Deleuze / Spinoza II - Vitesses, manières d'être et idiotie philosophique (12/01/2026)

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Kandinsky, Légère tension (1923)

 

Qu'est-ce donc qui fait tilt dans cette philosophie – ou qui, inversement, effraie, panique et semble même satanique ? Spinoza ayant été lui-même excommunié par sa communauté avant d'échapper à une tentative d'assassinat ; « spinoziste » ayant été longtemps une insulte. Aucun philosophe n'a provoqué autant de haine. Et c'est Damien S. (bon, un type spécial) qui m'avait dit un jour que Spinoza, c'était le diable en personne. Bien pire que Machiavel, Nietzsche ou Heidegger.

 

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Kandinsky - Composition 8 (1923)

 

Une philosophie en tous cas sous le signe de la vitesse.

Vitesse (et violence) des scolies, « vitesse de l'affect », dit Deleuze, qui contraste avec la lenteur (d'ailleurs relative) du concept.

L'idée qu'il faut aller à l'Être aussi vite que possible, « aussi rapidement que faire se peut – car la raison l'exige ». La raison exige de ne pas aller trop vite. La raison freine. On fera malgré tout « aussi vite que possible » (Traité de la Réforme de l'entendement § 99). C'est qu'avant l'Être, il y a l'accès à l'Être. Quand on sera dans l'Être, ça ira vite (comme dans le Paradis de Dante, allô Sollers ?) mais avant, il faudra définir et démontrer des trucs.

Et d'abord parler un peu des corps dont Spinoza a une conception toute cinétique – en mouvement. En métamorphose. En devenir inattendu (le bébé qui rampe, l'ivrogne qui titube, le somnambule qui marche sur son fil), en inconnu à explorer. En vérité, « on ne sait pas ce que peut le corps ». Grossir, maigrir, se muscler, transitionner pourquoi pas ? Et même baiser alors que pendant des lustres notre âme n'y croyait pas. Bon, ça, c'est pas gagné. Ma scolie à moi.

Non, ce qui a pu provoquer les contemporains de Spinoza, comme d’ailleurs les nôtres, c'est cette idée que nous n'existons pas par nous-mêmes. Autrement dit, que nous ne sommes pas libres comme nous l'imaginons (et même si la liberté réapparaîtra plus tard sous une autre forme, Spinoza étant le penseur de la liberté par excellence). Que nous ne sommes pas, comme chez Descartes, sujets souverains. Que notre être, contrairement à celui, univoque, de Dieu, est fondamentalement équivoque. Et que du reste, nous sommes plus une manière d'être – une manière d'Être – qu'un être en soi. Seul Dieu est Être en soi (et de fait libre de lui-même). Mais nous, bernique !

Cela, perso, je l'ai toujours senti, dès la petite enfance. Je suis là, sur mon pot, je regarde les nuages, je pense que tout passe et moi aussi. J'ai un sentiment irréel de ma propre réalité. J'existe sans exister. Je suis là sans être là – ou sans qu'il y ait de ma volonté. Je suis là comme ça. Ni mon fait ni ma faut. Simplement, je suis donné comme tel, embarqué sinon éjecté dans un corps et une âme que je n'ai pas choisis. Toute ma liberté va consister à « faire avec ». Être, c'est faire avec soi. Trouver ce qui me va (qui me met en joie) et fuir ce qui ne me va pas (ce qui m'attriste). Punaise ! Comme tout ça me parle plus que le sujet cartésien qui croit que tout vient de lui et qu'il est libre de sa liberté. Parce que non ! Je ne suis pas libre de ma liberté, c'est ce que j'ai compris tout de suite vers trois ou quatre ans.

 

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Autre scandale : l'idée que l'Un n'est pas supérieur à l'Être, du moins n'arrive pas avant lui. Dans la philosophie classique, on était dans le schéma suivant :

Un ---> Être ----> Âme ---> Corps.

Et cela toujours en descente – en chute, en péché (et même si après on pouvait éventuellement remonter, transcendance, toussa). Tout comme la religion, la philosophie classique imposait une hiérarchie. Autrement dit des valeurs (car hiérarchie = valeurs = morale). 

Rien de tel chez Spinoza où tout est Être, tout participe à l'Être – qu'il appelle Substance. Être partout, Un nulle part. Immanence partout, transcendance nulle part. 

Le scandale de Spinoza, c'est l'immanence – c'est-à-dire l'Être non-hiérarchique, non-transcendant, purement égalitaire, facteur d'égalité pour tous les étants.

D'où le fameux parallélisme entre corps et âme, étendue et pensée – aucune supérieure ni inférieure à l'autre. Aucun attribut qui ne prenne le pas sur l'autre. Et cette idée dingue qui m'a toujours sidéré est que nous, hommes et femmes [et quand je dis « femmes », ce n'est pas par souci féministe mais par désir érotique : j'aime bien qu'il y ait des femmes surtout quand on parle de Substance] n'avons accès qu'à deux attributs : la pensée et l'étendue. Comprenons bien : la Substance est infinie et a une infinité d'attributs – mais nous, on n'en a que deux !

[Ce qui pose un vrai problème par rapport à la non-hiérarchie dont parlait Deleuze. Car enfin, que serait-ce un étant qui aurait mille attributs ? Ou même un petit troisième ? Celui-ci serait forcément supérieur à nous. C'est peut-être ça d'ailleurs, les martiens – des gens qui ont plus d'attributs que nous. Ça fout les chocottes, non ?]

 

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A.I. (Steven Spielberg, 2001)

 

Preuve en tous cas que nous sommes bien des êtres limités. Et des manières d'être, comme on disait. Des modes d'être. Je suis un mode, tu es un mode, il est un mode. Remplacez mode par programme et allez demander à Julien Gobin qu'il vous explique.

 

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Donc, pas de hiérarchie, pas de valeurs (qu'implique une hiérarchie), pas de morale (qu'impliquent des valeurs).

Non, mais une « éthique ».

Une éthique du « tout égal », du « tout se vaut ».

Mais attention !

Tout se vaut, ça ne veut pas dire qu'une piquette vaut un grand vin ou qu'un tag vaut un Kandinsky, non, ça veut dire que mon corps vaut mon âme (ou lui est égal), qu’un étant vaut un étant, que chaque homme est égal devant Dieu, comme dirait l’Autre. Ça veut dire qu'il y a (ou qu'il pourrait, ou qu'il devrait) avoir adéquation entre mon corps et mon âme, lui et moi, elle et lui. La liberté (la vraie, pas celle, moralisante et déprimante, du « libre-arbitre ») sera de trouver en moi, puis en toi, puis dans le monde, peut-être même en Dieu, cette adéquation.

Que faites-vous dans la vie ? Je m'adéquate.

 

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Kandinsky, Vers le haut (1929)

 

 

NOTES EN VRAC

« Toute morale est indissociable de la position de l'Un supérieur à l'Être ».

Toute morale est toujours celle du bien et du mal.

Alors que toute éthique (du moins, celle de Baruch) est toujours celle du bon et du mauvais.

Par-delà bien et mal ne signifie pas par-delà bon et mauvais (dernière phrase de la Généalogie, comme chacun sait.)

Ça paraît idiot, comme ça et ça l'est. Le philosophe est un idiot. Et l'idiot est « l'homme de la raison naturelle », précise Deleuze [du réel singulier, rajouterait Clément Rosset, mais laissons pour une fois Rosset.]

« Je sais que je ne sais rien », c'est idiot.

« Je pense donc je suis », c'est idiot.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », c'est idiot.

« Deus slive Natura », c'est idiot. [slive pour sive – je garde ce lapus.]

« Le réel est rationnel »,  c'est complètement idiot.

Mais ça peut être vrai quand on y pense sur ses chiottes.

Ce que recherche le philosophe, c'est le vrai et le bien – mais sans juger du faux ni du mal. La philosophie (du moins celle-ci) est un jugement sans sanction – et si ça vous la coupe, à moi, cela me la fait tendre.

Du moins globalement parce que, c'est vrai, dans ses Lois, Platon condamne tout le monde à mort – mais Platon est-il encore philosophe dans les Lois ?

Non, gardons le bon Platon, le Platon socratique – qui dit que le méchant est celui qui se trompe (et comme dirait l'Autre, qui ne sait pas ce qu'il fait. On est chrétien pour cette raison, soit dit en passant).

Le mal est une erreur de jugement (ce que disait Napoléon du suicide. Vive l'empereur !)

Il ne s'agit donc pas de juger pour condamner comme tous les moraux sadiques (pléonasme) genre Durcet, mais de juger pour avoir les idées claires, adéquates, et éventuellement être heureux. Fiat Lux.

Il faut donc comprendre les paradoxes du philosophe. Quand Socrate dit que « le mal n'est rien », il dit surtout que le mal (le néant) n'est pas pensable. Pareil pour Zénon avec le mouvement ou Bergson avec le temps. Le mouvement n'est pas pensable.  Le temps n'est pas pensable (même si envisageable sous le mode de la durée ou de la madeleine, ok.) L'Être lui-même n'est pas pensable (alors on tourne autour sur vingt mille pages entre deux sorties nazies). Rien n'est pensable.

Et pourtant elle tourne.

Même la vie n'est pas pensable. C'est ce qui fait son côté tragique. La vie est tragique. Alors que la logique (comme la morale d'ailleurs, cette salope) est optimiste. Et le Romantisme Allemand, ce sera la réconciliation du tragique et du logique et ça s'appellera phénoménologie de l'esprit. Hegel, le mec qui va trouver « le moyen d'accorder un être au négatif » (Aufhebung). Trop fort, Gilles !

Et donc, Spinoza, c'est le mec qui annonce, contient Hegel.

Mais alors, question, les Tranxen ! Comment Deleuze, anti-hegelien jusqu'au bout des ongles, a-t-il pu être spinoziste ?

 

III – Possest 

12:34 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : deleuze, spinoza, hegel, kandinsky, julien gobin, intelligence artificielle, little nemo, winsor maccay | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer