Deux ou trois choses que je commence à comprendre du protestantisme I - Une religion du propre (Pentecôte 2021) (25/05/2021)

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QUE LE SALUT N’EST PAS UN SALAIRE.

QUE LA MISÉRICORDE N’EST PAS UNE MÉRITOCRATIE.

QUE LA GRÂCE EST GRATUITE.

QUE TOUT SE FAIT « EN PROPRE » – ce qui faisait hurler Claudel :

« Il n’y a rien de si opposé à l’esprit chrétien que la préférence du sens propre. Cela est protestant, c'est-à-dire abominable à tout coeur catholique. »

Écrivait-il à Charles Péguy à propos de Notre jeunesse.

On ne saurait mieux définir le protestantisme, religion du propre s'il en est, c'est-à-dire du soi.

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Contre le dogme, la conscience.

Contre le libre arbitre, le libre examen.

Contre l’autorité, le propre.

Contre le « tu dois », le fameux « je ne peux pas faire autrement » de Luther.

Le choix comme soi.

Car on peut se leurrer tant qu'on veut mais au bout du compte, c'est mon soi, mon souffle, mon atman diraient les Hindouistes, mon propre qui passe avant toute chose – et non pas simplement parce que « je le veux » abstraitement, par obéissance ou soumission, mais parce qu'il ne saurait en être autrement en moi. Si je suis honnête avec moi-même, je suis obligé de penser ce que je pense, de sentir ce que je sens, de vouloir ce que je veux, au-delà de tout « libre arbitre », c'est-à-dire de cette croyance que ma volonté serait autonome par rapport à mon individualité et que je pourrais vouloir ce que je ne veux pas ou mieux ce que je ne peux pas

Le libre-arbitre voudrait nous faire croire qu'entre ce que nous ne voulons (et donc ne pouvons) pas et ce que nous voulons (et donc pouvons), nous devons choisir le premier. Mais non. Vouloir, c'est vouloir vraiment, pas vouloir par devoir (ou à moins que le devoir soit vraiment un vouloir, ce qui peut arriver.) Le libre-arbitre voudrait que nous voulions ce que profondément nous ne voulons pas. En quoi il est une véritable perversion de la volonté et une torture infligée à l'être. Se croire libre par rapport à ses propres inclinations constitue le pire choix. C'est comme si l'on s'obligeait à être une fake news de soi-même - au nom d'une objectivité fantasmée, d'une morale arbitraire (dont relève précisément le libre arbitre qui n'est en effet qu'un serf arbitre), d'un reniement encouragé de soi. Non, encore une fois, ma seule liberté, c'est d'assumer ce que je suis et de faire au mieux avec ça. 

- Oui, mais alors, si t'es Hitler ?

- Justement, je ne suis pas Hitler. Ni d'ailleurs saint François d'Assise. En revanche, je suis assez saint-Pierre. Vantard, pleutre, sincère, honnête de temps en temps, héroïque malgré lui, con attachant, inégal comme tout un chacun. 

Et ma seule liberté, c'est de faire quelque chose de mon inégalité - synonyme de singularité. Ma seule liberté, c'est de prendre conscience de ce qu'il y a en moi de dons, de grâce - j'allais dire de liberté. Et force est de constater que nous ne sommes pas tous égaux en dons, grâce et liberté. 

Alors, il faut s'expérimenter, se rendre compte, s'aguerrir à soi et cela demande du temps. En fait, toute une vie. Car nous ne nous découvrons qu'au fur et à mesure - un peu comme l'enfant puis l'adolescent qui découvrent leur corps. Nous découvrons ce qu'il y a de libre en nous, c'est-à-dire de possible, d'impossible, de limité, de puissant, de fort, de faible, de nécessaire. Connaître sa nécessité, c'est cela être libre. Eh oui, je suis aussi spinoziste. 

Mais donc, ma révélation luthérienne.

Cela s’est passé dans la nuit du 16 au 17 décembre 2020.

Le salut insouciant, la sole gratia, la foi comme confiance pure, l'amor fati protestant – tout cela, qui était en moi si évident depuis longtemps, a surgi (presque) d'un coup. 

De Pascal (dont j'emprunte le pseudonyme, Montalte, sur AOL depuis vingt ans !) à Kierkegaard, en passant par Leibniz et Nietzsche, tout s'est éclairé - jusqu'à la phrase de James Ellroy dans Ma Part d’ombre : « sois sobre, aie confiance en Dieu et baise » (autre façon de dire les trois vertus théologales : aide - les autres et toi -, crois, espère.)

 

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Surtout, j’ai découvert Luther. Mon frère d'angoisse et de détente. Ses fabuleux Propos de table (Tischreden). Ses joyeux excréments. Son gruau sacré. Son espérance inconsciente. Son illogisme généreux. Sa consubstantiation fameuse, cette transsubstantiation arrangeante (double substance du pain et du corps, du sang et du Christ en non transformation de l'un à l'autre), son refus du sacrificiel. 

« Nous sommes en fait des pécheurs, mais Dieu, dans sa miséricorde, nous tient pour justes. Nous sommes justes sans le savoir, alors qu'à notre connaissance nous sommes injustes ; pécheurs en fait, mais justes en espoir. » (Commentaire de l'Epître aux Romains)

Ca, ça change du catéchisme romain, bordel ! Ca, ça libère, ça apaise, ça ouvre !

La justice de Dieu, ç'a toujours été l'horreur - et le mensonge absolu. La révolte de Luther est venue de là :

« Je détestais ce Dieu juste punissant les pêcheurs... et ainsi j'étais en fureur et mon état intérieur me criait le trouble et l'effroi. »

Et Luther de s'apercevoir que seule la foi justifie, que la seule la confiance sauve, et que le vrai, le seul péché, c'est la culpabilité, « l'abomination papiste. »

Croire en Dieu, c'est ne plus avoir peur du diable. C'est se foutre de la gueule du diable.

« Il y a des fois où il faut boire un coup de trop, et prendre ses ébats, et s'amuser, bref, commettre quelque péché en haine et mépris du diable, pour ne pas lui laisser lieu de nous faire un cas de conscience de niaiseries minuscules. Si le diable vient te dire : "ne bois pas !", reponds-lui : "je boirai donc, parce que tu le défends, et même je boirai un bon coup ! " Il faut toujours faire ce que Satan défend... Quelle autre raison crois-tu que j'aie de boire de plus en plus mon vin pur, tenir des propos de moins en moins retenus, de plus en plus souvent faire de bons dîners ? C'est pour moquer le diable et le vexer, lui qui, autrefois, si souvent, me moquait et me vexait... Oh ! Si je pouvais enfin imaginer quelque énorme péché pour décevoir le diable et qu'il comprenne que je ne reconnais aucun péché, que ma conscience ne m'en reproche aucun." »

(Lettre à Jérôme Weller, du château de Cobourg, 1530)

Et Louis Sauzin, préfacier aux Propos de table, d'ajouter :

« Pèche donc s'il le faut, non par goût, ou pour désobéir à Dieu, mais pour faire un pied de nez à Satan, lui montrer que sa puissance est morte contre celui qui croit, lui prouver que, quoi qu'il fasse pour t'entraîner, du moment que tu as la foi, tu tiens aussi la certitude de ton salut. »

Que n'ai-je lu ça il y a trente ans !

Déjà, il y avait eu MARION MULLER-COLARD et son texte Je me demande pourquoi dans Emmanuel Carrière, faire effraction dans le réel auquel j'avais participé (P.O.L. 2018, p 471) et qui m’avait fortement impressionné.

1/ L’incarnation comme subjectivité.

« Et c'est parce que le christianisme est la religion, précisément, de l'incarnation que je suis chrétienne. L'incarnation comme renoncement à l'objectivité. Et c'est parce que tu es, Emmanuel, l'artisan d'une écriture qui renonce elle aussi à l'objectivité que je me sens si à l'aise dans tes livres. »

2/ La grâce comme illégitimité du sujet (et donc triomphe de celui-ci) 

« .... que ce Jésus de Nazareth, donc, soit le fruit de l'infidélité de Marie à Joseph, de l'impatience de Joseph en ces interminables temps de fiançailles, ou même du viol d'un centurion romain, qu'importe. Il est un enfant illégitime et c'est superbe. C'est superbe car l'Evangile peut se résumer en l'abolition radicale de l'illégitimité. Ce que Jésus conquiert, c'est l'accession au pur sujet, ce noyau atomique de soi qui est, pour le commun des mortels, si couvert d'ego, de trauma, d'imitations, de conventions, d'angoisse, de quête effrénée de légitimité, qu'il nous faut forer toute une vie pour avoir une chance de l'effleurer. »

3/ Le vortex christique 

« [écrire] pour propulser votre parole dans ce que tunnel magique qui convertit votre petite histoire en cime universelle, et si vous vous vous arrêtez avant la cime, eh bien alors votre petite histoire restera votre ennuyeuse petite histoire à vous, et vous aurez manqué le vortex vers le coeur des autres. Jésus de Nazareth est le maître de ce vortex. » 

Et croire au continuum de l'esprit humain. 

« Ce n’est qu’en étant absolument libre [absolument soi-même] qu’on peut bien danser, bien faire l'amour et bien écrire » – et cela même si l’imposteur (l’adversaire, le démon, le mime, le pirantone) nous suit partout et nous empêche de l’être - nous empêche d'être. 

En vérité, croire au Christ, c’est croire à un soi encore plus personnel que soi, c'est croire au sujet suprême qui est en moi.

JÉSUS-SUJET.

JÉSUJET.

JÉSUS-JESUIS

 

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« Mais alors l’enfer ? – L’enfer ? – Oui, le truc qui t’obsède.  – On s’en fout ! – Comment ça “on s’en fout“ ? – Oui, on s’en fout puisqu’il ne dépend plus de nous mais de Dieu. – Et ça ne t’effraie pas plus que ça ? – Bah… Dieu est espérance, non ? – Oui non mais d’accord... – Et l’espérance est insouciance. – Ah bon ? – Dans tous les cas, ça ne dépend plus de moi et c’est l’essentiel. – Tiens donc ! – Oui, je n’ai plus à mériter quoi que ce soit. Dieu pourvoira à tout. - Comme par hasard ! - Comme par providence, plutôt. Tout est bon en Dieu et tout a une raison divine en moi. On est dans le meilleur monde possible, Leibniz avait raison. Théodicée, etc.  – C’est une forme d’Amor Fati, ton truc. – Absolument et c’est le paradoxe : le protestantisme est totalement anti-païen (anti-image, tout ça) mais sur ce plan-là, celui du destin, il l’est complètement. – Et donc ? – Et donc, on rend grâce, point barre. – Trop facile, non ? – Reste dans ton difficile si tu y tiens. – Oui enfin, l’enfer est une parole récurrente du Christ, géhenne du feu, grincements de Dieu, etc. On ne peut faire fi de ces versets d’un revers de main et sous prétexte qu'ils ne vont pas dans le sens de notre petite apocatastase arrangeante. –  On ne peut pas non plus être littéral. – L’enfer, c’est une vue de l’esprit ? Un symbole ? Une menace pour faire peur aux enfants ? – En tous cas, ce n’est pas forcément une information. – Ah non ? – Plutôt une exhortation. Une dissuasion. Une fulmination. – Une possibilité avant tout et que tu ne peux nier malgré toute ta nouvelle mauvaise foi. – Peut-être mais qu’est-ce que le possible sinon quelque chose qui est entre le réel et l’irréel ? Là-dessus, chacun sa sensibilité. – L’enfer, une sensibilité ? – Oui, comme le reste. Hans Urs von Balthasar a écrit de belles choses là-dessus. – Trop facile. – Oui, tu l’as déjà dit. Et moi je préfère raisonner comme Babbalanja, le philosophe de Mardi de Melville. »

« N’ai-je pas des raisons d’être circonspect alors que dans mon enfance mon propre père fut brûlé vif pour sa témérité, et dans cette île même ? Juste Oro ! Ils l’ont brûlé au nom d’Alma ! Ne vous étonnez pas que parfois je haïsse presque ce nom. Et ils juraient pieusement qu’il s’en allait de ces flammes vers d’autres flammes. Hideux mensonge !

- Vous niez donc les tourments éternels ? dit Mohi.

- Cela ne vaut pas la peine de les nier. D’autre part, je ne veux pas risquer, en niant formellement, d’ébranler la foi des milliers d’êtres qui trouvent dans cette croyance une consolation infinie pour tout ce qu’ils souffrent dans Mardi.

- Comment ? dit Média, y a-t-il des hommes qui trouvent un apaisement dans la pensée des flammes éternelles ?

- On le croirait, Monseigneur, puisqu’ils soutiennent ce dogme avec plus d’énergie que tout autre. Ils vous céderaient plus facilement les îles du Paradis ! Et en vérité, de la part de loyaux disciples d’Alma, ce serait logique car, d’après tout ce qu’on entend à Maramma, le prophète semble avoir pour but principal de nous révéler à nous autres Mardiens l'existence d'horreur auxquelles il est à peu près impossible d'échapper. Mais il vaudrait mieux que tous les hommes fussent anéantis qu'un seul damné »

(Mardi, CXIII – Où il est question d’Alma)

« Donc, tu refous de l’apocatastase dans le protestantisme ? – Pourquoi pas ? – Hérétique ! – Présomptueux !  – On en a brûlé pour moins que ça. – Oui, c'est le côté islamique du catholicisme. Le bûcher, les fers, les ongles arrachés. C'est justement parce que vous autres finissez toujours comme ça que je n'en suis plus et que j'oscille désormais entre l'oratoire du Louvre et ses très inspirées pasteures et ma paroisse luthérienne saint-Jean de la rue de Grenelle, à deux pas de là où habitait ma chère Aurora.

 

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Donc, protestant : 

Dieu non plus catéchiste mais personnel.

Dieu divinement individuel.

Dieu impliqué dans l’aventure humaine (Bible) comme dans chacune de nos vies.

D'ailleurs, lire la Bible comme une autobiographie.

Lire L'Evangile comme un "qui suis-je" ? (Le jeune homme riche ? l'ouvrier de la onzième heure ? Pierre ? Pilate ? Thomas ? Judas ? le centurion romain ? Lazare ? tel ou tel pharisien ?)

Dans tous les cas, comprendre que Dieu, c’est ce que l’on a dans le cœur – « tel cœur, tel dieu ; tel Dieu, tel coeur », écrit Luther quelque part. A chacun de construire Dieu selon identité et son identité selon Dieu.

Devenir maître de Dieu et non plus esclave de Dieu.

Passer du dieu catholique rétributif et punitif au dieu grâcieux et prometteur.

Passer du dur au dynamique. De l’angoisse à l’insouciance. De l’écrit au réécrit – car tout se réécrit sans cesse. Tout se réécrit, se reprise, se réforme.

Et ne pas craindre d'avoir une lecture littéraire, critique, perspectiviste de la Parole.

Il est clair que le  protestantisme est une religion d'intellectuels qui se construit sans intermédiaire ni argument d’autorité - quoiqu'avec de solides référents (dont, et je m'en aperçois enfin, les grands philosophes allemands, mais aussi les messieurs de Port-Royal, Pascal, Kierkegaard, sans oublier Agrippa d'Aubigné, Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant, ni Jean-Sébastien Bach bien sûr, et aussi Carl Theodor Dreyer, Ingmar Bergman, Lars von Trier et peut-être même Jean-Luc Godard.) 

À Bossuet qui dénonçait « les variations des Églises protestantes », Leibniz répondait : « il nous plaît, Monseigneur, d’être de cette Église toujours mouvante et variable. »

Au diable, donc, le dur, l’infaillible, le tribunal. C’est tous ceux qui croient à l'enfer, et pire, pour les autres, qui risquent d'y tomber. Un peu comme la dame patronnesse qui arrive chez saint Pierre au début du Ciel peut attendre, de Lubitsch.

Le royaume n’est plus la carotte au bout du bâton, il est là, hic et nunc et il continuera de plus belle après notre mort. Il est déjà et pas encore là. Il ne dépend pas d'une eschatologie, c’est-à-dire d'un calendrier.  Dieu est autant transcendant qu'immanent (la preuve, l'incarnation.) Le Christ ne revient pas, il vient.

Comme dit Michel Barlow dans Le bonheur d’être protestant, on ne devient pas protestant, on s’aperçoit qu’on l’était depuis un certain temps – car on était libre en dépit du « libre arbitre ». On faisait semblant de croire aux dogmes de l’Église, parce qu’ils étaient beaux, glamours et effrayants mais dès qu’on revenait à soi, on se disait que cela devait être autre chose. Le libre examen pulvérisait le libre arbitre et autres dogmes à la con.

Elle est là, la vraie différence entre catholicisme et protestantisme :

Le catholicisme, c’est que même si je ne le sens pas, ça doit être ça. Le protestantisme, c’est tant que je ne le sens pas, ce n’est pas ça.

 

(À suivre)

 

 

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Agneta T.  ("Kundry"), 342 rue saint-Jacques, 1993.

                                          

                                                                                                                             A suivre : la foi insoumise

07:39 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : protestantisme, luther, calvin, oratoire du louvre, breaking the waves, kundry | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer