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Suite Sollers VIII - Savoir pur (Une curieuse solitude, 1958)

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Qu’apprend le jeune narrateur dans les bras de Concha, la bonne espagnole ? L’amour, évidemment, la chair, la vie. Mais avant tout le savoir. Celui d’Eve, du Serpent et donc de Dieu. Concha est l’arbre de la connaissance, ou plus exactement, si l’on suit l’étymologie de son prénom, sa « crique », son « écaille », son « coquillage ». Se dépuceler, c’est sortir de sa condition adamique et pour presque toute l’humanité et presque tous les dieux, c’est devenir coupable. Sauf que le jeune homme, puis le vieil homme, décident, eux, de rester innocents, de plaider l’innocence, la chair innocente, le savoir innocent. Il me semble que c’est cela qu’on reproche encore à Philippe Sollers.  Un écrivain « tout art » et sans dette, quel scandale !

 

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« L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres », écrit Lautréamont. Le malheur – c’est-à-dire la morale, la loi, la condition. Toute la condition humaine, à condition : le bonheur, à condition… Le salut, à condition… Le génie, à condition… Non, plus de condition, plus de ponctuation, plus de limites, dit l’écrivain. Volonté de puissance ! Volonté de bonheur ! Courage d’être heureux ! Joubert !

Le secret, c’est la dépossession de soi. Prendre le large, tout de suite. Devenir un neutrino, un flux, une étoile filante, une rivière. Quelque chose ou quelqu’un qui passe, qui pense, qui panse, qui va et vient, qui est lui et un autre.  

« Depuis toujours, je forme ce projet d’écrire à qui serait situé à des milliers de kilomètres et d’années de ma propre existence, à un individu sans attaches, sans croyances, sans amours, et seulement capable d’émotion pour ce qui importe : l’aventure humaine. »

Rêve d’adolescent ? Non, rêve d’adulte. Et même rêve goethéen (le grand absent de la cosmogonie de Philippe Sollers et je me suis toujours demandé pourquoi alors qu'ils ont tout en commun.) Théorie des couleurs et des exceptions. Mais est-ce possible ? L’extrême pointe de la conscience ne coïncide pas toujours avec la pointe de la plume ou du pinceau (bleu-noir, bien entendu). Il faut travailler, connaître, aimer, former son corps et pour cela être formé par un autre corps. C’est là que Concha va jouer le rôle essentiel. L’amour avec une femme plus âgée, quand on a quinze ou seize ans, est le plus grand, le plus sain, le plus éternel des désirs – et une grande sagesse. De Louis XIV à Emmanuel Macron, ce sont les femmes mûres qui font les rois (et ce sont ces érogènes maturités qui suscitent tant haine envieuse.)

 

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Le Greco, La dame à la fourrure de lynx (1577 - 1580)

 

Le désir qu’on « nous emprisonne dans son acceptation » mais « qui est, en fait, ce qu’on redoute le plus » définit la contradiction de l’amour. Être pris sans être pris. Lié sans être aliéné. Aimé sans être obligé.

Avec Concha, la complicité commence via la connaissance de l'espagnol – le fils de la famille étant le seul qui parle la langue de Saint Jean de La Croix et peut donc communiquer avec cette jeune femme au passé trouble et au regard libre. 

« Au dîner, j’observai Concha ouvertement, et elle soutint mon regard. Elle ne refusait ni n’engageait le combat, et ses yeux se posaient sur les miens, curieux et froids, sans que je puisse décider s’ils étaient pour ou contre mon désir. »

Bientôt il sera fixé, et sans qu’il en fasse une scène spectaculaire au présent, on devinera que notre fringuant bordelais a connu la louve – et la découverte que coucher avec une femme dépasse de très loin la vantardise qu’on imaginait en tirer. En vérité, cet acte-là, qui renvoie tous les autres au néant, est aussi, à sa façon, une découverte du néant. Non pas le néant chrétien, infernal, nihiliste mais le néant originel, génétique, ontologique – d’où surgit l’être. Ce néant-là est divin et ce divin-là renvoie au vide chinois, taoïste, phénoménal. À nous, Lie-Tseu !

Aussi fort que l’amour, la respiration de l’aimée qui dort.

« Je songe à l’émotion qui est, la première fois de sa vie, d’entendre à ses côtés la respiration d’une femme. »

Les autres ? Papa maman ? Les cousins ? Ils ne voient rien ou ne veulent rien voir. C’est pratique sans être plaisant. « Le monde est aveugle, et si nos secrets s’en félicitent, en revanche, notre vanité s’en console mal. »

Tant pis, tant mieux, l’important est ailleurs – dans l’événement scellé (quoiqu’il arrive), la mémoire à venir et la conscience paradoxale que les choses sont aussi ultra-réelles qu’ultra-irréelles. Déjà, le jeune homme prépare sa vieillesse, sa mort, son Aïon. Et proustifie à gogo ses impressions, découvrant toute une série de lois amusantes sur la psyché humaine comme celle qui consiste à vanter ses incapacités manuelles au profit de ses capacités intellectuelles supposées. Le « je ne sais rien faire de mes dix doigts » qui sous-entend « je suis poète et philosophe » ; ou le « je suis nul dans les choses matérielles » qui ne signifie rien d’autre que « je suis un esprit hégélien ». Hélas pour son jeune amant, Concha n’est pas sensible à ce genre de simagrées typiquement bourgeoises - et n’est pas si sûre qu’il n’ait pas socialement honte d’elle. Car on a beau jouer les amants magnifiques, la différence sociale est toujours là.

« Peut-être disait-elle vrai, peut-être étais-je de mauvaise foi. Mais je crois qu’elle se trompait comme se trompent tous ceux qui veulent absolument nous prêter les défauts qu’il serait logique, suivant la règle moyenne, que nous possédions. »

Les vacances se terminent, Concha repart dans la nature, le narrateur se retrouve seul. Hors une branlette avec Béatrice, une amie d’enfance, il expérimente le face-à-face avec soi-même qui permet d’appréhender la totalité, et par là-même, la relativité des choses, des points de vue, des opinions – attitude qui sera la sienne tout au long de sa vie.

« Sur le moment, je sens si bien toutes les possibilités d’une opinion ou d’une attitude, je les prévois si clairement que, n’en pouvant choisir aucune par l’ennui où je suis de toutes les concevoir, je m’en remets à une sorte d’improvisation ».

Il faut alors apprendre à jouer, à « user de soi comme un instrument », séduire, suspendre, reprendre, perdre, « filer de l’obscur » entre quelques éclaircies, embrouiller le réel comme lui-même nous embrouille. L’important est d’échapper au social – c’est-à-dire aux autres. « Ils ne m’auront pas », formule essentielle qu’un être libre se répète de 17 à 77 ans.  

 

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Anciennes et divines solitudes - Scarabée d'or (1)

 

C’est dans l’oscillation que s’organise la survie. À la fin, ça use. « Je ne connaissais que le rire et la rage ». Alors, on va errer dans les rues de Paris, observer les passantes et parfois se consoler avec les putains qui sur le néant en savent plus que les morts. Et l’on se met à boire aussi, d’abord par distraction, ensuite par désir de s'unifier. Car l’alcool, comme le disait Clément Rosset, et contrairement à ce que l’on croit, loin de dédoubler le réel, le réunifie, le répète en une longue mélopée : « une fleur, je vous dis que c’est une fleur ! ». L’alcool, l’expérience de l’être pur. « L’alcool commença même de me guérir en me fixant un peu ».  Il est si difficile de le faire sans !

« Les après-midi que je pouvais passer dans ma chambre (le jeudi, le samedi, le dimanche), j’allais de mon fauteuil à mon lit, de mon lit à la fenêtre, sans jamais pouvoir me fixer ».

Ah le corps ! Instable, capricieux, si souvent inadéquat, boulet, prison – et que nous avons trop tendance à considérer comme un avoir alors qu’il est un être. Car mille fois oui, nous n’avons pas un corps, nous sommes un corps. Et c’est par lui que nous nous faisons une idée réelle du monde. Le corps-monde – et qui, contrairement à l’âme, veut toujours la vie, le plaisir, la santé. L’âme, elle, quand elle ne veut pas l'angoisse et la perdition, cherche la solitude exaltante.

« Tout ce qui me rendait à ma solitude, la perte d’une liaison, d’une amitié, était bienvenu. À chaque fois, une exaltation, un air de victoire. Et pourtant,  je savais ce qui m’attendait : mais le gaspillage faisait partie de ma méthode. Les individus n’existaient plus pour moi. Je ne les voyais que chargées de certains signes, de certaines fonctions, de paroles ».

De la solitude à l’infini, il n’y a qu’un pas que le jeune écrivain cherche à faire. Atteindre « ce fameux point où tout est décidément interchangeable », non pas tant sur le plan des valeurs que sur le plan cosmique, celui du Ying et du Yang, de la neige et du soleil, de l’éclair et de la nuit, de la personne et de la nature, du nuage et du Big Bang, du sexe et de la (petite) mort. « Et dans ce détachement passionné », l’absurdité merveilleuse, « la réalité merveilleusement absurde. »

Une curieuse solitude, c’est la préparation au néant, l’initiation à l’impossible, l’expérimentation des limites de l’être. « L’important n’est pas tellement de penser, que se regarder avoir soif. » C’est aussi une recherche douloureuse de « cette qualité qui [lui] était si refusée : la simplicité ». Pour cela, se retrancher du monde et travailler inlassablement, malgré le risque toujours là de l’ « à quoi bon » de l’écriture. Mais les erreurs, les maladresses, les malentendus, les surdités, les aveuglements, les vérités effleurées, les justesses éphémères, les sensations qui passent – tout ce qui nous déçoit et fait que l’on devient soi-même décevant, comment l’éviter ?

« De quel prix n’avons-nous pas payé certaines minutes d’équilibre et de clarté ? Mais après tout, rien n’est assez cher pour les obtenir. »

Sacrifices intimes, ruines mentales (et parfois financières), chutes et rechutes symboliques (ou cliniques) – tout ce par quoi il faut passer pour réussir une page, une ligne, un mot. Le corps qui flanche, l’âme qui dépérit, l’impuissance qui triomphe, les fiascos qui s’accumulent. On appelle ça « mûrir ».  

Retour de Concha, des baisers, de la nuit plein les yeux. Mais une reprise est-elle possible ? Le temps est-il si retrouvable que certains écrivains l'ont dit ?

« (…) je changeais enfin d’images (en superposant les nouvelles aux anciennes qui avaient trop tremblé). Concha n’avait pas bougé, c’était là mon unique chance ; elle immobilisait le temps. »

 

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Anciennes et divines solitudes - Crapouillot (2)

 

Ce qu’il découvre, c’est que rien ne commence ni ne finit. Il n’y a pas d’histoire mais des passages, de l’intermédiaire et c’est peut-être cela le drame de l’existence. Il faut le savoir pour s’en prémunir. Apprendre à maîtriser le temps, goûter l’instant, nuancer les pulsions, trouver belle toute réalité – soit devenir essentiellement un être contemplatif et un prêtre, c'est-à-dire quelqu'un qui ritualise les êtres et les paysages.

« Il pleuvait, la rue était déserte, le ciel gris. Mais je voulais que tout cela soit organisé pour me plaire et non seulement le réel sembla se soumettre à ma décision, mais aujourd’hui encore, je revois ce moment de conscience et de volonté comme l’un des plus beaux, des plus achevées de ma mémoire. Depuis, dans toutes mes visites à des maisons nouvelles, je ne manque jamais d’aller à la fenêtre, de l’entrouvrir et de composer pour plus tard un de ces tableaux auxquels je voudrais que se limite ma vie. »

 

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Les fenêtres sollersiennes. Éclaircies, nuées, embruns, mouettes. Et l’ange liseur du Martyr de Saint-Maurice du Greco qui lui rappelle Concha « dont on s’accordait “qu’elle eut de l’ange“ (que tuviese angel) selon la curieuse expression de son pays ». Androgynie angélique. Mais l’ange va s’en retourner chez lui, la « crique » disparaître et Concha ne laisser que ses initiales, E.S.M (Esmeralda ?), celles-là mêmes à qui Une curieuse solitude est dédiée. 

Dans Sollers - Vérité et légendes, le beau livre que Gérard de Cortanze lui a consacré,  celui-ci tente de connaître l’identité réelle de celle qui a inspiré Concha :

« La Concha du roman s’appelle en réalité E.S.M ?

- Oui

- Vous pouvez me donnez le nom qui se cache derrière les initiales ?

- Oui, mais il ne faudra pas le divulguer. Il faut l’accord des personnes… Elle doit être encore vivante. Quelque part en Amérique latine, en Argentine, peut-être. Elle était basque et s’appelait donc… »

 

C’est bête à dire mais nous aussi, lecteurs émus d’ Une Curieuse solitude, et alors que cela nous aurait servi à rien, aurions voulu connaître, entendre le nom de celle qui accoucha Philippe Sollers. Présomption du lecteur qui aurait aimé vivre la même aventure, la même jeunesse, le même premier amour - et réussite éclatante de l’écrivain et de l’homme qui l’a vécu et écrit à sa place.

 

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Anciennes et divines solitudes, années 80 (3)

 

 

Suite Notes sur La Volonté de bonheur (Sollers par Cortanze)

 

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