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Anouche à la crèche

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-          Eh ! Y a quelqu’un qui frappe !

-          Ben, c’est peut-être qu’il veut rentrer. Vous n’avez qu’à lui ouvrir, on sera fixé. 

Elle n’est pas une femme qui va ouvrir la porte aux gens,  Anouche. Elle n’est pas là pour faire les choses que les gens font, Anouche. Elle est ailleurs, Anouche. A peine si elle ne se moque pas de son présumé beau-frère qui vient lui faire remarquer qu’elle aurait peut-être pu daigner se lever pour aller voir ce qui se passe. Mais non, Anouche ne daigne rien. Au beauf d’aller faire son geste de terrien. Le regard furibard qu’il lui lance à cet instant, elle ne le craint pas. Elle ne craint personne. Elle est devant les gens comme elle est devant les programmes télés. Elle zappe. 

Et pourtant, quand Pascal rentre dans la pièce en trainant le jeune chinois blessé, elle se lève tout de suite, subitement compatissante. Elle demande si elle « peut faire quelque chose ». Les humains lui font pitié, après tout. C’est pour eux qu’elle a cette voix si douce, si nonchalante, une voix qui donne envie d’être bercé. Comme on se met alors à l’aimer cette femme bizarre qui semble d’un autre monde… Il y a une sorte d’indulgence un peu dure en elle, une sollicitude froide, une présence absente qui fait qu’une fois qu’on l’a croisé, évidemment, on ne peut plus s’en passer. Que ne ferait-on pas pour une femme qui donne l’impression qu’elle pourrait faire quelque chose pour nous ?

Dans cette histoire de violence et de rue, elle n’est qu’une pièce rapportée –mais quelle pièce ! Sœur, cousine ou amie de la femme d’un des mauvais joueurs, elle traverse la vie de ces gens comme une étrangère, un poil voyeuse. C’est que les humains sont tout à leurs affaires de baston et d’orgueil et ne la voient pas, ne l’entendent pas. Elle voudrait s’occuper des autres. Elle voudrait s’occuper du chinois blessé. Quand il murmure quelque chose dans sa langue, elle demande « qu’est-ce qu’il dit ? ». Personne ne lui répond. Elle n’est pas là. Elle n’est plus là. Et pourtant il n’y a qu’elle.

Alors elle reprend son rôle de spectatrice indifférente et cruelle. Les humains s’agitent, les humains ventent, les humains pètent. Elle les regarde comme une mère regarderait son enfant en se demandant si elle va lui donner le sein ou le noyer. Et quand sa cousine sort hagarde de la chambre où elle vient encore de se disputer une énième fois avec son mec et lui demande de foutre le camp avec elle, elle la retient. « Attends, imagine-le mort, c’est comme dans Urgence, on est en train de lui faire des gaz du sang ». Un peu fort de comparer la situation de cet homme battu presqu’à mort à un épisode de série américaine. Mais Anouche peut se permettre des choses comme ça. C’est le comique de la souffrance qui lui rend sa compassion.  

Eclate la bagarre. Ils sont vraiment fous, ces humains. Mâles dominants, sous-Affranchis du Sentier, femelles hystériques (je parle toujours des hommes) se prennent la tête, les jambes et les pieds. Cassent tout. Là, elle est obligée de s’en mêler. Protéger sa cousine. Dans cette séquence digne de Pialat où les gifles volent, les corps vacillent et le monde s’écroule (avant de se reconstruire en un instant, on est chez des Arméniens), on peut l’apercevoir en entier dans sa longue robe moulée à stries marron et vert foncé, son boléro en daim. Belle et forte silhouette, cheveux châtains un peu gavroche, grand front, sourcils épais, moue aristocratique, regard sombre. Et un corps qui a l’air de savoir se battre. Un corps contre lequel même on n’aurait pas forcément le dessus. Ce qui nous affectionne davantage à elle.

Dans la rue, des mecs parlent. Qu’ils sont cons ces mecs ! On comprend que les femmes les aiment. Ils ont l’air tellement désemparés, abandonnés à eux-mêmes, violents malgré eux, tous plus ou moins damnés – et croyant douloureusement à leur Mère Noël de liberté.

*

Au moins vingt minutes avant de la revoir ! Que d’hommes et de baston entre temps ! Mais là, c’est le bonheur. C’est même trop. Brusquement, nous voilà dans une boîte du Sentier (ou du quartier chinois, c’est assez flou.) Sur l’air de Dance, Dance, Dance (Jody Bernal & Alessandro da Silva, 2003), elle ondule avec Pascal. Jusque là, nous ne l’avions vu que de face. Ici, sa longue tête penchée sur l’épaule de l’homme nous fait découvrir son profil pointu. Arête qui s’élance du front au menton, nez grec, mâchoire carrée et dure. Le genre de fille dont on devine qu’elle ressemble à son père, qu’elle porte son père en elle. Cela pourrait faire peur à certains virils cette féminité virile. Tête de femme en arc bandé. Visage en forme de grenade. Chignon choucroute. De loin, on dirait qu’elle porte un casque à la Pallas Athéna. En elle, tout est arrondi et anguleux, pointu et courbé, goutteux et âpre. Femme tannique, ô suprême ! Cette façon qu’elle a, surtout, de sourire sombre. De sourire ténèbres. Le sourire d’une femme qui ne sourit pas et qui en est que plus éclatant. Le sourire d’une femme qui s’abandonne mais qui maîtrise son abandon. Et qui serre les lèvres quand elle est heureuse. Et qui nous récompense en souriant. Le peu de smile que nous avons reçus d’elle et qui nous ont fait pleurer de reconnaissance pendant des jours ! La fierté d’avoir retenu l’attention d’une statue. La joie d’avoir perçu le clin d’œil de la statue. Le narrateur, aussi, ne s’était pas remis du salut de la duchesse de Guermantès, un soir d’opéra.

Elle revient à la table des mecs. Mais elle a encore envie de danser. Elle est infatigable. Elle invite l’ami de Pascal, un certain Isaac. Elle lui plante ses grands yeux dans les siens. Il n’a pas envie. A mon avis, il a peur. Elle lui dit qu’il est chiant. Elle se retourne vers Vahé : « tu trouves pas qu’il est chiant ? - Ouais, ouais, j’suis très chiant », répond l’autre. Elle reprend son air sombre, son air d’ailleurs. Et quand le type chiant lui demande si elle n’aurait peut-être pas besoin d’un décodeur numérique, elle répond qu’elle ne sait même ce que c’est. Encore un truc de terrien, sans doute. Elle a les cheveux dans les yeux. Elle fait la moue.  Peut-on mourir pour elle ?

*

A-t-elle un peu bu ? Pris des substances ? Ou simplement décidé de se détendre ? En tous cas, elle s’amuse. Tellement que c’en est violent. On ne croyait pas qu’elle pouvait s’agiter autant. La statue s’est réveillée. Elle danse avec ses baguettes. Elle frise les yeux. Elle rit toute seule, comme une folle, à la Anouche. Un peu effrayant, tout ça. Elle est dans la joie des humains mais elle n’est pas avec les humains. Elle est dans la fête mais elle n’est pas avec ceux qui la font. En tous cas, ses dents de vampire gourmande sont bien là. Ah ! la grande bouche d'Anouche. Les grandes lèvres d'Anouche. Les fossettes féériques d'Anouche. C’est pour mieux te happer mon enfant. Et les mecs décevants d'Anouche. Les mâles pas à la hauteur d'Anouche. Qui ne veulent pas danser avec elle. Qui plus tard ne voudront pas qu’elle leur prodigue la plus belle des caresses, les malheureux. Mais n’anticipons pas. 

La séquence suivante est prodigieuse. Une sorte d’orgie cosmétique à trois. Anouche entre les deux potes dont l’un lui vernit les ongles pendant qu’elle-même dessine sur les doigts de l’autre. Anouche est chatouilleuse. Au moins l’actrice qui l’incarne ne fait pas semblant de sursauter quand on lui effleure la plante du pied. Oh le beau visage rieur de la femme enfant révélée ! Et son adorable « arrêteuuuh… »

-         Arrêteuuuuh…..

-         Quoi ?

-         J’suis hyper sensible des pieds.

-         Elle est hyper sensible.

-         Ca va, j’ai quasiment fini.

Elle n’a pas encore fini avec la main de son amant. Elle est toute à sa tâche. Elle s’applique comme une enfant. « Comment tu le trouves ? On dirait une poule, hein ? » Elle ne remarque pas que Pascal a vu son ennemi dans la salle – celui qui avait cassé la gueule au petit chinois. Le monde reprend son cours. Enième histoire de violence. De nouveau, la mort, les coups, le sang. Elle ne voit pas l’événement arriver. Elle râle contre les objets. « Putain, mais il est nul ce stylo ! ». Pascal se lève. Tel Mars échappant aux bras de Vénus pour retourner à la guerre, il fonce droit vers sa tragédie. Inconsciente ou trop consciente, elle lui crie, minette : « Un feutre ce serait mieux… » Un feutre, oui, et de l’attention, de l’écoute, de la fusion, de la communion. Si cela était une fois possible, rien qu’une fois, entre une homme et une femme.  « Où il va ? », demande le copain, inquiet. « Me chercher un feutre pour finir la poule », répond-elle avec une candeur bouleversante. Car elle veut tellement y croire. Hélas ! En guise de feutre, c’est une bouteille que Pascal prend dans sa main et fracasse sur la tête de l’adversaire. Bagarre générale.  Bagarre qui sent la fin, la fêlure, l’effondrement. Pascal est en sang. On le sort de la boîte lui et son copain. Anouche les suit, déjà si loin de sa poule, de son feutre, de ses chatouilles.

Dans la rue, le froid, l’amitié brisée des deux hommes. Elle les regarde. Elle s’approche de Pascal. Elle le prend par le bras, le ramène chez lui, le protège. Elle lui caresse la nuque. Il se laisse faire. Enfin, j’imagine.

*

Ascenseur. Pénombre. Entrée. On doit être devant chez elle puisque c’est elle qui ouvre la porte. Puis qui se retourne vers Pascal ensanglanté comme pour lui souhaiter la bienvenue chez elle. Douceur exquise du sourire qu’elle lui lance en le faisant entrer. Les caresses qui commencent. Baisers. Etreintes. Elle le cherche, le trouve un peu. Lui ne se dérobe pas encore. Elle s’agenouille. Le débraguette. Une scène de cul ? Mais non, une scène de miséricorde. Elle veut le détendre. Le réconcilier avec la vie. Lui rendre un peu d’âme en le purgeant de sa testostérone tragique. Et c’est pour ça qu’il refuse. Qu’il la jette par terre. Pas violemment, non, mais il n’a pas le cœur à ça. Il n’a plus ni cœur ni couilles. Il n’est plus qu’homme brisé, futur fratricide d’un de ses potes. Il la laisse en plan. Et là, par terre, elle sourit encore.

Dans la salle de bain, elle le retrouve. Il s’est mis dans la baignoire, encore habillé. Le jet d’eau lui tombe dessus. Fait filer le sang. Il se colle au mur. Il fait le romantique. Comme au chinois blessé de la première séquence, elle lui demande « s’il veut quelque chose ». Mais non, il ne veut plus rien. Il fait un signe de la main qui veut dire non. Il n’arrive plus à parler. Alors, elle tente de le prendre une dernière fois. Par la main, elle le ramène devant lui – et par ce geste, on découvre son merveilleux poignet. Elle le déboutonne. Anouche, la débraguetteuse. Anouche, la déboutonneuse. Anouche, la mère de Dieu, qui tente d’aimer les hommes, qui tente de faire des hommes des dieux. Anouche seule capable de faire de la fellation une Pietà. Trois fois hélas ! Vahé ne saurait être christique jusqu’au bout. Demain, il tuera son ami. Demain, il se damnera. Demain, elle aura disparu. Aura quitté la crèche des hommes. Aura repris sa place dans la rose céleste. 

Pour l’heure, elle lui enlève sa chemise. Son linceul. Le redébraguette. Décidément, c’est une manie chez elle ! Lui murmure des mots doux qu’on entend pas à cause du bruit de l’eau qui tombe. Alors il se laisse tomber doucement dans la baignoire. Tout à sa blessure et à sa haine d’homme. Et elle recule. C’est fini pour eux. Contre le mur, elle le considère. Petit mouvement de recul sur son visage. Puis deux. Si adorable qu’on se le repasse une bonne dizaine de fois. Un petit mouvement de tête. Deux petits mouvements de têtes. Comme si après avoir voulu embrasser le sang de l’homme, elle le trouvait finalement un peu dégoûtant. A moins que cela ne soit son dégoût à lui de lui qu’il ait réussi à lui faire passer. Ils sont très forts, les hommes, pour persuader les femmes qu’ils n’en valent pas la peine. Tant pis. J'aurais essayé de l'aimer.

 

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 Mercredi 14 avril 2015 - De minuit à trois heure, sans doute notre dernier coup de fil (hôtel Cartier, Saint-Malo.) Adieu, diablesse. 

 

 

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