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Deleuze / Spinoza III - Possest (Nicolas de Cues). C'est vrai si ça marche.

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« Il faudrait être dans une atmosphère de rêve éveillé, où l'on n'attache pas une importance fondamentale à chaque proposition, mais où l'on essaie de composer une espèce de paysage qui serait le paysage de l'ontologie. »

MORALE / ETHIQUE

Ethique – projet d'une ontologie pure sur plan d'immanence totale. Et mieux, projet d'une éthologie, c'est-à-dire d'une science des comportements. Il y a un Être, il y a des manières d'être ; il y a une substance, il y a des modes (mais qu'on pourrait tout bonnement appeler comportements ou caractères.)

Ethique – lâchage en règle de la transcendance, de l'essence et des valeurs, soit de tout ce dont a besoin la morale. Toute morale implique en effet que l'homme dépende d'une essence à l'aune de laquelle on le jugera. Dans la morale, l'homme ne vaut que par son essence (son instance) tout comme l'Être ne vaut que par l'Un (ou le Bien.)

« Toute la conception classique [platonicienne, aristotélicienne, chrétienne, cartésienne] de l'homme consiste à le convier à rejoindre son essence parce que cette essence n'est pas nécessairement réalisée. »

D'où le fait que l'homme soit toujours en deçà de ce qu'il devrait être, déchu, en état de péché. La morale est là pour l'aider à réaliser son essence. La morale est le processus humain par excellence. La morale prend l'essence comme fin. L'essence prise comme fin s'appelle valeur. Vivre, c'est réaliser son essence en fonction de ses valeurs. Vivre, c'est devoir.

La morale sera toujours celle du devoir. Tu dois.

L'éthique, au contraire, s'occupe plus du pouvoir. Ou plus exactement de la puissance. Tu peux.

La question éthique n'est donc plus « qu'est-ce que je dois ? » (au nom de mon essence, de mon instance, de mes valeurs) mais « qu'est-ce que je peux ? » (et qui va bientôt se convertir en « qu'est-ce que peut mon corps » ?)

Bonne journée !

 

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EXISTENTIALISME

« Je ne cherche pas du tout qui a raison. Encore une fois, c'est tellement peu important qui a raison. Je cherche vraiment ce qu'ils nous disent. »

Il ne s'agit donc pas d'être ce que l'on devrait être selon une essence/instance (cela, c'est la morale) ; mais d'être ce que l'on peut selon sa manière (cela, c'est l'éthique).

La morale juge, regrette (ou fait regretter), sanctionne, punit, félicite. L'éthique constate. La morale pense de manière externe qu'on ne devait pas dire ou faire ça. L'éthique se demande de manière interne comment on a pu dire ou faire ça. « Quelle manière d'être cela implique » de dire ou de faire ça ? La morale pose des valeurs transcendances. L'éthique cherche le mode d'existence . L'éthique est une sorte d'existentialisme.

[Paradoxe : d'un côté, l'éthique semble nier l'individualité en tant que sujet souverain (car mode d'être, toussa), de l'autre elle l'affirme comme personne (car manière d'être, toussa.)]

Ethique – non pas « qu'est-ce que je dois faire ? » mais « qu'est-ce que je peux faire ? »

« Je voudrais que vous sentiez qu'une proposition philosophique est bonne lorsqu'elle nous paraît la plus évidente, lorsque vous vous dites : évidemment, je le savais, je l'ai pensé de tout temps, comme si c'était une proposition très familière et, en même temps, il faut qu'elle soit la chose la plus insolite et la plus inouïe du monde. »

Difficulté – Spinoza parle malgré tout, et tout le temps, d'essence. Mais dans essence, il entend puissance. Volonté de puissance, comme dira l'autre.

Double difficulté : non pas « vouloir la puissance », mais l'effectuer, l'actualiser. La puissance, ce n'est pas ce que je veux, c'est ce que j'ai, ce que je suis, ce que je fais. La puissance est sujet et non objet de la volonté. La puissance est mon moteur. La façon dont je vis les choses, les agis, les subis.

 

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« POSSEST » 

Avant Nietzsche et Spinoza, Nicolas de Cues avait réfléchi à ces choses et inventé un mot pour les définir : le « possest », de « posse » (infinitif de pouvoir), et de « est » (troisième personne du verbe être). Le « possest » / le pouvoir-être. L'identité de la puissance et de l'acte. Ce que la chose est en acte, ce que la chose peut – c'est la même chose. C'est même la définition de la chose. Une chose, c'est quelque chose qui peut quelque chose. Un être, c'est un être qui peut être. L'ontologie pure est une tautologie pure.

Alors, évidemment, on a envie de dire non non non. On a envie de contredire. 

« Seulement l'esprit de contradiction, ça ne marche jamais. Il faut avoir des raisons, mêmes secrètes, il faut avoir les plus importantes raisons pour renverser une théorie. Si vous renversez une théorie pour le plaisir, vous ne pouvez même pas. Une théorie ne se laisse jamais renverser pour le plaisir. Une théorie, c'est un corps. Elle a aussi son pouvoir de résistance. »

HOBBES

Passons par Hobbes.

Hobbes dit la même chose que Spinoza (ou plutôt c'est Spinoza qui dit la même chose que Hobbes) : la puissance, c'est l'état naturel. Le gros poisson mange le petit, etc. Sauf que l'état naturel est tout de suite mis au pas par l'état social – les interdits, la loi, etc. Si l’on me défend de faire quelque chose, c'est que je peux le faire. Pour m'empêcher de le faire, d'effectuer ma puissance, ma force, ma nature, on va m'imposer quelque chose de plus fort que moi. La morale hobbessienne est un simple rapport de force et qui, comme Spinoza, ne renvoie à aucune essence particulière, hiérarchie transcendante, devoir kantien, non – simplement il est plus intéressant pour Hobbes d'être social que naturel. Être naturel, c’est con. La différence étant que Spinoza tend à une éthique plus qu'à une politique.

RETOUR ETERNEL.

L'éthique, c'est comprendre sa manière d'être, comprendre sa puissance, comprendre ce qui l'atténue ou la développe (l'attriste ou l'égaye.) Comment le savoir ? Très simple. Demandez-vous quand vous faites un truc si vous auriez envie de le faire tout le temps. Demandez-vous si vous aimeriez que ce truc à faire revienne éternellement. Si oui, génial, vous êtes en accord avec vous-même et votre puissance augmente. Si non, dommage, vous n'êtes pas en accord avec vous-même, vous gâchez votre puissance en plus de faire chier tout le monde.

« C'est ce qu'il faut redouter avant tout dans la vie, les gens qui ne sont pas d'accord avec eux-mêmes. Le venin de la névrose, c'est ça. La propagation de la névrose, je te propage mon mal, c'est terrible. C'est avant tout ceux qui ne sont pas d'accord avec eux-mêmes. Ce sont des vampires. »

Talleyrand avait cette formule : « je suis d'accord que l'on ne soit pas d'accord avec moi, je ne suis pas d'accord que l'on ne soit pas d'accord avec soi. »

[J'avoue que ça m'arrive, dans ce cas-là, évitez-moi.]

Bonne nuit !

 

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C'EST VRAI SI CA MARCHE

Retour éternel, volonté de puissance, conatus. Le problème n'est de de savoir si c'est vrai, le problème est de savoir si ça marche. C'est vrai si ça marche. C'est vrai si on le vit. Deleuze revient souvent sur ce point. « Quand c'est difficile à penser, il faut essayer de le vivre. » Comprendre ce que l'on pense, comprendre ce que l'on vit. Ce n'est pas la valeur qui doit juger de la vie (morale), c'est la vie qui doit « juger » de la valeur (éthique).

Or, il y a des ennemis de la vie : le tyran, le prêtre et l'esclave. Le tyran impose un ordre arbitraire, interdit certaines manières d'être, viole les puissances ; le prêtre insinue, inocule, empoisonne, culpabilise ; l'esclave subit et souvent s'en réjouit (l'esclavage étant autant un fait qu'un état d'esprit). Tous les trois attristent – ou si l'on préfère, les deux premiers attristent, le second s'attriste, se laisse attrister. Trouve sa satisfaction dans la tristesse.

 

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Tous les trois peuvent rire mais c'est un mauvais rire. C'est un rire sadique ou masochiste. C'est un rire satanique, sarcastique, satirique. Un rire qui (se) juge, qui (se) condamne. Ah là là ! Ce que ces gens sont cons, tout de même ! Voyez cette pauvre Anne avec son faux Brad Pitt ! [La femme qui a été arnaqué par un brouteur qui se faisait passer pour Brad Pitt]. Quelle idiote, mon dieu ! C'est pas à moi que ce genre d'arnaque arriverait. Ah non !

Ainsi procède le ricaneur. Et de faire la leçon à la nature humaine. Et de se placer toujours à l'extérieur de la personne au lieu de la comprendre de l'intérieur. Et de se référer toujours à une instance supérieure dont il serait le monsieur Loyal.

« Ils croient, en effet, que l'homme trouble l'ordre de la Nature plutôt qu'il ne le suit, qu'il a sur ses propres actions un pouvoir absolu et ne tire que de lui-même sa propre détermination. » (Ethique III préface).

Voilà ce dont, à la limite, il faudrait vraiment rire – de cette croyance en sa propre détermination, de l'illusion du libre-arbitre. Celui qui se croit libre et qui moque les autres du haut de sa « supériorité ». Celui-là, l'homme qui se croit supérieur, est risible et d'ailleurs vulgaire. Au rire satirique et démoniaque, hautain et méprisant, Spinoza oppose l'humour juif. On ne rit pas de la misère de la nature humaine, on rit des manières d’êtres – un peu comme on rirait de la naïveté d'un enfant (sans pour autant vouloir le blesser) ou du comportement d’un animal. On rit d'un « lolcat » [ce qui est peu limitatif, il faut l'avouer, et tant nous sommes attachés à nos rires méchants, préventifs, supérieurs, rabelaisiens, moliéresques, céliniens.]

 

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Démocrite, le philosophe rieur (Johannes Moreelse, 1630)

 

Et le pire, c'est le rire de l'esclave. Celui qui voit le mal partout et qui s'en réjouit. Qui se s'en d'autant mieux que tout va mal. Ça le rassure sur lui-même. 

« Plus ça va mal, plus il est content. Quelle que soit la situation, il faut toujours qu'il voie le côté moche. Il y a des gens qui ont du génie pour ça. Il y a un génie de l'esclave. C'est le bouffon en même temps. L'esclave est le bouffon (...) Ils ne cessent de vous mettre le nez dans une merde quelconque. Ils sont pas contents, il faut toujours qu'ils abaissent des trucs. Ce n'est pas que les trucs soient forcément hauts, mais c'est toujours trop haut. Il faut toujours qu'ils découvrent une petite ignominie sous l'ignominie. Alors, ils deviennent roses de joie. Plus c'est dégueulasse, mieux c'est. »

Avouons qu'on est tous comme ça, surtout à droite. On juge et on se juge. On condamne et on se condamne toujours.

Alors que l'éthique consisterait à dire : vous n'auriez pas pu faire autrement, il n'y avait pas en vous à ce moment-là quelque chose de mieux ou de pire que ce que vous avez fait. Votre puissance s'est effectuée dans vos actes. Votre nature s'est effectuée dans votre destin. Votre âme s'est incarnée dans votre corps, etc. Comme il n'y a pas d'arrière-monde, il n'y a pas d'arrière-être. Ne regrettez donc rien et tentez de comprendre votre manière d'être. Peut-être vous êtes vous trompés sur vous-même. Peut-être étiez-vous dans l’inadéquation.

Pas sûr qu'on rigole, là.

 

IV – Masochisme de Rousseau

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