Borgès - Réalité, mode d'emploi (11/08/2026)

1 – Tigre
On pourrait d'abord raisonner comme un esprit positif et moral à la Hubert-Marie de la Branque et arguer que tout cela, c'est de la foutaise. Il n'y a pas d'irréalité, il n'y a pas de labyrinthe, il n'y a pas de miroir (enfin si, mais ils ne posent aucun problème à l'homme sain d'esprit et n'ont rien de « monstrueux »), il n'y a pas de temps qui s'arrête ou d'espace qui contient tout, il n'y a pas de héros qui soit traitre ou le contraire, il n'y a pas de dédoublement et encore moins de mêmeté, un homme n'est pas tous les hommes, Shakespeare n'est pas tous les hommes – et Judas n'est absolument pas Jésus. Ras-le-bol de ces paradoxes obscènes, de ces énigmes blasphématoires, de ce de délire lettreux permanent qui ne fait plaisir qu'aux lâches et aux irresponsables. La vie n'est pas une fiction. La morale n'est pas arbitraire. Le bien et le mal existent bel et bien et entre les deux il y a le libre arbitre. La seule poésie qui tienne est celle qui respecte cette condition, sinon elle ne vaut rien.
Et pourtant...
Le temps est un fleuve qui m'emporte, mais je suis le fleuve ;
c'est un tigre qui me déchire, mais je suis le tigre.
C'est un feu qui me consume, mais je suis le feu.
Le monde, malheureusement, est réel ;
moi, malheureusement, je suis Borgès.

2 – Cosmopolite de l’intérieur
Rêver de mondes et de mots. Se perdre dans les possibles. Préférer l'infini à tout le reste. Autrement dit, n'avoir guère de goût pour l'engagement. À cette époque, c'était un crime. Borgès n'était ni Sartre ni Camus. Pire, Borgès était un conservateur. On le lui reprocha beaucoup. Comme on lui reprocha d'être assez peu « argentin », « sud-américain », c'est-à-dire baroque, débordant, pétillant de partout. Alors que baroque, il l'était suprêmement mais à sa manière austère, économique, byzantine – et que tous, Cortazar, Garcia Marquez, Roberto Bolaño viennent de lui, qu'ils aient voulu le nier ou le dépasser.
« L'exotisme de Borgès consiste à être étranger à la littérature de son propre pays », écrit Emir Rodríguez Monegal qui inspire ce post – ce qui revient à poser la question de l'identité. Pourtant, Borgès fut amateur de tango en lequel il disait entendre la vraie langue du pays. Et il aima Buenos Aires comme Joyce aima Dublin ou Kafka et Isabelle Elli Bard, Prague.
Mais quoi ? Ce qui est bon n'appartient à personne. Ce qui est bon appartient à tout le monde. Qui revendique la vérité pour soi la perd aussitôt. Pour écrire, il faut s'oublier. Comme pour vivre, il faut se laisser vivre. « Je vis et me laisse vivre pour que Borgès puisse ourdir sa littérature et cette littérature me justifie », écrit-il à son endroit. Et comme la pierre persévère dans son être pierre ou le tigre dans son être tigre, Borgès tente de persévérer dans son être auteur. « Je dois persévérer en Borgès, non en moi (pour autant que je sois quelqu'un) ».
Et moi aussi. Je dois persévérer en Cormary et non en Pirantone – et éventuellement me mettre au tango, comme me conseillait Aurora. Et avoir moins peur.

3 – Almotasim
Il y a le Borgès mythographe, le Borgès multivers, le Borgès apocryphe, le Borgès Judas et Jésus (ou plutôt Judas car Jésus), le Borgès du miroir, du tigre et du sable, le Borgès 2001 ou Twin Peaks, Marienbad ou Inception – et il y aussi le Borgès de L'Approche d'Almotasim qu'on pourrait appeler le Borgès christo-plotinien, leibnizo-bouddhiste ou soufi mystico-rhénan, je ne sais trop. En tous cas, un Borgès mystique, eschatologique, apocastastasique – et, osons le gros mot, un Borgès d'Amour.
Voyez plutôt : un étudiant musulman renie la foi de ses pères, tue un autre musulman et devient une sorte de hors-la-loi. Il sombre alors dans l'infamie, se couvre de crimes, rencontre pire que lui – et un jour, tel Robinson tombant sur la trace d'un pied d'homme dans le sable, tombe sur un homme vil et pourtant pas si vil que ça. Un méchant pas totalement méchant. « Un interlocuteur plus complexe ». Quelqu'un qui porte une certaine lumière en lui. Une bonté incompréhensible. Une auréole bizarre et d'un instant. L'étudiant en déduit que le bon, le beau, le vrai doit (et je mets cette trinité sciemment au singulier) exister – qu'un homme, même, doit l'incarner entièrement. Mais qui ? Jésus ? Bouddha ? Antigone ? Non, Almotasim. Soit l'homme qui se reflète dans tous les hommes. L'homme qui donne un peu d'âme à chacun. Tous ceux qui l'ont approché de près ou de loin, ou en ont simplement entendu parler, ont vu leur part de divinité grandir. Il est leur fragment de plénitude, leur éclaircie, leur monade. Leur possibilité de salut. L'étudiant se met à sa recherche. Il ne le trouvera jamais mais il parviendra « à une galerie au fond de quoi il y a une porte et une natte bon marché avec beaucoup de perles de couleur et, derrière, un rayonnement. » Et le lecteur cultivé pensera à l'attelage ailé de Platon, aux Ennéades de Plotin et, grâce à une note de Borgès lui-même en fin de texte, au Mantiq-al-Tayr ou Conférence des oiseaux du mystique persan Farid al-Din Attar :
« Tout, dans le ciel intelligible, est partout. N'importe quoi est tout. Le soleil est toutes les étoiles, et chaque étoile est toutes les étoiles et le soleil. »
Nouvelle optimiste et morale, donc – pour ne pas dire « bonne nouvelle ». Et genre d'histoire qui arrive en fin de vie, avec la sagesse de l'âge, l'espoir du monde meilleur, le sentiment qu'on n'a pas été si méchant et que Dieu ne l'est pas non plus tant que ça. Eh bien non ! C'est une des premières que Borgès ait écrite.
Et comme me le précise Scarlett :
« Il y a aussi quelque chose de très émouvant dans L’Approche d’Almotasim. Derrière le jeu intellectuel, on sent une nostalgie spirituelle immense. Borges, qui était sceptique, agnostique, ironique même, semble pourtant hanté par l’idée qu’il existe peut-être une lumière cachée derrière les êtres. Et puis il y a cette idée magnifique — peut-être l’une des plus belles de toute son œuvre : nous ne rencontrons peut-être jamais directement les êtres essentiels ; nous n’en percevons que les réverbérations chez les autres. »
IA LMOTASIM ?

Le Concours des Oiseaux, extrait de Habiballah de Sava, Mantiq al-tair (Le Langage des Oiseaux) , vers 1600, Iran, encre, gouache, or et argent sur papier, 25,4 cm de hauteur ( Metropolitan Museum of Art , New York).
4 – L'univers lettré
On aime Borgès autant que ses références : Chesterton, Schopenhauer, Berkeley, Les Mille et une nuits, Stevenson, Kipling, Wells, Dickens, Twain – littérature « enfantine » s'il en est. Tout chez lui semble jeu (des perles de verre ?), malice, innocence, métamorphose, anamorphose, palindrome, brin de guirlande éternelle, Gödel, Escher, Bach etc. Et cette obsession qu'auteur et lecteur ne font qu'un – que « nos néants [à lui auteur, à nous lecteurs] diffèrent à peine » ; que lire, c'est faire oeuvre ; que l'univers est un texte talmudique, liturgique, comme on voudra – lettré. Oui, voilà, univers lettré. Où rien n'est initial et tout palimpseste. Où tout se complète et surtout les contraires. Où chaque antithèse est complément (j'allais écrire « compliment ») de la thèse. L'envers, vérité de l'endroit. Instantanéité, simultanéité. Voyelles, ailes, Simurgh (de La Conférence des oiseaux, encore).

Zal sauvé par Simurgh, d'une copie du Sahnama (fin XVIè)
4 – L’anté-littéraire
« Borgès, écrit Rodriguez Monegal dans son Écrivain de toujours, n’a jamais totalement admis le concept général de littérature tel qu'il avait successivement fait fortune dans les lettres hispaniques » – ni dans les lettres tout court, aurait-on envie de rajouter. Borgès est en effet un critique acerbe de la littérature, pour ne pas dire un « anti-littéraire ». Un type qui dit que tout homme qui dit un vers de Shakespeare est Shakespeare lui-même. Un écrivain qui ose critiquer Proust (« Il y a des pages, des chapitres de Marcel Proust qui sont inacceptables en tant qu'inventions, et auxquels, sans le savoir, nous nous résignons comme au quotidien insipide et oiseux »). Un lecteur bizarre pour qui le roman réaliste est de toute façon incohérent et qui tient la littérature en général comme une mauvaise simulation de la réalité. Et c'est pourquoi il n'a d'égard que pour le roman d'aventure à la Stevenson ou à la Kipling qui au moins joue l'imagination et l'artifice pour de vrai, ne faisant pas semblant de « transcrire » le réel. C'est que le réel est trop irréel pour tenter d'en rendre compte par le « réalisme ». Le réel, le vrai, est du côté du conte de fée, de Kafka, bientôt de Cortázar et de García Márquez et de leur réalisme magique mais certainement pas du côté du Père Goriot (« la psychologie de Balzac ne nous satisfait point ; on en pourrait dire autant de ses intrigues », écrit-il au risque de nous faire hurler). Même Shakespeare et Cervantès (qu'il a lu dix fois) en prennent pour leur grade. On fait semblant d'y croire pour faire genre mais on n'y croit pas. Ou si on y croit, c'est pour faire son propre livre à soi. Et il suffit de réécrire Don Quichotte pour y parvenir.
Et c'est la démonstration sidérante de Pierre Ménard, auteur du Quichotte où Borgès raconte l'histoire de cet écrivain inventé (presque pléonasme pour lui) qui se propose dans les années trente de réécrire à la lettre le chef-d'oeuvre de Cervantès. Et cela pour en changer le sens profond et donner au monde un nouveau Quichotte, miroir exact du premier mais dont le reflet diffère. C'est que les mots du XXè ont un sens différent (sinon plus aucun) que ceux du XVIè. Et c'est vrai : « histoire », « éternité » ou « mémoire » ne contiennent pas (ne promettent pas ?) les mêmes choses. Les moulins que l'Hidalgo attaque ne sont pas les mêmes à son époque comme à la nôtre – et même s'ils sont les mêmes. Ils sont les mêmes mais ils ne sont pas mêmes. Mieux, plus que mêmes ils sont mèmes, comme on dit sur Internet. Être Cervantès en 2026, c'est être Pierre Ménard, ou Pierre Cormary, ou Hervé Weil (que le propos intéressera assurément) :
« Être, en quelque sorte, Cervantès et arriver au Quichotte lui sembla moins ardu - par conséquent moins intéressant - que continuer à être Pierre Ménard et arriver au Quichotte à travers les expériences de Pierre Ménard. »
Encore une fois, le lecteur se substitue à l'auteur. Le lecteur fait oeuvre. L'oeuvre est un palimpseste (le mot est énoncé page 51, Folio), une version d'elle-même. Dès lors, tout est possible : L'imitation de Jésus-Christ peut être lue comme une oeuvre de Céline ou de Joyce, L'Odyssée perçue comme postérieure à l'Enéide et on pourrait rêver d'un Roméo et Célimène ou d'un Hamlet misanthrope imaginaire. N'est-ce d'ailleurs déjà pas le cas ?
Mais tout cela n'a aucune importance. Non, l'important, c'est la dédicace de Pierre Ménard à Silvina Ocampo, cette poétesse mystérieuse qui (ou que ?) connut Borgès à la fin des années 30 et grâce auquel elle rencontra Adolfo Bioy Casares qui deviendra l'homme de sa vie et qu'elle épousera en 1940 – tous les trois n'en collaborant pas moins ensemble, triangulairement serait-on tenté de dire, à des anthologies fantastiques.
Dieu ! Que cette femme était belle ! Et comme elle nous rappelle IEB ! Et comme le triange aussi etc.

5 – Le Truco
Refus, donc, du réalisme en littérature mais refus aussi « de l'ornement, du prestige, de l'imposture des mots, de leur musique persuasive », de la beauté jetée en pâture. Non, ce qu'il faut est que « les poèmes ne soient pas toute beauté mais bien plutôt toute certitude spirituelle ».
C'est qu'il faut se méfier du style autant que de soi – « cette maladroite intensité qu'est une âme ». Et puisqu'on ne peut pas ne pas écrire, alors écrire (sur) des choses simples, usuelles : rues de faubourg, terrains vagues, jardinets, voûtes d'entrées, patios et fontaines. « Petits balcons qui se partagent le ciel », « douce rue du faubourg attendrie d'arbres et de couchers de soleil », « rues qui se souviennent qu'elles furent jadis la campagne », « bistrots de crépi rose ». Chez Borgès, la poésie est toujours de fin d'après-midi, d'apéro, de jeux de cartes.
Quarante cartes ont changé la vie,
des amulettes de carton peint
conjurent en un joyeux exorcisme
la massive réalité essentielle
(...)
Aux bords de la table
la vie ordinaire s'arrête.
(...)
Et comme les alternatives du jeu
sont toujours et toujours les mêmes,
les joueurs, dans la ferveur du moment,
refont sans cesse des levées déjà faites :
façon d'immortaliser un peu,
à peine,
les camarades défunts qui, eux, ne jouent plus.
(Le Truco)

Comme Kafka, Borgès n'a aucun goût pour la métaphore – et cela au nom de la métamorphose, bien sûr. En revanche, il ne déteste pas la philosophie ni la théologie – soit, selon lui, la vraie culture. « Tout homme cultivé est un théologien » qu'il soit croyant ou non. L'important, c'est le lien avec l'infini. Et l'orthodoxie ne vaut que si elle est paradoxale – comme chez Chesterton.
Quoi qu'attention ! La théologie peut se retourner contre le théologien – comme ce qui arrive au héros de La mort et la boussole, Erik Lönnrot (« le rouge »), le policier intello qui tombe dans le piège tout aussi intello que lui tend le bandit Scharlach. Sachant les prédispositions talmudiques du premier, Scharlach (« l'écarlate »), qui veut se venger de Lönnrot depuis longtemps, monte tout un processus criminel soi-disant « biblique » afin de faire croire au policier que les crimes en cours obéissent à un ordre « mystique », obligeant celui-ci à voir du sens là où il n'y en a pas et le faire tomber dans ses propres filets. Ou comment piéger l'intelligence d'un homme en excitant celle-ci – et avec elle, celle du lecteur qui, bien entendu, voit en Lönnrot un nouveau type de Sherlock Holmes et lui fait mépriser le policier de bon et de bas sens, Trévinarius, qui lui, précisément, ne tient pas du tout à s'en faire compter par le talmud et autres « superstitions juives ».
Ainsi le lecteur se retrouve gros jean comme devant dans cette nouvelle... Alors que s'il avait été dans un roman d'Herbert Quain, comme le fameux The god of the labyrinth, il aurait pu au contraire damer le pion au détective et résoudre la solution de l'énigme à sa place parce que non, « la rencontre des deux joueurs d'échec n'avait pas été fortuite ».
Encore une fois, l'auteur n'est pas grand-chose – et comme le prouve le dernier livre de Quain, Statements, ou dans chacun des huit récits que contient celui-ci, chaque bon argument promis est volontairement gâché par l'auteur. Et que le seul argument non gâché, le seul valable, est en fait une invention du lecteur, « distrait par sa [propre] vanité ».
Vanité de l'auteur, vanité du lecteur, vanité du perd son âge, vanité du mot, vanité du point-virgule.
Mais la vanité, c'est la vie (ça, c'est de moi).

Maurits Cornelis Escher - Mains se dessinant (1948)
6 – Le grand sexcret
Que dire encore ? Ou plutôt que citer – puisque tout le langage est un ensemble de citations et que dire, c'est redire ? Surtout que « toute chose en dit une autre », comme dit Thomas de Quincey, que « la vie est un songe », comme dit Calderon et qu’« on ne se baigne jamais dans le même fleuve », comme dit Héraclite. Et d'ailleurs non ! Ou plutôt si ! N'en déplaise à l'Éphésien, on se baigne toujours dans le même fleuve. Borgès est formel là-dessus :
Mais puisque les mers ourdissent d'obscurs échanges
Et que la planète est poreuse, il est permis
D'affirmer que tout homme s'est baigné dans le Gange.
Borgès inverse Héraclite, fait devenir Parménide, unifie le multiple pour multiplier l'un, amalgame subconscient, Saint-Esprit et Muse. Tout en un, un en tout. Comme je le comprends. Le labyrinthe mène à tout à condition d'en sortir. Le labyrinthe est une sorte d'ombilic. D'ombilyrinthe. Pas si dangereux que ça.
« Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s'est à peine défendu ».
Encore une phrase « définitive », très belle, je trouve, mélancolique, et qui clôt la célèbre Maison d'Astérion. Les tigres, comme les utopies, sont fatigués. L'infini s'épuise. Lui-même l'avouait dans un entretien :
« Je suis tellement las des labyrinthes, des miroirs, des tigres et de tout le reste... Surtout quand d'autres s'en servent (...) C'est l'avantage des imitateurs. Ils servent au moins à vous guérir de vous-même. Parce qu'on se dit : il y a tant de gens qui sont en train de faire ce que vous faites qu'il est plus nécessaire qu'on le fasse soi-même. Que d'autres s'y frottent maintenant et grand bien leur fasse ! »
Cette propension de Borgès à freiner ses propres ardeurs littéraires, à renier certains de ses textes (de jeunesse mais ce n'est pas une raison), à liquider l'auteur encore et toujours, à se méfier de l'oeuvre en général, celle des autres comme la sienne. On pense à Kafka bien sûr dont il est l'autre versant / version. À croire que la cécité lui a métaphysiquement convenu – lui interdisant lecture et écriture – et remerciant Dieu pour cela.
Dieu dont la merveilleuse ironie
A la fois me fit don des livres et de la nuit.
Ailleurs, il parlera de celle-ci comme d'un long et beau crépuscule orangé. Être aveugle pour ne plus pouvoir se perdre dans l'écriture ni s'effrayer devant les miroirs – la terreur de Borgès enfant, comme on sait. Échapper à tout prix au « cristal » – car « tout cristal nous guette ». Tout reflet nous floue. Tout ce qui nous reproduit ou se reproduit lui faisait horreur. Le miroir comme la sexualité. D'où ce dégoût du sexe, du secret, du sexcret. De cette Secte du Phoenix qu'est l'humanité entière – la nouvelle la plus intime et la plus trouble de Borgès. D'où sans doute aussi cette haine des vanités dont le miroir et le succès sexuel sont les attributs. Vanité, tout est vanité. Miroir, mon beau miroir. Satan m'habite etc. Tout cela qui va, comme il se doit, avec une haine de la paternité.
« Les miroirs et la paternité sont abominables parce qu'ils la multiplient et l'affirment », lit-on dans un de ses premiers contes Le teinturier masqué Hakim de Mero – théorie que l'on retrouvera dans Tlön : « Les miroirs et la copulation sont abominables car ils multiplient le nombre des humains ».
Ce refus de la reproduction via le miroir ou le contraire est une obsession chez lui.
Je les vois [les miroirs] infinis, élémentaires
Exécutant d'un antique contrat,
Multiplier le monde comme l'acte
D'engendrer, insomniaques et fatidiques.
Évidemment, on est tenté de psychanalyser. La haine du sexe est toujours suspecte. La haine du sexe renvoie toujours à une déficience – cette écharde dans la chair, dont parlait Kierkegaard, et qui sera aussi le « whodunit » de Mes Aimées (son « willdunit » plutôt), le grand roman de l'impuissance que je suis censé éjaculer un de ces jours.
Moi, qui fus tant d'hommes, je n'ai jamais été
Celui dans l'étreinte de qui défaillait
Mathilde Urbach.
(Le regret d'Héraclite)
Ça pourrait me servir d'exergue, tiens.

La Dame de Shanghaï (Orson Welles, 1947)
ANTHOLOGIE ARBITRAIRE
Conservateur car sceptique
J'ai adhéré au parti conservateur, ce qui est une façon d'être sceptique.
(Préface au Rapport de Brodie).

JlB jeune
*
Rêver d’être juif plus que phénicien
Comme les Druses, comme la lune, comme la mort, comme la semaine prochaine, le passé lointain fait partie de ces choses que l'ignorance peut enrichir.
(…)
Il ne m'a pas déplu de m'imaginer juif.
(…)
Nos inquisiteurs recherchent des Hébreux, jamais des Phéniciens, des Numides, des Scythes, des Babyloniens, des Perses, des Égyptiens, des Huns, des Vandales, des Ostrogoths, des Ethiopiens, des Illyriens, des Paphlagoniens, des Sarmates, des Mèdes, des Ottomans, des Berbères, des Brittons, des Libyens et des Cyclopes. Les nuits d'Alexandrie, de Babylone, de Carthage, de Memphis n'ont jamais pu engendrer un aïeul : ce n'est qu'aux tribus de la bitumeuse mer Morte qu'a été dévolue cette facilité.
Borgès - Moi, un Juif (1934)

Isaïe peint par Michel-Ange (Fresque de la chapelle Sixtine, 1509).
*
Parti des vainqueurs à tout prix
Mon étonnant interlocuteur en a conclu que l'ancienne injustice dont avait souffert l'Allemagne l'autorisait en 1940 à détruire non seulement l'Angleterre et la France (pourquoi pas l'Italie ?), mais aussi le Danemark, la Hollande, la Norvège : les Allemands étaient lavés de toute faute par l'injustice subie. En 1919, l'Allemagne avait été maltraitée par ses ennemis : cette raison souveraine lui permettait d'incendier, de ravager et de conquérir toutes les nations d'Europe, sinon du monde entier.... Le raisonnement est, on le voit, aberrant.
(…)
Je découvre, à chaque coup, que mon interlocuteur est un adorateur de Hitler, non pas malgré ses bombes zénithales et ses invasions dévastatrices, ses mitrailleuses, ses délations et ses parjures, mais à cause de ces pratiques et de ces moyens. Il se réjouit de la scélératesse, de l'atrocité. La victoire allemande lui importe peu ; il veut l'humiliation de l'Angleterre, l'incendie complet de Londres. Il admire Hitler comme il admirait hier ses précurseurs dans les bas-fonds criminels de Chicago. La discussion s'avère impossible parce que les crimes que j'impute à Hitler sont pour lui enchantements et vertus. Les apologistes d'Artigas, de Ramirez, de Quiroga, de Rosas ou d'Urquiza excusent ou minimisent leurs forfaits ; le défenseur d'Hitler y trouve de particulières délices. L'hitlérien, toujours, est un rancunier, un adorateur secret, et dévoilant parfois en public, de la violence illégale et la cruauté. C'est, par manque d'imagination, un homme qui pense que l'avenir ne peut différer du présent et que l'Allemagne, victorieuse jusqu'à présent, ne peut en arriver à perdre la guerre. C'est l'homme rusé qui souhaite être du côté des vainqueurs.
Il n'est pas impossible qu'Adolf Hitler ait une justification : mais je sais que les germanophiles n'ont en aucune.
Borgès – Définition du germanophile (1940)
[Remplacer Hitler par Poutine et vous aurez le profil de nos anti-européens collabos préférés.]

Lucien Rebatet
*
Ethique du destin
Parce que je ne puis pas ne pas écrire, sans éprouver ce sentiment particulier d'insatisfaction qu'engendrent la couardise et la déloyauté. Je me crois meilleur juge, meilleur inventeur que d'autres écrivains ; je sais que presque tous écrivent mieux que moi, que presque tous sont doués d'une facilité spontanée et négligente qui m'est refusée et que je n'obtiendrai ni par la méditation, ni par le travail, ni par l'indifférence, ni par un magnifique hasard. J'écris, cependant, car tel est mon destin (cela, je le sais depuis ma plus tendre enfance.)
(...)
Judas, dont le mystérieux destin fut de trahir. Chaque homme suit son destin au-delà de toute éthique ; ce destin est son caractère (il y a deux mille cinq cents ans qu'Héraclite l'a dit en Asie Mineure) ; ce destin est l'éthique secrète de l'homme ; c'est ainsi que j'interprète l'apophtegme qu'on peut lire en tête de chacun des quatre volumes de l'Histoire de San martin : "Tu serais ce que tu dois être, sinon tu ne seras rien".
(...)
Écrire un livre, un chapitre, une page, un paragraphe, qui soit tout pour tous les hommes ; comme l'apôtre Paul (Corinthiens I 9-22) ; qui ne fasse même pas allusion à ce perpétuel J.L. Borgès ; qui ne s'alimente pas de ma haine, de mon temps, de ma tendresse ; qui garde (pour moi comme pour les autres) un angle mouvant d'ombre ; qui corresponde d'une certaine façon au passé et aussi à l'avenir secret ; qui soit la rose gratuite, la platonique rose intemporelle du Voyageur angélique de Silésius.
Borgès – Pourquoi écrivez-vous ?

Harvey Keitel et William Dafoe, Judas et Jésus dans La Dernière tentation du Christ (Martin Scorsese, 1988)
*
La Grande Flemme
Il y a des esprits nettement récalcitrants, qui préfèrent un genre d'histoire à faire bâiller jusqu'au nonce, lorsqu'il les entend pour nième fois, plutôt qu'une discussion serrée sur un sujet que je n'hésite pas à qualifier de plus élevé. Vous ouvrez la bouche, au risque de vous décrocher la mâchoire, pour proposer une solution sensationnelle au problème de la quadrature du cercle et, sans donner aux mouches le temps d'y entrer, on vous régale d'un conte que, si vous l'écoutez, c'est bien sûr, vous ne remettrez plus jamais les pieds dans ce bistrot. Il y a des gens qui ne savent pas écouter. Tenez-vous bien, mon petit vieux, et le temps que je m'envoie un autre café-crème, si vous avez une minute, je vais vous raconter une drôle d'histoire. Si vous n'en tombez pas à la renverse, c'est que vous êtes resté à l'intérieur de votre manteau quand on vous l'a plié tout à l'heure. (...) C'est ce que je dis toujours à la Grande Flemme - vous savez bien, le Tigre de la paroisse - , il y a de ces mauvais coucheurs qui, sous prétexte de remuer la poussière, vous ressortent de ces commérages, ah ! ils l'ont bien gagnée, leur bonne petite place auprès du Tatou géant : des histoires qui sont déjà dans le domaine public ; comme le coup de mon amende lors de la saisie des boîtes de thon ou l'escroquerie des faire-part de deuil pour la petite maffia du quartier Rafaela.
Borgès – Le témoin

Les touristes de Duane Hanson (1970)
*
Propos
Mon oeuvre, dites-vous ? Admettons. Le mot oeuvre appliqué à moi, je l'accepte entre guillemets, je l'accepte, disons, comme une métaphore, mais pas autrement (...) Comme une hyperbole.
La poésie est plus vraie que l'histoire, parce que la poésie est vraie par essence. Mais, en pratique, chacun fait ce qu'il peut, non ce qu'il veut.
Mon maître Chesterton.
Il y avait une tortue pour purifier l'eau. À cette époque-là, me dit ma mère, quand on louait ou achetait une maison, on demandait s'il y avait une tortue et on vous répondait alors : oui, monsieur, soyez tranquille, il y a une tortue. Car on croyait que la tortue était une espèce de filtre qui mangeait les insectes et l'on ne s'attardait pas à penser que la tortue, non seulement ne purifiait pas l'eau, mais la souillait à son tour. À Montevideo, on demandait en général s'il y avait un crapaud.
Je veux dire que composer un poème, surtout quand il est rimé, est une tâche beaucoup plus facile, pour un quasi-aveugle, que de composer de la prose. Parce qu'on retient difficilement de mémoire un long paragraphe en prose, alors qu'on retient facilement des vers, surtout quand on est pris par un thème et qu'on veut l'approfondir.
Je crois qu'il y a un sonnet de moi sur Spinoza qu'il me semble avoir réussi.
L'important, c'est qu'il reste quatre ou cinq pages d'un auteur.
C'est l'avantage des imitateurs. Ils servent à vous guérir de vous-même. Parce qu'on se dit : tant de gens sont en train de faire ce que je fais qu'il n'est plus nécessaire que je le fasse moi-même. Que d'autres s'y frottent maintenant et grand bien leur fasse !
Comment ! Il n'y aurait pas de chevilles dans un roman ? Mais il n'y a que cela ! - Soit du remplissage. En étendant cette notion à des mots, à... - Non, pas à des mots, à des situations intermédiaires. Stevenson, à qui je reviens toujours, disait que l'idéal serait que l'ornement se confondît avec l'essentiel, que les passages de liaison disparussent dans l'ensemble... On a, disons, deux scènes essentielles, deux chapitres essentiels. On a besoin d'autres chapitres pour faire le lien. L'idéal serait qu'on ne voie pas où est le lien. Mais cela, c'est très difficile.
Je ne crois pas que le conte, lui, se démode (...) C'est un genre beaucoup plus ancien [que le roman] (...) Même si on cesse d'en écrire, on continuera à en raconter. Or, je ne pense pas qu'on puisse jamais raconter des romans. (...) Prenons Don Quichotte comme exemple de grand roman. Don Quichotte peut se lire, se relire indéfiniment. Mais je ne sais pas si on pourrait le raconter. Raconté en quelques mots, il n'aurait plus aucun sens, n'est-ce pas ? (...) Supposons par exemple une personne connaissant par coeur Don Quichotte et qui ait à le raconter. Je ne crois pas qu'elle pourrait y arriver. Ce qu'on peut raconter, c'est quelque chose de mineur, d'un peu inférieur, un romancier policier, par exemple.
Borgès parle - Entretien avec César Fernandez Moreno.

Deux sonnets sur Spinoza
El Otro, el mismo, 1964
Las traslúcidas manos del judío
Labran en la penumbra los cristales
Y la tarde que muere es miedo y frío.
(Las tardes a las tardes son iguales.)
Las manos y el espacio de jacinto
Que palidece en el confín del Ghetto
Casi no existen para el hombre quieto
Que está soñando un claro laberinto.
No lo turba la fama, ese reflejo
De sueños en el sueño de otro espejo,
Ni el temeroso amor de las doncellas.
Libre de la metáfora y del mito
Labra un arduo cristal: el infinito
Mapa de Aquél que es todas Sus estrellas.
Les mains translucides du juif
Travaillent dans la pénombre les cristaux
Et le soir qui meurt est peur et froid
(Les soirs aux soirs sont pareils.)
Les mains et l’espace de jacinthe
Qui pâlit au confin du ghetto
N’existent presque pas pour l’homme tranquille
Qui rêve un labyrinthe clair.
La gloire ne l’agite pas, ce reflet
De rêves dans le rêve d’un autre miroir
Ni l’amour peureux des jeunes filles
Libre de la métaphore et des mythes
Il travaille un cristal ardu : l’infini
Carte de Celui qui est toutes Ses étoiles.
La moneda de hierro, 1976
Bruma de oro, el Occidente alumbra
La ventana. El asiduo manuscrito
Aguarda, ya cargado de infinito.
Alguien construye a Dios en la penumbra
Un hombre engendra a Dios. Es un judío
De tristes ojos y de piel cetrina;
Lo lleva el tiempo como lleva el río
Una hoja en el agua que declina.
No importa. El hechicero insiste y labra
A Dios con geometría delicada;
Desde su enfermedad, desde su nada,
Sigue erigiendo a Dios con la palabra,
El más pródigo amor le fue otorgado,
El amor que no espera ser amado.
Brume d’or, l’Occident éclaire
La fenêtre. Le manuscrit assidu
Attend, déjà chargé d’infini.
Quelqu’un construit Dieu dans la pénombre
Un homme engendre Dieu. C’est un juif
Aux yeux tristes et à la peau citrine ;
Le temps le mène comme le fleuve mène
Une feuille dans l’eau qui décline.
Peu importe. Le sorcier insiste et travaille
Sur Dieu avec géométrie délicate ;
Depuis sa maladie, depuis son rien ;
Il continue d’ériger Dieu par la parole,
L’amour le plus prodigue lui fut octroyé,
L’amour qui n’attend pas d’être aimé.
(Traduction Denis Guénoun)

Borges et sa femme Maria Kodama
A suivre - Le livre de sable
09:23 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : borgès, fictions, l'approche d'almotasim, tango, conférence des oiseaux, simurgh, escher |
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