Les embardées d'Isabelle Elli Bard (25/05/2026)

En ce lundi de Pentecôte, fête littéraire s'il en est, plongée dans l'univers d'IEB à travers six textes publiés, sauf un, dans L'Atelier du Roman (2014 - 2026) :
Le Zouave du pont de l'euro (2014)
Bios Orphikos (2015)
Le bruit et le remuement (L’Inconvénient, 2020)
LDI (2024)
La Médiathèque de Babel (2025)
Sous l'invocation de Rabelais (2026)

1 – Le réel est remis à une date ultérieure.
À propos du Zouave du pont de l'euro – une fable d’Isabelle Elli Bard (Atelier du roman, 2014)
« Pour le décrire en deux mots, c’est un jeune homme qui semble à l’aise dans son époque ».
Tout de suite, celui qui sait lire sourit – car en littérature, un portrait a priori positif suggère l'ironie. Et le lecteur averti sait que lorsqu’il s’agit d’époque, l’écrivain est toujours critique. Tout jugement socialement qualificatif est dans un roman, ou une nouvelle, toujours suspect. Rappelez-vous la dernière phrase de Madame Bovary : « Il [Homais] vient de recevoir la croix d'honneur » – manière de dire que cette époque qui honore un pharmacien, et surtout celui-là, manque cruellement d'honneur, de discernement et de grandeur. Bref, ce « jeune homme à l'aise dans son époque » est très mal parti – et le lecteur sait qu’on va s’amuser avec lui. On suppose le gandin, le damoiseau, le merdeux. Et la narratrice qui aurait peur de « passer pour une vieille maîtresse d’école qui n’a rien pigé au monde plus jeune qu’elle où ses ouailles se meuvent comme poissons dans l’eau » renforce le contraste. Tout de suite, on comprend que l'on est dans un conte qui parle d'ancien et de nouveau, de conflit de générations, de temps qui passe – et de ce phénomène monstrueux, anti-historique, qui s'appelle l'oubli, le passage... Le pont.
Et c'est un fait qu'à l'époque de l'Union Européenne, on a oublié (et on a tout fait pour !) la Bible (les « les racines judéo-chrétiennes » ? Brrrr…), l'écriture agnonienne [1], le livre des Rois et même le Livre et les Rois : Joseph et ses frères, tout ça (qui ça ?). On est entré dans l'espace Schengen, la diversité triomphante, l'Euro. On a substitué des ponts passe-partout (et notamment passe-frontières) aux personnages d'antan sur les nouveaux billets de banque – car le portrait, c'était le national, l'identitaire, le sexuel, le sexiste, ce qui divise, fait désordre, soient l'Histoire et l'humanité réelles, inadmissibles dans un monde où l'on tend au iel commun et inclusif, où une « abstraite synthèse d’humain, androgyne de préférence » a pris le pouvoir tout en se faisant passer pour victime. Tout comme, devant le Musée Juif de Berlin, on a renommé la « Moses-Mendelssohn Platz » : « Fromet-und-Moses-Mendelssohn Platz » (du prénom de l'épouse de Moses, car il faut bien féminiser les choses, y compris via de parfaites inconnues comme celle-ci). L'époque ne plaisante pas. L'époque sera paritaire ou rien. Et tout ce qui est trop identifiable, c'est-à-dire trop réel, est escamoté. C'est pourquoi, et la narratrice s'en aperçoit avec consternation, les fameux ponts qui illustrent les nouveaux billets de banque sont des ponts imaginaires, des ponts fictifs. C'est qu'il ne faut vexer personne :
« Au départ, douze nations allaient composer la zone euro, alors que le papier-monnaie n’aurait que sept coupures. C’était fâcheux : si l’hypothétique sélection de sept ponts réels à reproduire sur la monnaie unique n’eût comporté ni le pont des Soupirs, ni celui du Rialto, ni le Ponte Vecchio, qui sait si la nation italienne en eût pris ombrage ; les Belges ou les Luxembourgeois n’eussent que faire du Ponte 25 de abril qui enjambe le Tage, tout en n’ayant rien d’équivalent à proposer qui fût bien de chez eux ; le pont du Gard, que tout le monde respecte, présente l’inconvénient d’être sis dans cette vieille nation qu’est la France plutôt que de flotter dans le grand nulle part qu’aspire à être l’Europe. Certains pays regorgent de ponts célèbres, d’autres en sont dépourvus ; il y a des ponts sans histoire et d’autres qui accusent un trop-plein d’histoire... ».
Certes, à la fin, il semblerait que ces ponts ne soient pas si.... Mais ne disons pas tout. Isabelle Elli Bard a le sens de la surprise, c'est-à-dire de la nouvelle. Elle-même intervient dans son texte comme dans un work in progress, jouant à le dénigrer pour en relancer l'intérêt : « jusque-là, pas de quoi faire un récit, me direz-vous ? ». Oh que si ! Quelle belle fable !
Et comme, plus tard, dans La Fille au parabruit (inédit dont on ne dira rien), Le Bruit et le remuement (étonnant éloge, talmudique s'il en est, du confinement) et surtout le magnifique Bios Orphikos, l'autrice s'y entend à merveille pour stigmatiser l'irréalité de notre époque qui elle-même en sécrète encore plus, notamment par le biais de ces jeunes créatifs dont le personnage du neveu apparaît comme le prototype – et qu'elle exécute élégamment d'une seconde sentence qui fait pendant à la première :
« Personne ne lui ayant jamais vraiment parlé de ses origines, il est quasi convaincu de ne pas en avoir. »
Philippe Muray aurait adoré.

Ainsi dépecé par les Ménades (Félix Vallotton, 1914 - Musée d'Art et d'Histoire de Genève)
2 – La lettre volée
À propos de Bios Orphikos (Atelier du Roman, 2015)
Celui-là, c'est le plus beau, le plus équilibré, le plus scénique et avec une surprise finale particulièrement bien amenée. Ça fait d'abord penser au film Le Prénom (des parents qui ont baptisé leur fils Adolf) et ensuite à Kafka (avec la fameuse référence au « dans ton combat contre le monde, seconde le monde », formule – j’allais dire « verset » – qu’on n’en finira jamais de méditer). Quelque chose de très juif en tous cas : la lettre qui manque (allô Perec ?), l’être mutilé, la circoncision/disparition dans le prénom. En fait, sa Lettre volée à elle. Non, vraiment admirable, drôle et d’emblée satirique : les parents tellement post-modernes qu'ils sont à l'ouest, la mère attifée comme un as de pique et fière de l'être (son sarouel multicolore qui donne la gerbe), les exhortations par trop « positives » qu’elles en deviennent asociales (« i faut pas avoir honte »), le besoin de normativité bourgeoise qui surgit toujours, surtout quand on vient d'un milieu bohème faussement décomplexé et finalement honteux – topique de droite s’il en est et qui prouve que le mimétisme social est toujours ascensionnel même chez des beatnicks ! Très subversif, donc, de faire de son héros un type qui n'en peut plus de la fantaisie anarchique affirmée comme un droit humain alors que lui se rend compte qu'il est « ataviquement humain » – propos houellebecquien s'il en est. Très bien vu aussi, la décision de quitter Facebook, « la grande maison de verre », et qui est vécue comme une grande fugue rimbaldienne. Et ce verbe chaloir (« être chaud » et qui a donné l’expression « peu me chaut ») qu'on ne lit plus si souvent.
[Attention, divulgation dans le paragraphe suivant]
On admirera la construction du texte et sa montée en puissance sans pour autant révéler, sauf à la toute fin, le nom du nom – Isabelle Elli Bard respectant à la lettre, elle aussi, le troisième commandement « tu n’invoqueras point le nom de Dieu en vain » et nous tenterons de faire de même, respectant le suspense du sacré. Souffrant depuis toujours de la mauvaise orthographe qu’ont imposé ses parents à son prénom, lui-même difficile à porter, le personnage tente de faire mettre un e à la fin de celui-ci et cela non pas pour des raisons de transition LGBTQ mais bien parce que le sien, d’origine hellénique se termine par ée et non par é – démarche culturelle incompréhensible pour les gens de la mairie. Quel sens en effet à vouloir mettre un e à son prénom sans la volonté de le féminiser ? Suspense très subtil et qui fait le charme de tous les récits d’Isabelle – « très à l’aise », elle, pour stigmatiser la bêtise de son époque qui ne fait plus la différence entre le fake et le vrai et n’a plus honte de rien.
« Car pour trouver honteux de s'appeler [ainsi] sans e final, il faut croire en l'existence du monde où il est ridicule de s'appeler [ainsi] sans e final. »
Or, si l’on n’y croit pas, alors tout est permis au nom de l’ouverture d’esprit et de la fantaisie de chacun. Toute volonté devient représentation ou le contraire ! Adieux lettres, esprit, Bible et Ovide ! Et puisqu'on ne peut plus lutter contre ce monde, autant se détendre et le seconder – avec distance tout de même. Et aller écouter un célèbre opéra de Monteverdi.

Philosophe en méditation (Rembrandt, 1636)
3 – Éloge du confinement
À propos de Le bruit et le remuement (L’Inconvénient, 2020)
Le texte qu’on dirait écrit pour moi. Un éloge du confinement, vous imaginez ? Et aussi de la maladie – à condition que celle-ci ne soit pas trop grave, ne mette pas en péril les facultés intellectuelles et qu'on en guérisse assez vite même si on se souhaite une longue et très littéraire convalescence. La maladie comme ce qui permet de méditer, de voir des films sur son écran plat, de se promener dans la nature ou au bord de l'eau, de lire des poèmes et d'écrire son oeuvre immortelle – ce que j'ai vécu près d'un an pendant ma chimio en 2016 pour soigner mon lymphome de Hodgkin. C'est depuis ce temps que je porte le chapeau, d'ailleurs. Une des plus belles années de ma vie – avec plus tard celle du confinement. Là aussi, ce fut épochè rêvée, trêve de Dieu, kairos comme cela n’arrive pas deux fois dans une vie – long temps opportun où l'on peut s’adonner à ses passions intellectuelles du moment qu'on ne quitte pas sa chambre, son jardin ou plage. Possibilité d’une île. Idéal absolu d'écrivain. Flaubert, Proust, Nietzsche, Thomas Mann, à nous ! Et avant eux Montaigne après sa chute de cheval. La maladie – happy end pour happy few.
« Maître du monde, je te demande de faire en sorte que l’homme tombe malade deux ou trois jours », lit-on dans Zohar II, 174b. Ça, c'est une prière !
Donc, en route dans la Bible – et en sens inverse s’il vous plaît ! Soit du Lévitique à la loi initiale de Moïse puis de celle-ci à la Genèse, « traversée du désert en sens inverse » – et qui n'est pas sans rapport avec cette notion que j'adore et qui s'appelle l'apocatastase, soit la restauration initiale, le retour au bercail divin pour tous, qu’on s’appelle Ulysse ou Benjamin Button. Entre temps, on aura conversé avec Jacob, Myriam, mais aussi Samson et Dalila, Moïse et Aaron, Zéphora et même Mathusalem ! On aura appris quelques mots rares dont le délicieux « séclusion » qui signifie : « isolement protecteur d'un organisme par rapport au milieu ; fonction physiologique assurant cet isolement » (ex : La fabrication d'un cocon ou d'un tube par certains insectes est une séclusion, Séguy 1967). Le confinement comme métaphysique des tubes, j’adore ! D'ailleurs, séclusion, forclusion, prison. Le fantasme de la cellule, du moins la montaignienne, ou mieux la stendhalienne – soit celle où l'on peut cristalliser tout son saoul (à condition que la nourriture soit bonne, les murs propres et le matelas acceptable), et dont on finit toujours sortir à son corps défendant. Car c'est dur d'en sortir et comme tu [2] l'écris si bien : les portes qui s'ouvrent puis se referment, les borborygmes babéliens, la vie dure, normale, virile, affreuse qui nous attend à l’extérieur ! Comme nos idéaux sont ceux d'enfants gâtés, punaise ! Et comme j’aime ta faculté de transformer un essai en petit récit privé et toujours sarcastique quand il s’agit de modernité : la « bigarrure » des interdictions dans nos villes et nos campagnes (car interdire, on aime ça dans notre canceland), la sursignalisation contemporaine, sans parler des infames « bip-bip et des annonces sonores à nous percer les tympans ». Là aussi, tu fais dans la littérature d'idées, très allemande finalement. Talmudico-boche, si j’osais – et qui donne beaucoup à penser et à commenter, la preuve, ma recension se transforme en réflexion. Comme quoi ton texte marche bien ! Un texte, c'est fait pour faire un autre texte. Génie juif et parfois chrétien.
« Mais je m’égare, comme nos ancêtres, à force de tourner en rond dans mon texte... ».
Ça aussi, je connais bien. Work in progress avoué comme tel à l'intérieur du texte. Liberté absolue de l’écrivant.
Alors, oui, sans doute, dernier paragraphe trop rapide et qui aurait demandé dix ou quinze lignes de plus – mais dont on retient surtout cette très belle phrase :
« De quelle imperceptible et insidieuse épidémie souffre donc notre époque pour qu’il n’y ait plus pour nous que des instants, m’étais-je demandé. Et que des écrans, par ailleurs. »
Écrans, instants, on ne saurait mieux dire.

Evergreen State Campus, dans l'État de Washington (photo "célèbre" de 2019 et son documentaire stupéfiant.)
4 – La langue aux chat.te.s
À propos de LDI (Atelier du Roman, 2024)
« Pour paraphraser la confession bien connue de Talleyrand, j’irais même jusqu’à suggérer que celui qui n’a pas connu les années d’avant la révolution inclusiviste ne sait pas ce qu’est la douceur de vivre. »
Isabelle Elli Bard est une femme (et quelle ! linguiste qui parle huit langues, en comprend seize, a tout lu même Le Livre de sable et, comme Chuck Norris, a compté jusqu’à l’infini deux fois) et n’a guère d’appétence pour le néoféminisme et encore moins pour la « langue dite inclusive » qu’elle a la bonne idée de comprimer en trois lettres : LDI.
Qu’on se le dise, la langue n’est plus innocente et celle d’antan plus que coupable. À l’université où elle sévit, la voilà embarquée dans une bataille idéologique dont elle se serait bien passée. Surtout, elle a remarqué que désormais, tout le monde, c’est-à-dire même les non-militants, use par mimétisme, atavisme ou pusillanimité, cette néo-langue qui a idéologisé tout le monde, qu’on l’utilise ou pas. En effet, écrire « chers étudiants » et non « ccher.e.s étudiant.e.s », c’est prouver qu’on est du camp de la réaction et le contraire du camp du bien. L’inclusivité est une machine à déneutraliser, discriminer, repérer. Tu parles normalement, t’es une facho. Tu parles LDI, tu t’imposes comme une cheffe (ou mieux cheffeure, cheffatrice, cheffareutriceuh, que sais-je ?). Le signifieur a remplacé le signifiant et signifié. Le signifieur s’impose comme tel. Le signifieur « ne connote pas son référent, il s’auto-connote ». Il ajoute le narcissisme victorieux à l’idéologie triomphante. La LDI ne sert pas à communiquer mais à se montrer. Elle se rend et rend tout visible – obligatoire. Car si tu ne l’utilises pas, on te verra. Même les Martiens sont concernés :
« Ainsi, dans le Recueil pour une rédaction non genrée produit par le Département de l’Intérieur de la Confédération suisse1, on vous dissuade d’écrire les Martiens (trop sexiste), les Martiens et les Martiennes (trop long) ou les Martien.nes (trop hasardeux) pour privilégier une astuce du type “ toute la planète Mars“ ».
Tout devient problématique. Si dire « homme » invisibilise la femme, alors dire « à dans quinze jours », invisibilise les quatorze nuits qui scandent ces quinze jours – sans parler des heures, minutes et secondes, oubliées dans la bagarre. Pour le coup, Borgès n’est pas loin : il faut infiniser le langage pour rendre justice à tout, pardon à tous et toutesseuse.s, au risque de ne plus rien comprendre et de ne plus pouvoir se dire quoi que ce soit. Pensez que même le neveu non binaire, qui n’en est pas pour autant votre nièce, aura son mot à iel – peut-être « niéceux » (non je n’ai pas dit niaiseux.)
En tous cas, il devient un vrai personnage littéraire, le neveu civilisationnel d’Isabelle Elli Bard !

Bibliothèque de Rio de Janeiro
5 – Deux ou trois choses qu'elle sait d’elles
À propos de La Médiathèque de Babel (Atelier du Roman, 2025)
Il y en a qui visitent les musées, d’autres qui visitent les bibliothèques. En bonne borgèsienne qu’elle est, Isabelle Elli Bard préfèrent ces dernières. Alexandrie, Babel, Poudlard. Réelle ou rêvée, encore là ou disparue, la bibliothèque est un lieu de magie, de mystère, de civilisation. Labyrinthe de trésors, de mémoires – qui rimes avec grimoires. Livres cachés, secrets, incunables. Sans parler de l’« enfer » qui nous a tous fait rêver. Cent Vingt journées, Onze mille verges, Mille et une nuits, Orties Blanches[3] mais je m’égare.
La première visitée est guatémaltèque et fut fréquentée par un de ses écrivains préférés, Augusto Monterroso. Celui-ci disait d’elle (de la bibliothèque, pas d’Isabelle) : « C’était une bibliothèque si pauvre qu’elle ne possédait que de bons livres. » Pauvre mais sachant lire, ou donnant à lire : les classiques en l’occurrence. « Retenons cette phrase, elle pourra nous être utile un jour », note la bibliotouriste.
Suit la Palafoxiana de Puebla au Mexique, fondée en 1646 et, à ce titre, plus ancienne bibliothèque publique du Nouveau Monde, riche aujourd’hui de 40 000 volumes et dont l’architecture baroque novo-hispanique lui convient plus que les « créations ultra-contemporaines d’architectes scandinavisants ou espaces réinventés par des designers de la même trempe » pourtant largement conseillées par les guides de tourisme. Mais la branchitude et Isabelle…
Quant à la Bibliothech de San Antonio, Texas, elle a la particularité d’être entièrement et exclusivement « numérique » quoique placée à la cent-troisième position « au palmarès de la littératie, en 2023 ». C’est que bibliothèque et littérature commençaient à être deux notions différentes et c’est ce que va malheureusement démontrer ce tour du monde. Le borgèsien devient Starbucksien et le syndrome de Stendhal se transforme en syndrome contraire dont il reste à trouver le nom.
On pense se rattraper à La maison de la littérature québécoise, ancienne église désacralisée, et qui propose de « vivre la littérature », expression qui donne déjà des sueurs froides. Et après qu’on a vu des étagères de livre à roulettes que l’on imagine rangées dans un coin lorsqu’on fait la fête, on perd tout espoir littéraire – car ce sont bien les livres qu’on met au coin et avec des bonnets d’ânes. Ne parlons pas du « salon de quiétude » (en gros l’espace pour lire) qui suppose un salon de non-quiétude », en fait, toutes les autres salles où l’on peut jacasser ou jouer aux boules. Ce ne sont pas seulement les églises qui ont été désacralisées mais les bibliothèques.
Et de fait, à Oslo, Helsinki, Aarhus, Amsterdam, Delft, Gand, Melbourne, Barcelone, Drummondville et même Bayeux, on ne fait que tomber sur ces « bibliothèques du futur », « gigantesques maisons de verre à la peu chaleureuse esthétique d’aéroport interchangeables » et qui proposent, en plus de la lecture, toute une série d’activités allant de la cuisine au jeu vidéo en passant par l’imprimante 3D et « la machine à badge ». Même en Finlande, « royaume [fantasmé] de l’ordre, du calme et de l’intériorité », la bibliothèque a fait du livre une partie du tout. Surtout, adultes et enfants ne sont plus séparés. « Nous pensons que le bruit que font les enfants à cet étage est un bruit positif, nous écoutons le futur », assure la notice de la garde de livres et d’enfants. On pense aux « après-midi bout de chou » chère à Patrice Jean dans Tour d’ivoire. Inutile de résister. Comme on l’arbore fièrement, ici, ce n’est « Not just a library » mais « le living-room de la ville qui, dans un élan tout babélique, s’évertue à « construire les échanges et le mélange ».
Ainsi, la bibliothèque s’est transformée en médiathèque, pour ne pas dire en « ludothèque » – et si possible avec des noms de femmes (cf. nos médiathèques parisiennes Marguerite Yourcenar, Françoise-Sagan, Claire-Bretécher, Louise-Michel, Andrée-Chedid, Charlotte-Delbo). Et tout comme la librairie pour la jeunesse La Fontaine, rue Rambuteau, a été rebaptisée Canopée-la-fontaine.
Même la salle Ovale de la bibliothèque Richelieu a été retouchée :
« La contemplation de la coupole, des arcades et des colonnes m’occupe un long moment, favorisée par le silence qui, dans pareil sanctuaire, a quelque chose de naturel. Puis mon regard descend des hauteurs et s’arrête sur les tables avec leurs jolies lampes à abat-jour en opaline verte. Mais comment ne pas remarquer que cet emblématique mobilier qui remplissait jadis tout l’ovale sous la verrière n’en occupe plus qu’une moitié, l’autre consistant désormais en deux îlots de fauteuils et canapés semblables à ceux d’Helsinki ? Là-bas, au moins, ces avachissoirs étaient dans leur environnement naturel ; ici, ils me font l’effet de touristes en shorts dans une église. »
Et toujours l’invasion des barbares, écoliers qui jacassent, maîtresses qui ne fouettent pas – et pour qui « déférence » est un mot suranné. Le Grand Remplacement a lieu ici aussi : la mixité sociale a remplacé l’esprit de la lecture – et tout comme la justice sociale arrive, au niveau des priorités de la nouvelle génération, avant la culture et la liberté, et comme le faisait un jour remarquer Salman Rusdhie à La Grande librairie[4].
Après l’iconoclaste, voici le temps du biblioclaste.
En fait, la seule bibliothèque digne de ce nom reste encore celle située à Berlin, au beau milieu du Bebel latz, jadis Opernplatz, où comme l’on sait, sous la place commémorative, en fait une vitre, on peut se pencher et voir l’ancienne bibliothèque aux rayonnages significativement vides et qui rappellent que 20 000 livres étaient partis en fumée, le soir du 10 mai 1933, lors d’un fameux autodafé.
« C’est une bibliothèque dont on peut dire, entre autres nombreuses choses, qu’elle ne risque guère d’être un jour, par étourderie ou haine des livres, dégradée en médiathèque ».
La médiathèque comme soft nazification. La cancel culture a trouvé sa solution.

Le mémorial de l’autodafé à Berlin (en allemand : Denkmal zur Erinnerung an die Bücherverbrennung, litt. « monument du souvenir de l'autodafé »), aussi appelé La Bibliothèque engloutie (en allemand : Versunkene Bibliothek) ou simplement Bibliothek ou Autodafé - œuvre du sculpteur israélien Micha Ullman inaugurée en 1995 et dédiée au souvenir des autodafés de livres perpétrés à cet endroit à Berlin en


6 – Le lien-livre
À propos de Sous l'invocation de Rabelais (Atelier du Roman, 2026)
Isabelle est bien embêtée. Elle est invitée aux rencontres de Chinon de 2025 organisées par L’Atelier du Roman, et doit se trouver un sujet sur Rabelais. Une amie et collègue de L’Atelier, à qui elle demande conseil, lui raconte que l’année précédente, avant de se rendre elle-même à la Rabelaisiade, de fâcheux travaux de tuyauterie lui étaient tombés dessus, l’empêchant de se consacrer comme elle l’aurait voulu à sa préparation littéraire. Qu’à cela ne tienne, « et en parfaite thélémite », elle avait alors intégré son problème de boyau culier à celle-ci, tout ce qui est organique relevant de près ou de loin de Rabelais. À Isabelle, elle conseille donc un « fay ce que vouldras » – et connaissant ses accointances avec l’hébreux, pourquoi pas un « Rabelais au Levant » ? L’idée fait son chemin et Isabelle décide alors de traiter des deux premières traductions de Rabelais en Israël, celle d’Ido Bassok en 1993 qui a suivi celle de Kalman Bertini en 1953. Et c’est en gouglisant « François Rabelais » en caractères hébraïques, accompagné du mot-clé « tirgoum » (traduction), qu’elle tombe sur un livre d’Ahron Megged intitulé Le chameau volant à la bosse d’or qui raconte l’histoire d’un écrivain envahi par son nouveau voisin du haut, horrible critique littéraire dont la présence toxique va l’empêcher d’écrire en plus de lui faire supporter le bruit de ces excréments dès que celui-ci tirera sa chasse d’eau – situation ô combien rabelaisienne et qui fait écho à sa collègue thélémite. Et quelle n’est pas non plus sa surprise quand elle se rend compte que le personnage de l’écrivain en question s’appelle Kalman Keren et qu’il est traducteur de Rabelais comme Kemel Bertini ! Dès lors, on passe du rabelaisien au borgèsien, ou du premier sur le mode du second ! La fiction qui se mêle à la réalité. La tuyauterie réelle qui rejoint la tuyauterie littéraire. La critique littéraire qui devient excrémentielle (tellement ça !). Les traducteurs qui ont le même prénom. La lettrée qui tombe sur ce rabelais fictionnel qui va mettre en branle son article rabelaisien – et qui ne sera le récit en abîme de tout ceci. Ou quand auteur, traducteur, lecteur et personnages se retrouvent sur la même ligne et qu’on ne sait plus qui est vrai qui est faux. Mais quoi ? L’essentiel, c’est le lien du (ou dans le) livre.
Et la « pénissière » dont je vous laisse découvrir la définition. C’est encore la cancel culture qui va gueuler.

Gargantua sur les tours de Notre-Dame de Paris compissant sur la Cancel culture et les hildaguiens (Georges Rippart, vers 1890 - fusain sur papier brun rehaussé de gouache blanche. Acquisition du Musée Rabelais, La Devinière à Seuilly.)
[1] De Samuel Joseph Agnon, le premier écrivain de langue hébraïque à avoir remporté le prix Nobel de littérature en 1966, qu'il partage avec la poétesse Nelly Sachs.
[2] Oui, "tu" car ce texte, comme deux autres, étaient à l'origine des posts privés (avril dernier).
[3] Célèbre collection de livres érotiques des années 20 spécialisée dans les romans de flagellation.
[4] "Aujourd'hui, c'est la justice sociale qui a remplacé la liberté d'expression ou la liberté tout court" - et la justice sociale, ça s'appelle le couteau. "Et tout cela vient non pas des vieux mais des jeunes, ce sont eux qui sont le plus contre la liberté au nom de la justice sociale". Salman Rusdhie à La Grande librairie en ce moment. Voir la séquence sur mon mur FB en cliquant sur le lien :
https://www.facebook.com/cormary/posts/pfbid0TEdhUhtsMJa2...


18:47 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : isabelle elli bard, l'atelier du roman, lakis proguidis, littérature, modernité, euro, bibliothèque, borgès, rabelais |
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