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Bruno Deniel-Laurent

  • Touche pas à sa pute

    Sur Causeur

     

    eyes wide shut

     

    Et si ce n’était ni Nabe, ni Zagdanski, ni Régis Jauffret qui avait écrit le livre définitif sur DSK mais Bruno Deniel-Laurent ? Non que cet Idiot du Palais, première fiction de ce surdoué en tout qu’est « BDL » (créateur de revues1, essayiste, documentariste et aujourd’hui romancier), traite des exploits carltoniens de celui qui a failli devenir notre président de la République, mais son histoire de pute et de puissant, de fric et de violence, de désir fou et de déchéance, y fait d’abord furieusement penser.

    Au début, on croit qu’on va rire tant le décor improbable, les personnages grotesques et les situations ubuesques semblent relever du roman satirique et picaresque. Palais oriental en plein quartier haussmanien avec « piscine en marbre noir » et « ascenseurs empestant la friture et le safran ». Règlement intérieur épuisant jusqu’au délire mais qui n’empêche ni la médisance, la corruption et l’arbitraire de régner en maîtresses et où « un simple sourire ou un haussement d’épaules mal interprété dégringole à travers les étages du Palais et fauche au hasard deux ou trois employés modèles. » Armada multi ethnique de subalternes mis en caste pour le service des maîtres des lieux – et d’abord de la « Princesse » dont chacun se demande si « elle est belle » comme dans les contes de fées alors qu’elle est une sorte de monstre nothombien dont le corps obèse et enflé n’est plus qu’ « une cacophonie » pétante et rotante « que ne couvre pas le tintement de ses montres à un million d’euros ».  Dans ce monde totalitaire et ultralibéral où l’on se doit de combler dans l’instant le moindre caprice de ces émirs d’Oukbahr, Dušan,  l’agent de sécurité serbe chargé de veiller sur les entrées et les sorties de chacun, a trouvé sa place. Lorenzaccio passif et ironique de ce monde hors du temps et presqu’hors des lois, il croit résister à l’ambiance délétère du Palais. Pourtant, à lui aussi, il arrive «  pour tromper son monde, de décocher, ici ou là, une phrase d’une infinie bassesse, une saillie raciste, un trait de soumission » et de devenir peu à peu ce qu’il méprise. Ce sera son drame.

    Tout se complique lorsque le Prince revient au Palais et charge Dušan, via son intendant, le « docteur Elias », et âme damnée des lieux,  de devenir son rabatteur. Accompagné de deux gorilles, voici notre « idiot » dans la Mercedes de l’Emir à rechercher sur le périphérique parisien celle que l’on présente comme « une jeune fille en difficulté » que son Altesse se propose d’aider en lui apportant « pour quelques heures un répit dans sa précaire existence ».  Ce sera Khadijia, « une beauté presque terrifiante », et dont, comme on l’imagine,  Dušan tombe amoureux dès qu’il la ramène au Palais, craignant instantanément pour sa vie et tentant de se rassurer en se persuadant que le Prince et ses gens « ne sont pas des monstres quand même. » On pense à l’ Eyes wide shut de Kubrick, ses orgies de notables, ses simulacres d’exécution (ou non), sa violence paranoïaque : « Le Prince : une transcendance aberrée. Il est partout et nulle part. On ne le voit jamais, mais il est sans cesse dans votre tête, dans votre dos. » Comme dans le film de Kubrick (et L’idiot du Palais pourrait faire un sacré bon film), on attend la mésaventure qui se termine bien, la rédemption par l’amour, la sortie propre.

    Et c’est là que le roman surprend, désamorçant ce qu’il semblait promettre dans sa première partie un rien abstraite, refusant la fiction facile du salut glamour – et cela au risque de décontenancer le lecteur, celui-ci pris au piège d’un style aussi élégant qu’impitoyable qui agit sans anesthésie et le plonge progressivement dans un état d’insécurité morale qui est aussi celui de son personnage. Car comme le dira Kadija à Dušan dans la scène la plus terrible du livre, il ne suffit pas de faire partie des « gentils » pour être aimé, ni même respecté – le désir secret de tout un chacun. Le tort de Dušan est d’avoir cru qu’il suffisait de vouloir sauver quelqu’un pour pouvoir vraiment le faire, ou pire, de vouloir être sauvé soi-même (par une prostituée miséricordieuse et blablabla) pour l’être.  Au fond, l’idiot s’est révélé un imbécile non seulement incapable « d’être au niveau de ses intentions » mais encore qui s’est trompé complètement sur lui-même et celui de son « vrai visage » soi-disant à naître.

    Un corrompu qui se croit pur, un esclave qui se croit libre, un homme qui s’imagine que l’amour d’une femme le révélera et à qui la femme aimée révèle surtout qu’il ne l’aime que par mimétisme princier – tel est l’histoire de ce petit factotum qui apprend à ses dépens que les bonnes intentions sont toujours punies et qu’on ne peut espérer une quelconque rédemption sans le sacrifice réel de ses illusions, même les plus vénielles, ce que l’auteur appelle superbement « la joie de la perte franche ». Roman girardien en somme où l’on se voit amputer de sa part mensongère, « romantique », et dont la miséricorde ne réside, si miséricorde il y a, non dans le fait d’être aimé mais dans celui de se rendre compte qu’on ne peut justement pas l’être. Khadija n’est pas Sonia, la fille perdue et magnifique de Crime et châtiment qui accompagnait Raskolnikov jusqu’à la fin. Ici, la femme qui sauve est la femme qui quitte, qui abandonne, qui refuse de se prendre au petit jeu compassionnel de son prétendant.  Si la grâce agit, c’est dans et par la crasse. « Khadija avait raison : il avait éprouvé de la pitié, une pitié suave, vaine, confortable, non la pitié qui sauve, mais celle qui égare, qu’on achète au rabais et que l’on revend avec intérêt. » Pas de récompense ni de happy end pour celui qui sort de l’enfer, mais un purgatoire qui risque de durer encore longtemps. Et c’est pourquoi L’idiot du Palais est ce livre génialement antipathique, antipathiquement catholique, qui, à quelques niveaux existentiels que l’on se place, dévoile la vénalité de nos affections.

     

    L’idiot du palais, Bruno Deniel-Laurent, La Table ronde, 2014.

    1 - Revues littéraires, bien entendu, les subversifs Cancer! (2000), Tsim Tsoûm (2005), Impur (2007), et non de cabaret, quoiqu’avec BDL, on n’est jamais sûr

     

    BDL igaro littéraire du 04 septembre.jpg

    BDL (pantalon rouge) dans le Figaro littéraire du 04 septembre 2013

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