des images de saucières sur Internet, le père voyeur mais dont on se dit que s’il observe les jeunes gens derrière son miroir sans tain, c’est peut-être pour, connaissant son fils, protéger la jeune fille. On ne racontera pas la fin nothombissime, « sublime crevé narratif » comme dit Ange à propos de Radiguet. On appréciera les références aux jeunes filles d’Éric Rohmer, à la beauté d’Athéna oubliée si souvent au profit de sa sagesse, au génie de Martha Argerich et d’Arthur Rubinstein et, pour les amateurs d’électro, à Skrillex – autant d’apparitions qui donnent à ce petit livre épatant l’aspect d’un cabinet de curiosités, une chambre des merveilles, un donjon de Moulinsart.

Qu’on la considère majeure ou mineure, Amélie Nothomb fait encore et toujours du bien à la littérature.

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07:47 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : amélie nothomb, critique zoïle, les aérostats, champagne deutz | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer