L'exil et le royaume - Extraits de Khomeiny, Sade et moi d'Abnousse Shalmani (30/07/2026)

1 – Enfoulardement.
« Je ne veux pas porter ce truc ! En plus, c'est moche. Non ! Et avec la logique propre aux enfants : si c'est comme ça, tu vas voir ce que tu vas voir ! Je vais me venger ! Je vais le porter ce foulard gris qui serre trop mais tu vas voir. Et beaucoup ont vu. Mon cul. »
Petite Juliette de Sade qui fait enrager les femmes-corbeaux. Petite Zazie dans le Kadjar qui inquiète sa famille à force de révolte contre ce rappel au viol qu’est le voile islamique. Car le voile, c’est l'obsession du corps, ou plutôt de l'absence de corps. C'est l’anti-pudeur. C’est le continuum qui va jusqu’à l’excision. C’est l’islam politique. Il faut être aussi obtus qu’un vivre-ensembliste pour croire que le voile n’est qu’un bout de tissu – comme une innocente étoile jaune.
Rien à voir avec le voile catholique, bien entendu – ce qu'elle explique très bien, page 44. La spécificité du voile islamiste, ce n’est pas le respect pour Dieu, c’est une exhortation politique qui, du réveil au coucher, vous rappelle que vous devez vous cacher. C’est la frontière publique/privée portée à son paroxysme. C'est l'exclusion sociale, la discrimination sexuelle, l’identification islamique (pléonasme), le non-visage.

« Ce qui compte pour le musulman, c'est d'être tout de suite reconnaissable comme tel et qu'il se distingue du non-musulman. »
C’est contrôler le regard de l’autre, s’en prémunir tout de suite, le détourner, éventuellement le crever.
« Étymologiquement, c’est la ‘awra, c’est l’acte de crever l’œil. En islam, la ’awra désigne tout ce qui est obscène et doit être recouvert (…) La ‘awra, c'est tout ce qui doit être couvert par pudeur. Le problème, c'est que tout finit par être recouvert tant la pudeur est un fourre-tout. L'œil devient l'ennemi numéro un. Le mauvais œil est dans tous les yeux. »
Khomeiny, le « vieux en noir & blanc », est dans tous les yeux.

« Il existe une vraie relation entre Khomeiny et moi. Il matérialise tout ce qui est en rapport avec ma féminité. J’ai nourri Komeiny avec mes lectures et mes choix de vie ; je l’ai gardé près de moi pour ne jamais oublier qu’un matin de février 1979 “un vieux en noir & blanc“ a renversé la donne de ma vie ; je sais qu’il est mon meilleur ennemi. »
Et qu'il sera toujours là, qu’il la suivra partout, un peu comme le pasteur sadique de Fanny et Alexandre continue de suivre Alexandre même après sa mort. Qu’elle reconnaît partout, qu’elle voit partout – et aujourd'hui en France, avec le décolonialisme, le néoféminisme, le wokisme, tous ces khomeinysmes occidentaux. Michel Foucault évidemment et la crasserie du « parti intellectuel » (comme dirait Péguy).

Quand la théorie rencontre la théocratie
2 – Crasserie intellectuelle.
Michel Foucault qui ne comprenait rien à la réalité iranienne. Ses mœurs. Son intimité. Son inculture.
« Si l'étude de la grande Histoire est indispensable, l'étude des mœurs et l'appréhension de l'intime éclaire la grande Histoire. (…) Prendre en compte les détails permet d'anticiper. Et de dire moins de conneries. Je ne pardonnerai jamais à Michel Foucault d'avoir soutenu les barbus parce que le Shah était trop méchant. Et si Michel Foucault ne pouvait, dans la ligne de ses choix politiques, que soutenir un mouvement dit d'émancipation des masses contre la mainmise occidentale et l’acculturation qu'elle entraîne, il s'est lamentablement planté. Il ne savait rien du maillage moral qui soutenait la société iranienne, il ne savait rien du manque terrifiant de culture des barbus et il avait juste oublié que l'Iran n'avait jamais été colonisé. Il n'a pas même cherché à comprendre ce qu'était la société iranienne et pourquoi il ne fallait pas lui mettre Khomeiny dans les pattes.
(…)
Il faut accepter que l'histoire des mœurs soit intimement liée à l'histoire politique (…) L'histoire a à voir avec l'intime : comment on fait l'amour, comment on mange, comment on ferme sa porte ou non, comment on prie, comment on se drogue, comment on lit, comment on fantasme, comment on se couche. (…) L'intime, c'est ce qui manque à tous les intellectuels qui pensent au-dessus des hommes qu'ils ne connaissent pas. L'intime, c'est comment les femmes sont incapables de retirer leur voile sans briser la dictature des pères. Et des mères. »
Et d’en vouloir aux femmes avant tout.
« Des six années conscientes que j'ai passées à Téhéran après la Révolution, entre deux et huit ans, je garde un souvenir terrible des femmes. Aucun dogme ne m'a jamais fait autant souffrir que les femmes-corbeaux de mon enfance. Je leur en veux encore. Il suffit qu'une femme fronce les sourcils et s'apprête à dire que l'autre femme est une pute pour que ma colère remonte. Parfois, j'en pleure, parfois j'aboie. Dans les deux cas, ce sont toujours les femmes-corbeaux de mon enfance qui réapparaissent, je ne leur pardonnerai jamais. »
Plus loin, elle avoue que les femmes finissent toujours par la décevoir. Autant elle fait la différence entre les hommes et les barbus, autant elle se méfie toujours des femmes.
« Il y a toujours chez la femme, la tentation du corbeau. »
Caroline de Haas, Annie Ernaux, Mona Chollet.
Et particulièrement chez la femme laide qui profite de sa laideur pour aller faire la Révolution. Celle-ci lui donne l’envie de faire le signe de croix – qu’elle adore faire depuis qu’elle a vu Bernadette Soubirous à Noël. Tout ce qui offense, agresse, pique l’islamisme est bon à prendre.
Il faut être avec l'islamiste (ou avec la néo-féministe) comme Prospero avec Caliban.
« Cette femme-corbeau-là m'a fait aimer les putes. En criant ainsi, elle m'a fait voir combien une pute pouvait être délicate et sensible. Elle m'a appris à ne jamais utiliser le terme “pute“ pour insulter une salope. Je dois à cette femme-corbeau-là une attirance pour les grandes courtisanes du XVIII siècle, les magnifiques horizontales du Second Empire et de la Belle Époque française. Je dois ma passion pour Ninon de Lenclos à cette femme-corbeau-là. »


Ninon de l'Enclos, par Pierre Mignard + Mona Chollet, fausse sorcière (cracmol, quoi ?) et vraie brûleuse de sorcière.
3 – Illumination rusdhienne
Pour Claudel, ce fut Rimbaud. Pour Shalmani, ce fut Salman Rusdhie.
« Nous sommes face à face, les barbus et moi et chacun attend que l’autre baisse les yeux. Mais j'ai déjà baissé les miens et ils n'ont rien vu venir. J'ai baissé les yeux vers des mots qui formaient un livre, né de l'imagination et de l'insoumission. Et j'ai remporté une manche. Et depuis ce jour, le face-à-face est faussé. J'ai baissé les yeux sans qu'ils aient rien vu venir. Et j'ai lu. Et j'ai remporté la plus importante des manches : celle de l'art contre la bêtise. J'ai lu. Ironie encore. La première injonction de la Révélation, le premier mot que prononça l'Ange Gabriel à Mahomet qui l'entendit, était : Lis. Au nom de ton Seigneur, lis. C’est limpide. J'ai fait comme on m'a dit, mais je me suis volontairement trompée de livre. »
Salman Rusdhie – le Soljenitsyne de notre temps, on ne le dira jamais assez.
« J’avais décidé que Salman Rusdhie était mon nouveau meilleur ami. L'enfance a du bon, on s'y fait des amitiés tenaces et de qualité et des ennemis tout aussi coriaces. »
(Voir son analyse des Versets sataniques, la révolution mahométane, fait du diable, pages 124 – 125).

4 – Éloge du père.
Ce sont les hommes qui l'ont sauvé. Les écrivains, les artistes mais d'abord son père.
« Un père qui brise la tradition pour donner autant de chance à sa fille qu'a son fils, c'est l'assurance pour une femme de ne jamais se croire inférieure à un homme. Si le premier dialogue s'est déroulé à égalité avec le premier homme de votre vie, vous avez toutes les chances d'être fière de votre sexe et de ne jamais croire les hommes seuls coupables. Dialoguer à égalité avec son père, c'est ne jamais être une victime. »
Il est vrai que son père lui fait faire des choses pas très coraniques.
« On m’avait expliqué mille fois que je ne devais ni parler du vin que fabriquait mon père à domicile – et encore moins dire que c'était moi qui écrasais les raisins sous mes pieds en récitant mes leçons – ni retirer mon foulard – et encore moins ma robe – ni réciter un texte humoristique anti barbu que mon père m'avait fait apprendre par cœur pour animer les ternes soirées. »
À contrario, vive la critique des mères !
« Passons sur l'affligeant besoin des mères de transformer leurs filles en d'insupportables princesses qui finiront par comprendre qu'elles n'en sont pas et en souffriront pour le restant de leurs jours et concentrons-nous sur les pères – encore une fois ».
Princesses qui deviennent immanquablement des pétasses qui se croient émancipées.
« Les femmes ont dorénavant, une vie sexuelle plus épanouie. Tu parles. Elles le proclament, et juste après, elles vont pleurer dans les bras de leurs meilleures copines parce qu'il n'a pas rappelé. Épanouies, oui. Pour deux heures. Et après, c’est « pourquooooooi ? ».
Sur bien des points, elle me rappelle Aurora Cornu. La Roumanie communiste. La terreur tout le temps. L’oncle en prison. Les livres et disques sous le manteau (ou les romans que l’on cache sous Hegel). L’exorciste que l’on appelle parce qu’elle a dansé sur I feel pretty, de West Side Story (une VHS que l'on se passe sous le manteau). Communisme, islamisme – les pires doctrines des Temps Modernes.

John Lavery - Père et fille (vers 1900) - Musée d'Orsay (oeuvre jamais exposée, hélas)
5 – « La bagarre, la littérature » (copyright Marin de Viry)
Abnousse est une bagarreuse.
Un jour, elle casse la gueule à son grand-père, un brin entreprenant avec elle.
Un autre jour, le 4 juin 1989, mort de l'ayatollah khomeiny, elle frappe ses petits camarades français qui viennent lui présenter leurs condoléances pour la mort de « son » président. Bagarre générale dans la cour de récréation. Les parents sont convoqués. Elle est obligée de faire des excuses.
Et tout cela en France, pays des Lumières. Hélas !
Quand elle y est arrivée (parce que ses parents, humanistes lettrés – des sales bobos, quoi ? – ont compris qu'elle ne pourrait s'épanouir en Iran et que pour leur bien à tous, il fallait s’exiler), elle est horrifiée de voir qu'ici aussi on cache les femmes. Plus subtilement, certes – mais enfin elle voit bien que l'histoire des femmes, toute époques confondues, fait l’objet d’un seul chapitre final dans son livre d’histoire. Elle enrage.
Dans le journal intime de ses 10 ans, elle écrit qu'elle veut être Madonna et Émile Zola. Et jusqu'à l'âge de 13 ans, elle reste persuadée qu’Émile Zola était une femme.


« Il n'est certainement pas innocent que j'ai transformé Zola en femme, j'en avais sacrément besoin. »
La littérature contre la politique, l'obscurantisme, l'idéologie. Contre surtout la crasserie islamogauchiste qui commence dans ces années-là avec l'affaire Rusdhie.
Avec la fatwa de 1989, elle découvre que l'auteur des Versets sataniques est détesté par les petits Arabes de la cour de récréation qui le traitent de fils de pute, veulent le buter, lui et tous ceux, toutes celles, qui le soutiennent, comme Isabelle Adjani aux Césars, une autre de ses héroïnes.
Il est là le destin de cette femme étonnante. Elle retrouve chez nous ce qu’elle fuyait chez elle. Ce que les barbus n'étaient pas parvenus à faire là-bas, ils sont en train de le faire ici. Le mal iranien est devenu français.
Elle a peur pour la première fois de sa vie.
Puis c'est l'affaire du voile de Creil de 1989 et la première capitulation.

6 – L'exil et le royaume
Elle est sensible au passé, à l'Histoire, à la mémoire. Elle se construit avec les grands noms, les écrivains, les artistes. Elle se méfie du futur, des utopies. Elle est plus française que les Français. L'exil rend barrésien.
« Comme s'il existait une familiarité instinctive entre les exilés et le passé. L'exilé possède la clef vers hier car il est hermétique au futur, victime d'un mouvement quasi divin qui le dépasse, il se révèle incapable d'imaginer un avenir. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il m'est si facile de traverser le temps pour fréquenter Diderot, Sade ou Boyer d'Argens : je me suis toujours senti proche du passé car je peux facilement m'y faufiler. Le présent ayant ses limites, seul le passé permet d'ouvrir les vannes de l'espoir afin de s'accrocher à quelque chose qui soit plus solide que le réel. Et rien de plus solide que le passé historique. Certains l'appellent l'identité, d'autres l'intégration, d'autres encore la perte de soi. Pour ma part, j’ai trouvé dans l'étude du passé la meilleure voie pour comprendre mon enfance et partager une mémoire commune avec le pays qui m'a recueillie après l'exil. Je suis née plusieurs fois. Une fois un jour d'avril, une autre fois en retirant mon voile et en imposant ma nudité, une troisième fois en foulant le sol français, une autre fois, enfin, en ouvrant un livre de Zola et en découvrant la littérature libertine du XVIII ème siècle français. Et chaque naissance pourrait être l'histoire d'un nouvel amour. L'exilé a le cœur large. »


Elle veut croire aux Lumières.
« Car – et c’est certain – un jour, la modernité vaincra. »
Hélas ! Dès les années 80, la France est gangrenée par l'antiracisme. Ce n’est pas possible, pense-t-elle, tout ne va pas recommencer ?
Elle est horrifiée de constater qu'il y a des Français qui se battent pour que des adolescentes portent le voile.
Le voile, c'est la question qu'on lui pose tout le temps. Si elle est pour, si elle est contre. Contre, bien sûr. Dans ce cas, on lui demande si elle n'est pas dénaturée. Pourquoi elle ne respecte pas sa culture d'origine. Impossible d'expliquer aux gens qu'une culture ne se résume pas à la religion, qu'il y a une différence entre le prosélytisme et la foi – et que le voile est une horreur.
« J’avais essayé de raconter mon enfance, de leur expliquer que le voile fait mal, que le voile c'est trop de sexualité pour une enfant, que le voile, ce n'est qu'une arme dangereuse dans les mains de politiciens démagogues et obtus. Mais il est très difficile d'expliquer qu'on peut déchirer le voile sans détruire le corps qu'il recouvre. J'avais douze ans et je savais déjà que j'allais souffrir de solitude, car j'étais incapable de me faire bien comprendre. Le voile, c'était le pire épisode de mon enfance devenu le problème de société numéro un en France, où j'étais censé échapper au même voile. L'exilé croit davantage aux vertus de son pays d'adoption que ses habitants historiques. Et moi, j'y croyais plus que tout le monde. Et Victor Hugo était de mon côté. Et la France me donnerait raison un jour ou l'autre. Victor Hugo aurait refusé le voile comme il aurait refusé le racisme. Il aurait raconté comment une femme perd sa personnalité sous le voile et comment les autres femmes découvertes perdent leurs vertus. Tout est affaire d'échelle et si la femme sous le voile est vertu, celle découverte ne peut être qu'une pute. C'est comme ça. Faites des ronds de jambes antiracistes, c'est comme ça et ça le demeurera toujours. »
Au fait, son premier mot en français a été « grenouille ». De bénitier ?






7 – Amarcord
« Je m’ennuiiiiiiiiiiie ! Les filles sont chiantes et les garçons sont bêtes. Je m'emmerde royalement. J'ai treize ans, j'ai quatorze ans et franchement, c'est pas drôle. Je me rends bien compte que ce n'était pas dû seulement à mes amis. Ou à mon manque d'amis. Mes parents cherchaient comment m'éduquer à Paris, et je ne savais pas encore comment me comporter. Il n'empêche, j'avais beaucoup de mal à comprendre les enfants de mon âge. Le décalage était trop grand. Les filles se retrouvaient entre elles pour revoir des concerts de Roch Voisine ou de Bruel, en se confessant des secrets inavouables qui occupaient la cour de l'école dès le lendemain. Et les garçons s'intéressaient déjà aux jolies filles, or, mon adolescence fut laide. J'avais quand même des amies, mais aux “après-midi filles“, j'emportais avec moi le making-of d’Autant en emporte le vent ou d’Amarcord. Dans l'un et l'autre cas, ce fut un bide retentissant. J'avais quinze ans et pas mal de poussières quand j'ai été acceptée dans un groupe de garçons et que j'ai pu partager avec eux Kubrick et Visconti, Coppola et La Guerre des Etoiles. Mais en attendant ce jour béni, je n’avais que des filles avec qui partager et nous n'avions rien à partager.
(…)
Le problème, c'est que les unes et les autres n'avaient pas de passions, pas de conversation et pas de curiosité. Elles savaient à peine ce qu'elles voulaient faire quand elles seraient grandes, mais elles connaissaient déjà les prénoms de leur future progéniture. Les unes et les autres étaient obsédées par les garçons ; les premières avec leurs chanteurs et acteurs préférés, et les autres avec les garçons en chair et en os. Elles ne parlaient que de ça et ne lisaient que les livres qui étaient au programme de l'école. Je me souviens à quinze ans les avoir entraînées au cinéma, mes copines du collège premières de la classe, pour voir JFK d'Oliver Stone. Elles ont accepté parce que “Kevin Costner est trop beau“. À la fin du film, mes cinq copines dormaient profondément alors que j'étais bouleversée. Je ne les comprenais pas plus qu'elles ne me comprenaient et pour une fille qui voulait tellement être une fille, c'était difficile à accepter. Elles aussi me trouvaient bizarre (encore !) : L’Exorciste était incompréhensible pour des jeunes filles qui adoraient le catéchisme – il y avait des garçons – et qui avaient toujours vu des crucifix sur les murs de leur maison. Orange mécanique était un film dégueulasse, et ma passion pour Le Rouge et le Noir juste chiante. Et puis j'adorais la politique. J'avais très rapidement compris le lien entre Khomeiny et la politique et il m'était apparu évident que pour éviter le retour d'un autre « vieux en noir & blanc » il fallait s'intéresser à la politique. Et il n'existe rien de plus rebutant que la politique pour des adolescentes qui attendent leur premier baiser avec l'impatience des vierges. Et elles avaient toutes été choquées par les murs de ma chambre ; ma mère avait pourtant insisté pour que je recouvre les nus – pour le premier anniversaire que je fêtais à la maison. Les filles m'ont alors regardée avec leurs grands yeux de filles avant de faire des moues de dégoût, car elles se sont mises à penser que je préférais les filles. »
C'est vrai que c'est une femme virile et qui aurait été une mère virile :
« Il faut faire lire Hemingway aux filles, sans pour autant faire jouer les garçons avec des Barbie. »

8 – Splendeurs et grandeurs des courtisanes
Elle commence à idolâtrer les libertines. Elle sanctifie les putes. Elle héroïse les courtisanes.
« Appelez ça un féroce désir d'indépendance, appelez ça un besoin de modèle féminin ou bien appelez ça provocation. Provocation qui n'était pas si éloignée de ma nudité d'enfant et qui allait bien plus loin que les nus qui s'étalaient sur les murs de ma chambre. Mais les putes, les fameuses putes de mon enfance, se sont incarnées dans les grandes courtisanes et je les citais en exemple dès que je le pouvais. À l'école, elles étaient prétextes à des exposés et aux dîners ou m'entraînaient mes parents, elles étaient toujours sur le bout de ma langue, pour le plus grand malheur de ma mère.
Si je n'avais pas d'amies véritables, je me les suis inventées. Si j'avais un corps qui m'embarrassait plus qu'autre chose et dont je ne savais pas encore quoi faire, je me suis fantasmé dans les corps de mes amies imaginaires – mais pas tant que ça. Je les ai fait vivre dans mon monde fermé et je conversais avec elles quand “la vie c'est vraiment trop dur“. Avant Thérèse et Madame de Saint-Ange, avant Juliette et Fanny Hill, entre les nus du mur de ma chambre et le Portier des Chartreux, il y eut les grandes courtisanes. Certainement, à force d'entendre pute à toutes les sauces, dans toutes les bouches, je ne pouvais qu'un jour m'intéresser sérieusement à elles. J'avais quatorze ans et je manquais d'amies. Et les grandes courtisanes ont pris cette place et ne m'ont plus jamais quittée.
C’est venu avec la Belle Otero, par les souvenirs de Colette. (…)
La Belle Otero était née en Galice, s’était fait violer à dix ou douze ans, avant d'être mise à la porte par sa charmante et pieuse famille ; puis elle avait rencontré un homme qui n'était qu'un mac, qui l’avait finalement entraînée à Paris, où elle décida de l'abandonner à sa bassesse, puis elle fit fortune en toute indépendance. La Belle Otero n'était dépendante que de sa folie du jeu. Elle finit quasi centenaire et parfaitement ruinée à Nice, à quelque pas d'un casino qui lui payait le gîte et le couvert, en remerciement de tout l'argent qu'elle lui avait apporté avec ses amants fortunés et de toute la fortune qu'elle y avait dilapidée. On ne lui connaît aucune passion amoureuse. C’est l’anti-dame aux camélias et ça fait un bien fou.
(…)
Découvrir la Belle Otero à quatorze ans, c’est…. ouah ! Il n'y a pas de honte chez la Belle Otero : c'est le corps féminin qui s'impose avec éclat au cœur du Second Empire. Elle fut le premier mannequin habillé par Boucheron avec des sous-vêtements brodés de pierres précieuses, c'est dire combien son corps était adulé. La Belle Otero était vulgaire, clinquante et torride. Elle n'était pas exactement subtile : sa rivalité avec Liane de Pougy – étalée avec gourmandise dans les pages mondaines de l'époque – est à l'image de son tempérament excessif d'Espagnole. Un soir à l'opéra, les deux femmes sont attendues avec impatience. La Belle Otero vient de quitter, avec fracas, un amant célèbre et fait son entrée la première : elle est littéralement couverte de TOUS ses bijoux ornés des pierres précieuses les plus rares. Le silence est à peine perturbé par le cliquetis des perles, des diamants et des rubis qui s'entrechoquent sur le corps de la Belle Otero, qui savoure son succès. Soudain, Liane de Pougy rafle la mise en faisant une entrée extraordinaire. Elle ne porte qu'un minimaliste collier de diamants, mais derrière elle, sa bonne transporte sur un coussin rouge tous les bijoux de sa maîtresse. La Belle Otero a perdu ce soir-là, mais je préfère sa franchise grossière à l'hypocrisie toute bourgeoise de Liane.
(…)
La Belle Otero était une courtisane qui savait manier la langue et l'esprit, et si elle manquait de culture, elle ne manquait ni de répartie ni de pragmatisme. Elle savait depuis longtemps que les hommes finissent toujours par n'être que des hommes et que la courtisane qui tombe amoureuse est une courtisane ruinée. Autant dire qu'elle me changeait brutalement d'une Anna Karénine ou de La Cousine Bette. Je n'avais jamais rencontré une telle femme. La Belle Otero aurait foutu une sacrée trouille à Khomeiny ! »


La Belle Otero, par Jean Reutlinger (sépia)
Héros foucaldien.
9 – Religion des livres contre religion du Livre.
Elle lit les libertins, Pierre Louÿs, Henri de Régnier. Et grâce à son père qui l'initie à la littérature érotique, celui-ci plus choqué par les stripteaseuses de Cocoricococoboy du samedi soir que par les textes licencieux de la Belle Époque.
« C’est parce que mon père ne pouvait imaginer que quelque chose de mal puisse advenir par la littérature ; c'est parce qu'il croyait profondément qu'il n'existe pire crime que la censure ; c'est parce qu'il souscrivait, en citant Diderot, à l'idée qu'on tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage ; on est dédommagé de la perte de son innocence par celle de ses préjugés, que mon père m'a naturellement soutenu dès qu'il s'agissait de lire, d'apprendre et de s'enthousiasmer. »
Pas de doute, la littérature et la licence, c'est la France.
« En tombant amoureuse de Pierre Louÿs, j’ai épousé la France ».


Et c'est aussi grâce à lui qu'elle va pour la première fois faire l’amour avec goût. Car si, de son propre aveu, elle est dépravée, elle est sensible et ne veut pas brader son corps. Elle a une conscience à nulle autre pareille du féminin. Et même si on croit un moment que Zola va tuer la femme en elle et comme on a longtemps cru que le sport allait tuer le système reproductif de la femme. Non, rien de telle que la littérature pour structurer la femme souveraine en elle.
A 17 ans, elle se dispute avec sa prof de français à propos de la marquise de Merteuil à laquelle elle a accolé le nom commun « d'héroïne », ce avec quoi la prof n'est pas d'accord car pour elle, Merteuil n'a rien de positif. Et Abnousse de faire son premier esclandre. Ses héroïnes ne seront jamais des sacrificielles, soi-disant « saintes » à la Bess McNeil dans Breaking the Waves de Lars von Trier, film qu'elle déteste.
Non, son modèle, c'est Hagar, la mère d'Ismaël, obligée par Sara - sans h - de coucher avec Abram - sans h - pour assurer leur descendance et avant que ceux-ci n'y arrivent par leurs propres moyens (et la grâce de Dieu) et avoir enfin un "h" dans leur nom. Du coup, Hagar et Ismaël sont chassés mais Dieu ne les abandonne pas et permet même à Hagar de le nommer, Lui. Privilège exorbitant accordée à la femme, à la pute, mais qui va se retourner contre les femmes. Troisième œil, peut-être, mais voilée ad vitam aeternam.
« Le voilà le super-pouvoir de la femme : son troisième œil sur le crâne. Et paradoxalement, c'est ce lien privilégié avec Dieu qui transforme la femme en danger pour l'homme. Elle est dotée d'un pouvoir qu'elle n'a pas le droit d'utiliser. La femme en islam est un œil qui connaît le chemin vers Dieu mais qui n'a pas le droit de l'emprunter »
Elle va l'emprunter – et via des héroïnes sulfureuses. Thérèse philosophe, d'abord. « Remplacez chrétien par barbu et c'était un feu d'artifice dans ma tête ». Le roman libertin agit sur elle comme un Stargate. Une remise à zéro. La plus érogène des épistémologies. « C’est une incitation à l'étude que la littérature libertine, une glorification du verbe ». Sapiosexuelle, la Shalmani !

Thérèse philosophe (enfer-402)
Révélation littéraire. Amoralité littéraire. Pensée littéraire. Destin littéraire. Et c'est en ce sens qu'elle est vieux jeu, parce qu'aujourd'hui, les jeunes intellectuels sont plus révélés par la sociologie et la morale que par la littérature. Thérèse philosophe, c'est fini. Charlie Hebdo, pareil. Georges Bataille, pire. Et Le Dernier tango à Paris, n’en parlons même pas.
Non, Bourdieu ! Chollet ! Ernaux !
Et puis, il faut arrêter avec la littérature. La littérature n'émancipe pas. La littérature est une affaire d' happy few, comme dirait son cher Stendhal, c'est-à-dire de bourgeois, de dominant, de méchant.
Et ça, on va le lui faire bouffer à Abnousse. Libertine, peut-être, mais conservatrice, assurément. Quand elle écrit, par exemple que « La grande révolution, la seule révolution est la révolution intérieure », c'est bien la preuve qu'elle n'en a rien à foutre des révolutions réelles, sociales, néo-féministes. Sa croyance que le sexe est là pour « renverser la toute-puissance de l'Église, [et qu'il est] une arme contre l'extrémisme du pouvoir, le moyen le plus noble de renverser les préjugés » est vintage. Aujourd'hui, le sexe est l'ennemi. Le danger que l'on doit éradiquer, surveiller, traquer ou castrer par tous les moyens. La révolution se retourne toujours contre l'innocence, la joie, le plaisir et l'insouciance. La révolution est toujours anti-féminine. La révolution est toujours le fait des bigotes, des tricoteuses.
Elle qui rêve de bombarder les pays des barbus avec des livres libertins, la voilà mal barrée. Et pourtant.... Quel désir plus salubre que de vouloir obscéniser le monde, sadianiser le monde – et non le sadiser comme l’islam ?
Donc, fouette Marquise !


10 – Conversion sadienne
Elle n'a jamais rien lu de tel. Du reste, personne n'a jamais rien lu de tel. Une expérience plus qu’une lecture. Un passage secret de la Raison. Une assomption de la pensée.
« Il faut se mesurer à Sade pour grandir. »
Grandir et se libérer la pensée. Libérer de la pensée – ce qui est presqu'un pléonasme parce que liberté égale pensée comme pensée égale liberté.
« Étrangement, toute cette débauche m’assurait une chose : j’étais esclave de la liberté. J'étais esclave de l'idée d'après laquelle il est impossible de condamner l'Autre pour sa différence tant qu'elle n'est pas dogmatique et ne veut pas vous réduire à être lui. »
Sade contre l'awra, le caché, l'obscène considéré comme tel, la crevaison de l'œil, la répression – la femme-corbeau, la belle-mère. Sade contre Madame de Mistival (vous vous rappelez, celle qu'on coud à la fin de La Philosophie dans le boudoir ?) – et Micheline Drudel, ma propre belle-mère (lire Aurora Cornu), en qui j'ai toujours vu la femme aux chats dans Orange mécanique.
Et d’imaginer Khomeiny se tordre sous les coups de la Marquise. Comme on la comprend !
« Juliette est mon héroïne préférée ».
Comme nous tous, très chère. Encore que moi, je préfère Clairwill – la mentor de Juliette.
Elle n’aime pas le film Quills – un très bon film, pourtant, de Philip Kaufman avec Geoffrey Rush dans le rôle du Marquis, accompagné par les non moins excellents Kate Winslet, Joaquin Phoenix et Michael Caine. Bon, on n'est pas obligé d'être d'accord sur tout.

Quills, la plume et le sang (Philip Kaufman, 2000)
Parfois, quand elle déprime à cause de l'époque, elle se force à lire les passages les plus extrêmes de Sade [le plus terrible étant évidemment le supplice d'Augustine, 128 bis de la quatrième partie], ne voulant jamais oublier que la violence symbolique n'est pas la violence réelle et que c'est par la première que l’on peut combattre et vaincre la seconde – ce que ne comprend précisément pas le wokisme, ce sadisme culturel.
« Je me confronte à la violence imaginaire de Sade pour être capable de tenir tête à toute forme de violence réelle. Lire Sade, c'est être incapable de faire l'autruche. La vérité n'est jamais facile d'accès et la peur de la violence est une frontière qui doit être dépassée. Lire Sade dès qu'il me tombe entre les mains, c'est devenir incapable de fermer les yeux sur l'horreur. Toutes les horreurs. »
Comme je l'écrivais dans ma recension de Théologie de la cruauté de Ghislain Chaufour, Sade est notre vrai woke. L'éveilleur, c'est lui.
Après quoi, elle peut croiser les barbus :
« J’ai lu Sade et lui n’a que sa barbe ».
Sade – sérum de vérité, antidote anti-woke, potion magique contre l'infâme.
« Sade sera la seule arme disponible pour casser les ténèbres. La violence de Sade n'est pas violente, elle est née de l'imagination et de la foi. La foi dans l'homme devenu le centre de la pensée, non plus le pantin d'hommes caché derrière Dieu. Ce qui est violence, ce sont les attentats successifs contre le corps féminin à travers le monde. La violence, c’est exciser des petites filles qui aiment la chair et des grandes filles qui aiment la bite. La violence, c’est interdire à une petite fille d'apprendre à lire et à une jeune fille de choisir qui elle veut mettre dans son lit. »
La violence, c'est l'islamisme, la bigoterie, la censure et tout le mal que l’on fait au nom d’un pseudo bien. Comme dans Sade, on se répète.
C'est aussi le paternalisme soi-disant protecteur qui coud sa fille sans le savoir :
« Pour une petite fille, entendre de la bouche de son père, littéralement dès le berceau, que le premier garçon dont elle s'entichera, il le tuera ? C'est… Comment dire ? Paralysant, destructeur. Pourquoi les petites filles n'auraient-elles pas le droit d'avoir un corps ? J'aimerais que les petites filles soient félicitées comme les petits garçons, et à haute voix des ravages probables qu'elles pourraient faire avec leur cul.
(…)
Il y a toujours un déjeuner où une dizaine d'adultes sont rassemblés autour d'une petite fille aux larges boucles blondes et tout le monde rit en applaudissant aux blagues du père imitant la mitraillette qui achèvera le premier homme qui s'approchera de sa fille. »
Le voilà, le vrai féminisme. Celui qui affirme la féminité.
L'éducation sadienne, c'est prévenir le mal par le mal. Quant à l'âge de 17 ans, on lui donne enfin le droit de « sortir » le soir, son père la prend entre quatre-z-yeux et une bouteille de whisky, et la fait boire jusqu'à en être malade afin de la dissuader de se cuiter à l'avenir et de ne jamais se trouver d'excuses : « tu comprends... j'avais bu. »
Sade, c'est aussi lui qui ouvre aux sexualités autres, aux singularités et qui fait que rien d’humain ne nous est plus étranger. Elle-même se passionne pour ces affaires.

Film tabou des années 70
« Les goûts, les préférences des uns et des autres, me fascinaient. C'était la littérature libertine mise en pratique. Car la nature de chacun projetait le corps dans des fantasmes si différents et si divers, qu'il fallait être idiot pour croire qu'il n'existait qu'une seule forme de jouissance. L'amitié allait survivre à la découverte de la sexualité particulière des uns et des autres, mais il y aurait toujours un malaise de la part de certains. La boule que j'avais constamment dans le ventre et qui réagissait au mépris du corps, au cloisonnement des désirs et des plaisirs, à la certitude d'être dans le vrai contre le corps des autres, se réactiva face au silence des uns contre le mode de jouissance d'un autre. Cette boule-là est mon alarme. Elle me tord le ventre et me déchire le cœur. Elle me rappelle les corbeaux et les barbus et le corps calciné de la prostituée de mon enfance.
L'acceptation des goûts particuliers et des traits de caractère de chacun et la condition sine qua none de la liberté. Tant que ces goûts et ces couleurs n'entravent pas les goûts et les couleurs des autres, ils ne sont pas seulement acceptables, ils sont indispensables pour faire avancer une société. »
[Ai-je droit de dire que depuis AN en 1997, je n'avais pas été aussi transverbéré par une femme auteur ?]


Le Messager (Joseph Losey, 1971)
Hélas ! Elle voit de plus en plus des copines à elles s'islamiser, s’africaniser, refuser les regards, le contact (« c’est haram »), se replier sur elles-mêmes, leur corps, leur bulle, leur voile.
« C’était Khomeiny qui jouait encore à cache-cache ».
Et bien entendu, c'est à elle à qui on reproche encore son extrémisme. C'est elle qui devient au yeux des autres l'intolérante, l'hérétique, la raciste.
C'est surtout sa mère qu'elle voudrait sauver. La persuader que le corps n'est pas sale.
« Je ne peux pas toujours répéter à ma mère que les putes sont celles qui m'ont sauvée moi, alors que les prudes sont celles qui l'ont destituée elle, et qui lui font torcher le cul des enfants des autres depuis trente ans. Je ne peux plus taper sur l'éducation de ma mère pour qu'elle évacue ses réflexes de petite fille malheureuse. Je l'aime trop. Ou plutôt, non, je l’aime davantage depuis que je l'écoute sans l'interrompre. C'est peut-être ma folie à moi qui lui fait peur à elle. Ma provocation permanente. Mais je ne peux pas faire autrement, je ne peux pas. C'est plus fort que moi, c'est plus fort que tout, c'est terriblement répétitif pour ceux qui m'entourent, c'est ma folie à moi, c'est mon violon d'Ingres les femmes différentes, les femmes isolées, les femmes à voix forte, les femmes nues, les femmes dures, les femmes qui n'ont pas peur de dire bite, les femmes incomprises, les femmes décalées. Je sais que je choquerai toujours ma mère, comme j'ai pu choquer ma professeure de français, comme j'ai pu choquer des amis, comme j'ai pu choquer même mon père. J'aimerais qu'une fois, une fois seulement, ma mère retire les voiles de son préjugé, me regarde. »
Pute contre prude.
Regard contre voile.
Boudoir contre burqa.
Sade contre Sad.
[Ṣad (ص) est le nom de la lettre arabe ṣād. C'est aussi le titre de la 38ᵉ sourate du Coran - merci Scarlett !]


11 – Assomption soutinienne
La chose la plus scandaleuse qu'ait dite, je crois, Abnousse Shalmani, dans son discours sur la laïcité, mais déjà dans Khomeiny, Sade et moi, est qu'il valait mieux avoir faim que n'être pas libre. Qu'il valait mieux crever la dalle à Paris qu’être privé d'art et d'esprit à Moscou, Pékin, Téhéran – ou pire dans sa famille religieuse répressive comme l’a été Soutine.
« Paris était un phare pour les sans-dieux. On y crevait peut-être de faim et de froid, mais on était libéré des dieux. Et chaque fois que je pense à F. c'est la figure de Chaïm Soutine qui me revient en mémoire. Soutine enfermé par son père et par le boucher du village pour avoir dessiné des figures humaines. Soutine qui ne se remettra jamais de l'interdit qui pesait sur ses pinceaux. Soutine qui vient à Paris, pour peindre – et fuir les barbus qui lui interdisaient de peindre. Pour vivre. »

12 – Coupes du monde 1998 – 2006 – 2010
Victoire « black blanc beur » de 1998 qui l'enchante. Même si, et « aussi étonnant que cela puisse paraître je me sentais souvent seule dans mon adoration de la France. »
Coup de boule de Zidane en 2006 – et qu'elle lit comme un coup de boule individualiste, identitaire, régressif genre crime d'honneur de merde (parce que l'autre rital a insulté sa mère ou sa sœur, la belle affaire). Au lieu d'être universaliste et républicain, au lieu d'être un modèle français, le plus grand joueur du monde se conduit comme une racaille.
En 2010, Afrique du Sud, tout est consommé. L'équipe de France n'est plus qu'une équipe de barbus, de racailles, de voyous gâtés par le système, de mauvais joueurs qui refusent de se passer la balle quand ils ne sont pas du même clan. Incarnation d'un pays divisé qui ne sait plus assimiler – « règne des caïds et des intolérances », des Anelka, Ribéry, Benzema.
« La Coupe du monde 2010, ce fut une insulte à toute la France. La fierté de nos vingt était bien loin. Le corps de la France était en morceaux ».

13 – Riz amer
Entre temps, elle passe sa maîtrise d'Histoire et sur quel sujet, mon Dieu ! : « Les femmes, l'amour et le sexe dans les cinémas italiens et français, entre 45 et 58 » (son premier titre, « comment les femmes font l'amour » avait été rejeté par sa directrice de maîtrise, une féministe déjà néo et pour qui une femme qui aime les hommes et qui fait l'amour avec eux est une traîtresse, une collabo.)
« Mettez femmes et “faire l'amour“ dans la même phrase et vive la provocation. »
Oui, en effet, ça ne se fait plus.
« Ce que je voulais démontrer, c'était comment la femme italienne était synonyme d'avenir et de progrès et comment la femme française subissait les conséquences des tondues de la Libération. »
Montrer comment le cinéma français, contrairement à l’italien, s'est vengé des femmes après la guerre, comment – hors Renoir ou Ophuls – il a eu la trouille de perdre la bataille du corps féminin après avoir perdu la guerre (Duvivier et Clouzot en tête). Hélas ! Faire l'éloge du corps de la femme dans ce qu'il a de sexué, joyeux et jouissant, ça ne passe déjà plus auprès des pontesses de l'université. Abnousse déçoit sa directrice et son jury qui attendaient autre chose d'une iranienne exilée, qui plutôt que l'apologie de ce féminisme charnel incompréhensible (et frôlant la prostitution), fasse dans le discours victimaire, dominant/dominée, riche/pauvre, blanc/non blanc. Et pas Silvana Mangano dans Riz amer ! Ou Anna Magnani dans Le Carrosse d'or ! Ou Martin Carol dans Lola Montès ! Mais quelle horreur ! Mona Chollet, au secours !

Riz amer (Giuseppe de Santis, 1949)
« Toutes les femmes que je louais, que j'analysais d'un point de vue que je pensais juste car non réductible à la fonction du corps, étaient des putes. Donc, irrecevables. Mes putes merveilleuses et libérées ! Ce fut une lutte. J'avais tout de même bien travaillé et j'eus droit à une note correcte. Mais j'étais déçue. »
Déçue par la France, son université, ses Lumières devenues folles, sa nouvelle génération surtout, obtuse, bigote, barbue. Quand elle rencontre des connasses de gauche qui lui disent qu'il a trop de femmes nues dans Game of Thrones. Puis des connards de droite qui lui « rappellent » qu'elle ne sera jamais française puisqu'elle ne l'est pas par le sang – et que la culture, la République, l'assimilation, la mémoire, l'amour du métèque pour la France, personne n’y a jamais cru. Elle se retrouve isolée à droite comme à gauche.
À gauche, ça fait plus mal. Car c'est à gauche qu'on commence à la traiter de raciste, de réac, de bourge – elle, la métèque.

14 – 11 septembre
« [Mes amis du 6ème] m'ont broyée et mes amis du 11e les ont aidés car le 11e arrondissement aiguisait aussi ces armes pour se défendre contre... les racistes. Car soudain, il y en avait partout, des racistes. C'est ainsi que la réfugié politique iranienne que j'étais devint raciste. Il fallait l'entendre, la bonne conscience des faubourgs qui dénonçait à tour de langue le traitement inique des musulmans. Je précisais “islamistes“ et j'étais toujours à deux doigts d'entendre – “c'est la même chose" avant qu'ils ne se reprennent ».

Le 11 septembre, puis la guerre en Iraq, ont tout confusionné – et en même temps l'ont révélée.
« J'ai été une gauchiste convaincue jusqu'au 11 septembre. Et puis, je suis devenue une réformiste acharnée. Et puis, je ne pouvais plus soutenir ceux qui pensaient sincèrement que le 11 septembre était une conséquence de la colonisation. (...) Quand je pense que Ben Laden s'en foutait comme de son premier turban de la colonisation, que sa haine de l'Amérique était née bien tard, quand sur la demande du roi saoudien en personne s'il vous plaît, l'armée américaine s'était installée sur la terre sacrée de La Mecque. C'était tout et cela suffisait pour mettre le monde à l'envers. C'était seulement parce qu'il ne supportait pas de voir les mécréants sur sa terre qu'il avait ouvert la boîte de Pandore. Et tous les autres y avaient vu l'occasion de mettre tous leurs échecs, toutes leurs déceptions et leur incapacité à gérer la modernité sur le dos des Américains et de leurs copains. Le 11 septembre, c'était la victoire de la bêtise doublée du manque du culture. »
Et du ressentiment, de la haine civilisationnelle et de la détestation (ou de la panique) devant le corps féminin.
« J'ai cessé de débattre pour ne rien dire et je me suis cachée dans le XVIII ème siècle en attendant que tout le monde baisse d'un temps. J'attends toujours. »

15 – Désespoir.
« Le 11 septembre est un grand pourquoi. Il a certainement créé un vide relationnel, un doute malsain sur l'extrémisme des uns et des autres. Le 11 septembre a creusé assez profondément un sillon dans lequel les plus brutaux, les plus intolérants, les plus dangereux se sont engouffrés. Le cochon des uns est devenu une insulte à l'agneau des autres. Si la parole s'est libérée, il est triste de constater qu'elle s'est libérée pour le pire. Si je maudissais encore plus hargneusement les barbus et les corbeaux, il n'était pas question de capituler devant l'universalité des droits. C'était évident dans mon esprit : ils n'allaient pas encore une fois remporter la victoire. Ils n'allaient pas encore une fois entraîner dans leur chute ceux qui étaient nés en terre d'islam. Non, non et non. Mais comme c'était difficile de tenir tête à tous les extrémistes en même temps, comme c'était dur de répondre à droite que non, le meurtre n'est pas inscrit génétiquement chez les musulmans et à gauche, non, la colonisation n'est pas un passeport pour faire n'importe quoi. L’intervention militaire en Afghanistan puis la guerre en Irak ne firent qu'accentuer les malentendus. »
« Que faire du 11 septembre ? Que faire de ceux qui voient la main d'Israël ? De ceux qui y voient une manipulation ? un complot ? une juste vengeance ? Que faire de ceux qui voient un parallèle bien mérité avec le 11 septembre 1973, quand Allende est renversé par Pinochet aidé des Américains ? Que faire avec l'extrême gauche qui pardonne aux barbus ? Que faire de ceux qui sont convaincus que la misère et la faim sont une excuse pour le meurtre ? Que faire ? Je ne sais pas comment on peut justifier ça. Ce que je sais, c'est la seule chose qui me fait sourire : les “complotistes“ refusent aux barbus la responsabilité de leurs attentats. Ils devraient enrager au fond de leurs grottes ou ailleurs, là où on croit aux barbus, de voir que même après le 11 septembre, certains ne les croyaient pas capables de monter un coup pareil. Ce ne pouvait être que les Américains ou les Juifs. C’est risible.
Mais après le 11 septembre, alors que j'espérais une réaction saine des fameux Français musulmans – et je précise Français musulmans et non pas musulmans de France, car nous sommes tous Français – Ils m'ont déçu, comme les Iraniens m'avaient déçu après la révolution des barbus. Les voiles sont sortis, le halal était dans toutes les assiettes et les non barbus se sont mis à ressembler aux barbus. J'étais outrée. La rue de la Roquette a vu tristement passer de plus en plus de voiles, de plus en plus d'agressivité. J'entendais des phrases comme : “si tu viens dîner à la maison, ne prends pas de vin, tu devras le laisser sur le palier“. Pardon ? On est à Paris en 2001 et un ami français de religion musulmane m'explique que son lieu de vie est si sacré que pas une goutte d'alcool ne devrait y pénétrer. C'est une blague ? Non ? C'est sérieux. C'est super sérieux. C’est tellement sérieux qu'ils ont tous finis par se prendre au sérieux.


Vrais faux salafistes de Frances (Rachid Eljay, "l'imam de Brest" / Mervane Benlazar, "humoriste")
(…)
Qu'est devenue la vraie foi ? Celle qui n'impose rien à personne mais tout à soi, qui dialogue avec Dieu dans un rapport spirituel et sain ? Mais qui est ce Français qui se dit musulman pratiquant et qui pense qu'une bouteille de vin va salir son appartement ?
(…)
À partir du 11 septembre, c'en était fini des Français musulmans. Ils devenaient juste musulmans. Pas seulement aux yeux des autres, mais avant tout à leurs propres yeux. C'était l'heure de la méfiance et l'heure de faire les comptes. »

Pogrom du 07 octobre 2023 (Le Parisien)
16 – Cantique à une amie perdue
« Ô mon amie, ô ma belle amie, qui aime tant le vin rouge et qui est amoureuse d'un Français dit de souche, qui a mis au monde de magnifiques petites filles métisses, dont le père était un laïc acharné, qui est si intelligente, si douce, si cultivée. Mon amie aux yeux noirs et à la voix mélodieuse, aux arguments toujours mesurés, qui calmait mes ardeurs et tenait ma main quand j'étais trop triste, trop seule, trop isolée, que t'est-il arrivé ma belle amie ? Qu'est-il arrivé à la France en toi ? Pourquoi vois-tu des racistes partout ? Pourquoi crois-tu que critiquer l'islam politique c'est insulter la religion de tes pères ? Qu'est-il arrivé à ton agnosticisme ? Pourquoi ce retour absurde vers une religion qui a plastiqué la pharmacie de ta mère à Alger parce qu'elle était femme ? Comment peux-tu me parler de foi alors que tu ne me parles que de politique ? Comment t'es-tu fait avoir ? Que nous est-il arrivé à toi et à moi ? Pourquoi suis-je tellement mal à l'aise quand il s'agit de parler ensemble ? Comment nous sommes nous perdues ?
Avant tout, nous étions françaises. Nous étions réfugiées politiques à Paris. Nous avions tellement de rires, tellement de débats, d'auteurs en commun, tellement de choses à nous dire. Mon amie perdue l'a été par le 11 septembre. Elle l'a été car je ne savais plus fermer ma gueule. Car il était hors de question que je laisse parler, que je laisse couler. Je t'ai perdue parce que tu pensais encore trauma de mon enfance alors que j'étais loin de Téhéran. J'étais une jeune Française qui connaissait et sa France et son islam, et à qui tu as retiré le droit de demander : pourquoi ? Pourquoi les Français musulmans sont si peu aimables ? Pourquoi les femmes recouvrent elles leurs cheveux après le 11 septembre, si ce n'est par soutien envers ces barbus qui sont leurs premiers ennemis ? Pourquoi m'as-tu regardé avec tant de mauvaise foi alors que je tentais de te faire dire que non, tu ne pouvais pas soutenir sérieusement que les femmes en burqa faisaient un choix ? J'en suis venu à te dire que les nazis aussi avaient fait un choix. J'en suis venu à utiliser des arguments indignes de nous. Mais tu ne t'es pas laissé démonter : il y en a qu'une poignée en France. Comment as-tu pu me servir un argument aussi peu constructif ? Une, c'est déjà trop. Une, c'est déjà un échec. Et comment peux-tu défendre ce qui n'est même pas de l'ordre du religieux, mais une coutume locale devenue un signe de ralliement politique ? Tu as fini par lâcher le morceau : s'en prendre aux femmes en burqa, c'est rejeter tous les musulmans en bloc. C'est stigmatiser. Voilà. C'était dit. Le seul verbe que je ne voulais pas entendre par ta voix, le seul verbe qui était du côté des barbus. Stigmatiser. Eh bien oui, je stigmatise celles qui refusent l'accès à leur visage, je stigmatise celles qui ont si honte d'être vues par nous qu'elles nous dissimulent le regard. Et cela fait de moi – et rien que de l'écrire, je suis en colère – une islamophobe ? Toi, tu utilises un mot qui est l'apanage des barbus ? Toi, tu te places du côté de ceux qui fabriquent des frontières, qui louvoient, qui réduisent la femme à son ombre ?
Ô mon amie, comme tu me manques ! Comme notre métissage parisien me manque. (…) Il ne reste donc plus rien de notre entente, à part les souvenirs et le hasard des rencontres du métro parisien. Il ne reste que des malaises. Je suis l'intolérante et tu es la musulmane. Un jour, un des derniers jours, avant qu'il soit devenu trop difficile de nous voir, tu m'as dit envisager de retourner vivre en Algérie. Parce que tu ne supportais plus le regard des Français. J'ai sursauté : quels Français ? De qui ? De quoi ? Mais personne ne t'a jamais regardé autrement qu'en Française d'origine exotique. Je sais, ce n'est pas ce qu'il y a de plus agréable, mais moi aussi je suis exotique et qu’importe ? Un Breton qui n'a jamais quitté Saint-Malo est tout aussi exotique que toi et moi. Il n'y a pas de mal à l'être, d'ailleurs. Mais non. Tu disais que j'étais trop blanche, que j'avais pris le physique de la France, que je ne pouvais pas comprendre. Je ne pouvais pas comprendre, dit sur le même ton que celui de mes parents quand je ne comprenais pas l'Iran.

"Le voile islamique transformé en symbole de liberté, quel paradoxe" (article du Temps, avril 2015)

Manifestations en Iran (Euronews, octobre 2022)
(…)
Tu as mis de la distance entre toi et moi, et c’était Khomeiny qui poursuivait son travail de sape, qui me rappelait que l'identité tient parfois à un turban ? Tu sais ce qui m'a le plus blessée dans toute cette mélasse d'incompréhension ? Que la culture commune qui nous liait ne jouât plus aucun rôle. Qu'il ne suffisait plus d'avoir lu les mêmes livres, d'avoir côtoyé les mêmes penseurs et d'avoir eu vingt ans ensemble. Tout ça n'était plus rien. Car soudain, le religieux prenait toute la place. Le religieux devenait identité, devenait essentiel, devenait plus important que tout, plus important que d'avoir le droit de vote et de penser librement sans prendre un coup de matraque. Tu me pensais trop, je ne te considérais pas assez. Et puis nos dissensions sont devenues générales. Tout ce qui touchait à la question de l'Islam en France devenait problématique, dangereux à débattre, cause de discorde. C'est quoi l'horreur d'être Français ? Qu'y a t-il de si affreux à être Français ? (…) Là où je vois richesse, tu vois perte et fracas. Et quand les banlieues s'embrasent, ce n'est jamais la faute des gamins qui prennent en otage tout un quartier, toute une population, c'est à cause du racisme de la police. Et seulement à cause de cela. Dédouaner la violence de certains sous prétexte de misère, c'est insulter tous les pauvres. Comme si être pauvre, c'est être idiot et pas éduqué. C'est insultant pour tous ceux qui ne cherchent pas d'excuses, qui savent que l'éducation n'a rien à voir avec la richesse matérielle. Alors non, ma belle amie, je ne laisserai pas insulter les habitants des banlieues chaudes qui tentent de survivre sous la dictature de petits cons qui les prennent en otage, qui les humilient, qui en usent comme des pare-balles. Et toi, tu ne me regardais plus qu'avec une moue de dédain, tu ne me regardais plus que comme ton ennemie. C'en était fini de nous. Nous nous sommes noyées dans le 11 septembre.
(…)
Le « vieux en gris & marron » m’a pris mes meilleurs souvenirs. Et ma plus proche amie. »

Ce que je disais de ce beau Péché
17 – Talons aiguilles
« Je porte des robes et des jupes parce que je n'ai aucune honte d'être une femme. Et je veux que cela se voie. Je ressemble à une femme parce que les barbus détestent les femmes. Je ressemble à une femme au cas où Khomeyni jetterait encore un oeil de mon côté.
L'aspect militant de la jupe était né alors que j'avais dix-sept ans. Mon premier amour militait pour les trotskistes et je voulais partager avec lui ce qui lui tenait tellement à coeur. Il me présenta ses amis militants et je portais les cheveux longs et du rouge à lèvres rouge, des ongles longs et une robe noire, des talons hauts et un sac en paille. Je me trouvais fascinante. Ils m'ont trouvée juste bourgeoise. Ils m'ont refusé la parole et m'ont conseillé de couper mes cheveux et de cesser de mettre de la graisse de baleine sur mes lèvres. Ils m'ont gentiment dit que j'étais inaudible car cachée derrière ma féminité qui n'était qu'un signe de mon appartenance à une bourgeoisie qui affamait le peuple et s'en mettait plein les poches. Ils m'ont renvoyée au plus grand de mes défauts : être une femme. Encore une fois. Ils m'ont littéralement fermé le clapet. J'avais beaucoup à dire, beaucoup à gueuler, beaucoup à leur reprocher, mais j'étais trop fascinée de voir des mini-Khomeiny s'agitant devant moi, avec leurs cheveux longs et leurs tee-shirts trop grands, leurs ongles négligés et leurs regards durs et froids qui me traversaient.
Ils étaient contre la terre entière, mais surtout contre les femmes qui ressemblent à des femmes et les bourgeoises qui sentent le parfum et dont j'étais devenue la plus parfaite des représentantes. Que mes parents soient pauvres, que je sois pauvre, que ma vie jusqu'à ce jour ait été une suite de combats plus ou moins difficiles, que mon enfance ait été en équilibre entre le bonheur le plus total et la violence la plus abrupte, ils n’étaient même pas capables de l'envisager. Ils étaient fils de médecins et de professeurs de philosophie à l'École normale, fils de journaliste et de hauts fonctionnaires, ils avaient voyagé partout dans le monde avec leurs “salauds de parents“, mais eux connaissaient la vraie vie. Ils avaient vu juste de la merde dans les yeux. Ils n’avaient même pas lu Stirner. Que voulez-vous, je portais trop de signes extérieurs qui heurtaient leurs convictions de barbus en herbe. Ils avaient dix-sept-ans, dix-neuf tout au plus, et ils étaient si vieux, si blasés, si agressifs. Ils jetaient des regards furtifs autour d'eux, à l'affût d'un nouvel ennemi, d'un homme correctement habillé, d'une femme en tailleur, d'un enfant trop souriant. Et ils revenaient vers moi, puis hochaient la tête vers mon premier amour pour bien lui faire sentir qu'il était un social-traître chaque fois qu'il me pénétrait. J’avais déjà croisé des regards lourds de corbeaux dans les rues, mais des Khomeiny d’extrême gauche, je n’en avais jamais vu d’aussi près. Je ne pensais pas que l'extrême gauche parisienne pouvait être aussi bornée, aussi radicale, aussi stupide que des barbus bas de gamme. Il monte très vite oubliée, et je suis resté assise à boire mon vin blanc – ils ne buvaient que des cafés et des verres d'eau – et j'ai continué à les observer. Petit à petit, la colère est montée. Mais je n'ai rien dit. J'avais encore à réfléchir. Je me disais que je les croiserais de nouveau dans ma vie. Je me disais qu'il fallait acérer davantage mes mots. Qu'il me restait encore beaucoup à apprendre.
J'entends encore le bruit de mes talons sur le trottoir après la réunion de trotskistes dans un bar pourri. J'entends encore ce bruit si féminin qui faisait honte à la bonne conscience prolétaire. J'ai écouté le bruit de mes talons avec beaucoup d'attention, j'ai écouté ce bruit qui marquait mon appartenance à la bourgeoisie et au sexe féminin et qui faisait honte à la gauche de la gauche. Je l'ai écouté longtemps, je suis rentré à pied, je voulais être seule et surtout j'étais en colère contre mon premier amour. Il avait essayé de défendre ma paroisse de réfugiée politique iranienne pour expliquer ma différence, mais mon pauvre amour j'étais déjà française. Je me suis demandé si toute ma vie je devrais porter la honte d'être femme, je me suis demandé si je faisais le bon choix. Je me demandais si mon premier amour n'avait pas raison. Si j'étais différente parce que je venais du pays des barbus, si j'avais raison de porter des signes extérieurs de ma féminité. J'avais tellement souffert d'être effacée parce que j'étais une femme enfant, que mes jupes et la graisse de baleine étaient la preuve absolue de ma liberté retrouvée, de ma joie d'être femme. J'ai écouté le bruit de mes talons sur le trottoir parisien et je me suis demandé si je ressemblais davantage à une pute ou à une bourgeoise.
(...)
J'étais de plus en plus en colère. Il était hors de question d'être seulement une pute, d'être seulement une bourgeoise. Il était hors de question d'être autrement que celle que j'avais choisie d'être. La mélodie de mes talons aiguilles m'a permis de passer outre les idées rétrogrades de trotskistes qui ne savaient plus contre quoi lutter et qui avaient choisi les cheveux des femmes. Comme les barbus. Tous les barbus s’en prennent toujours aux cheveux des femmes. »

Ce que je disais de ce texte qui devrait être inscrit en lettres d'or dans les écoles.
18 – Résistance
Elle rêve d'une journée de la jupe façon Isabelle Adjani.
« Il serait temps d'instaurer une journée de la jupe, il serait temps d'instaurer une journée de la féminité. Il serait temps de ne plus croiser de regards lourds de sous-entendus, de ces regards qui ne sont pas sensuels mais qui vous salissent ».
Elle va voir l'expo « L’enfer de la bibliothèque » à la BNF (avec le X sur la tour) en décembre 2007. Elle parcourt l'expo « en m’imaginant en Sade ». Il faut bien ça pour se remonter le moral. Les Printemps Arabes ont déçu. Par ailleurs, elle sait par expérience que les révolutions (et j'allais dire autant en tant qu'iranienne qu'en tant que française) partent en vrille. « Toutes les révolutions me semblent louches ». Et l'Égypte, c'est le pays de naissance des Frères musulmans.
Et de nouveau de se faire traiter de raciste quand elle émet des doutes sur l'islam et surtout quand on lui reproche de ne pas être solidaire... de quoi au fait ? De sa race ?
Le 14 février 2009, jour de la saint Valentin, elle apprend que la nationalité française est désormais sienne. Larmes de joie. Fête. Et de s'apercevoir, une fois encore que, les gens autour d'elle ne sont pas si enthousiastes qu'elle. Être française, la belle affaire. Moue dubitative, sinon d'hostilité, des uns et des autres. Elle doit supporter ce genre d'horreur :
« C'est vachement moins sexy que réfugiée politique ! »,
« Et t’es fière en plus ? »
Elle s'énerve (et on la suppose belle en colère.)
« Mais qu'est-ce que c'est que ces connards d'enfants gâtés qui regardent vers l'extérieur de l'Hexagone et qui crachent sur la France ? Mais enfin, qu'est-ce qui ne tourne pas rond ? Ils n'avaient tous qu'un mot à la bouche : les sans-papiers et les Roms. La France était encore collabo, la France n'était pas le pays des droits de l'homme. Mais enfin, qui a dit qu’être le pays des droits de l'homme, c'était accepter tous les sans-papiers, être une auberge espagnole ouverte à tout vent ? Qui a dit que la France ne se méritait pas ? ».
On la retaxe de racisme. Normal pour eux, être français, c'est être raciste, qu’on soit iranienne comme elle, ou tunisienne comme Sonia Mabrouk, ou algérien comme Boualem Samsal ou Kamel Daoud.

Abnousse Shalmani et Kamel Daoud : "Si vous ne voulez plus de ce pays, on est preneurs" (Le Point, mai 2024)
19 – Affaire Mehra (mars 2012)
« Je ne sais pas si tous les musulmans d'origine, tous ceux qui avaient un aïeul musulman, l'ont pris comme moi, tel un coup dans l'estomac. Il nous réduisait à n'être que des indésirables. Il enfonçait le clou du malentendu entre les Français. Il était la forme la plus abjecte de Khomeiny de son apartheid assassin. Ce jeune homme était un fossoyeur de la République. Je lisais tous les journaux, je cherchais, au milieu des polémiques qui se déclenchaient, une vérité, un sens, un passé qui justifieraient l'enchaînement de haine d'un Français musulman. Mais comment a-t-il pu élaborer le pire dans sa tête, en excluant toute possibilité de retour en arrière ? Il n'avait aucune culpabilité, aucun sentiment d'abjection envers lui-même. Il aurait poursuivi sa cavale meurtrière. Il était le monstre incarné de toutes mes craintes, le pire du pire des ratés de l'intégration. »
Elle attend que la France d'origine musulmane se dresse contre lui et fasse une marche silencieuse contre « cette dégénérescence de l'un des siens ». Et évidemment, cela n'arrive pas. Quelques imams humanistes isolés et puis c'est tout. Aucun geste fort, aucune résistance et peut être une complicité secrète. « En demeurant silencieux, les Français musulmans se sont éloignés un peu plus du corps social. »

Photo publiée le 2018-08-18 14:00:39 par Ziliz http://www.collectifhuma.com/albums/abnousse-shalmani/content/4053/lightbox/
20 – « La parole et mon cul »
Elle se réfugie dans Sade.
« J'étais vivante et j'avais Sade. »
Elle lit La traversée des sens, un roman érotico-politique de Nedjma.
À la mort de son oncle, elle voit sa tante invoquer Allah, ce qui lui donne envie de la frapper.
« J'ai envie qu'elle oublie Dieu et qu'elle pleure son fils ».
Elle retrouve encore et toujours son ennemi.
« Derrière son sourire, il y a Khomeiny ».
Elle se met à écrire et à écrire vite, « pour inscrire le regard de son oncle chéri dans l'histoire ».
Elle entre en scène.
« Ce qui demeurera de ma colère et de mon espoir, c'est la parole. La parole et mon cul ».

Abnousse Shalmani : "le jour approche où je pourrai danser avec mon cousin homosexuel au coeur de Téhéran." (Le Point, janvier 2026)
30 juillet 2026, 03 h10 - 56 ans.
Sainte-Maxime - aux Tilleuls.
Ma mère, 88 ans.
Mon père, 89 ans.
Mes Aimées à écrire et à publier (2028 ?)
08:02 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : abnousse shalmani, khomeiny, islam, voile, sade, soutine, riz amer, la belle otero, pierre louÿs |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook | |
Imprimer