Suite Sollers 2026 - Les Surprises de Fragonard (29/01/2026)

 

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« Oh, écoutez, au point où nous en sommes, nous n'avons plus qu'une seule ambition, qu'on nous laisse tranquilles, que nous puissions vérifier l'expérience... »

Que nous puissions trouver le point. Celui de la joie. De l'univers. De l'escarpolette. Phrase qui peut aussi fonctionner sans point : trouver le point de la joie de l'univers de l'escarpolette. 

« Il est temps de faire de Fragonard un peintre profond. »

Mais le moyen de le faire après deux siècles de malveillance, résistance, vengeance ? Le monde n'aime pas l'innocence, la joie, la gratuité. Or, ce que nous propose Fragonard, c'est « une représentation sans équivalent de la gratuité humaine ». Crime de lèse-représentation, de lèse-éros, de lèse-baise ! 

La gratuité – péché irrémissible contre le social. La gratuité, c'est-à-dire Sud mythique, âge d'or, « paradis physique ». Tout ce qui coïncide avec « le lieu et la formule » et que notre époque rabroue comme jamais. Pour elle, ni lieu ni formule. Ni illumination ni verrou. Tout interdit. Tout sanctionné, puni – effacé, cancellé. Le mot n'est pas encore écrit mais on le sent. Toute l'oeuvre de Sollers s'est dressée depuis le début contre ce qui devait arriver aujourd'hui.  

 

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Les Heureux hasards de l'escarpolette (1767-1769)

 

Fraise, fragrance, grâce et Grasse !

Fragonard – l'anti-moisi absolu, et le plus Français des Français.

Fra-go-nard : « syllabes où il est impossible de ne pas entendre le ago latin qui signifie mettre en mouvement, se mouvoir, s'élancer, s'accomplir, poursuivre », sans parler de son odeur suave, fragrance délicieuse, sur fond de fraise encore audible en italien (et le type était natif de Grasse, ville des parfums), tout cela, délicieux, exquis, civilisé au suprême – mais hélas amalgamé il y a quelques années, lors d'une expo au Luxembourg, à « la culture du viol ». Le Verrou, bien sûr. Ou comment on fait du paradis un enfer, de la main chaude un cœur froid, glacial, féministe, judiciaire et de n'importe quel nu une preuve du male gaze. Quel peintre aujourd'hui qui ne se retrouve pas sur le chevalet d'une tricoteuse de #Metoo ? Picasso, Gauguin, Degas – tous coupables ! Au nom de la lutte contre la violence faite aux femmes, la violence faite aux formes. Adieu Hölderlin et son « vivre, c'est défendre une forme ». Aujourd'hui, vivre (tu parles !), c'est accuser une forme. Le wokisme comme ce qui confond la violence réelle et la violence symbolique. Le wokisme, communautarisme individualiste qui ne supporte que lui-même (et encore ! même pas ! quand on voit ces Youtubeuses à la Noémie De Lattre se reprocher leurs propres désirs hétéros ! La bonne femme rêve de se faire prendre sauvagement dans son bain par Marlon Brando mais renie publiquement son désir, arguant qu'elle a été aliénée à celui-ci ! Et ta liberté dans la connerie, elle est venue toute seule ?)

 

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Jeune fille se pressant le sein (non daté)

 

Non, envers et contre tout, les corps de Fragonard. Et qui nous montrent exactement ce que peut un corps, comme dirait Baruch. Sa liberté de jouissance (la vraie et qui devrait être un pléonasme), sa pensée solaire (car le corps pense et heureusement car s'il ne pensait pas, l'humanité aurait disparu depuis longtemps), son désir ineffable de tout (même du Verrou et c'est la femme qui veut peut-être le verrou, on y reviendra). Voyez la Jeune fille se pressant le sein. Voyez celle surprise avec son Billet doux – et son petit chien qui nous jauge en ayant l'air de penser de nous : est-il bon ? est-il méchant ? Les femmes aiment l'amour et sans doute plus que les hommes. Eh voilà. CQFD. C'est ce que montre Fragonard. 

Le méchant (le bigot), c'est celui qui y trouve à redire, qui cherche la morale à tout prix, la transcendance, le jugement. Le bon, lui, est dans l'immanence totale. Il est celui qui adhère à ce « monde sans problèmes », donc cette « absence de monde », où il n'y a « rien à chercher derrière, aucun devenir, pas d'angoisse ni de culpabilité » – antimonde innocent, gratuit encore une fois, non hystérique et même « hystorique ». Monde sans corvée (impensable !) où « le lien social » est « sur le point d'être dissous en pleine lumière ». Contre cette audace, se sont mis en branle tous les Contrats sociaux du monde, les Êtres Suprêmes, les Peuples, les Nations, les Guillotines, tout plutôt que les pommettes roses, les chairs fermes, les décolletées plongeants, les longs cous adorables (tellement qu'ils seront bientôt coupés), les rires érotiques. « Plus jamais ça ! »  gueule le social. Plus jamais ses corps en mouvement, en musique, en peinture. Non, place à la mort (la justice !) qui a tous les droits et tous les pouvoirs ! C'est qu' « elle a été gravement offensée, la mort » par Frago – comme par Mozart, Picasso, tout ce qui est art. « Retour à l'Idée fixe ! Fixe ! Carré blanc ! Noir ! » La Terreur nous délivrera de cette innocence coupable. « Le vrai crime contre l'humanité, c'est peut-être Fragonard, au fond. » Regardez l'horrible Début du modèle, ce peintre qui, avec une baguette, place une femme dont une autre (sa complice ! la mère Fourniret sans doute !) a dénudé la poitrine. 

 

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Les Débuts du modèle (1769)

 

Des femmes pour et non contre

L'histoire des XIX ème, XXème et XXIème siècles français ? Une expulsion du XVIII ème ! Haro sur Frago. Adieu Rambouillet, Saint-Cloud. Au diable, ces femmes. Car il s'agit bien d'éradiquer celles-ci, et pour une bonne raison : c'est que toutes, telles que Frago les peint, sont pour tout ça – la nudité, l'amour, l'étreinte. Des femmes pour et non contre – le voilà, le scandale absolu. Regardez celles de La Résistance inutile (intitulée aussi La Surprise) où l'on ne sait plus à qui appartient l'entrejambe – à la femme ou à l'homme (qui d'ailleurs pourrait être une femme), tous les deux ou toutes les deux riant de bonheur de ce qu'iels font (va pour l'écriture inclusive pour une fois !) : bataille d'oreillers, chatouilles, fessées ! Et encore plus troublant, l'autre version en aquarelle où c'est la femme qui domine l'homme. Des femmes pour la chair, les pauses, le jeu – comme la Sophie pornographe de Portrait du Joueur. C'est cela qui ne passe plus. Tous ce que les hommes des temps anciens (patriarcat) ont voulu éradiquer et que toutes les femmes aujourd'hui veulent continuer de faire à leur façon (matriarcat). La morale toujours contre. Alors que Fragonard a peint « des femmes qui sont pour » (p 95)

 

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La Résistance inutile (1770-1773)

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La Résistance inutile (1770), autre version

 

Même les bébés, il n'est plus sûr que les femmes les aiment tant on leur a dit que la maternité etc. etc. Tant pis pour la Vénus qui joue avec son bambin dans La Chemise enlevée. Un homme qui peint le bonheur des femmes avec leurs hommes ou leurs enfants, INADMISSIBLE ! Comme dans Les Baigneuses, incroyable chef-d'oeuvre où l'on a l'impression que les femmes (huit) se baignent autant qu'elles flottent dans l'air. La France anti-moisie, on vous dit !

 

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La Chemise enlevée (1770)

 

« Voilà la philosophie française que le monde entier nous envie, les femmes et le vin, gloire et soutien de la comédie humaine. Regardez ces trois pieds.... Ces jeux de poings d'heureuses vilaines... Cet arbre venu de nulle part, au milieu des nuages, dont le tronc de chair est un bras levé... Ces deux blanchisseuses dans l'ombre... Cette double croupe d'entrée, tronc de bouc ou de déesse, clin d'œil critique à l'étal de l'académique Boucher... Ce ventre blanc dans le ciel... Ce fouillis de grâces.... Ce recto-verso qui devrait figurer sur les billes de banque de la République, la république de Fragonard, tel est son nom. » Et ce nombril autour duquel tourne toute la toile et dont un auteur léger dira « nombril pour eux, nombrelles pour elles. »

 

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Les Baigneuses (1765)

 

Quant au Verrou, que Sollers aime appeler le « vrai où », il est « le tableau interminable », « la machine fondamentale », le viol fabuleux – Sollers n'écrit pas le mot mais le pense : « c'est sanglant, viscéral, tordu, chenille et papillon, la métamorphose et l'empoignade du fond des choses. » Donc, oui, on peut voir le pire dans ce tableau mais de la façon la plus flamboyante qui soit (un peu comme La Mort de Sadarnapale de Delacroix à qui il peut faire penser). Terrible et pourtant voluptueux. Le lit matriciel qui fait envie. Et d’ailleurs qui menace autant la femme que l’homme. Sinon, l’homme plus que la femme. Ne serait-ce d’ailleurs pas lui, l’homme, qui se précipite sur le verrou pour l’ouvrir et s'enfuir de cette chambre par trop matricielle, engloutissante, et dans laquelle une femme dévoreuse le retient ? C’est elle qui l’a fermé, le verrou, avant que la scène ne commence – et le pauvre bougre vient de s’en rendre compte. Qu’il va se retrouver sur les immenses genoux du baldaquin et en grand danger d’être avalé par cette nouvelle Origine du monde ! « Catastrophe et sécurité ».  Voilà, moi, ce que je vois, dans Le Verrou et personne ne m’en empêchera. 

 

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Le Verrou (1777)

10:32 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philippe sollers, fragonard, le verrou, wokisme, cancel culture, néo-féminisme, escarpolette | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer