Deleuze / Spinoza VIII - Penser dans la lumière (18/01/2026)

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Vermeer - L'astronaume (1668)

 

Quel est le problème de Spinoza ? Ou plutôt de quel genre de problèmes veut-il nous tirer ?

Des rencontres qui ne nous conviennent pas. Des corps qui nous décomposent. Des âmes qui nous intoxifient. Et c'est le lot de l'existence d'être soumis à ces rapports toxiques, pervers, mortifères et qui, pire que tout, nous rendent tels.

« Comment faire pour que, très vite, un corps agressif, un corps empoisonnant ne nous détruise pas ? » 

Là, Spinoza a une réponse de philosophe pur, « à la Platon », pourrait-on dire.  

Mais peut-être aussi de gnostique.

La solution, c'est la connaissance.

La connaissance, c'est la vie – la vraie vie.

En nous sommeillent des idées vraies, adéquates, claires et distinctes comme dirait l'autre et qu'il s'agit de réveiller par une méthode, une méditation, une éthique.

Cartésianisme originel de Spinoza – qui va jusqu'à dire que ces idées vraies sont peut-être innées.

« Ça n'empêche pas que, dès notre naissance, tout nous en sépare. »

Alors comment faire ? Comment voir clair ?

D'abord, nous débarrasser des signes qui, on l'a vu, sont toujours arbitraires, équivoques, confus. Le monde des signes est un monde clair-obscur – qui a une vraie beauté et sans doute une vraie légitimité psycho-sociale. Mais qui est le contraire des lois de la nature. Si nous étions plus naturels, nous serions moins signifiants, c'est-à-dire moins obscurs, pénibles, chiants et puérils. L'enfant est l'être du signe par excellence. Maman, regarde-moi. Donne-moi à manger. Aime-moi. Le prophète aussi, encore plus. Le prophète est l'homme du signe par excellence. Celui qui dit des choses bizarres dont toute notre vie dépend et qu'il faut « interpréter ». 

« On est tous des prophètes juifs dans notre vie ». Que veux-tu dire, chérie ? Pourquoi dis-tu ça ? C'est méchant. Mais non, au contraire, tu n'as pas compris, c'est gentil.

 

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Vermeer - La liseuse à la fenêtre (1657)

 

« Quand vous donnez des exemples en philosophie, il faut toujours qu'ils soient puérils, sinon ça ne marche pas. »

Prenez le mot « cheval ». Pour le paysan, il renvoie au champ, au labour, au Labourage nirvenais de Rosa-Bonheur, salle 5, tiens ! Alors que pour le soldat, le cheval, c'est le destrier, la guerre, la l'armure comme dirait Stéphanie Hochet. Les mots ont plusieurs sens, plusieurs mondes. Dieu le premier. Dieu qui devient le grand laboureur ou le grand guerrier. Dieu à toutes les sauces. 

« Si le triangle pouvait parler, il dirait que Dieu est éminemment triangulaire », écrit plaisamment Spinoza.

Et c'est de cela dont la philosophie médiévale va se méfier. Si on peut tout dire de Dieu, alors on peut dire n'importe quoi de lui. Dieu se délire sur tous les modes, à la fin, ça pose problème. Mieux vaut ne rien en dire pour ne pas se tromper sur lui. Ou plus exactement, ne dire que ce qu'il n'est pas. C'est la fameuse (et fabuleuse) théologie négative (ou apophatique). Je ne peux parler de Dieu que sur le mode de la négation. Dire « Dieu existe » est déjà trop. Combien de mystiques ont d'ailleurs refusé cette « existence » de Dieu – et pour la grande et noble raison que s'il existe, c'est d'une existence qui nous dépasse, c'est d'une existence qui n'a rien à voir avec la nôtre. Le mot « existence » ne convient pas plus à Dieu que son image de papa Noël Coca-Cola.

De même, absurde de dire que Dieu est bon. Dieu est au-delà de la bonté – ou du moins de la conception que nous en avons. Croyons en Dieu si nous en avons le besoin, remettons-nous à lui mais ne le transposons pas. Le protestantisme a bien compris ça. « Tel Dieu tel cœur », disait Luther.

La théologie négative est une théologie du sous-entendu, du caché, de la nuit. Elle a sa beauté, comme on le disait, sa poésie et son intelligence. Elle est une façon de sublimer l'équivoque des signes, le confusionnisme des idées, l'obscurité des consciences. Elle va donner des génies comme Jacob Boehme ou Schelling, des gens chez qui « le langage développe jusqu'au bout sa puissance d'équivocité, ou l'équivocité n'est plus du tout saisie d'un point de vue spinoziste comme un défaut de langage, mais comme au contraire l'âme de la poésie dans la langue et l'âme de la mystique dans la langue. » Elle n'en est pas moins fort peu lumineuse en soi et encore moins accessible au commun des mortels. Tout le monde ne peut pas être mystique.

Et c'est ce contre quoi Spinoza, et Descartes avant lui, vont s'opposer. La vie ne peut plus être une bouillie nocturne. Au XVII ème siècle, l'heure est à la clarté, à la raison lumineuse, à la lumière.

Le XVIIème – siècle de la lumière s'il en est. De la vue. De l'optique. Pas un hasard si Spinoza était un polisseur de verre – et en Hollande, pays de Rembrandt et de Vermeer !

« Ce qu'on découvre au XVIIème siècle, c'est bien une certaine indépendance de la lumière par rapport aux formes. Tout se passe comme si elle devenait indépendante des formes si bien qu'une peinture de pure lumière devient possible. »

Tout comme les philosophes, les peintres vont penser (dans) la lumière. Même Claudel faisait le rapprochement entre Spinoza et Vermeer, c'est dire !

 

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Vermeer - Le soldat et la jeune fille riant (1657)

 

Alors, qu'est-ce que ça veut dire penser dans la lumière ?

Ça veut dire que le vrai devient clair et distinct. Que ce n'est plus la lumière qui suit la forme (comme chez Aristote) mais que c'est la forme qui dépend de la lumière. Que tout peut bien se voir, s'apercevoir, se concevoir – à condition qu'on ait de la méthode et géométrique si possible.

On passe d'un monde tactilo-optique (en gros, aristotélicien-thomiste) à un monde purement optique – et même « dioptrique », comme dirait Descartes dans un traité qui suit son Discours de la méthode.

On passe d'un monde matière-forme à un monde sujet-raison.

Alors, attention, on peut ne pas aimer ça. On peut préférer l'ancienne philosophie ou l'ancienne peinture. Libre à nous, dit Deleuze – mais à condition qu'on sache pourquoi.

« Vous pouvez dire : cette peinture de lumière ne m'intéresse pas. Mais sachez au moins pourquoi elle ne vous intéresse pas. C'est que vous êtes des êtres qui ne posent pas leurs problèmes en termes de lumière. C'est votre droit. À ce moment-là, vous aurez d'autres peintres qui vous conviendront. »

C'est que la lumière (du reste, annoncée par la peinture byzantine, mais je ne peux pas tout résumer), c'est l'immanence. La lumière « transcendante », céleste, c'est une fausse lumière, c'est une lumière imagée, imaginée, crue au sens de croyance mais pas crue au sens pictural. La vraie lumière, la nouvelle, l'immanente, c'est celle qui un jour va donner Cézanne (que perso, je n’aime pas.)

En philosophie, ça commence par Descartes. Le sujet avant tout, avant Dieu – et même si celui-ci est réintroduit à la fin. Le Cogito prime. Dieu devient une conséquence de la raison. Spinoza va aller au bout du processus en amalgamant Dieu à la lumière naturelle. Ça change tout, vraiment.

C'est que pour la première fois, science et métaphysique ne sont plus en conflit. Ils ont trouvé un équilibre. Ils se pensent l'un l'autre. Descartes, mathématicien. Spinoza, opticien. Bientôt, Malebranche et Leibniz. Avec eux, on ne peut plus dire de bêtise.

« La bêtise, vous comprenez, ce n'est pas simplement quand on dit quelque chose de faux, c'est bien pire : c'est quand on donne une interprétation médiocre de quelque chose de vrai. »

Voilà. Le XVIIème découvre, impose « un espace optique pur qui transforme le statut de la métaphysique et toute la théorie de la vérité. »

 

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Vermeer - La ruelle (1757)

 

Au fond, on s'est débarrassé du soleil (« un sale truc, le soleil », rien à voir avec la lumière), de l'Italie, des Grecs qui n'ont jamais été des peuples de lumière, quoi qu'on dise. Le vrai peuple de la lumière, c'est les Pays-Bas.

Et la lumière, c'est ce qui va nous faire passer d'un monde des signes (équivoques, confus, arbitraires) à un monde des expressions – monde univoque s'il en est, monde des lois naturelles, divino-naturelles. Monde qui ne s'interprète plus selon une transcendance crue mais qui se voit et se vit selon une lumière crue. 

« La substance spinoziste, c'est la lumière. » 

Sur le plan moral, pardon, éthique, là aussi, tout va changer. Si je comprends le monde selon les lois naturelles et révélées par la raison, et non plus selon les signes, alors je ne crois plus aux causes finales (et morales) que je pouvais leur accorder avant. Compliqué, je sais. Quand j'étais dans le monde des signes, j'interprétais plein de trucs en ma faveur ou en ma défaveur, je prenais une loi naturelle pour une récompense (le soleil me réchauffe) ou une punition (le soleil me brûle) – le signe ayant une fâcheuse tendance à être impératif, directif, punitif, rétributif. Dès que je suis sorti du monde des signes, je suis sorti de tout ça – de ces putains de causalités qui intoxifiaient ma vie. Je ne suis plus comme ce con d'Adam qui a cru que Dieu le punissait pour avoir mangé sa pomme de merde. Dieu ne m'a pas puni, au contraire, il m'a informé et moi, le con, j'ai cru voir dans cette information une punition – une finalité.

Le signe, c'était l'illusion de la finalité.

« Et en quoi est-ce dangereux les finalités ? Elles distribuent vos ordres et vos obéissances. Dans le monde des finalités, vous ne cessez pas d'ordonner, de commander ou d'obéir – et les deux à la fois. Et c'est ça, le poison du monde. »

Et c'est de ça dont Spinoza veut nous tirer. De l'interprétation des choses qui nous embrouille et nous aliène (l'interprétation, pas les choses !)

« Les gens de l'interprétation, c'est très simple vous savez, ce sont des gens qui ne vivent jamais une chose pour la chose. Ils ont une mémoire, une mémoire ! Ils fonctionnent à la mémoire. Il faut toujours que quelque chose leur rappelle quelque chose d'autre. S'il y a une vie misérable, c'est celle-là.  La vie misérable, c'est vraiment les types qui ne peuvent rien voir sans que ça leur rappelle quelque chose. C'est terrible, ça. Chacun de nous en connaît. Quoi qu'on dise à quelqu'un, ça lui rappelle quelque chose. On a envie de lui dire : arrête avec ta mémoire de con... Je ne plaide pas pour le thème : tout est nouveau. Je dis : la première leçon de la sagesse, c'est de considérer une chose en elle-même, pour ce qu'elle est. Mais ces espèces de filaments visqueux par quoi une chose rappelle une autre chose, je ne sais si cela vous fait le même effet, moi, cela me fait un effet de catastrophe. »

Et c'est pour ça qu'il faut rompre quand ça ne convient plus, quand ça va trop loin dans la discorde, la décomposition, la toxicité.

 

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Vermeer - Le verre de vin (1658 - 1662)

 

 

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07:26 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : deleuze, spinoza, vermeer, optique | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer