Nos Aimées (sur L'Âge d'homme de Michel Leiris) (21/06/2026)

Michel Leiris, L'âge d'homme, amour,  sexualité

Etude pour Michel Leiris - Francis Bacon, 1976.

 

 

1 – Les Confessions… Les Absolutions

L'âge d'homme, à l'époque, c'est 21 ans, la majorité, le tournant. On peut l'atteindre sans l'être. On peut avoir le droit de voter et n'avoir jamais franchi le seuil. Le dépucelage raté ou réussi y fait beaucoup. Au moins se voir en face si tant est que cela soit possible. Écrire sur soi, ses déficiences. Allons bon. Encore un qui va s'y risquer. Mais à quoi ? Tout est permis aujourd'hui. Tout est même encouragé. Cheveux bleus. Thérians. Alors ?

Alors, il faudrait écrire comme un toréro descend dans l'arène.  Il faudrait écrire dans l'idée de se prendre un coup de corne – et dans les parties, si possible. Il faudrait écrire comme si l'on risquait mille punitions. Car une littérature « dépourvue de sanctions » ne vaut rien.

Quelles seront donc mes cornes – pour ne pas dire mes taureaux ? Abnousse ? Astrid ? Swoui ? Paule de la Hanse ? Ewa Prackowiack ? Tu parles ! 

Il y a aussi le pacte avec le lecteur. Et ce désir secret, honteux, qui devrait délégitimer l'entreprise, qu' « au fond de toute confession, il y a désir d'être absous ». Tout auteur qui dit je cherche moins un juge qu'un complice. L'aveu est une vanité. L'aveu est un lieder. L'aveu est plan, pipeau, pleurnicheries programmées.

On voudrait faire un acte alors qu'on ne fait qu'un livre, nature morte.  La littérature a-t-elle jamais dérangé l'ordre social ? On feint de le croire. On blâme ceux qui font la moue. On insiste avec Céline, Joyce, D.H. Lawrence, Sade. Mais les vraies cornes, les vrais coups, la vraie mort ne sont guère là. Surtout quand la provocation n'est que de cul. La littérature se voudrait tauromachie alors qu'elle n'est que concours de bites. On voulait s'exposer pour expier alors qu'on n'a fait que s'exhiber pour être applaudi. La littérature bois de Boulogne. Je n'y échapperai pas.

Tout va être raté dans mon troisième livre, je le sens.

(Comment ça, « comme les deux premiers » ? Qui me parle aussi mal ? Merde, c'est moi. Tuer moi. Merde, le jeu de mot idiot.)

 

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Francis Bacon (1909-1992), Étude pour une corrida, 1971

 

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Mylène Farmer, Sans logique (1988, putain !)

 

2 – Mot en ssss et en uiiii

On peut faire partie des « heureux de la vie » (santé, social, finances) tout en étant « rongé » par mille choses. On peut avoir eu une enfance pas trop malheureuse et n'en avoir pas moins le dégoût de l'engendrement. « Adulte, je n'ai jamais pu supporter l'idée d'avoir un enfant, de mettre au monde un être qui, par définition, ne l'a pas demandé et qui finira fatalement par mourir » – en plus de prendre le risque qu'il me ressemble et tout plutôt que ça.  A quatre ou cinq ans, je me vois le dire à ma mère : « maman, je n'aurai jamais d'enfants ». La première idée consciente de de ma vie. Vivre ne me regarde pas. Ok, comme tout un chacun, je suis embarqué, je vais faire de mon mieux, mais je vais arrêter les dégâts. M'installer dans une vie absente. La vie derrière la vitre. L'écran. Le miroir. Et cela dès l'adolescence. Mais collaborer à cette chose qu'on appelle la vraie vie, non, jamais, quitte à me couper de tout.

« Il me serait impossible de faire l'amour si, accomplissant cet acte, je le considérais autrement que comme stérile et sans rien de commun avec l'instinct humain de féconder. »

Et de finir par amalgamer qu'amour et mort (ou vie et souffrance) vont de pair. Perso, je me demande si ma difficulté à avoir un désir réel n'est pas le résultat d'un instinct de défense forcené ou d'une peur congénitale de mal faire – car je suis condamné à mal faire, c'est clair. La formule de renoncement : « il faut arrêter les dégâts » est tellement ancré en moi qu'on se demande si je ne me suis pas castré moi-même. Et que je préfère encore vivre comme ça plutôt que de prendre le moindre risque. Un peu comme ces hommes de 1914 qui se mutilaient plutôt d'aller à la guerre.

Leiris a l'air d'être de cette école. 

Fêlure, désagrégation. « Comme beaucoup d'autres, j'ai fait ma descente aux enfers et, comme quelques-uns, j'en suis plus ou moins ressorti. » Beaucoup pensé au suicide, évidemment. Vaguement essayé dans les années 96-97. Alcool, rasoir, house in the rising sun entendu dans le Casino de Scorsese.  Lucidité perversive. Impuissance prête à tout. Et ce mot bizarre en ss et en uii. 

« Il y a l'S dont la forme autant que le sifflement me rappelle, non seulement la torsion du corps près de tomber, mais la sinuosité de la lame ; UI, qui vibre curieusement et s'insinue, si l'on peut dire, comme le fusement du feu ou les angles à peine mousses d'un éclair congelé, CIDE, qui intervient enfin pour tout conclure, avec son goût acide impliquant quelque chose d'incisif et d'aiguisé. »

C'est pas mal, les mots. Ça explique l'enfer. Et toute explication est une jouissance. Bon Dieu, mais voilà le sens de la vie ! Mots contre maux. 

Comme tout cela est ado, mon Dieu ! Il va être infantile, mon livre. 

 

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Mylène, Pourvu etc. (1988)

 

 

3 – Cacao et crémière

La question des jouets que fait passer le Père Noël par la cheminée. Puis celle des enfants qui passent par le ventre de la mère. La curiosité des enfants n'est jamais sexuelle mais génétique, technique, métaphysique : comment ça marche ? Et, éventuellement, pourquoi ? Si érotisme infantile il y a, alors il ne provient pas de ce que pensent les adultes, images obscènes, coupables etc. mais plutôt images innocentes, images de la vie de tous les jours, telle cette boite de cacao de marque hollandaise "Gérard Bensdorp" très appréciée du petit Michel et dont l'illustration, une crémière en coiffe de dentelle qui tient dans sa main gauche la même boite de cacao ornée de la même image, crémière tenant à son tour une troisième boite qui à son tour etc. Vertige de la série infinie, vertige des reflets et de ce vertige tout pascalien où la crémière rapetisse jusqu'à devenir invisible mais sans jamais idéellement disparaître. Ajouté à cela son air aimable et gourmande et voilà une image idéale de la femme rêvée, belle, forte, généreuse qui nous accompagnera toujours (car une jeune paysanne aux bons bras et aux belles mains qui dispensent le chocolat, ça fait rêver les petits garçons). 

« Je ne suis pas éloigné de croire qu'il se mêlait à cette première notion de l'infini, acquise vers l'âge de dix ans (?), un élément d'ordre assez trouble : caractère hallucinant et proprement insaisissable de la jeune Hollandaise, répétée à l'infini comme peuvent être indéfiniment multipliées, au moyen des jeux de glace d'un boudoir savamment agencé, les visions libertines. »

L'autre émoi érotique (et cause cette fois-ci de sa première érection), ce sont les pieds nus de petits enfants pauvres grimpant dans les arbres pour observer les riches faire leur pique-nique dans la clairière. La vue de ces petits pieds au contact de l'écorce rugueuse provoque en lui une pitié sociale (celle-là même qu'on lui appris d'avoir à l'égard des miséreux) qu'accompagne un trouble incompréhensible dû à l'idée qu'ils pourraient tomber de l'arbre. Nudité, chute, écorce, sans le sou – autant de conditions érectiles infantiles et la découverte que la nature est un hasard ; l'excitation un clinamen ; l'érection, un imprévu. Nous sommes embarqués dans un corps et une âme qui nous a choisis plus bien plus que nous l'avons fait (et d'ailleurs qui est ce « nous » ?). A la lettre, personne ne choisit d'être soi. Personne n'est donc responsable de soi – ou pas dit comme ça. Non, notre seule marche de manoeuvre, c'est d'accepter notre destin, notre hasard, d'en être responsable (de notre hasard) et Dieu peut nous y aider.

 

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[Pas peu fier d'avoir retrouvé une image possible de cette boîte de cacaco "Gérard Bensdorp" même si sans la fameuse mise en abîme pascalienne dont nous parlions.]

 

4 – L’opéra-cinéma

L'initiation au monde, il l'effectue par l'opéra et le théâtre. Dès 10 ans, il découvre Roméo et Juliette, Rigoletto, Aïda, Lohengrin, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, Parsifal, Salomé, Hamlet. Tout de suite, la vraie vie, du moins au sens proustien, se révèle à lui, c'est-à-dire le mystère, l'illusion vitale, l'initiation orphique.

C'est que ce qui se passe sur une scène d'Opéra (qu'il écrit avec un « O » majuscule) lui semble « comme une espèce d'oracle ou de modèle ». Exactement comme quelques décennies plus tard nous fera, à nous cinéphiles, l'effet d'une projection cinématographique. D'autant que le cinéma est la suite de l'opéra – comme le dit très bien Mehdi Belhaj Kacem dans Opera mundi, La Seconde vie de l'opéra (Léo Scheer, 2012). Le cinéma naît même selon lui lors de la première des Maîtres Chanteurs le 21 juin 1868 à l'Opéra d’État de Bavière à Munich. Même si c'est Parsifal qui retient d'abord l'attention du petit Michel, très conscient d'être introduit là dans un milieu tenu pour au-dessus de son âge, ce qui lui procure une fort légitime fierté. L'élection culturelle, il n'y a que ça.

« Au sujet de Parsifal surtout, je me posais des questions, sachant qu'il y avait quelque chose à comprendre, puisqu'on parlait devant moi des gens qui comprennent Wagner et de ceux qui ne les comprennent pas ; j'entendais dire qu'il fallait être non seulement adulte mais particulièrement doué pour en saisir la signification profonde ; cela devenait pour moi comme le mystère de Noël et le mystère de la naissance. »

Avant d'aller au spectacle, il n'en dort pas de la nuit, il apprend par coeur le nom des chanteurs, il imagine toutes les mises en scène possibles, il ne vit plus. Il est comme Hanno Buddenbrook : « on ne croit pas au lundi quand on doit aller voir Lohengrin le dimanche soir ». Hélas, il suffit que le grand soir arrive pour que l'amertume pointe. Dès que le rideau se lève, il sait qu'il va se refermer dans trois ou quatre heures, que le spectacle qui n'a pas commencé est virtuellement déjà fini. La jouissance de l'attente se transforme en attente de la fin, de la mort, du retour à la vie normale, la laide, la moche, la bête. Finalement, Francois Begaudeau avait raison : quand on aime l'art, on a un ressentiment contre la vie. Divin ressentiment. Sans Mylène, la vie serait une erreur.

Au moins est-il un enfant privilégié, choyé, protégé – loin de ces bagnes d'enfants dans lesquels des parents sadiques envoient leurs rejetons pour une vétille et où ces derniers sont martyrisés, comme le raconte une des pièces de théâtre de l'époque qui le terrifie. On pense à l'affaire Bétharram. Qu'est-ce qui poussent des parents à foutre leur gosses dans des établissements ultra-sévères où l'on sait qu'ils seront maltraités, humiliés, battus au nom du petit Jésus ? Les enfants de la vraie vie que l'on pousse au suicide. Et la vraie vie, pas cette fois-ci au sens proustien mais au sens parental, moral, social. La vraie vie, la souffrance et la mort.

Et le petite Michel a une propension à la torture, au supplice comme son futur ami George Bataille. Il faut bien se protéger contre le mal en imaginant le pire. Ce que les rustres, les moraux positifs ou les non-tragiques ne peuvent imaginent. 

Précisément, « toutes choses m'apparaissait sous un angle tragique », écrit Leiris qui fut le souffre-douleurs de ses frères, s'imaginant tout le temps survivre à d'atroces sévices. Surtout quand il commence à penser à l'amour. Judith, la Méduse, Anne Boleyn, Jeanne d'Arc, Marie-Antoinette, toute figure féminine sanglante, ne sont jamais loin. Bourrelle ou victime, la femme est femme. 

 

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Marie-Antoinette décapitée (JO 2024)

 

5 – Mon oncle

Où Proust parle-t-il du rôle des oncles dans l'éducation des garçons ? L'oncle, en effet, c'est le type qui initie aux coulisses de la vie, qui amène au bordel, qui prodigue ses largesses, qui est toujours un peu d'Amérique (ou de Belgique) – sorte de père rêvé, distant et prévoyant, complaisant, privilégiant, souvent marginal dans la famille, célibataire ou marié à des femmes bizarres, quand il n'est pas gay, incarnant la liberté, la fantaisie, l'ouverture. On en a eu un comme ça,  ma soeur et moi. Il ressemblait d'ailleurs un peu à Leiris (et à Cocteau.)

 

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 6 – Fear and desire 

Comment éviter de passer pour un « faiseur de confessions » ? Comment se raconter sans tomber dans les pièges de la sincérité avantageuse ? On le sait depuis le début, confession = absolution. Pacte, donc, avec le lecteur. Pacte de complicité, de complaisance, de connivence. Au risque de tomber un jour sur l'ennemi absolu – soit le lecteur difficile à qui on ne la fait pas, qui refuse d'entrer le jeu, l'anti-autobio qui déteste qu'on se raconte (sinon qu'on raconte), le critique qui veut rendre gorge à celui qui se miroite. Rien à foutre de ton gratouillage anal (page 24) ou de tes masturbations bidon à base d'héroïnes bibliques ! Rien à foutre de tes pleurnicheries de lettré souffreteux ! Quelle pitié, putain !  Quel manque de virilité ! Et on fait passer ça pour du courage ! De la transparence ! De la sainteté intime ! Saletés littéraires, oui ! Non, le vrai âge d'homme, c'est quand on ne se la raconte plus, quand on prend sur soi, quand on se retient. Un homme etc.  Mais vous ne savez que montrer votre cul, vous autres – et montrer votre cul, ça veut dire nous exhiber vos difficultés avec le cul. Incapable de faire l'amour normalement, vous nous la racontez Cléopâtre et comtesse de Ségur. En ce sens, vous méritez bien le fouet, comme dirait Calliclès – et le vrai, hein ? Le viril ! Le masculin ! Celui qui corrige vraiment ! Pas celui du Suisse dégénéré qui demande à la petite Goton de jouer avec lui la maîtresse d'école ! Ni celui de Nietzsche qui lorsqu'il écrivait "si tu vas chez les femmes, n'oublie pas la cravache !" pensait d'abord à lui ! Regardez sa photo célèbre avec Lou Andrea Salomé mise en scène par lui-même.  Tordu ! Tordu ! Tordu !

 

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C'est tout le sujet de Leiris : comment passer ou plutôt ne pas passer « du chaos miraculeux de l'enfance à l'ordre féroce de la virilité » (p 40). Comment rester dans l'enfance, l'innocence, les mythes, les images. Quelques « figures féminines fortes de leur propre beauté », quelques contes de fées, quelques énigmes allégoriques et le tour est joué. Pensée magique, analogique, poétique. Mots sortilèges, divins, tabous : « BAÏR, CASTLES, CAUDA » – Dieu de la bière, du tabac et de l'inavouable (que l'on pratique seul dans son lit tous les soirs.)

Le sexe d'emblée et pour toujours terrifiant. Le sexe qui va de pair avec la hantise du châtiment. Le sexe qui devient lui-même châtiment. Tout est permis sauf l'orgasme, disait Deleuze. Fear and desire. Remarquable de noter que tous ceux qui se réclament de l'enfance et de l'innocence culpabilisent à mort et sont bien souvent des impuissants – des Peter Pan ! 

Tant pis, les mots compensent. Dans « Walpurgis », il entend « orgie ». Dans « courtisane », tout l'érotisme du monde. L'antique, avec ses colonnes, son marbre, ses nus, est d'abord une salle de bain – tout comme aller au musée, c'est un peu aller au bordel. Et ce n'est pas Etienne Ruhaud qui me contredira.

« Rien ne me paraît ressembler autant à un bordel qu'un musée. On y trouve le même côté louche et le même côté pétrifié. Dans l'un, les Vénus, les Judith, les Suzanne, les Junon, les Lucrèce, les Salomé (...) Dans l'autre, des femmes vivantes, vêtues de leurs parures traditionnelles, avec leurs gestes, leurs locutions, leurs usages tout à fait stéréotypés. Dans l'un et l'autre endroit, on est d'une certaine manière, sous le signe de l'archéologie ; et si j'ai aimé longtemps le bordel, c'est parce qu'il participe lui aussi de l'antiquité, en raison de son côté marché d'esclaves, prostitution rituelle. » 

Recoins secrets des musées, labyrinthes de lubricités, apparitions de femmes-vérités sortant du puits (et parfois avec un fouet !). Quant aux femmes de Manet, elles savent ce que vous voulez. 

La bagatelle, mais pas seulement – surtout qu'il faut être capable de celle-ci et ça, c'est pas donné à tout le monde. « La chose la plus naturelle du monde », comme on dit, est aussi la plus difficile, impossible, artificielle.  Non, ce que Berthe Morisot par Manet « sait », c'est aussi notre paresse, notre propension à la solitude, au calme, à la volupté – que l'on retrouve aussi dans la maladie. Leiris a adoré être malade. Et ça fait un autre point commun avec lui.

« Depuis, j'ai souvent été content d'être malade, à condition que cela ne soit pas beaucoup douloureux, appréciant beaucoup le sentiment d'irresponsabilité - et par suite de liberté totale - que donne la maladie, les attentions qu'on vous prodigue, et aussi la fièvre elle-même quand on l'a, avec la sensibilité d'épiderme qu'elle entraîne, état de tension et de fleur de peau nettement euphorique. »

Montagne magique, encore et toujours. Et main de Clawdia Chauchat.

 

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Histoires du cinéma - 3A  « La monnaie de l’absolu » (Jean-Luc Godard)

 

7 – Littérinterdite. 

Les livres (du moins les plus intéressants) vus « sous l'angle du rayon interdit de la bibliothèque ». Autant le musée rappelle le bordel, autant la bibliothèque l'annonce. Ce n'est pas pour rien qu'on a parlé d'Enfer des bibliothèques – et que Philippe Sollers disait, avec une certaine puérilité (qui est aussi une certaine vérité, surtout à quinze ans), que ce que l'on cherchait d'abord dans les livres, c'étaient les passages érotiques. Et moi-même je me rappelle comment dans les années 80, j'allais fouiner dans les rayons érotiques de certains bouquinistes à la recherche de Justine et Juliette de Sade en collections 10/18 et leurs illustrations XVIIIème – ou au regretté Scarabée d'or, libraire intello érotique, rue Monsieur Le Prince, où l'on trouvait, entre mille curiosités, les Érotiques de Gérard de Villiers aux titres si significatifs et à l'écriture magnifique, ce que l'on appelait à l'époque la « pornographie flamboyante ».

Littérature – pléonasme d'interdit, lui-même pléonasme d'érotisme, lui-même pléonasme de choses cachées, secrètes. Les livres comme secrets de la vie.

 

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8 – Hommes blessés

« À propos de l'acte amoureux – ou plutôt de la couche qui en est le théâtre – j'emploierais volontiers l'expression "terrain de vérité" par laquelle, en tauromachie, l'on désigne l'arène, c'est-à-dire le lieu du combat. » 

Sexualité – moment et lieu de vérité. Là, autant dire que je m'effondre. Que je me suis toujours effondré (ou presque toujours mais ce presque est encore plus douloureux que le toujours.) L'amour est trop réel pour moi et je suis trop irréel pour lui. En fait trop sensible. Je suis trop sensible pour faire l'amour.  Impossible de foncer dans la capote rouge de la torera – malgré ses signes de feu, sa robe noire or et sa beauté à tomber. Précisément, je tombe tout de suite. Je déclare forfait tout de suite. Incapable de sacrifice ni de petite mort. Et pourtant, ce n'est pas l'envie qui me manque. Ou plutôt si. Une envie pas envie. Un désir sans volonté ou une volonté sans désir. Quelque chose qui bloque de la tête aux pieds. Un surmoi paralysant. Un peu comme un enfant qui voudrait voler dans les airs comme Superman mais qui se retiendrait de se jeter par la fenêtre, sachant bien au fond de lui, que c'est impossible. « L'impossible », un bon titre pour Mes Aimées, hélas déjà pris par Bataille et dans un autre sens. Alors que le mien de sens est plombant - et donne au contraire l'envie réelle de se jeter par la fenêtre. Mais Dieu retient l'Abraham et l'Isaac en moi et me renvoie à la taverne. Suffren. Mucha. Aviso. Shamrock. Autre genre de sacrifice et d'euphorie. Béni soit l'alcool qui compense tout. Verre et vitre. Caverne et cinéma. Ecran des sans cran.

C'est qu'il faut être sacrément couillu pour s'aventurer dans l'arène de la chair. Leiris en parle mieux que moi : la sexualité comme corrida – « catastrophe perpétuellement frisée et rattrapée [qui] engendre un vertige au sein duquel horreur et plaisir coïncident. » Plaisir solitaire en l'occurrence – car, que le lecteur se rassure, cela fonctionne toujours très bien avant et après et j'ai un budget sopalin conséquent. « Branler le mammouth » est une expression faite pour moi. Tout comme le mot espagnol criadillas qui signifie, entre deux cris stridents plein de iii et de asss, testicules de taureau, les mêmes qu'on coupe à celui-ci après l'estocade et qu'on offre au torero en signe de gloire.  Dans mon cas de dispensé à vie, je m'en passe bien. Je n'aurais rien vécu mais au moins j'aurais survécu. Un peu comme ces hommes qui se mutilaient eux-mêmes en 14 afin d'être réformés d'office. Il paraît que j'ai un grand oncle maternel qui a fait ça. Il avait l'avant-bras droit coupé et on me disait à l'époque qu'il l'avait perdu à la guerre. Le super héros de la famille, quoi ? Sauf que j'ai appris plus tard qu'il se l'était fait lui-même avec des potes sur les rails d'un train. Peut-être lâche, mais quand même, faut le faire. Hommes blessés, à moi.

À propos d'oncle, le sien, Léon dont j'ai déjà parlé il y a quelques jours. Tonton bohème et artiste dont le prestige tenait au coup de couteau que lui avait donné une femme qu'il voulait quitter. « C'est lui qui m'a appris qu'il peut y avoir plus de poésie dans une chanson à deux sous que dans une tragédie classique. » Mylène, encore. 

 

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Les chapitres se succèdent : « yeux crevés », « fille châtiée », « sainte martyrisée ». Nos obsessions à Leiris et moi. Nos sylphides. Fabiola, Judith, Justine, Juliette, Claiwill, Lambercier, Sanseverina, Mary Poppins. Voilà pourquoi on lit. Pour ne plus être seul. Pour savoir. S'innocenter. Jouir avec ce que nous avons de pire (et espérer être aimé un jour par une femme qui partagerait ce pire.) Sade, Masoch, Bataille, Leiris, Deleuze – mes tordus à moi. [Auxquels je rajoute aussitôt Chesterton, Clément Rosset, Simon Leys – mes orthodoxes à moi.]

Il aura été une découverte, ce Leiris. Et son Âge d'homme le livre qu'il me fallait pour trouver la structure du mien. Je m'y retrouve en chaque page.

Y compris dans cette crainte que nous avons eue tous les deux, enfants, lors de notre première communion, d'avaler l'hostie de travers et de la recracher. 

Et comme par hasard, mais il n'y a que des hasards objectifs comme dit l'un ou des signes parmi nous comme dit l'autre :

 

 

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9 – La tante Lise 

Coït ou pas coït, la crise persiste. Dénouement jamais.  Épochè plutôt qu'épopée charnelle. Suspension permanente – kafkaïenne. Trapéziste du jeûne. Sur sa barre à jamais. Souffrance qui devient irréelle. Irréalité qui se transforme en souffrance. Seuil au seuil du seuil. Ce que nous avons eu de meilleur, comme disait l'autre. « S'il ne se passe rien, l'histoire est meilleure », aurait dit Aurora dans Le Genou. Dans ce cas-là, faisons confiance à la mienne (de non histoire). Du jamais vécu jamais vu. De l'anti-vie carabinée. Encore que je mente encore. Il s'est quand même passé des trucs et que je vais devoir raconter malgré tout. Le problème est que le lecteur risque de penser que j'exagère mon cas, que je ne suis pas zombiesque que je ne le dis. Au lecteur, il suffit de deux oasis pour faire oublier le désert. À l'auteur aussi après tout. Je n'ai rien vécu mais le fait d'avoir vécu deux trois trucs compense la première partie de la phrase – surtout si je fais un livre là-dessus.

Leiris n'aimait pas son père. Il le trouvait bonasse, vulgaire, dénué de goût artistique, bourgeois, plouc. C'est difficile d'aimer son père. Ça doit être difficile d'être père. C'est aussi pour cela que je n'ai pas voulu l'être.

Tout cela devient un peu déprimant. On est loin du picaresque, baroque, grand-guignol que j'escomptais. Je rame. Je fais du commentaire de mon propre texte. 

Heureusement, il y a la tante Lise, une cousine flamande, cantatrice de son état et sur laquelle il va cristalliser. 

« Très simple et très gentille malgré son physique imposant, Tante Lise était une grande et robuste gaillarde, pourvue d'une santé éclatante et d'une voix splendide. Je la revois avec ses toilettes, pas très jolies mais tapageuses, ses beaux bras gras, sa croupe bien en chair, ses seins bien lourds de belle brune au calme de génisse, et ses cheveux si noirs, ses lèvres si rouges, sa peau si fraîche, ses yeux superbes toujours trop charbonnés, car elle savait très mal se maquiller. »

Cette brave géante qui chante Carmen, Salomé, Electra, Dalila, Tosca, Senta est l'idéale pour l'accompagner dans ses pollutions, lui qui se prend pour tous les Jean-Baptiste, Samson et Hollandais volants de la terre et des mers. Avec elle, c'est l'immolation tous les soirs sous les draps, la féérie chaque fois, la foutrerie merveille – la décapitation perpétuelle. Voilà comme nous sommes aux autres, les suprasensuels. Femme au fouet, à l’épée ou au fer rouge – mais toujours à partir d'une gentille madame.

[A ce propos, prévoir dans mon livre le chapitre : « Filles au pair ».]

 

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Douanier Rousseau - Portrait de Madame M et que je salue toujours quand je passe devant elle à Orsay.

 

10 –  Fières blessures, fiers savoirs 

Et ça continue. « Effrois d'enfance », « gorge coupée », « sexe enflammé », « pied blessé, fesse mordue, tête ouverte », « cauchemars », « frère ennemi ». Son frère aîné qu'il déteste pour sa brutalité, sa vulgarité, son philistinisme – au fond, sa normalité, sa naturalité, son âge d'homme à lui, homme actif et positif qui chahute ce petit frère intello compliqué et trop sensible. Plus que les méchants à la Richard III (dont finalement on pourrait se sentir proche), on déteste les petites brutes de la récré qui nous tourmentent. Ou ceux qui viennent déchirer nos livres comme les frères de Julien Sorel dans Le Rouge et le noir – et avec la bénédiction de « la vie », la vraie, la rude, la virile. Celle dont on se vengera dans nos livres. Pourtant, on aimerait avoir le point de vue de ces salopiauds ou ceux qui passent tels dans les livres, toujours le même profil : pas artistes, pas cultivés, aimant les choses communes, rustres avec les raffinés, trouvant normal de les rosser, de les corriger pour le bien de l'humanité primitive. Pire, on aimerait écrire un livre de leur point de vue : celui de ce frère de Leiris qui passe pour un méchant con pour l'éternité, ou celui du père de Kafka, archétype du social positif et conquérant et sans doute pas si cruel que son fils nous l'a laissé entendre, en attendant celui de ma belle-mère, cette Modeste mais digne qui a tout de suite méprisé le Drago Malefoy ou le Joffrey Baratheon qu'elle voyait en moi. Ou comment on peut être le méchant con d'autrui.

Alors, se protéger. Contre les chahuteurs du collège, les bagarreurs du préau, les costauds rigolards d'EPS, les parentaux mortifiants, afficher un courage passif, stoïcien, « qui ne consiste ni en actions d'éclat ni en faits de bravoure militaire mais, par exemple, en le sang-froid avec lequel on se comporte en face de tel effroyable danger ou, mieux encore, en la capacité de résistance dont on témoigne à l'égard de tel affreux supplice ». Savoir encaisser, parer, feindre (l'indifférence). Espérer que nos bourreaux finiront par s'ennuyer de nous.

En revanche, être fier de nos accidents, blessures, points de suture, cicatrices  – qui montrent que l'on a côtoyé la mort, ce qui pourra même impressionner nos tourmenteurs, qui sait ? Et comme l'on peut leur en remontrer sur les questions sexuelles. La mort, le sexe, la gloire. Non seulement j’ai été à l'hôpital mais en plus j'ai connu la Saraghina. Là, total respect.

 

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Fellini - 8 1/2 (1963)

 

 11 –  Faustine

« Quand je suis dans ce que les rigoristes appellent bien, j'aspire au mal parce qu'un certain mal m'est nécessaire pour me divertir ; quand je suis dans ce qu'il est convenu d'appeler mal, j'éprouve une nostalgie confuse, comme si ce que le commun des gens entend par bien était réellement une sorte de sein maternel où l'on pourrait sucer un lait susceptible de rafraîchir. »

Nouveaux fantasmes, nouveaux modèles : Merlin et Viviane. L'enfermement à vie. Et la métaphore que lorsqu'on se renferme en soi, on ne peut plus en sortir. Prison narcissique et masochiste. Impuissance auto-programmée. « Dans le piège de ses propres enchantements ».  Et aussi, Cléopâtre. 

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que plus on se réfugie dans la mythologie, plus on se chastifie (du verbe chastifier qui comprendrait châtier et statufier).

Oui, donc, Cléopâtre. Aspic. Suicide qu'il identifie comme une façon de devenir soi et autre, sujet et objet, mâle et femelle. Perso, pas convaincu mais pas grave. Il est clair que pour lui, décapiteuse (Judith) et suicideuse (Lucrèce) ou enfermeuse et encore suicideuse (Cléopâtre) sont le yin et le yang du même, et mieux de la même – de la m'aime.

Où Deleuze parlait de ce désir immonde de se faire aimer ? On est vraiment tous des merdes. Abnousse. Golshifteh. Portia. Swoui – mes rêvées.

Mon Dieu, ce qu'il dit là, c'est moi à la lettre :

« Les créatures réelles ou fausses pour qui je pleurais dans mon lit, remâchant amèrement ma solitude, mon désespoir de trouver jamais une femme adéquate à mon amour, attisant ces réflexions cuisantes comme à plaisir, jusqu'à déchaîner mes sanglots, qui arrivaient par grands hoquets et dans lesquels je me plongeais comme dans une marée de caresses.... »

Sans parler de « celles enfin qui ne font rien, à qui je n'ose même pas parler lorsque je les rencontre, mais qui me fauchent la gorge avec leurs seuls yeux de Méduse. »

Et de s'endormir dans les bras de Sarah Bernard, Cécile Sorel et même ma chère Faustine D. de l'Aviso – cette « cliente d'un autre bar qui me mordit les lèvres jusqu'au sang et me lança son pied en pleine figure, un jour qu'elle était ivre, pour faire admirer sa souplesse ».

 

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Avec Faustine D. au Charly's (Saint-Malo, le 30 avril 2026)

 

12 – Pleurer dans les seins d'une femme

« Car une femme, pour moi, c'est toujours plus ou moins la Méduse ou le Radeau de la Méduse, j'entends par là que, si son regard ne me glace pas le sang, il faut alors que tout se passe comme si l'on y suppléait en s'entre-déchirant. »

Il faut s'entendre, il faut savoir lire. Le sang qui se glace, l'entre-déchirement, la méduse hautement cuisante ne sont que des mots érogènes. En érotisme, on fait semblant de souffrir. On fait semblant de se fouetter même si on en garde des marques. Mais on se fouette en dehors de la loi, contre la loi, on se fouette pour fouetter la loi. Et on jouit de toutess ces vengeances, inversions, divins faux-semblants. Tout ce qui est dit et fait est là pour faire plaisir même la décollation, le déculottage – le décalottage. La fellation est une menace comme la mort une petite. Tout est théâtre, cinéma, supers pouvoirs. Tout est Marvel. Même seul sous sa couette.

Last but not least – notre Nana nationale !

« Entre autres romans qui me touchèrent au vif, en plein tourment de puberté, figure la Nana de Zola, que j'aimais non pas tant en raison de son côté pourri, poussières de décors, vieux relents de boudoir, eaux savonneuses de toilette, qu'à cause de l'épisode du jeune Georges Hamilton, échappé de collège avec qui la grue bonne fille joue dans son lit, comme elle ferait d'un chien ou d'un petit enfant. »

Et là, bien entendu, je ne peux m'empêcher de penser, de rajouter, qu'avant de l'avoir maternellement dépucelé, elle l'a affectueusement fessé.

La bourrelle est une bonne dame, je vous dis ! 

« Oui, je voudrais être enfin compris, je voudrais pleurer dans les bras d'une femme, pleurer sans craindre la raillerie, pleurer sûr d'être consolé. »

Pleurer dans les seins d'une femme... La prière qui apparaît le plus dans mon journal depuis quarante ans, je crois.

«  Je croyais donc, comme tant de garçons de mon âge, être incompris entre les incompris et je rêvais soit d'amante entièrement éthérées, sur lesquelles je pleurais, sachant que jamais je ne les découvrirais, soit de femmes maternelles en qui je m'enfuirais, oubliant dans leur sein mon appétit d'inaccessible, et près de qui, surtout, il me serait permis de pleurer.

J'ai bien perdu, depuis, cette faculté des larmes, et je serais tenté d'y voir un châtiment pour m’être trop complaisamment abandonné à ces excès de sentimentalité plus ou moins frelatée. Souvent, comme par le passé, je voudrais pouvoir sangloter, mais, de jour en jour, je m'aperçois avec un peu plus de dégoût qu'il n'y a guère que la douleur corporelle qui soit capable de m'arracher des cris.

Donc, s'il y a des femmes qui m'attirent dans la mesure où elles m'échappent, ou bien me paralysent et me font peur – telle Judith – il y a aussi de douces Lucrèce qui sont mes sœurs consolatrices, les seules devant lesquelles je ne me sente pas emmuré. »

Et de développer un sadisme, que pour le coup je ne partage nullement, consistant à martyriser la femme aimée afin de la prendre en pitié – en fait de transformer la terreur qu’elle lui inspire en tendresse ou le contraire, un peu comme dans le poème de Verlaine Une grande dame :

     Belle à damner les saints, à troubler sous l'aumusse

    Un vieux juge ! Elle marche impérialement.

    Elle parle - et ses dents font un miroitement -

    Italien, avec un léger accent russe.

 

    Ses yeux froids où l'émail sertit le bleu de Prusse

    Ont l'éclat insolent et dur du diamant.

    Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement

    De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce

 

    Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,

    N'égale sa beauté patricienne, non !

    Vois, ô bon Buridan : " C'est une grande dame ! "

 

    Il faut - pas de milieu ! - l'adorer à genoux,

    Plat, n'ayant d'astre aux cieux que ses lourds cheveux roux

    Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !

 

Mais non, mais non, Paul, enfin ! Quelle erreur ! C'est elle qui doit te cravacher, voyons.

 

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Reflets dans un oeil d'or (John Huston, avec Marlon Brando, Elizabeth Taylor, 1968)

 

Un jour, un ami me disait que son fantasme ultime était de souiller une femme – et notamment la femme qu’il aime. Voilà quelque chose que je ne partage en rien, sauf, évidemment, si la dame me le demande. Alors, là d'accord. Mais assouvir un fantasme sadique en tant que tel sur une femme, c'est ce qui m'est antinomique. Même si fouetter est aussi un vrai bonheur mais comme un esclave fouette sa maîtresse. Bref, revenons à cet ami. Doux comme un agneau avec sa douce, d’ailleurs soumis à elle dans la vie quotidienne, je m’amusais l'imaginer qu’en son for intérieur, il avait envie de la traiter comme Catherine Deneuve dans Belle de jour, attachée à un arbre et recevant des tombereaux de boue.

Quoi qu’il en soit, tout est mouvant dans ces affaires : terreur et pitié, angoisse et tendresse, crime et châtiment (parce que Judith se transforme en Lucrèce qui se retransforme en Judith qui se transforme en Lucrèce et ainsi de suite), peur et beauté, peur car beauté – et comme le chante Apollinaire dans 1909 :

 

Cette femme était si belle

Qu’elle me faisait peur.

 

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Reflets d'Elizabeth Taylor

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Belle de jour (Luis Buñuel, 1967)

 

13 – Illusions vitales

« Je porte dans mes doigts le fard dont je couvre ma vie. Tissu d'événements sans importance, je te colore grâce à la magie de mon point de vue. Une mouche que j'écrase entre mes mains me prouve mon sadisme. Un verre d'alcool vidé d'un trait me hausse au niveau des grands ivrognes de Dostoïevski. Et quand je serai saoul je ferai ma confession générale, en omettant bien entendu de dire comment, pour ignorer la banalité de ma vie, je m'impose de ne la regarder qu'à travers la lunette du sublime (...)

En tous points je suis semblable au petit-bourgeois qui se donne l'illusion d'être Sadarnapale en allant au bordel.

J'ai d'abord voulu jouer le rôle de Rolla, ensuite celui d'Hamlet, aujourd’hui celui de Gérard de Nerval. Lequel demain ?

J'ai toujours choisi des masques qui n'allaient pas à la sale gueule du petit-bourgeois que je suis et je n'ai copié mes héros que dans ce qu'ils ont de plus facile à imiter.

Jamais je ne me pendrai, ni m'empoisonnerai, ni ne me ferai tuer en duel.

Comment oserais-je me regarder si je ne portais pas soit un masque, soit des lunettes déformantes.

Ma vie est plate, plate, plate. Mes yeux seuls y voient des cataclysmes. Au fond, je ne redoute vraiment que deux choses : la mort et la souffrance physique. Des maux de dents m'ont empêché de dormir, je ne pourrais guère en dire autant de mes souffrances morales.

Après cette découverte, je devrais bien me suicider, mais c'est la dernière chose que je ferai. »

Michel Leiris, noté dans un journal intime, en 1924.

 

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14 – Black mirror 

C'est entendu, seules les illusions vitales, les mythes, les sylphides, permettent de vivre. Au moins de survivre (mais vivre, pour les êtres faibles, c'est survivre). Et qui n'est pas faible, au fond ? Quel monstre serait assez fort pour aimer positivement, moralement la vie, sans rêve ni sylphide ? Qui oserait dire que c'est la musique qui est une erreur ? (Il y en a, il y en a...) Quoiqu'il en soit, Leiris, quand il écrit, en a passé l'âge. Adieu Judith et Lucrèce. Adieu Viviane et Cléopâtre. Les muses sont bien mortes

Comment dès lors écrire ? Comment « formuler en phrases plus ou moins convaincantes le toujours trop peu que je ressens et le fixer sur un papier, pénétré que je suis de l'idée qu'une muse est nécessairement une morte, une inaccessible ou une absente, que l'édifice poétique – semblable à un canon qui n'est qu'un trou avec du bronze autour – ne saurait reposer que sur ce qu'on n'a pas, et qu'il ne peut, tout compte fait, s'agir d'écrire que pour combler un vide ou tout au moins situer, par rapport à la partie la plus lucide de nous-mêmes, le lieu où bée cet incommensurable abîme ? »

Et de se retrouver dans une position impossible : celle du timide exhibitionniste. De l'impuissant qui avoue son impuissance – et à sa belle encore, la persuadant qu'il ne peut pas, s'en persuadant encore plus, alors que rien n'est moins sûr et que c'est l'aveu qui décrée l'organe. Drame de la parole performative où ce que l'on dit persuade de la déficience, multiplie la peur, accentue le drame. Confession négative qui ne délivre aucunement de ce dont l'on voulait être débarrassé - ou absous - et qui au contraire y enferme. À force de jouer au paralytique, on le devient. À force de survivre, on ne vit plus. On était coincé, on s'est coincé encore plus. Non seulement les femmes étaient inaccessibles, mais on a fait de soi-même son propre inaccessible. C'est à soi qu'on n'a plus accès. Et même la femme la plus complaisante (Nadia !) n'y peut rien. Ça ne va plus du tout. Et ça va durer toute l'éternité. On est bloqué comme dans un épisode de Black Mirror.

 

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Blanc comme neige - le meilleur épisode de Black Mirror, avec le grand "mad man", Jon Hamm (2014)

 

15 – L'instant Kay 

C'est son initiatrice, son unique, son rêve vécu – son moment bataillien. Il l'a rencontrée lors de soirées d' « écumeurs ». On appelait ainsi les bandes de garçons et de filles connues pour écumer les soirées dansantes et les transformer en bien autre chose. C'était l'époque du jazz – et on a oublié combien le jazz fut orgiaque, scandaleux, émancipateur, bien plus que le rock et qu'Iggy Pop. Le jazz, c'était la transe. Et aussi l'art nègre, la pensée sauvage, l'Être pur. 

« Première manifestation des nègres, mythe des édens de couleur qui devait me mener jusqu'en Afrique et, par-delà, l'Afrique, jusqu'à l'ethnographie. »

Pour l'heure, Kay surgit dans la nuit. Avec d'autres amis troubles, « la Chouette », « l'homme à la tête d'épingle », ils cultivent les relations ambiguës, pratiquent une sorte de sorcellerie amicale façon Acéphale ou colloque Cerisy de 1972 (qui avait, dit-on, tourné à la partouze), s'amusent avec la mort, font semblant de se suicider, tous « affamés de tragique » qu'ils sont.

Lui-même va de fiasco en fiasco, faisant mine de mépriser l'amour bien qu'y aspirant souterrainement comme nous tous (on est vraiment des merdes bis), ratant son premier bordel comme les suivants, ne charmant qu'en paroles, et, du coup, décevant chaque fille qui en demande un peu plus, plus de se ruiner en cocktails – y compris offerts à des catins qui l'ennuient et qu'il ennuie. Alors, « noires saouleries [seul] ou à plusieurs dans quelques chambres d'hôtels d'où il ressort toujours vierge, coucheries enfantinement quémandées et toujours éludées, flirts avortés ». On croit que cette fois-ci ça va venir et ça ne vient jamais. Et même si ça vient, ça ne reviendra plus ou pas avant fort longtemps. Mais au moins on aura vécu un instant et un instant, comme on dit, vaut l'éternité etc.  C'est l'instant Kay. L'éternité Kay.

« Toujours est-il que (comme au temps où je sanglotais dans mon lit faute de deux bras entre lesquels je pourrais m'engloutir) je souffrais d'un vide si grand que je n'imaginais même pas qu'il pût jamais être comblé. C'est ce que m'apporta Kay, pourtant, au moins durant les premiers jours, et il est possible, après tout, qu'une vie vaille d'être vécue si l'on a eu, même pour un court laps de temps, la sensation de ce vide comblé. Pour que ma jonction avec Kay ait pu se produire, il a fallu, certes, bien des circonstances, qui me semblaient proprement merveilleuses parce que n'y intervenait pas ma volonté. »

La volonté – décidément, la bête noire des esprits supérieurs. La volonté, toujours considérée comme tue-désir, attrape-nigaud, défaite assurée. Dès que l'on fait quelque chose par volonté, on sait que cela ne marchera pas. Ou que le retour de bâton sera terrible. Ou que l'on sera puni pour ça. La volonté, truc d'impuissant, de con, de damné. Non, prendre ce que l'on peut prendre, être heureux quelques jours, quelques heures, quelques minutes – à la limite du réel et de l'irréel, c'est déjà ça.

Et dans Mes Aimées, il y a ce passage où je raconte cette soirée passée avec une amie de l'époque, une certaine Hélène Oudin, avec qui je me retrouvai au lit pour un moment de grande tendresse décomplexée, j'allais dire sans peur et sans reproches (le seul de ma vie sans doute) et qui me branla avec un art que je ne soupçonnai pas et qui me conduisit jusqu'au suprême bonheur. La manuelade de ma vie et dispensée par une femme bien réelle. J'en fus tellement bouleversé que j'en eus un accès de fièvre après coup et qui dura jusqu'à minuit. Elle m'avait chaviré le métabolisme. Je crois que cette branlette est la plus grande jouissance de ma vie vécue avec et grâce à quelqu'un.

Leiris raconte le même genre d'histoire quoique sur un mode négatif. Il passe une soirée avec Kay et se retrouve dans un état fiévreux incompréhensible, sans doute « en proie à cette horreur sacrée, impression de pétrification et de membres cassés qui ne [l'a] jamais quitté et qui [l]'étreint toujours, dès qu' [il est] en face de l'amour. » Horreur sacrée – c'est sans doute ce que j'ai vécu moi aussi ce soir-là avec Hélène quoique plus sacrée qu'horrifique. Jouissance sacrée, disais-je, hors de toute amertume et de toutes complications. Seule heure de ma vie où j'ai été dans la chair comme il fallait l'être. Seul moment innocent. Tant pis pour le reste de ma vie coupable et compliquée. Rien que pour ça, je suis heureux d'avoir été mis au monde. 

 

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Magritte - Les amants IV (1928)

 

Pendant huit jours, il va honorer Kay. « Sensation d'ivresse spirituelle inouïe ». Transports imprévus. Vigueur qui semble illimitée. Et mieux que tout, attention au plaisir de l'autre plus qu'au sien  – ce qui va de pair avec une certaine rouerie : car « l'ascétisme dans la fornication, le désintéressement dans la possession, le sacrifice dans la jouissance » ne vont pas sans le sentiment de son propre pouvoir, autrement dit de sa propre chute. Car le sacré du sexe, comme tout ce qui est sacré, implique sa propre négation  – sa profanation, et on a vu que Leiris n'était avare en souillure. Pire, la sacralité devient lassitude et cela malgré la « mythologie d'alcôve » que les deux amants se sont construite, les phrases éternelles qu'ils se sont prononcées : « j'aimerais qu'on nous enterre ensemble ». Philémon et Baucis, à nous. Hélas... À quel moment, l'amour réapparaît comme ce qu'il était depuis le départ, artificiel et surfait ? A quel moment n'est-il plus parce qu'il n'a jamais été ? On a beau faire, beau dire, beau croire, la honte n'est jamais loin. Bientôt, tout retombe. C'est fini. Quatre ans tout de même.

 

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Magritte - Les amants I (1928)

 

16 – À éclipse 

« J'avais atteint l'âge d'homme... » –  soit le temps où il est impossible de ne plus rien faire. Où il s'agit de se trouver un vrai boulot. Où l'alcool qu'il interrogeait jusqu'à présent « comme un oracle » est devenu un vice. Il a beau se révolter contre le monde, la vie, la mort, la matière, la pesanteur, les saisons, il lui faut se faire une place sociale. Et s'il y a miracle poétique, celui-ci suivra comme l'intendance. Sinon, tant pis. Le social, d'abord. Pour quelques excentricités qui survivent de son ancien temps, beaucoup de formalités.  Lui qui rêvait littérature, le voilà ligoté dans la paperasserie. Impossible, néanmoins, de renoncer à l'écriture – et même si l'écriture se révèle la chose la plus pénible du monde.

« Encore n'ai-je jamais pu travailler que d'une façon discontinue, à éclipses, et en luttant pied à pied avec les pires difficultés. »

À chaque page (ou non page), le risque de l'effondrement. La perte. Le mot laid. La phrase affreuse. La rature qui trace, accuse, accable. Le sentiment que non. Si. L'écriture sisyphienne, golgothéenne, cruciféenne. Tout ce qu'il faut faire pour garder sa réceptivité aux aguets, « la moindre chose pouvant la tuer ». Expérience des limites, dit l'autre. Tu parles ! Aussi difficile que le sexe. Mais.... possible. 

Au moins l'alcool et le tabac ne déçoivent jamais. Il retourne dans les endroits à la mode – et si possible « nègres ». Notamment au Zelli's, à Montmartre.  Il ne se lasse jamais de boire. « Amertume douce des cocktails, goût de neige du champagne, saveur tranchante du whisky ».  Fêtes sans fin quoique sans femmes. Il est redevenu chaste. Et c'est le propre des autobiographies et autres confessions de montrer en quoi une vie est toujours continuité dans la discontinuité, ruptures et reprises. Ce qu'on croyait révolu (résolu !) qui revient pour repartir. Chutes, rechutes et contre-chutes. On n'a jamais fini de se battre contre soi. Timidité. Déficiences. Paresse. On ne grandit jamais. Sans oublier cette petite anomalie testiculaire (on ne saura jamais laquelle) qui n'arrange pas ses affaires.

Heureusement, encore et toujours, la mythologie, l'opéra, le cinéma. Les grandes figures de la chute avec lui ! Lucifer, Phaéton, Icare – et Holopherne, son Christ à lui. Et la découverte qu'il peut transformer ses déficiences en destinée, son plomb en or, son impuissance en Weltanschauung.

« Si conscient que je fusse de la médiocrité de mes moyens littéraires, je me considérais comme une manière de prophète et tirais une grande fierté d'un messianisme qui semblait inhérent au sort de tout poète. »

Dès lors, même le désamour qui l'accable lui paraît un don des dieux. Et il en est si persuadé qu'il manque un jour de se faire lyncher dans un banquet littéraire où, bien entamé, il a provoqué ses pairs. Il s'en sort amoché de partout mais très fier d'avoir provoqué cette rixe et, risqué la mort, qui sait ? Il devient un héros dans son entourage et surtout à ses propres yeux. Il est devenu quelqu'un. Un peu plus tard, il se prendra pour Gérard de Nerval – et se demandera même s'il ne devrait pas se faire interner un temps. Et c'est sans compter cette crise d'angoisse panique qui lui fait demander un soir à sa mère s'il ne pourrait pas se coucher à côté d'elle cette nuit. Ah oui, quand même.

Trêve de plaisanterie. Il se marie en bonne et due forme avec une gentille jeune fille, conscient de soumettre celle-ci à une « ignoble escroquerie ». Mais quoi ? L'âge d'homme nécessite quelques hypocrisies. Et il pourra toujours rêver qu'elle l'attache, le fouette ou le décapite. 

Voilà donc le pitre châtié – châtré. Qui avoue dans les dernières pages que toutes ces histoires de débauche ont été des ratages, piètres et pathétiques tentatives d'affranchissement. C'est surtout de cela dont il a honte. D'avoir raté son émancipation. N'est pas Georges Bataille qui veut. Ce qu'il cherchait, lui, Leiris, c'était un peu d'intensité dans le réel – sadisme et masochisme constituant à ses yeux moins des vices que des moyens d'atteindre une certaine réalité. Sentir désespérément quelque chose. Échapper, aussi, à cette honte judéo-chrétienne qui nous tenaille tous (ben voyons !). S'émanciper de cette société « qui tue les criminels qu'elle produit » et résout la misère par la guerre. Sortir de soi... Sortir de soi... Sortir de soi... 

« Il y a une unité dans la vie et [qui fait] que tout se ramène, quoiqu'on fasse, à une petite constellation de choses qu'on tend à reproduire, sous des formes diverses, un nombre illimité de fois. »

À moins... A moins qu'on ne découvre en ce monde quelque chose pour laquelle « ON SERAIT CAPABLE DE MOURIR » (c'est lui qui écrit en majuscules.) Nouvelle erreur. Toutes nos souffrances ne tenaient pas à aller jusqu'à la mort. Peut-être étaient-elles là au contraire pour la contourner, faire semblant, encore faire semblant. Terreur du désir, terreur de la mort, terreur de tout. Même si au fil du temps, ces terreurs se sont attiédies. Avec l'âge (d'homme), « un calme à peu près plat s'est substitué aux tempêtes », même si depuis quelques mois, il constate qu'il s'engage dans un nouvel enfer, moins flamboyant, plus mesquin, quoique tout aussi peu viable. Eternel retour en plus médiocre. 

Mon pauvre vieux, comme je suis heureux de t'avoir rencontré, si tu savais... Tu as écrit le livre que je voulais écrire. D'ailleurs, à quoi bon le refaire ? 

Un jour, il se retrouve avec deux vieilles putes pas jojo (Lucrèce et Judith réunies ?). Ivre mort, il leur demande de le baffer à tour de bras. Elles y vont franco. 

« Se prenant au jeu, les deux femelles, quand elles me voyaient ricaner, tapaient de plus belle en me disant : t'en veux encore, vieux con ? »

 

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Fragonard - Satyre et bacchantes

 

 

Et maintenant, à moi nous deux.... septembre 2028 ?

 

 

22:19 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : michel leiris, l'âge d'homme, amour, sexualité, francis bacon, mylène farmer | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer