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23/10/2005

Sept lieues en soulier

"Dieu écrit droit avec des lignes courbes."

medium_soulier_1.3.jpg(Je recycle aujourd'hui, et pour une semaine, un - très - long texte consacré au Soulier de Satin de Paul Claudel écrit à l'occasion de la version qu'en avait donnée Olivier Py avec Jeanne Balibar au Théâtre de la Ville il y a deux ans. Pressés et non-claudéliens s'abstenir.)

Dix heures et demie durant, ce verset commandera, tutélaire et lumineux, la scène mordorée. Dix heures et demie durant, et pour la caprilionne et moi, deux soirées de suite, des techniciens habillés de noir viendront, à chaque scène, pousser ce décor magnifique, ces estrades, ces autels, ces croix, ces grandes glaces dorées dans lesquelles nous nous refléterons, pouvant réellement croire que, nous aussi, l'Espagne du XVIème siècle nous appartient. Dix heures et demie durant, divisées en quatre journées, soixante-treize personnages, dont des Saints, des Anges et même la Lune, nous feront, sur une trentaine d'années, visiter le monde naissant, des Amériques à l'Afrique, de Madrid à Mogador, du Japon aux Baléares. Il y aura des nus et des flammes, des ombres chinoises et des cuivres, des chanteurs et des bouffons, des cantiques et des chansons paillardes, il y aura une fillette de douze ans qui appelle sa mère morte puis qui traverse l'océan à la nage pour retrouver son père, il y aura un tableau japonais exécuté en direct et une scène d'orgasme (celle où l'Ange pénètre littéralement, de son épée divine, la Femme, et que Celle-ci hurle la célèbre réplique que même Sade n'aurait pas osé : "c'est un fer rouge effroyablement appliqué sur le nerf même de la vie."), il y aura enfin ce rouge des étoffes et cet or des miroirs, couleurs inoubliables et somptueuses pour cet opéra fabuleux.

C'est qu'une une armada est nécessaire pour monter ce monstre. Il faut que tout bouge tout le temps. L'auteur l'a précisé dans une préface ébouriffante : "... il est essentiel que les tableaux se suivent sans la moindre interruption (...). Les machinistes feront les quelques aménagements nécessaires sous les yeux mêmes du public pendant que l'action suit son cours. Au besoin, rien n'empêchera les artistes de donner un coup de main. Les acteurs de chaque scène apparaîtront avant que ceux de la scène précédente aient fini de parler et se livreront aussitôt entre eux à leur petit travail préparatoire.(...) S'ils se trompent, ça ne fait rien. (...) Il faut que tout ait l'air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l'enthousiasme !" Les artistes qui montent ça sont des héros.

Je vous parle de la plus belle pièce du monde, je vous parle du Soulier de Satin de Paul Claudel, mis en scène par Olivier Py avec Jeanne Balibar dans le rôle de Dona Prouhèze, Philippe Girard dans celui de Rodrigue et aussi du Père Jésuite crucifié sur la mer, et pour les meilleurs d'entre eux, Christophe Maltot en Roi d'Espagne survolté et sadique, Miloud Khétib en Camille (moins fort qu'il aurait dû être), Alexandra Sciciuna en Dona Musique, et l'étonnant John Arnold qui fera successivement le Chinois, le Chapelain, Don Léopold Auguste, et le pêcheur Alcochete de la quatrième journée, Céline Chéenne en Dona Sept-Epées et Sylviane Duparc en Bouchère, toutes deux pleine de force et de pureté, Michel Fau, décevant en Ange Gardien mais superbe en Actrice, et par dessus-tout Bruno Sermonne dont l'extraordinaire voix de basse, puissante et rocailleuse, servira Don Pélage, Almagro, et Frère Léon à qui il revient le privilège de conclure la pièce monumentale par ses mots : "Délivrance aux Ames captives !".
Nous l'avons vu au Théâtre de la Ville, ces premier et deux octobre derniers, entre agacements et fous rires, endormissements et extases. Au début, j'ai même voulu partir - qu'allais-je m'embarquer dans cette galère, moi qui n'aime pas le théâtre, n'y vais jamais, ne peux saquer Jeanne Balibar, et souffre mille phobies dès que je suis assis ? - à la fin, j'en redemandais, et j'ai même fini par comprendre le jeu éthylique, exaspérant, mais âpre, pénétrant, touchant "la fibre" comme dit le bourreau, de la Balibar - trois jours après, j'ai encore sa voix criarde derrière la nuque, preuve que cette horrible actrice m'a eu malgré moi. Des personnages aux spectateurs, souffrir fait, de toutes façons, partie du jeu. "Toute l'idée de la pièce, dit Claudel, repose sur l'idée du sacrifice, que je trouve, somme toute, permettez-moi de le dire, moins bête que celle de l'anéantissement dans le médiocre abîme de volupté, et dont le bienfait ne reste pas confiné à sa source, mais se répand sur le monde entier en cercles sans cesse élargis." Elargis seulement ? Equarris, oui ! Qui peut réellement saisir le million d'oiseaux d'or qui s'envole de cette pièce ? Le vers claudélien, interminable lui aussi, dilatant la langue au maximum, creusant les métaphores jusqu'à en faire des métamorphoses, dépasse le cadre du dicible, et les acteurs ont beau s'égosiller, des pans du texte nous échappent. Un mal ? Certes non, car ce qu'il y a, à la lecture ou sur la scène, d'inassimilable dans le Soulier, est compensé par l'extraordinaire "ambiance" baroque, espagnole, d'un monde en perpétuel mouvement, qui mêle avec bonheur le grotesque et le sublime, le rire avec le sang, le limité avec l'illimité - et dont les décors sur roulettes d'Olivier Py ont merveilleusement rendu compte.

Qu'est-ce que c'est que cette pièce monstrueuse que Brecht, Genet, Breton et même Lacan tenaient pour le poème du siècle ?
L'union impossible de deux amants qui s'aiment d'amour fou, chimiquement attirés l'un par l'autre, mais qui ne se retrouveront jamais, sauf une fois en vingt ans (dernière scène de la troisième journée) et seulement pour se dire qu'ils doivent renoncer l'un à l'autre définitivement. Pour la conscience moderne, obsédée par l'assouvissement des sens et l'épanouissement du moi, le renoncement claudélien apparaît incompréhensible, absurde et somme toute dangereux pour la santé. Il n'en devient pas moins chez "le gorille catholique", comme l'appelait Etiemble, la condition de la conquête du monde, et, folie et scandale pour les uns et les autres, une autre forme de procréation : exclu du bonheur humain, Rodrigue découvrira le Nouveau Monde, et Prouhèze, Prouhèze !, aura d'un autre homme l'enfant de Rodrigue ! Nouvelle annonce faite à Marie : la femme est enfantée non par l'homme qui couche avec elle mais par celui qu'elle aime. L'âme suffit pour ovuler. L'amour physique se passe au ciel.

Ridicule ? Peut-être pour les athées et les moldus, mais sublime pour tous ceux pour qui la réalité est illimitée, et en tous cas, sur le plan dramatique et littéraire, mille fois plus surréaliste que tout que ce que les surréalistes ont pu faire. Rendons justice au pire con de nos lettres, André Breton, d'avoir bien vu la splendeur délirante et inégalée du Soulier de Satin ! Qualifiée de "cubiste" par certains, le chef-d'oeuvre du "Vieux" est un voyage extraordinaire, plein d'excès et de paradoxes, de miracles et de rots, et qui malgré l'épreuve qu'il représente (et plus pour les spectateurs que pour les acteurs !), fait pleurer de joie à la fin. Claudel, le meilleur sérum contre Bernanos.

L'homme, d'abord. Ce Lion odieux et déplaisant, qui enferme sa soeur à l'asile, qui écrit une Ode à Pétain, qui fait les vers les plus ampoulés du monde, qui affirme sans complexes le catholicisme le plus outrancier tout en se vautrant dans le bien-être bourgeois le plus éhonté, qui donne des pièces imbitables et interminables, qui n'aime ni Stendhal, ni la peinture moderne (qui commence pour lui dès la fin du XVIIIème siècle !) et qui le clame haut et fort, fait partie de ces grands monstres, qui, de Sade à Céline, bouleverse avec bonheur notre langue si polie, si concise, si racinienne et chahute notre bon goût classique. Le lire, c'est sortir de France. C'est tomber dans un monde qui tient de Sainte Thérèse d'Avila et de Rubens, qui mélange l'Apocalypse et Shakespeare, qui confond les vitraux des cathédrales avec les pierres précieuses. Claudel est le plus païen des catholiques, ce qui est presque un pléonasme - le catholicisme étant justement, avec ses Anges et ses Miracles, son Purgatoire et ses exorcistes, son culte marial et ses dogmes insensés (la Transsubstantiation, l'Immaculée Conception, la Résurrection !) un paganisme à l'intérieur du Christianisme - et c'est aussi ce que lui reprocheront les gens de la Réforme. Justement, Claudel est l'homme de la contre-réforme, du baroque triomphant contre l'austérité de "ces tristes réformateurs" qui ont fait de la foi splendide et universelle "une transaction personnelle et clandestine dans un étroit cabinet."
Jeune homme, tout le révolte, autant l'autorité que l'esprit critique. Voilà un lycéen qui vomit autant le romantisme que le positivisme, qui ne supporte ni l'arrogance des maîtres ni la bêtise des rebelles. Alors, il lit Rimbaud. Passionnément. Sa première révélation. Le Vieux, rimbaldien ! On a du mal à y croire, et pourtant, il suffit d'ouvrir  n'importe quelle de ses pages, même la plus bigote et la plus intolérable, pour se persuader que les aubes d'été et les bateaux ivres ont nourri, ou plutôt, pour parler claudélien, ont ensemencé le bouillant adolescent à la tête d'or. Quelques mois plus tard, il a sa fameuse Révélation, derrière un pilier de Notre Dame. Pour ce baroque né, nulle contradiction entre la Saison en Enfer et le Paradis catholique - ni d'ailleurs pour Rimbaud. La vie est là, ardente, éternelle, violente, il faut la prendre. Et Claudel, qui s'est fait diplomate, part la prendre à travers le monde : l'Europe, les Amériques, et surtout l'Asie. Voyageur hardi pour l'époque, il fait des voyages qui l'emmènent jusqu'en Chine où il restera à peu près quatorze ans. C'est d'ailleurs sur le bateau qui le ramène en Chine, après une retraite édifiante dans un monastère qui le dispense à vie de la vie monastique, qu'il rencontre l'amour de sa vie, Rosalie Vecht, qui sera la Ysé du sublime Partage de Midi, et qui lui donnera même sa Mazarine. Ainsi, ce type que l'on prend aujourd'hui encore pour un Barrès ou un Maurras bis est en fait un anti-nationaliste sûr de lui et qui sera souvent attaqué par les enragés de l'Action Française (notamment par un certain Pierre Lasserre dont il se moquera dans le Soulier) et pour qui le catholicisme est aussi, comme le dit son sens étymologique, un universalisme.
Revenu définitivement en France en 1935, il s'enferme dans son château de Brangues, rédige des commentaires de la Bible aussi long que la Bible elle-même, voit passer l'histoire à sa fenêtre, dit quelques conneries maréchaleuses, et meurt vingt ans plus tard, vaguement mis en demeure par les nouveaux lettreux d'après-guerre mais adulé par les gens de théâtre. Avant Olivier Py et Antoine Vitez, Le Soulier de Satin fut la "propriété" dramatique de Jean-Louis Barrault qui en donna, dans des versions amputées, de multiples représentations, notamment au théâtre d'Orsay qui n'était pas encore le lieu qui me nourrit.

La pièce, donc. Découverte au printemps dernier, elle restera comme notre choc littéraire et théologique de cette année 2003, et nous pouvons remercier le hasard objectif et Olivier Py de l'avoir remise au goût du jour.
Reprenant un vieux principe de nos débuts péplautes, nous nous proposons ici, non de donner une lecture érudite et linéaire, mais de faire une promenade esthétique et morale, forcément intime, mais qui nous l'espérons, pourra donner envie de se plonger dans cette cathédrale d'or et de rire. Notre méthode est de développer ce que nous voulons, de nous arrêter là où ça nous plaît, de digresser tout notre saoul si l'envie nous en prend. Chaussons-nous, un seul pied bien sûr, et en route ! "C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c'est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle."

Deux exergues. Celle, déjà citée, "Dieu écrit droit avec des lignes courbes", et celle de Saint Augustin, "Etiam peccata" - "Même les péchés servent."
Voilà qui est rassurant. Si les péchés servent, c'est que Dieu les a prévus dans Son plan, autrement dit, le mal peut être une ruse du bien. Plutôt que de se laisser envahir par la menace de l'enfer, l'on peut se dire alors que tous les chemins mènent au Paradis. Conjurer l'enfer, notre seul souci.
Et c'est ainsi que commence la

Première Journée. Si les voies de Dieu sont vraiment impénétrables, alors tout le monde sera sauvé. Dès le début du "drame illimité", le père Jésuite, que l'on a attaché sur une croix et que l'on a jeté à la mer, affirme qu'on ne peut échapper à Dieu et au Salut. Tout est bon pour être sauvé, même la tentation de la damnation. Le vrai bien est un bien rusé qui se sert du mal, toujours très bête, pour faire arriver au Paradis. Faire le mal demande des efforts, "puisque le mal est contre la réalité", alors qu'il suffit de suivre la nature pour se laisser aller au bien. Angélisme qui peut faire sourire nos consciences persuadées de la nature mauvaise mais qui était bien celui de Saint Thomas d'Aquin, le Docteur Angélique bien nommé, pour qui, comme pour les taoïstes d'ailleurs, le mal est un acte contre nature. Faire le mal, c'est comme retenir sa respiration.
En tous cas, nul ne peut se cacher de Dieu. C'est la bonne nouvelle du Jésuite :

" Mais, Seigneur, il n'est pas si facile de Vous échapper, et s'il ne va pas à Vous par ce qu'il a de clair, qu'il y aille par ce qu'il y a d'obscur ; et par ce qu'il a de direct, qu'il y aille par ce qu'il a d'indirect ; et par ce qu'il a de simple,
Qu'il aille par ce qu'il y a en lui de nombreux, et de laborieux, et d'entremêlé,
Et s'il désire le mal, que ce soit un tel mal qu'il ne soit compatible qu'avec le bien,
Et s'il désire le désordre, un tel désordre qu'il implique l'ébranlement et la fissure de ces murailles autour de lui qui lui barraient le salut… "

La foi, c'est donc croire que le salut, comme la vie et la souffrance, est au bout du compte, inévitable. Nul n'échappera à sa rédemption, même le pire des salauds. Bref, LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS SUR (sous-titre du Soulier.) et l'on peut souffrir sa vie en riant.
Seuls ceux qui croient à l'enfer, ou plutôt, seuls ceux qui croient que d'autres iront en enfer (car les flammes éternelles, c'est comme le sida, ça n'arrive qu'aux autres), méritent d'y aller. Comme cette collègue du Musée qui me soutenait l'autre jour qu'il "est écrit" que Dieu ne sauvera pas tout le monde, et notamment les suicidés. Ah je les hais, ces purs ! S' il y a vraiment un enfer, il est fait pour tous ceux et toutes celles qui ont osé pensé un jour que les impurs y seraient envoyés. Pourtant, même ceux-là seront sauvés in extremis. Mais il faudra voir leur gueule d'avoir failli rôtir pour avoir pensé que d'autres le méritaient !

Une pièce donc sur la séparation des amants - des souliers, et sur l'enfer terrestre que représente, pour un chrétien, la liberté absolue. Peut-on avoir la liberté de se damner entièrement ou Dieu nous rattrape-t-il au dernier moment ?
Etre chrétien, c'est se définir à la fois comme libre et comme dépendant de Dieu. Prouhèze se déchausse pour ne plus pouvoir faire tout ce qu'elle veut - pour ne pas aller trop vite là où elle veut aller. Ahurissante prière à la Sainte Vierge où elle prévient Celle-ci qu'elle qu'elle va désormais se retourner contre Elle et que c'est pour cette raison qu'elle Lui demande de freiner sa liberté !

medium_soulier_1966.5.jpg" Je me remets à vous ! Vierge mère, je vous donne mon soulier ! Vierge mère, gardez dans votre main mon malheureux petit pied !
Je vous préviens que tout à l'heure je vous verrai plus et que je vais tout mettre en œuvre contre vous !
Mais quand j'essayerai de m'élancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ! la barrière que vous avez mise,
Quand je voudrais la franchir, que cela soit avec une aile rognée !
J'ai fini ce que je pouvais faire, et vous, gardez mon pauvre petit soulier,
Gardez-le contre votre cœur, O grande Maman effrayante ! "

Comme nous la comprenons, comme nos prières ressemblent à la sienne  : Sainte Vierge, ne me laissez pas faire le mal que je vais faire… Ne me laissez pas aussi libre que ça… Corrigez mon autonomie d'humain… Ne me laissez pas avec moi-même... Régissez-moi, Nom de Votre Epoux ! Sainte Vierge, faites tout pour que je ne fasse pas tout contre vous !

Et un peu plus tard, la voilà réjouie d'être prisonnière :
"Je suis si contente d'être si bien gardée. J'ai vérifié toutes les sorties. Il n'y a pas moyen d'échapper quand je le voudrais. Quel bonheur !"
Improbable psychologie de ces héros qui font tout à l'envers, qui se pâment dans la privation, contrarient leurs moindres instincts et défient à la fois le coeur et la raison. Si Fabrice Del Dongo dans La Chartreuse de Parme (qui n'est pas sans correspondance avec le Soulier, quoique Claudel en ait contre Stendhal !) se réjouissait d'être en prison, c'est parce qu'il voyait la petite Clélia. Prouhèze jouit, elle, de ne plus voir Rodrigue. Masochisme ? sans doute, mais l'essentiel n'est pas là. Prouhèze, comme Rodrigue, a compris que c'est par la séparation que l'on peut aimer encore plus l'amour - que l'on peut faire de cet amour quelque chose de bien plus grand qu'un simple attachement entre deux êtres. C'est un renoncement au nom du cosmos. Se priver de Rodrigue, c'est faire un trou dans son coeur qui pourra dès lors recevoir le monde entier - et en particulier les damnés qui ont besoin d'elle. Prouhèze renonce à l'homme qu'elle aime mais pour aimer et sauver toute l'humanité. Et Rodrigue renonce à Prouhèze pour aller conquérir le monde. Dans la seconde journée, il y aura cette scène terrible où le Roi d'Espagne avoue qu'il veut frustrer Rodrigue au maximum pour que celui-ci trouve la force de lui ramener le monde. Brisez le coeur des hommes pour qu'ils renoncent à eux-mêmes et se consacrent à l'univers. Prouhèze sert Dieu, Rodrigue sert l'Espagne. Pour ces deux causes, ils doivent à la fois s'aimer à la folie mais ne plus se voir de leur vie. Et la sensualité de leur amour est si forte qu'elle finit par mettre à mal le lecteur ou le spectateur. N'y a-t-il pas dans le destin de cet amour impossible comme une éjaculation que l'on retiendrait jusqu'à la mort ? Comme une caresse irrésistible mais qui retarderait l'orgasme éternellement ? Sainte Thérèse l'avait déjà vécu. Tout explose dans les âmes. "Dieu seul remplit" et remplace. A moins que l'Ange ne touche réellement la femme - et ce sera l'immense coït divin de la troisième journée...

Pour une conscience moderne, c'est un peu too much, et même le plus claudélien des claudéliens se demandera toujours pourquoi les amants ont sacrifié leur amour au nom du Salut et de la conquête. Prouhèze, surtout, paraît inhumaine dans sa mystique. A quoi sert de renoncer à aimer humainement ?
C'est pourquoi, à cette femme christique, l'on pourra toujours préférer la pétaradante Dona Musique, l'héroïne heureuse qui aime et accomplit sans dommages son amour. Face à Dona Prouhèze, elle est l'alternative humaine et rassurante - la femme joyeuse et jouissante contre la femme souffrante et incendiaire. Prodige dramatique, elle embaume la pièce de sa volupté gaie et fait souffler le pauvre spectateur étouffé par la sombre grandeur de son amie. Ecoutons la un instant :

"Ah, ce ne sera pas long à comprendre que je suis la joie, et que c'est la joie seule et non point l'acceptation de la tristesse qui apporte la paix.
Oui, je veux me mêler à chacun de ses sentiments comme un sel étincelant et délectable qui les transforme et les rince ! Je veux savoir comment s'y prendra désormais pour être triste et pour faire le mal quand il le voudrait.
Je veux être rare et commun comme l'eau, comme le soleil, l'eau pour la bouche altérée qui n'est jamais la même quand on y fait attention. Je veux le remplir tout à coup et le quitter instantanément, et je veux qu'il n'y ait alors aucun moyen de me retrouver et par les yeux ni par les mains, mais le centre seul, et ce sens en nous de l'ouïe qui s'ouvre,
Rare et commune pour lui comme la rose qu'on respire tous les jours tant que dure l'été et une fois seulement !
Ce cœur qui m'attendait, ah ! quelle joie pour moi de le remplir ! "

Ah chère Musique ! Désirée idéale, Sylphide de rêve, fée céleste, accueillante maman.... Que me direz-vous de tout ça ?

A SUIVRE.

01:35 Écrit par Pierre CORMARY dans Claudel | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : soulier de satin, paul claudel, olivier py, jeanne balibar | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

"Prouhèze, comme Rodrigue, a compris que c'est par la séparation que l'on peut aimer encore plus l'amour"

La chance de toujours aimer, avec la même force, n'appartient qu'à celui qui aime sans espoir. Claudel a raison, l’idée de sacrifice est tout de même moins bête — et plus belle — que l’anéantissement dans le médiocre abîme de la volupté. Nos âmes, engluées dans le péché, ont bien besoin d’être soulevées par un absolu.

Merci Montalte de nous offrir ce commentaire tien.

Écrit par : Sébastien | 23/10/2005

Aucun succès ce texte...

Écrit par : babeth | 23/10/2005

Très beau texte Montalte, j'ai hâte de lire la suite. Bien difficile oui de comprendre ces amants et leur renoncement consenti. C'est si cruel et nous voyons le prix exorbitant de cet amour, mais ce que nous ne savons comprendre c'est la joie inouïe que l'on acquiert à un tel prix. Nous ne pouvons la comprendre car elle a disparu de notre paysage, à moins que... à moins de comprendre un tel texte, ou d'être amené à vivre quelque chose de tel. Ou même quelque chose de plus difficile encore, de le vivre en l'acceptant ou même en le voulant tout en se révoltant contre une telle volonté. Ce qu'on paie à ce prix effarant on en est payé de retour, sans jamais être sûr pourtant de n'avoir pas fait une monstrueuse erreur. D'autant qu'aujourd'hui il est possible de vivre un amour moins empêtré de contraintes sociales, qu'on peut vivre un amour grandiose et créateur sans le supplice de la séparation radicale. C'est aussi difficile mais plus tentant, et à tenter aussi, en tout cas !

Claudel est magnifique d'avoir su traiter cela, et avec quelle puissance ! J'avais vu la pièce dans une version abrégée, un peu plus de cinq heures il me semble, et les circonstances ont fait que je ne l'ai jamais lue entièrement, mais vous me donnez envie de retourner à ce texte. Et puis ça me donne envie d'écrire, tiens, comme chaque fois que je suis face à un chef-d'oeuvre, d'écrire malgré le sentiment cuisant de mes limites, de vivre avec le sentiment de pouvoir faire de ma vie une oeuvre sans limites !

Écrit par : Alina | 23/10/2005

Esther et Juan, je vous ai remis à la fin du fil précédent.

La suite du Soulier, jeudi, et son finale, samedi.

Écrit par : montalte | 24/10/2005