Studio - Roman : poésie pratique (10/10/2026)

A Rémi Soulié
Bon, allez, encore un. Histoire de se faire plaisir. De se mettre en suspens – de soi et du monde. Solitude chérie. « J'ai rarement été aussi seul. Mais j'aime ça. De plus en plus. » Avec Rimbaud, Hölderlin, Heidegger, tout de même. Et au risque que le récit parte en vrille, toujours le danger avec Sollers. Preuves en veux-tu en voilà mais au détriment non pas tant de l'action (il n'y en a pas) que de l'ambiance. Du studio, justement. Ou du jardin. Ou de la rue. Ou des souvenirs d'enfance, de femmes (souvent les mêmes). Les citations, c’est bien, mais ça finit par lasser. On était dans des flux de conscience, on se retrouve dans des notes de lectures. Pas inintéressant mais bon. Le pire, c'est qu'on va faire comme lui. On va se laisser couler dans le texte et en extraire des morceaux. Mimétisme. Miroir. Modèle.

31, boulevard Haussmann : l'appartement des frères Caillebotte se trouve au troisième étage, balcon en rond à l'angle de la rue Gluck, derrière l'Opéra (l'immeuble abrite aujourd'hui le siège de la Société générale).
Donc, l’histoire, ou plutôt la proposition d'histoire – un agent secret va se reposer dans son studio. Agent secret de quoi ? Du social, du mondain, de lui-même. Un peu comme Montaigne dans sa librairie ou Monet à Giverny. Loin du monde, près du coeur. Loin des autres surtout, importuns, fâcheux, conformistes, bigots mais près ses morts, amis, anciens complices : Jean, Guillaume (lui). Presqu’une chambre verte, ce studio. Et aussi la Momie (Mitterrand). Tracer le monde. Travailler le monde. Et dans la vraie volonté, pas la fausse dans laquelle on vous élève. « La volonté est un monde à part » qui n’a rien à voir avec l’école, la famille et toutes les valeurs positives, en fai répressives. La vraie volonté, c’est Proust écrivant son livre dans son lit. C’est le conatus intime de chacun. Le soi en désir. Hors de tout social et même mieux contre tout social. Car le social, on ne le dira jamais assez, c’est l’aliénation, l’enfer, les autres, toussa – mais aussi l’hallucination permanente, la colonisation des systèmes nerveux, la volonté de paralyser les âmes et le temps. « Passé interdit, présent volé, futur noyé : calcul et superstition générale ». Et plus loin : « suffocation de fond », « dévaluation instantanée ». Pire, sentiment que le néant s’accroit. « Et pourtant, regardez la ville éclairée, ouverte ; regardez le fleuve au soleil. » La nature est quand même là, chantante. Comme Haydn, le musicien préféré de Manet (ça, c'était dans L'Eclaircie). Oui, oui, ouïe.

Manet - Madame Manet au piano (1867, Orsay)
Le cœur-oreille de Sollers qui a tant souffert d’autites à répétition lorsqu'il était enfant. D’où sensibilité à la musique, aux voix, et par-dessus tout celles de femmes. Par ses blessures, il saura leur plaire. Et c’est ce que je lui envie le plus : il y a des hommes-enfants qui arrivent à trouver leurs femmes-mamans. Moi, quasiment toujours échoué. Je ne sais pas y faire avec les femmes et encore moins avec ce qu'elles pourraient faire de moi. Je cherche mais je fuis. J'espère et je gâche. Je suis impossible. J'ai honte. Un jour, Nadia, me voyant nu et sleevé, mon ventre en charpie, m’avait dit : « tu es émouvant dans ton corps ». Une des plus belles choses qu’on m’ait dites et qui me semblaient improbable dans la bouche d’une femme. Comme si j’étais persuadé que "les femmes" (ce qui est très vulgaire de dire "les femmes" comme disait la Maud de Rohmer) ne pouvaient être que jugeantes, blessantes, mortifiantes. À 56 ans, j’en suis encore là. Ma mère à mon père. J’ai tout intégré – impuissé. Passons.
Donc, le social, le moral. Hier comme aujourd’hui, escroquerie générale, trahison des clercs, empire du faux, fariboles en rafales, spectacle non-stop, anéantissement en branle. Tous intoxiqués d’infos ou de fakes, tous gobant ces « pilules vides d’apocalypse ». On condamne tout, on pardonne tout. On dit comme son adversaire. On se mire en lui. On fait semblant de s'apitoyer alors qu'on baille aux corneilles. On s'indigne pour de bon mais sans bonté ni charité. Ni oui ni non ou trop de noui ou de ouine. Époque « ouine ». On ne meurt même plus – au sens où la mort n'est plus à soi. Dans un univers de non-être, la mort a disparu. On n'est dans le n'est pas. Sur bien des points, Heidegger annonçait Sollers qui lui annoncerait Houellebecq.
Surtout, « le passé ne s’incarne plus ». On lui fait son procès sans fin chez les gauchistes, on se l’illusionne chez les droitards (Philippe de Villiers sur Cnews). On hurle à la diversité, on communautarise. Ni bien commun ni singularité. Que des particularités abusives et arrogantes. On ne parle que d’avenir. « L’avenir est plein d’avenir ».
Alors, enregistrer tout ça. C’est le rôle de l’agent secret. Entendre les mauvaises voix – celles qui ont le pouvoir. Et d'abord celles de la famille, « camp de concentration » s’il en est. Même si on ne regrette pas la tante sévère chargée de punir et qui paradoxalement était la soeur de la mère (paradoxalement car, comme l'explique Lévi-Strauss dans ses Structures élémentaires de la parenté, les oncles et tantes maternels sont généralement plus "cools" que les oncles et tantes paternels, généralement plus sévères et craints - "un mot de plus et tu iras chez la tante Astrid !").

Degas - La famille Bellelli (1958-69, Orsay)
« Sa voix était précise, un rien métallique. Quand elle estimait que j’avais fait une faute, elle me regardait droit dans les yeux, me demandait de tendre la main, et la frappait de sa paume, d’un coup sec, ponctuation, accord, rupture. Je n’ai jamais subi d’humiliation plus cuisante. Abolies, tout à coup, les lignes de vie, de tête, de chance, de cœur. Elle aimait ça, elle n’en abusait pas, cependant : rusée, connaisseuse. Elle respire encore dans cette photo en noir et blanc où les couleurs, bien entendu, sont plus fortes. En voilà une qui m’a détesté comme il fallait, donc aimé. » (p 81)
Sinon, l’agent secret avant lui, c’était son père, figure taciturne et mystérieuse qui revient dans ses livres et dont il rappelle à chaque fois que c’est lui qui lui envoyait de l’argent en cachette de sa mère qui, elle, voulait lui couper les vivres. Philippe Joyau, écrivain, mais quel scandale ! Pour le reste, « opinions ineptes des femmes », accablement des hommes qui feignent de les écouter, « crétineries scoutes » des maîtres, « incompétence érotique » des uns et des autres, critiques sans fin du génie, surtout. Picasso, Bacon, Céline, tout ce qui est un peu supérieur, qui donne du sens et de la beauté, au tribunal !
Lui aussi en a chié. Vingt ans, rue Monsieur-le-Prince (comme Rimbaud), tentant de percer et de « travaincer » (Rimbaud, encore), du latin vincere, « vaincre ». « Travaincer n’est pas travailler. Ça vient tout seul, ou rien. » Et quand le rien s’invite, il a envie de se jeter par la fenêtre. Sa copine de l’époque l’en empêche. Ils roulent sur le plancher. Saison en enfer. Beaucoup de vin et pas mal de putains. On ne connaît pas très bien ce Sollers de 20 ans. Qui parle de destin ici (p 23) : pourquoi ci, pourquoi ça ? Destin ! Pourquoi lui, pourquoi elle ? Destin ! Pourquoi moi, pourquoi toi ? Destin ! De prédestination, là (p 101) : « avant d’être, j’étais peut-être », « j’y suis, j’y suis toujours ». On peut être élu sur un plan et damné sur un autre. Parfois sur les deux. Perso, sexuel : zéro. Social : un ou deux. Spirituel : trois ou quatre. Littéraire : quatre ou cinq. Blogueur : six ou sept. Facebookeur : huit ou neuf. Doux rêveur : dix sur dix. On fait ce qu’on peut et c’est déjà énorme. Et « la seule chose à faire est de raconter comme on s’en est tiré à chaque fois comme par enchantement ». On se sent élu parce qu'on aurait plus mal tourné – comme Hubert-Marie de la Branque. On est damné parce qu’écharde dans la chair, atrophie sentimentale, contact strictement impossible, chair sans aucun soleil. Quant à Dieu, ma foi, qu’il se débrouille avec nous ! Dieu qui relève de l’être et non de l’existence, bien sûr – l’existence étant une catégorie bien trop basse pour lui. L’existence, c’est les autres. Et les autres, c’est l’enfer, le social, le plein d’autres à gogo. On l'a déjà dit mille fois.
« La damnation, ou, du moins, ce qui y ressemble comme cadavérisation agitée, c’est être plein d’autres. Studio, Babel. »
Le damné, cet adversaire, cet empêcheur, ce fond de ténèbres.
« Quand vous regardez quelqu’un, n’oubliez pas qu’il vient de ce fond de ténèbres, d’éboulements, de ralentissements boueux, d’aphasie, de crime ou de persécution subie, de mortification, d’aboulie, de transpiration dans les limbes. Ils ou elles ne veulent pas l’admettre ? Naturellement. D’où exhibitions, confusion devant les caméras invisibles, luttes pour le moi-moi, morale, territoires coincés de survie. »

Francis Bacon - Study for a Portrait (Museum of Contemporary Art Chicago, 1949)
Tout n’est plus que lutte entre conformisme et nihilisme, moraline et rebelline, « droitardés » et « gauchiasses » pour le dire vite.
Heureusement, des paradis. La nature jamais décevante. La poésie toujours surgissante. Et l’amour de Maria, Nina, Marion et les autres. Yeux, mains, sourires. Poignets, doigts, paume. Cheveux, sourcils, touffe. Couette, coussin et « rêve d’écaille ». Et comme dit (encore) Rimbaud dans Enfance, « boules de saphir dans les moments d’amertume ».
Rimbaud, nous y revoilà. Sollers va nous y plonger abondamment. Rimbaud comme code secret de tout, clef de la parade sauvage, vortex. Tout va y passer, mère, sœur, père – et même Coran que le père a traduit et qu’Arthur connaissait bien et citait souvent. Allah Kerim ! (« que la volonté de Dieu soit faite ! »), ne cessera-t-il de répéter lors de son interminable et atroce agonie.
Entre temps, Hölderlin. Son voyage en France. Bordeau. Garonne. Sol de soie. Femmes brunes. Rêvées, Aimées (c’est la même chose). « Récit nombreux des jours de l’amour » (Souvenir – Endeken, et son célèbre « seuls les poètes fondent ce qui demeure »). Admettons. Poésie = mystique (c’est-à-dire unité) du monde. Et roman, « poésie pratique » – on en parlait l’autre soir au Cercle de Flore avec Rémi Soulié, Yannick Gomez et Maximilien Friche : de quel genre romanesque Philippe Sollers est-il le nom ? Romans métaphysiques ? Poèmes ? Romèmes ? Dans l’assistance, j’ai proposé « poésie pratique ».
Preuves :
« Je m’en tiens, moi, humble romancier, espion de l’Histoire, à redire que le roman doit avoir pour but la poésie pratique » (p 159)
« Le roman est une aventure physique et philosophique qui a pour but la poésie pratique, c’est-à-dire la plus grande liberté possible. » (p 202)
On l'aimera toujours, ce Sollers.

Sollers au Cercle de Flore, le 02 octobre 2026 - avec Yannick Gomez, Maximilien Friche, Rémi Soulié.



07:23 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rimbaud, hölderlin, heidegger, agent secret, sollers, manet, degas, bacon, rémi soulié, yannick gomez, maximilien friche |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook | |
Imprimer