MARIANNE, 28 août 2025 - Entretien avec Stéphanie Milou (31/08/2025)

Dans Marianne, 30 août 2025, entretien avec Stéphanie Milou

 

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Quelle époque !

"Je suis le plus grand troll que le Net français ait jamais chié" : le monde stupéfiant des harceleurs

Propos recueillis par Stéphanie Milou

Publié le 

 

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Et comme par hasard objectif, dans le même numéro, un article sur Amélie Nothomb par Solange Bied-Charreton :

 

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LE MONDE FASCINANT DES TROLLS 

Auteur d’un blog littéraire fameux (« Soleil et croix »), l’écrivain Pierre Cormary a subi un harcèlement en ligne particulièrement tenace et virulent.  Il raconte, non sans humour, sa mésaventure dans un récit d’introspection, Trolls (éditions Unicité), du nom de ces lutins de la mythologie scandinave, devenus polémiqueurs hargneux en argot internet. 

Propos recueillis par Stéphanie Milou

 

Marianne – Suivi par une communauté d’internautes de passionnés littéraires, vous avez été victime d’une persécution numérique qui vous a conduit aux confins de la paranoïa. Comment est-ce arrivé ? Racontez-nous. 

Pierre Cormary – C’était à l’automne 2011. Un groupe de facebookeurs, mené par un petit dictateur de choc, m’est en effet tombé dessus sans que je n’aie jamais su pourquoi. Il semblerait que mes écrits ne leur convenaient pas. Avec un acharnement fanatique, ils se mirent à m’insulter de mille façons (procédant à des photomontages burlesques de ma personne), à poster des messages « suprémacistes » en mon nom, avant de faire une copie de mon blog sur une plateforme américaine (donc « indéboulonnable » selon le premier amendement), dans laquelle ils reprenaient mes textes en insérant les leurs, d’un racisme et d’une obscénité inimaginables, toujours signés de mon nom. L’un d’eux est même venu me « rencontrer » au musée d’Orsay où je travaillais. Comme on finissait par confondre le faux blog avec le vrai, je me suis décidé à porter plainte pour diffamation et substitution d’identité. En parallèle, avec des amis, j’ai mené une enquête sur eux à travers les réseaux sociaux…   

Comme votre blog mêle érudition et autobiographie, vos persécuteurs prétendaient vouloir vous punir de votre exhibitionnisme. Et dans un élan masochiste, vous vous demandez alors si vous ne l’aviez pas un peu cherché… 

Disons qu’à un certain moment, on se demande ce que l’on a fait pour être pris à partie comme ça. Avais-je commis des textes trop narcissiques et complaisants ? Ne cherchais-je pas dans l’autodérision une forme de reconnaissance sinon d’admiration – un peu comme le Jean-Jacques Rousseau des Confessions ou le Michel Leiris de L’Âge d’homme ? Il y a dans tout écrit intime le risque que le « pacte autobiographique » ne soit pas respecté par le lecteur et ne se retourne contre l’auteur – surtout sur Internet où jalousie et ressentiment se déchaînent. « On ne se moque pas de qui rit de lui -même », écrivait bien naïvement Sénèque. Au contraire, on peut considérer que celui qui se moque de lui le fait artificiellement, pour affirmer une supériorité paradoxale. Alors oui, on finit par se dire que tout ce qui nous arrive est mérité. Ta souffrance, ta faute.   

Comment avez-vous repris la main ? Qu’est-ce qui vous a incité à contre-attaquer, à ne pas vous murer dans le silence et la honte ? 

D’une part, j’ai été aidé par des amis qui m’ont permis d’identifier le troll en chef (un certain L…, normalien et agrégé de philo de son état) ; d’autre part, il y avait dans cette guerre virtuelle une dimension littéraire évidente. Après tout, ce qu’ils me reprochaient, c’était d’écrire. Et leur méthode était de réécrire mes textes sous le pire angle, quoiqu’avec un certain talent dramaturgique et poétique. J’ai vu plusieurs fois « Alberich » (le leader en question) tenir « en live » une conversation pornographique en alexandrins. Je l’ai aussi surpris à se parler à lui-même à travers plusieurs avatars. Une pièce de Pirandello à lui tout seul ! Ce type était fou, schizo, d’une méchanceté hallucinante, mais il avait un art consommé du théâtre. J’ai donc accepté de jouer mon rôle dans sa pièce. Mais aujourd’hui, c’est moi qui sors ma version de celle-ci, reprenant à 80 % les fils de discussion de l’époque.   

Vous étiez un adulte construit, jouissant d’une notoriété. Cela vous a exposé, mais sans doute aussi protégé. Pour de jeunes proies, fragiles ou isolées, ça doit être difficile de tenir le coup… 

Sur la toile où la violence va de pair avec l’anonymat, le virtuel finit par broyer le réel. On se retrouve comme dans un épisode de Black Mirror où ce sont les algorithmes qui décident de votre identité. Expérience horrible qui peut pousser au pire un être sensible surtout s’il est jeune, comme la petite Lindsay, harcelée par ses « camarades » de classe, il y a quelques années, et qui s’est suicidée. Non, il faut rappeler à tout un chacun que le cyberharcèlement est un délit et que porter plainte est une nécessité sinon un devoir social [1]. La liberté d’expression, oui ! Mais sans se cacher ni diffamer. La difficulté est que comme cela touche la blessure narcissique, on a honte de le faire. 

Quand on lit votre récit, on est abasourdi par la férocité de cette petite meute. Comment fonctionnent ces « noyaux pervers », comme dit le psychiatre Racamier ? 

Revoyez Orange mécanique ! Un chef charismatique, lettré, amateur d’opéra, des gorets qui suivent, un peu de bromance entre eux et l’ivresse de se livrer à toutes les violences virtuelles, anonymes, apparemment inoffensives. Une façon d’être le maître du monde derrière son écran. « Je suis le plus grand troll que le net français n’ait jamais chié », avait plaisir à répéter Alberich. Surtout qu’en plus, se mêlait chez lui le plaisir de brouiller les pistes en attaquant n’importe qui, moi, mais aussi une famille juive qui venait de perdre son enfant, un vieux révisionniste oublié des réseaux, parfois même ses anciens complices – un peu comme le Joker de Batman qui s’en prend autant aux braves gens qu’aux maffieux.   

Êtes-vous sensible, en tant que critique, à l’écriture de la cruauté, où certains auteurs, et non des moindres, excellent ? Ou la haine a-t-elle perdu tout prestige littéraire à vos yeux ? 

Il y a tout de même une différence entre la cruauté littéraire qui a fait des merveilles, de Sade à Proust (ou en peinture, de Goya à Picasso) et la cruauté individuelle qui, dans mon cas, s’apparente à de la délinquance pure et simple. Mon expérience a cela de singulier qu’elle relève des deux – d’où l’intérêt d’en faire un livre. M’approprier la cruauté de mes bourreaux pour la montrer au monde entier, afin, peut-être, de l’amoindrir ou de la prévenir. Écrire, ce serait alors être cruel avec la cruauté. J’expose toute une théodicée là-dessus au dernier chapitre de mon livre qui se veut, de ce point de vue-là, celui d’un moraliste.   

On perçoit chez votre persécuteur une fascination pour vous. Il vous habille de mots, vous lui donnez l’occasion d’être trash, brillant, de faire du style…   

Sans doute enviait-il chez moi une forme d’authenticité que lui n’avait pas, tout normalien qu’il était. L’ironie est que voulant me dégoûter de ma propre écriture, il m’a fait écrire un livre sur lui ! J’étais son bouc-émissaire. Il est mon damné. 

[Ce qu’il est devenu ? Je me demande s’il ne faudrait pas chercher du côté de l’affaire Blagodariov [2], cet influenceur condamné récemment pour avoir commis sur YouTube des détournements racistes de chansons françaises et dont le style ressemblait foutrement à celui de mon troll.] 

 [1] Cyberharcèlement (harcèlement sur internet) 

[2] https://www.leparisien.fr/faits-divers/juste-pour-la-prov...

 

07:48 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : trolls, marianne, stéphanie milou, cyberharcèlement | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer