Problèmes deleuziens (d'après Philosophie magazine hors-série Gilles Deleuze, 1925-2025) (10/01/2026)

 

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L'oubli du négatif. 

La vie créatrice, le désir dynamique, l'immanence absolue, la fin du jugement, les multiplicités innocentes. Tout cela est charmant mais ne relève-t-il pas de Coucouville-les-nuées ? Une vie sans jugement ni transcendance, de pure affirmation, sans aucune négativité, à qui va-t-on faire croire ça ? En oubliant le négatif (ou pire, en faisant mine de le faire, ce qui relèverait alors de la mauvaise foi et serait fâcheux pour l'auteur de Qu'est-ce que la philosophie ?), Deleuze ne finit-il pas par se tromper sur toute la ligne et nous abuser ? Drôle de bergsonien qui semble n'avoir jamais lu Les Sources de la morale et de la religion ! Qui ne retient de Bergson que ce qui l'arrange : mémoire, durée, élan vital. Parfait – mais la mort, l'espace, le travail du négatif qui font tout autant partie de la vie et constituent peut-être la vraie différence, qu'en fait-il ? Rien. Ah d'accord. Hippie, va. Voilà, Deleuze est un hippie qui ne voit jamais le mal, l'envers, le négatif – la prise en compte du négatif : le père. Et c'est pour cela qu'il se réfugie dans le masochisme (on va y venir.) 

(D'après Frédéric Worms, dans Philosophie Magazine, Hors-série, janvier 2025)

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Le Dernier tango à Paris (Bernardo Bertolucci, 1972)

 

Deleuze l'enculeur 

Non content de prendre ce qui l'arrange dans Bergson, Deleuze le retourne contre lui-même. En pensant le cinéma selon les catégories bergsoniennes (durée, mouvement, temps, totalité, action, vie) alors que Bergson ne voyait dans celui-ci qu'un artifice grossier, mécanique et mortifère, contraire à sa pensée, Deleuze procède à ce qu'il faut bien appeler un enculage en règle. 

De même avec Kant, son « meilleur ennemi », duquel il ose reprendre son concept de transcendantal pour l'accoler à celui d’empirisme – que Kant cherchait précisément à dépasser par le premier ! L'empirisme transcendantal (monstre philosophique), ce sera ce qui permet de dépasser la simple expérience phénoménale des choses, le couple sujet/objet, les formes a priori, au profit d'une descente au-delà de l'expérience, en deçà plutôt – expérience non phénoménale (si tant est que ce genre de choses soit possible), trouée dans le chaos où les formes ne sont plus que de l'informe et les différences des singularités insaisissables sinon inconscientes. 

Remonté à la surface, il s'agit alors pour le philosophe de se donner les moyens de penser ce chaos et pour ce faire s'inventer ses propres concepts et catégories. La pensée n'est donc plus un exercice de connaissance (ou de reconnaissance) mais bien un de pure création. Plus aucun a priori en nous, que du créatif – pour ne pas dire du publicitaire. Car à ce niveau, le concept, tout génial qu'il soit, devient un peu la publicité de nos sensations, la forme jolie de notre informe. Et là, on est en effet dans une société ultra-libérale et libertaire où tout provient de moi. 

(D'après Octave Larmagnac-Matheron, idem.) 

Même Nietzsche, Deleuze lui fait des enfants dans le dos – avec son idée d'éternel retour... sélectif. Ne reviendrait que ce qui est bon à prendre ou pour le prendre. Ou mieux : tout reviendrait mais ce serait à moi de sélectionner ce qui me convient. Pourquoi pas après tout ? Le corps aussi sélectionne et ne se trompe jamais. Moins que l'âme, en tous cas. Donc, à voir. 

(D'après Yannis Constantinidès)

 

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Le Temps retrouvé (Raoul Ruiz, 1999)

 

Les vérités créées 

On en parlait un peu plus haut, la philosophie n'est donc plus affaire de recherche de la vérité mais de création de concepts. Non pas que la vérité n'existe pas mais elle n'a plus de valeur en soi. Elle ne veut rien dire. Si elle ne nous est pas nécessaire, vitale et féconde, on s'en fout. On ne s'intéressera à elle que si elle nous est nécessaire. On la créera si besoin est. 

Tout comme Proust qu'ici Deleuze ne trahit nullement. 

« Car les vérités que l'intelligence saisit directement à claire-voie dans le monde de la pleine lumière ont quelque chose de moins profond, de moins nécessaire que celles que la vie nous a malgré nous communiquées en une impression, matérielle parce qu'elle est entrée par nos sens, mais dont nous pouvons nous dégager l'esprit. » (Le Temps retrouvé.) 

La vérité n'est pas dans l'objectivité scientifique, l'impératif moral ou la révélation théologique – mais dans la vue des clochers de Martinville, le souvenir des pavés inégaux de Venise ou le goût de la madeleine. Et ce n'est pas via les catégories kantiennes que nous arriverons à comprendre ces sensations mais bien par l'oeuvre d'art à laquelle il faut donc s'atteler. Penser, comprendre, conceptualiser, c'est donc créer. 

Contre les vérités normatives, conventionnelles, sociales, les vérités créées.

 

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La Femme flambée (Robert van Ackeren, 1983)

 

Masochisme libérateur 

Pourquoi Deleuze s'est-il intéressé à Sacher-Masoch ? Par goût personnel ? Sans doute. Mais aussi et surtout parce que le masochisme masochien est la plus belle façon de se débarrasser du père – c'est-à-dire de l'Arché, de Dieu, de la loi, du système, etc. Le masochisme masochien consiste en effet à se faire réaccoucher par la mère et par elle seule, sans aucune semence (sentence) mâle. Et c'est pourquoi je dois en passer par la correction maternelle. Qu'est-ce que la mère corrige, symboliquement ou non, en moi ? Mais ma ressemblance au père, pardi ! La mère me veut pour elle toute seule et cela n'est pas forcément pour me déplaire. Ventre, vie utérine, redevenir embryon, grande Beune, Pierre Michon ! Vénus de Willendorf ! à nous ! C'est cela le secret du masochisme masculin, rien d'autre. Le retour à l'origine du monde. Quoique très chrétien. Car le seul homme né d'une seule femme, sans père, c'est le Christ. 

 Divin Deleuze. 

Gabriel Nerciat  -  Oui, tout est très bien dit. Et je crois que c'est là, bien plus que dans les questions politiques ou le rapport à la question juive, que se situe la raison de la rupture entre Deleuze et Foucault. Car le sado-masochisme homosexuel de ce dernier se fait par l'évitement de la femme et la négation de la mère : l'abolition de la figure humaine qui clôt Les Mots et les Choses ne peut se faire qu'à ce prix. Ce qui relève en effet de l'imposture chez Deleuze, c'est moins, je crois, l'oubli volontaire du négatif que le maniérisme soixante-huitard qui fait croire qu'il suffit de renoncer à toute continuité ou constance des formes pour discipliner les incohérences du hasard et atteindre au sublime par la seule beauté d'un geste érotique que couronnent des vapeurs toxiques. Si l'on juge l'arbre à ses fruits, celui de Bataille n'est pas du meilleur jardin.

Pierre Cormary - Gabriel Nerciat Deleuze est un hérésiarque de grande classe et en effet un merveilleux maniériste. Au fond, un esthète symboliste. Mais malgré tout ça, ou grâce à tout ça, il est aussi une formidable machine à penser. Et en ce sens, il est honnête. Peu importe qu'on soit d'accord avec lui ou pas. Comme Nietzsche, il envoie des flèches d'or qu'on peut prendre au vol et les envoyer ailleurs - et je crois qu'il l'accepterait en bon libertaire qu'il est. 

Et il serait épouvanté de ce qu'on a fait de sa déconstruction, il serait horrifié du wokisme, lui, le lecteur de Sade et de Masoch, le cinéphile amoureux, le baconien fervent. C'était un naïf, Deleuze, un Candide leibnizien.

 

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Francis Bacon, Triptyque inspiré par l'Orestie d'Eschyle, 1981

 

« FAIRE RESPIRER LA PENSEE », d'après Arnaud Villani d’après Philosophie Magazine hors série janvier 2025)

« Faire respirer la pensée » ou comment comprendre la « logique irrationnelle » d'une pensée en système et pourtant éclatant (éclatante !) en une infinité de directions ? 

Et d'abord, la complicité asthmatique. Le manque (et donc l'appel) d'air. Le souffle douloureux et précieux. Le pneuma à tout prix. Et cette voix si particulière qui vient des poumons enténébrés et semble suspendre la vie (du moins la contrôler) à chaque parole – aussi vrai pour lui que pour vous, cher Arnaud, et quand je me rappelle à vos cours. « Deleuze était pour moi comme un frère », dites-vous. Rares sont les philosophes qui créent un sentiment d'intimité. Récemment David Lynch est mort et cela a causé une vraie peine aux gens qui comme moi l'avaient découvert à l'adolescence et pour la raison, je crois, que le cinéma de Lynch a contribué à la construction de notre intimité et pas simplement « cinématographique », non, intimité réelle, profonde, symbolique sinon traumatique, laura palmerienne pour les filles, blue velvetienne pour les garçons. Pareil pour Deleuze, me semble-t-il. Il nous a révélés. À son propos, vous parlez de logique irrationnelle, pourquoi pas d'une logique de l'intime ? Lui-même ne disait-il pas que son problème initial était la douleur ? D'où Sacher-Masoch, texte fondateur et, selon moi, une des clefs de cette pensée anti-père, anticorps, beatnick sur les bords, résistante et érogène – car c'est excitant, Deleuze ! Durée, mémoire, élan vital, pli, sensation, signes, effets de surface, tout cela m'a toujours prodigieusement excité. Et il est amusant de se rappeler que mon mémoire de maîtrise se soit appelé Le problème de la représentation du corps au cinéma (tout un programme.) 

 

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1 - Deleuze, créateur de concepts. 

« On crée des concepts pour répondre à quelque chose qui nous met en demeure de penser, qui nous interpelle [nous fait souffrir ?] (...) On crée des concepts pour donner forme à la "cépée" du nouveau. » Encore un peu et vous citiez le cep et les sarments du Christ dans Jean XV ! Deleuze vigneron, convignon, ça lui irait bien. Souche ou rhizome (j'allais dire « droite ou gauche »), dans les deux cas, apprendre à regarder et à apprécier « la vie qui est pure merveille ». La vie plus que la vérité – ce que les anti-deleuziens (anti-nietzschéens) ne supporteront jamais. Et même les anti-dostoïevskiens, s'il y en a : « je préfère le Christ à la vérité. » Divines et opportunes hérésies. J'ai toujours pris Deleuze pour un hérésiarque. 

2 - Philosophie systémique et non systématique. 

« Un philosophe digne de ce nom n'a jamais dit qu'une seule chose » (Bergson). Le temps n'est pas de l'espace (Bergson). Deus sive natura (Spinoza). Le réel est rationnel (Hegel). Il n'y a pas de faits, il n'y a que des interprétations (Nietzsche). L'existence précède l'essence (Sartre). Deleuze en un ou trois mots ? Micromultiple ? Effet de surface ? Éternel retour... sélectif ? Plan d’immanence ? 

« Quand nous disons que l'éternel retour n'est pas le retour du Même, du Semblable, de l'Egal, nous voulons dire qu'il ne présuppose aucune identité. Au contraire, il se dit d'un monde sans identité, sans ressemblance comme sans égalité » (Différence et répétition). 

Monde de pure intensité ? Mais alors, c'est Gaspard Koenig qui a raison ! Le schizo-capitaliste, c'est Deleuze lui-même. Car qu'est-ce que ce monde de pur chaos, de pur mouvement, de pur devenir sinon celui du capitalisme pur ? Du libéralisme libertaire à son point ultime ? De la volonté de puissance comme pure technique qui ne s'arrête jamais, change à tout moment et rend la vie invivable ? Là-dessus, mon conservatisme achoppe. Car non, il faut du fixe, de l'identique, du même et même de l'égal pour vivre, sinon respirer. La respiration, tiens, voilà, le vrai éternel retour - et pas en courant de plus en plus vite.

 

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3 - Plan d'immanence, de consistance. 

« Je me sens pur métaphysicien », disait Deleuze. Soit penser les êtres et les choses non pas d'en haut ou du haut mais dans leur en-deçà non encore individué, leurs flux, leurs multiplicités, leurs molécules, leur chaos initial, « informe mais non indifférencié ». Plan infra ou hypo-physique, plan d'immanence ou mieux de consistance. Est-ce ma faute si j'ai là une image de gamètes en folie ? 

 

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Mulholland drive (David Lynch, 2001)

 

4 - Hendiadyn. 

Dans le chaos, la vie. Dans la répétition, la différence. Dans le flux, l'inflexion [dans la chute des atomes, le clinamen ?]. Dans l'unité crépitante, la multiplicité jaillissante. Dans le un, le deux. Ou en langage villanien, « le deux en un », « l'un au moyen du deux » - ce qu'il appelle l' hendiadyn – et là, je vois encore mes gamètes. 

Pour autant, « unité absolue et faille absolue vont de pair ». Désolé d'être si peine-à-jouir, mais n'est-ce pas là une idée trop séduisante pour être honnête, au mieux poétique ? Et je crains que les gens de la vraie vie ne vous suivent pas. Du reste, vous-même parlez d'oxymore et de sa force en poésie. « C'est ce mouvement qui fait micro-exploser le réel et engendre du nouveau ». Oui, bien sûr, mais comment expliquer ça à ma belle-mère ? La pure intensité, la pure intensité... La pure intensité est-elle habitable ? Il y a des intensités dont on se passerait. 

5 - Divergences et relations. 

« Le plus important, pour Deleuze, c'est ce qui se passe entre les flux. De manière imprévisible, au gré d'événements, les singularités se connectent, entrent en résonnance. Elles se parlent, s'interpellent, s'aimantent, sur un mode sémiotique (signes) et non sémantiques (concepts.) » 

Pensée systémique et non systématique, donc. Sémiotique et non sémantique. Signifiante plus que conceptuelle. Où tout se joue dans l'incorporel, l'effet de surface, le coup de foudre (ou de dés), l'indéterminé qui se passe, l'invisible qui arrive (l'événement), le hasard objectif - Nadja. 

 

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Au Suffren, fin décembre 2025

 

6 - Actuel / virtuel. 

Si seul l'actuel existe, ou plus exactement apparaît dans le visible, le virtuel insiste en lui. Le virtuel veille.  « Le virtuel, c'est l'entre-deux qui ne se voit pas », le pont entre les choses et dans les choses – « là où ça travaille ». Le virtuel, ce qui fait l'ambiance d'une chose ou d'un être. L'atmosphère ontologique, érotique, spirituelle d'une situation. L'informe accompagnant le formel. Par exemple, la maladie heureuse, la béquille avantageuse, l'arrêt-maladie renouvelé pour mon plus grand bonheur (je sors de Cochin et j'ai encore dix jours ha ha !). L'auréole, aurait-on dit au Moyen Age – sinon le corps astral (non, quand même pas.) La palme toujours en mouvement – et qui renvoie au polémos grec, à la « secousse » (« pel » de « palmos »), au vent. 

« C'est cela le virtuel : des vents entremêlés qui nous traversent et traversent toutes choses » - et renvoient « au fond du réel, là où s'opèrent des synthèses qui ne sont régies par aucun principe organisateur a priori. » Synthèse immanente où tout est possible et en opposition, ou plutôt en complément, à la synthèse transcendante où tout est jugé, hiérarchisé, discriminé. Les deux vont de pair : la loi / l'amour ; la justice, la miséricorde ; l'alcoolisme, la divine ivresse. À nous de faire basculer les synthèses transcendantes dans les immanentes. Le je dans l'infra-je. La logique dans la sensation. L'éthique dans la vie.

 

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7 - Deleuze naturaliste ? 

Retour au présocratisme, donc. À la physis triomphante. À cette époque où le corps n'était pas encore perdu et comme il va l'être bientôt avec le discours socratique puis les Idées platoniciennes [le christianisme, c'est autre chose – l'incarnation, ce n'est pas rien même si c'est un autre sujet]. À cette nature naturante qui recommence avec Spinoza et continue avec Zola. Deleuze, préfacier de La Bête humaine, ne l'oublions pas. Deleuze, naturaliste ? Sans doute. Importance, chez lui, de l'épopée de la fêlure. Du lyrisme de la saleté. Du génie du putride. Tout ce qui grouille, pour le meilleur et le pire, dans l'être humain. Tout ce qui est dégueulasse et qui a du sens. 

 

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Eraserhead (David Lynch, 1977)

 

8 - Empirisme transcendantal. 

Je ne suis pas sûr de comprendre ce concept archi-deleuzien. J'essaye de le faire.

Chez Kant, le transcendantal, c'était ce qui permettait de penser les conditions a priori de possibilités de la connaissance. On partait de la forme a priori pour arriver au fond vaguement merdeux. Chez Deleuze, on part du fond (qui est une sorte d'informe larvaire assez peu ragoûtant, pour tout dire lynchéen) pour aller à la forme superficielle (mais par profondeur, etc.) C'est cela qu'il appelle « empirisme transcendantal » – soit une expérience réelle du réel, si j'ose dire, non métaphysique, qui renvoie, remonte à la pensée sans être partie d'elle. Sorte de vitalisme sublimé, si l'on peut dire (et je n'en suis pas sûr), d'élan moléculaire, de mouvement inorganique initial, de bête humaine. Quelque chose somme toute d'inquiétant et dont on se demande si celle-ci serait finalement moins le fait d'un hippie que d'un punk. Avons-nous vraiment envie de ça ? 

 

Et à partir de demain, et pour quinze jours

SPINOZA PAR DELEUZE

 

 

 

 

18:54 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gilles deleuze, arnaud villani, philosophie, spinoza | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer