Suite Sollers XII - Guerres secrètes (Légende, 2021) (17/04/2021)

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Adieu au langage, Jean-Luc Godard 

 

« Heureux celui dont la façon de procéder rencontre la qualité des temps », écrivait Machiavel. Heureux celui qui dans son combat contre le monde seconde le monde, rajoutait Kafka. Car enfin, ce n’est pas parce que l’époque est sinistre, puritaine, procédurière, révisionniste, d’une méchanceté sans nom qu’il faut s’en laisser compter. Bien au contraire, ce qu’il faut, c’est user de tout ce mal à bon escient. Se refaire une santé mentale et artistique sur fond de déraison et de censure. Et comme Sollers (ou grâce à lui), pratiquer l’art du code, de la fuite, du retrait, de l’envol, du souvenir, du prénom d’amour. Aujourd’hui, « Daphné » – « Daf ! Ma nymphe ! Ma lycéenne chérie ! Ma petite brune aux yeux verts ! Ma tendresse ! Ma vicieuse gaité ! ». Grâce à elle, on va s’évader, multiplier ses identités, démoraliser cette époque médiatique, victimaire, punitive et qui, comme le disait Breat Easton Ellis, une des guest stars de Légende, veut se débarrasser à tout prix « de tout contexte » – c’est-à-dire de l’Histoire. Tant pis si l’on fait partie d’une espèce en voie de disparition (« abeilles, papillons, éléphants, rhinocéros blancs, flamants roses, poissons et plancton »), l’essentiel est de garder le sens du ciel, de « sa merveilleuse indifférence » et comme lui de se sentir « tout bleu ».

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Citalopram, le retour.

Puisque le réel mute (c’est sa nature), autant se faire chinois. Yin et Yang. Mais aussi catholique – le Pater Noster et l’Ave Maria étant en voie d’être liquidés à leur tour par l’offensive PMAGPA. On comprend pourquoi Sollers a tant célébré l’inceste – pour se protéger de ces temps sans nom, sans père, sans mère (ou avec une qui fournit l’ovule, l’autre, le ventre et la troisième, sans doute une transgenre, qui se chargera de « l’éducation »). Plus de papa ni de maman mais ô combien de parents 1, 2, 3, 4 et sans compter les « non binaires » et autres asexuels (à ne pas confondre avec les pansexuels). Individus (hurluberlus) partout, sexes nulle part.

Et gare à celui qui ironise. Les freaks bisounours contemporains ne rigolent pas et dénoncent, harcèlent, portent plainte sans complexe. D’où le recours si sollersien au secret, au boisseau et pour la première fois dans son œuvre, à l’occulte – qui permet paradoxalement toutes les éclaircies, notamment celle présente dans son nouveau tableau préféré, Apollon amoureux de Daphné, le dernier Poussin inachevé et qui pour nos viragos néo-féministes constituera une preuve de plus du « male gaze » et de la « la culture du viol » (à ce propos la Vierge Marie n’est-elle pas le plus grand symbole du viol de tous les temps ? En voilà une idée qu’elle est bonne !).

Alors, lire, écrire, vivre et pour cela garder le sens de la mort, car comme le disait un poète chinois du VIII ème siècle :

« Pour savoir vivre, il faut savoir lire,

Pour savoir lire, il faut savoir écrire,

Pour savoir écrire, il faut savoir être mort. » 

La mort, ce que précisément l’époque veut éradiquer à tout prix – en plus du passé, des statues et même des dessins animés (récemment, Pépé le Putois). Car si nous sommes immortels, à quoi nous serviront les temps d’avant, dites-moi ? Et mieux, à quoi bon nous reproduire puisque c’est nous qui serons toujours là ?

Et c’est pourquoi il faut faire parler les morts. Jouer l’occultisme contre l’obscurantisme (coucou Philippe Muray !). En avant, donc, avec les Douze clefs de la philosophie de Basile Valentin, la Flûte enchantée de Mozart, le Zohar ou le Livre des splendeurs et même Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps de René Guénon ! C’est qu’il faut mener sans cesse des guerres secrètes au mensonge et à la falsification générale et pour cela, comme diraient encore les poètes chinois, savoir brouiller les pistes, « traverser la mer à l’insu du ciel », « faire du bruit à l’est pour attaquer à l’ouest » mais aussi « profiter des troubles pour accomplir son œuvre ».  Et tout cela, sans oublier, bien sûr, de se congratuler entre auteur et lecteur : « Je gagne du temps en écrivant ce livre, comme vous en gagnez en le lisant. Nous nous sommes trouvés. » 

Et comment !

 

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Poussin, Apollon amoureux de Daphné

 

 

Sur Agent Secret

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15:16 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sollers, bonheur, machiavel, poussin, godard, adieu au langage | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer