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Mail malouin de Paul Edel

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Saint-Servan, le 28 avril 2021

J'ai Sautet de joie mon cher Pierre (hummm...à peine digne du Canard enchainé) en lisant cet éloge d'un cinéma qui m'est souvent apparu comme si rare dans l’observation psychologique qu’il renvoyait à certaines nouvelles de Tchekhov.  Fausse limpidité et un affleurement d'émotions complexes, profondes, tout un jeu de suggestions... Et puis, comme dans Tchekhov, le rapport entre hommes et femmes, marqué de pudeur et de soudaines audaces ou douleurs... C’est vraiment filmé avec une concision si élégante, un tempo parfait. Oui, ajoutes-tu, le parfum des années 7O. Aucun personnage n'est avili, même quand ses travers et défauts sont sous notre nez. Je dois dire que Sautet est tellement bon directeur de comédiens que j'ai fini par trouver Auteuil remarquable dans ce "cœur en hiver" qui mêle tant feu et glace. Enfin, il montre un Montand flamboyant mais apeuré, timide, inquiet devant les femmes... Faut le faire !  

Ici à Saint-Malo, la vie est engourdie, mais sous un ciel vaste, pur, net, avec des tracés de mouettes, goélands argentés et pies qui virevoltent. Je danse avec les oiseaux, sur les toits de Saint-Servan. Mes chats bâillent la vie, moi aussi ! Mais je me réfugie dans les sado masochismes de Kafka et ses lettres avec ses fiancées. Je relis Updike (mon auteur secret préféré) et ses nouvelles. J’étire mes nuits dans les draps tièdes et avec poils de chat.  

Mes promenades sont passées de deux heures à trois ou quatre heures quand il fait beau. La longue plage rectiligne du Sillon m’attire souvent, belle parce que cette interminable étendue sablonneuse est bordée de villas fermées, closes, désertes, muettes, fantomatiques, décor de théâtre pour salle vide de public. L’éclairagiste est somptueux. Il a un nom que je ne puis retenir... Jahvé… ? Dieu… ? Un truc comme ça...   

Le soir, sur des kilomètres, d’immenses flaques d’eau reflètent le début de la nuit. Mes morosités voluptueuses s’épanouissent face aux vagues de la Manche. Les retraités bouchent les trous des murs de leurs garages, repeignent les volets, arrachent les jeunes mauvaises herbes de l’allée, accrochent un lanternon idiot.  

Le confinement me fascine, ces rues vides à huit heures, ces vitrines éteintes, ces rares voitures roulant comme des corbillards... La ronde de nuit municipale. Sans kommandantur visible…. C’est une Occupation de gens désoccupés sans Allemands. Et ça me rassure de voir le drapeau breton flotter ou claquer au vent sur la forteresse mairie de Saint-Malo, avec ses remparts, ses créneaux, décor pour jouer Hamlet ou Richard III. Et ça me laisse toujours incrédule cet engourdissement des gens masqués qui chuchotent sur des bancs ou se consolent avec un rôti de veau garni d’épinards (ceux que Stendhal préférait à toute autre légume) .... Et puis cette file de petits vieux qui se font vacciner dans une piscine vide du Naye et qui attendent, dans un couloir carrelé, sans voir qu’ils ont au-dessus de leurs têtes des pommes de douche, qui ne crachent plus d’eau. Le cube vide du grand bassin carrelé est une invitation à méditer sur ce qui vide ou remplit nos vies. 

Je suis vacciné ! Donc tu peux venir déjeuner chez moi   pour ton prochain séjour. Les terrasses seront sans doute rouvertes début mai. La mer qui fut grise en mars est devenue d’un bleu vert bouteille bien épais. Pas de lignes blanches de longs courriers pour strier le ciel... Les grandes marées d’aujourd’hui (110), ce 28 avril, font accourir une nuée de gens avec râteaux, binettes, seaux plastique, bottes. Ils farfouillent dans les étendues vaseuses.  

Donc, ici, on respire toujours large, on regarde la box tv comme une machine à filmer des tas d’allumés épidémiologues. Le règne des blouses blanches a fini par me lasser.  

Viens Pierre fumer le cigare face à d’énormes rouleaux sur la digue, viens Pierre, voir les villas en travaux, et les crêperies qui te refilent une galette comme si c’était du caviar de marché noir. On vit une époque formidable. J’ai même une amie proche qui a eu l’originalité de mourir d’autre chose que du covid, en toute discrétion. Je l'ai appris par hasard en ouvrant le journal. Enfin Les instituts de beauté ressemblent à des pompes funèbres, les églises sonnent les cloches chaque après-midi. Et le public des fidèles est vraiment clairsemé... Par chance, des nuées de lycéennes rigolardes en pulls marins, délurées, parcourent les rues, en riant pour aller se téléphoner filmer sur le sable. C’est parfait. À bientôt. 

Paul E.

 

 

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