Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Stendhalie I

0a46e6de5cec9daec12bd014ac2d7730.gif Ame chimérique toujours contrariée par la réalité mais esprit logicien volontiers contrariant pour ses interlocuteurs ; rêveur impénitent mais écrivain « réaliste » ; socialiste par idéal mais aristocrate par tempérament ; admirateur passionné de Rousseau comme de Napoléon ; opposant sans cesse « hommes supérieurs » et médiocres, « happy few » et cul-terreux, « alliés » et « ennemis » ; infiniment sensible mais hypocrite par défense ; raffiné et vulgaire ; lucide et puéril ; « toujours sincère mais non toujours véridique »[1] ; constamment gai et profondément mélancolique ; prétendant avoir été heureux toute sa vie d’adulte alors qu’il frôla le suicide plusieurs fois ; amoureux fervent mais amant laid et souvent impuissant ; persuadé d’être méchant « mais se donnant trop de peine pour le paraître » (Georges Sand) ; au fond bien plus angélique que « démoniaque »,  tel fut cet Henry Beyle, un homme que l’on ne peut comprendre qu’en le privilégiant, un écrivain que l’on ne peut aimer sans se dire qu’on lui ressemble, un personnage dont les apparentes contradictions ne sont là que pour piéger les imbéciles, et dont l’hypocrisie revendiquée (« Le peu de bonheur que je pouvais accrocher était préservé par le mensonge », "ose"-t-il écrire au chapitre neuf de Henry Brulard) ne scandalisera que les niais. Imbéciles et niais d’ailleurs immédiatement reconnaissables à la mine indignée qu’ils font quand on leur précise que Stendhal a dédicacé ses livres aux « Happy few », c’est-à-dire aux «  privilégiés », aux « élus bienheureux », aux « intimes excellents », aux « sensibles pas nombreux », aux « heureux peu » (traduction Google !) - toutes notions antidémocratiques par excellence et que par principe égalitaire ou humilité de principe ils refusent de tout leur être, se rendant par là-même justice à eux-mêmes. Espérons que nos lecteurs se reconnaîtront dans les uns et non pas dans les autres. Pour ce faire, il s’agira simplement d’être d’accord avec cette idée, toute stendhalienne, que « tout bon raisonnement offense ». Offensons donc ceux qui préfèrent la férocité des vrais gens à la vérité des grands livres. Et soutenons Pierre Jourde dans son procès avec les habitants de Lussaud[2].

I – Les barbares, les déboires, la rêverie.

De quoi souffre Julien Sorel ? D’être un garçon féminin, raffiné, romantique dans un milieu de rustres, de paysans « rusés » (ah toujours ce terme pour qualifier les hommes quand il sont des bêtes), de « petites gens », comme on dit méchamment. Tous se moquent de lui et le battent quand ils le surprennent un livre à la main. Car aux yeux de la société, la littérature, on ne le dira jamais assez, c’est le mal, c’est ce qui détourne les mineurs et les femmes de leurs devoirs et de leurs obligations. C’est ce qui dévirilise les hommes. La vraie fracture est moins sociale que littéraire. Ecrire ou lire, c’est dévoiler la vie, et c’est ce que ne veulent surtout pas nos vers de terre de vivants. Ils s’en contentent de la vie, eux, ils en profitent. Malheur à celui qui préfère les mots aux choses ! Mort à celui qui met des mots sur les choses – et qui les rend donc insoutenables ! Entre la vraie vie, celle où l’on râle, où l’on trime et où l’on essaye de faire de ses enfants des gens qui ne vous échapperont pas, et la littérature, mère de toutes les oisivetés et de tous les vices, c’est-à-dire de tous les désirs et de toutes les libertés, il faut choisir. « Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même. »[3] Quoi de plus antipathique pour un normatif, voire de plus scandaleusement anormal, que ce petit bellâtre de liseur qui réclame égards et privilèges, et qui prétend souffrir mille morts quand on les lui refuse ? D’autant que Julien Sorel ou Henry Beyle lui-même, « martyrs de la grossièreté et de la rudesse », c’est un peu fort socialement, et moralement odieux. On plaint les enfants vraiment battus, vraiment maltraités, on ne plaint pas un petit bourgeois qui pète plus haut que son cul et qui s’évanouit quand on lui fout une taloche – garçon manqué en plus ! Non, pour un esprit sérieux, Le Rouge sera bien le roman de l’immaturité absolue, car cette apologie du paysan revanchard, intello et assassin, ne peut être que le produit d’un esprit infantile et irresponsable qui se sert de son mini talent d’écriture pour avoir le plaisir bassement littéraire de se venger de ses parents et de son milieu.

D’abord, qui peut être assez indigne et assez méprisant pour oser dire qu’il a souffert de la « grossièreté » de son milieu ? Qui peut être assez bas pour prendre de haut ce qu'il considère comme une existence de ploucs arrogants ? Quand on connaît les vrais malheurs du monde, celui du chiard qui maudit le monde et la société parce qu’on lui a offert un livre utile sur les métiers et les techniques plutôt que Le rouge et le noir fait rire doucement. - De quoi souffres-tu mon petit ? - De la faim. - Et toi ? - De la guerre. - Et toi ? - Du viol. - Et toi ? - De ne pas pouvoir lire Stendhal tranquillement dans ma chambre. - Comment ? - Oui, on ne me laisse pas lire. Et l’on ne me privilégie pas assez aussi. On veut m’élever à la dure, m’apprendre un métier manuel, me donner des valeurs dont je ne sais que faire, alors que moi il n’y a que les arts et les lettres qui m’intéressent. - Petit fumier ! Tiens, prends ça dans ta gueule bien proprette ! On va t’apprendre la vie, nous z'autres !

1128968074.jpgEnfance et ultra-sensibilité.

Henri Beyle naît le 23 janvier 1783 à Grenoble, rue des Vieux-Jésuites, aujourd’hui rue Jean-Jacques Rousseau. Jusqu’à sept ans, il vit dans un paradis maternel qu’il décrira plus tard avec une ferveur « oedipienne », impensable pour l’époque. « J’étais amoureux de ma mère (…)  Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eut pas de vêtements. Elle m’aimait à la passion et m’embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu’elle était souvent obligée de s’en aller. J’abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge. »[4] Hélas, Henriette Gagnon meurt en couche quelques années plus tard. « Stendhal » a sept ans et se retrouve entre son père Chérubin (quel prénom pour un père !) qu’il n’aime pas et sa tante Séraphie qu’il exècre. « Là commence [sa] vie morale »[5]- c’est-à-dire son enfer. Parce qu’il a du mal à intégrer la mort de sa mère, on lui reproche de ne pas assez la pleurer. Peu après, pour « l’éduquer », on lui impose l’abbé Raillane, un percepteur qui le persécutera pendant dix ans et lui fera prendre en horreur le cléricalisme. On l’empêche de lire – qui est une manière de le rendre orphelin une seconde fois car mère, elle, lisait[6]. « Qui le croirait ? mon père, me voyant pouffer de rire, venait me gronder, me menaçait de me retirer le livre, ce qu’il fit plusieurs fois, et m’emmenait dans ses champs pour m’expliquer ses projets de réparations (bonifications, amendements) » On lui refuse les initiations aux arts et l’apprentissage de la musique. On ridiculise toutes ses aspirations au bonheur et à l’excellence. On l’empêche d’aller jouer avec les autres enfants ou de discuter avec les domestiques. On le prive de théâtre et d’opéra. On veut en faire un homme comme son père. Dès lors, pour lui, le monde se divise clairement en « ennemis » - soit le clan paternel, ses jésuites et ses royalistes, et en « alliés » - soit le clan maternel  : son grand-père Henri Gagnon, philosophe « à la Fontenelle », son oncle Romain Gagnon, frivole et charmant avocat, sa grand-tante Elisabeth, vieille dame romanesque qui lui donne le goût de l’espagnolisme, sa sœur Pauline enfin avec qui il aura plus tard la plus émouvante des correspondances - rien à voir avec son autre sœur, Zénaïde, la « rapporteuse » du premier clan.

Drame inavouable, car jugé non recevable hier comme aujourd’hui, de l’enfant qui est plus intelligent et plus sensible que sa famille. Drame du fils qui ne partage en rien les valeurs qu’on cherche à lui inculquer, et qui à l’annonce de l’exécution de Louis XVI, symbole paternel s’il en est, fut « saisi d’un des plus vifs mouvements de joie qu’il ait éprouvés en sa vie. »[7] L’incompatibilité morale ou intellectuelle, c’est la haine. Au fond, ce que ce fils reprocha à son père (auquel il devrait malgré tout ressembler ne serait-ce que par ses tendances dépressives… et égotistes) fut moins son autorité que son insensibilité littéraire et philosophique. Or, tout enfant artiste considère comme lui revenant de droit les plaisirs artistiques qu’il demande. Je comprends que tu ne m’emmènes pas à Disneyland, je ne comprends pas que tu ne m’emmènes pas à l’opéra ou que tu refuses de m’offrir ce livre, et je te méprise pour cela. Avec l’âge, l’antipathie devint totale : « Je n’ai été pour mon père qu’un demandeur d’argent, la froideur a sans cesse augmenté, il ne pouvait pas dire un mot qui me déplût. »[8].

Un écrivain qui fait le procès de son père parce que celui-ci a des « défauts littéraires »[9], tel est le scandale stendhalien. Une enfance qui devient la clef de la future existence, telle est sa nouveauté autobiographique. Enfant adulte puis adulte enfant, Stendhal ne cessera de dire sa fidélité aux choses qu’il aime - et que ce qui était bon à treize ans l’est encore à cinquante-deux, les épinards comme Saint-Simon[10]. L’enfance, lieu des traumatismes et des blessures. L’enfance, surtout, lieu du désir.

Est-ce parce qu’elle était la sœur de sa mère adorée que le petit Henri cristallisa malgré lui sur les jambes nues de sa tante détestée Séraphie et s’imagina l’aimer physiquement ?  « J’étais tellement emporté par le diable que les jambes de ma plus cruelle ennemie me dirent impression. Volontiers, j’eusse été amoureux de Séraphie. Je me figurais un plaisir délicieux à serrer dans mes bras cette ennemie acharnée. »[11] Pour un lecteur fervent des Confessions de Rousseau, c’en est une ! Car l’enfant qui se met à désirer sa bourrelle, l’on n’avait pas vu ça depuis Jean-Jacques fessé et révélé par mademoiselle Lambercier – à la différence notable que cette dernière n’avait rien d’une méchante matrone et au contraire était adorée comme une mère par ce dernier. Mais la sensualité n’a pas ses subtilités morales. Lorsque Stendhal se demande : « Raisonnablement, que pouvait-il y avoir de commun (c’est-à-dire de sexuel) entre une demoiselle de vingt-six ou trente ans et un enfant de dix ou douze ans ? »[12], impossible de ne pas se rappeler la célèbre phrase de Rousseau du livre I des Confessions qui d’ailleurs a le même rythme interrogatif et les même sous-entendus érotiques : « Qui croirait que ce châtiment d’enfant, reçu à huit ans par la main d’une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, pour le reste de ma vie ? »[13]

Ce qui est sûr est que cette extraordinaire « confession », presque trop parfaite pour la psychanalyse à venir, marque l’une des expériences typiquement stendhaliennes, sa grande spécialité, à savoir le mélange des sensations haineuses et amoureuses, l’inversion des affects, le retournement des humeurs.

On le sait, l’amour commence chez lui toujours par la détestation comme la beauté provoque d’abord la haine. « Julien trouvait madame de Renal fort belle, mais il la haïssait à cause de sa beauté. »[14] Refuser tout son saoul quelque chose qu’on adore, se moquer de ce qui nous bouleverse, mortifier nos éblouissements, c’est tout Stendhal ! Une manière de se protéger du syndrome à qui il va donner son nom. Car la folie typique de « l’homme supérieur » est de se mettre à juger des choses qu’il aime du point de vue de celui qui ne les aime pas. Cette violence faite à soi-même cultive la différence que l’on met entre soi et les autres et nourrit le mépris qu’on a vis-à-vis d’eux[15]. L’ultrasensibilité qui se retourne contre elle-même moins pour se nier que pour trouver des voies nouvelles pour ses affects, en effet, il faut être un happy few pour comprendre ce que cela signifie. Et donc, la méchante tante qui s’avance vers nous pour nous infliger je ne sais quoi et que nous nous mettons à désirer furieusement pour cela, c’est encore un coup de notre délicatesse supérieure !

Par ailleurs, on ne peut être amoureux qu’en prison. Fabrice refuse de s’évader de sa cellule parce qu’il peut, quelques instants par jour, contempler Clélia par sa fenêtre. Et c’est en prison que Julien peut enfin trouver la paix sociale, fumer des cigares… et commander des livres. La prison et le lieu érogène de l’amour – et l’endroit de la liberté. La mort elle-même peut apparaître comme le suprême bonheur. Et c’est plein d’inspiration, sinon de béatitude, que Julien est conduit à la guillotine.« Jamais cette tête n’avait été aussi poétique qu’au moment où elle allait tomber. Les plus doux moments qu’il avait trouvés jadis dans les bois de Vergy se peignaient en foule à sa pensée et avec une extrême énergie. »[16] Telle est la Stendhalie – un paradis intérieur où les voix de la souveraineté individuelle et sociale sont impénétrables

1323749617.jpgLa règle du « quant à soi ».

Donc, en 1799, Henri Beyle monte à Paris pour aller, fait-il croire à sa famille, passer le concours d’entrée de l’école polytechnique. Mais il ne se présente pas à l’épreuve (je l’adore !) et attend dans sa mansarde que la gloire littéraire et l’amour viennent frapper à sa porte. A cette époque, il se prend pour Molière, mais n’arrive pas à finir une seule de ses comédies. Energique, Stendhal ? Allons donc ! C’est un contemplatif sensuel et paresseux qui attend les femmes et l’inspiration, et qui, vu qu'elles ne viennent pas, sombre dans la solitude et le désespoir. « Pour écrire j’attendais toujours le moment du génie, avouera-t-il dans Henry Brulard. Je n’ai été corrigé de cette manie que bien plus tard (…) Si j’eusse parlé vers 1795 de mon projet d’écrire, quelque homme sensé m’eût dit : « écrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou non. » Ce mot m’eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement à attendre le génie. »[17]

En attendant, et grâce à son cousin, le comte Pierre Daru, secrétaire général à la guerre, il amorce une carrière militaire, rejoint l’armée d’Italie et devient vaguement sous-lieutenant au 6ème dragon. Au mois de mai 1800, il a la joie de franchir le col du Grand Saint-Bernard avec Bonaparte, puis d’entrer avec lui le deux juin à Milan. Eblouissement italien. Découverte extatique de la musique (enfin !) avec Cimarosa et son opéra phare,  Le mariage secret. Tout ce qu’il a fait jusqu’à présent, y compris ses expériences au feu, lui parait bas et grossier. « Vivre en Italie et entendre cette musique devint la base de tous mes raisonnements. »[18] Il commence à comprendre que le bonheur est plus une question d’instants délicieux qu’il faut savoir recueillir qu’une laborieuse construction professionnelle, sociale et familiale. Lui-même prend ses plaisirs très au sérieux, et comme le dit Jean-Pierre Richard dans son étude consacrée à Stendhal, leur voue « un culte sans distraction »[19]. Il est même capable de renoncer à une carrière pour l’un d’entre eux. Le plaisir plutôt que la promotion. « J’ai manqué 5 ou 6 occasions de la plus grande fortune politique, financière ou littéraire. Par hasard, tout cela est venu successivement frapper à ma porte. » écrira-t-il dans ses Souvenirs d’égotisme[20]. La seule règle du bonheur qui vaille est celle du « quant à soi ». L’instant bienheureux est tout. Un feu d’artifice magnifique. Une lecture captivante. Un tête-à-tête avec une femme.

Les femmes justement. A Milan, il tombe follement amoureux de la belle et fatale Angela Pietragrua. Hélas, ce gros garçon de dix-sept ans, qui se décrit dans son Journal de Milan en 1811 comme « dévoré de sensibilité, timide, fier et méconnu » , n’a pas l’art de plaire à la dame. Tant pis, il retourne à l’opéra.

La vie militaire commence à lui peser. Il démissionne. Rentre à Grenoble. Obtient de son père une maigre pension. Se rêve encore écrivain et séducteur. N’écrit rien et se plante avec Victorine Mounier, la jeune fille qu’il aime à cette époque et qui le quitte aussitôt. Revient traîner à Paris. Apprend l’anglais pour lire Shakespeare. Fait toutes sortes de plans « militaires » pour ses livres et ses conquêtes féminines à venir. Rencontre une actrice, Mélanie Guilbert dite Louason, dont il s’éprend et qu’il suit comme un fou à Marseille. Devient apprenti-secrétaire-comptable au service des douanes. Mais le bonheur avec Louason ne dure pas et il se retrouve seul, plus désoeuvré que jamais.

C’est son cousin Daru qui le remet en selle. On le nomme Intendant des domaines de l’Empire en Allemagne. Il a 31 ans. En 1809 , il est à Vienne et trouve le moyen de s’enflammer pour… l’épouse de son protecteur, sa cousine Alexandre Daru, mère de cinq enfants. Il adorerait être le sixième, mais elle lui précise que son amitié lui suffit. Il est encore désespéré. Il va se consoler à Milan dans les bras d’Angela Pietragrua qui l’a presque oublié mais accepte de devenir sa maîtresse. Brouilles et réconciliations se suivent jusqu’en 1812 où il se voit confié la mission d’apporter au quartier général le courrier de l’empereur. Assiste à l’incendie de Moscou et la retraite de Russie. Tombe malade et va se soigner à Milan chez Angela qui ne sait plus comment faire pour se débarrasser de cet encombrant amant. Entre temps, les Bourbons sont revenus au pouvoir, ce qui est pour lui une catastrophe professionnelle et financière. Dettes énormes, chômage, envie d’en finir. Mais le « quant à soi » le sauve du pire et il décide de s’installer à Milan.

592214137.jpg« Les beaux arts sont faits pour consoler. »

Il va y rester sept ans. Sept ans de quasi-pauvreté, d’amours bafouées et d’apprentissage de l’écriture. Obligé de gagner sa vie, il doit publier à tout prix et apprend donc enfin son métier. Il a renoncé à être Molière ou Shakespeare et se contente d’écrire des biographies de musiciens, recopiées sans vergogne sur d’autres travaux, mais dans lesquelles il met sa touche personnelle. Ce sont les Vies de Haydn, de Mozart et de Metastase. Suivent une Histoire de la peinture en Italie, puis Rome, Naples et Florence, et une merveilleuse Vie de Rossini. Et pourtant, Stendhal ne fut pas, de son propre aveu, un amateur d’art très éclairé, encore moins un connaisseur. En musique, il se déclare auditeur vulgaire. Ce que ses amis lui reprochent. « Quand dans la suite j’ai écrit sur la musique, mes amis m’ont fait une objection principale de cette ignorance. Mais je dois dire sans affectation aucune qu’au même moment je sentais dans le morceau qu’on exécutait des nuances qu’ils n’apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement qu’à travers un cristal. Mais, grand Dieu ! on va me croire un sot ! »[21]

Pour le pur esthéticien, est sot celui qui en effet ne recherche dans l’art que son extase personnelle au lieu d’en comprendre les « théories ». Qui pense aux femmes qu’il a eues (et dans le cas de Stendhal qu’il n’a pas eues) quand il contemple un nu plutôt que de se concentrer sur le pigment de la toile, ses lignes de fuite, sa forme pure. Qui écoute une mélodie comme si une belle dame lui parlait. Qui enfin ne considère l’art que comme un palliatif à sa triste existence. Schopenhaurien avant la lettre, Stendhal écrit dans sa Vie de Rossini que « les beaux arts sont faits pour consoler. » La tristesse existentielle requiert une tristesse musicale – sauf que cette tristesse musicale est une joyeuse tristesse et agit comme un baume. De plus, l’art nous rappelle toujours ce que nous avons aimé. Dans De l’amour, il affirme que « la vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce qu’on aime, avec la rapidité de l’éclair. » Avec lui, on ne culpabilise plus de mêler une émotion artistique à un souvenir amoureux ou à une madeleine érotique. D’ailleurs, le son d’un instrument agit comme une voix humaine. Et le paysage peint n’atteint le sublime que quand il se fait physionomie des airs et de l’espace. Le réel devient alors céleste, l’imaginaire devient réel, le monde est un bonheur. Le Corrège. Poussin. Ghirlandajo. Mais cette synesthésie n’est pas seulement une affaire d’amateur d’art, elle est aussi et surtout celle de l’écrivain Stendhal. Le roman sera le lieu de toutes les résonances et de tous les liens. Si la musique est « l’âme qui se rend visible à l’âme »[22], l’écriture est ce qui met en écho l’âme de l’auteur avec celle du lecteur. « Un roman est comme un archet, la caisse du violon qui rend les sons c’est l’âme du lecteur. » écrit-il dans Brulard[23].

Pour l’heure, les sons discordent et le violon fait mal aux oreilles. Angela le trompe et il a de nouveau des ennuis d’argent - donc de nouveau l’envie de se suicider. Une nouvelle passion l’en dissuade. Elle s’appelle Mathilde Dembowski, « l’altière Métilde », et, j’allais dire comme d’habitude, elle ne lui accorde rien. C’est quand même grâce à elle qu’il conçoit son livre théorique De l’amour. Mais soupçonné d’espionnage et de carbonarisme, il doit fuir Milan. Partir, c’est quitter Métilde. Sa détresse est telle qu’il dessine des pistolets dans les marges de ses manuscrits et rédige en italien son épitaphe. Mais il pense à Cimarosa, Shakespeare et Mozart et sourit de nouveau.

« L’état habituel de ma vie a été celui d’amant malheureux, aimant la musique et la peinture, c’est-à-dire à jouir des produits de ces arts et non à la pratiquer gauchement. J’ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages ; c’est pour cela uniquement que j’ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme (…) Je vois que la rêverie a été ce que j’ai préféré à tout. » [24]

A SUIVRE

 

 

[1] Stendhal par François Cruciani, édition Pierre Charon, collection « les géants », 1973

[2] On se rappelle cette affaire de la vraie vie contre la littérature : le 31 juillet 2005, l’écrivain et polémiste Pierre Jourde arrive en famille dans son village de Lussaud, terre de ses ancêtres. Immédiatement pris à partie par des habitants venus lui reprocher, des cailloux à la main, ce qu’il a écrit sur eux dans son livre Pays perdu (en gros une superbe quoiqu’impitoyable chronique paysanne où sont stigmatisés l’alcoolisme, la violence, la consanguinité du hameau), « l’enfant du pays » se voit obligé de quitter les lieux sous peine d’être lapidé. Aujourd’hui assignés en justice par l’écrivain pour coups et blessures, les cinq prévenus risquent six mois de prison avec sursis et trois cent euros d’amendes.

[3] Le Rouge et le Noir, I-4 « un père et un fils »

[4] Vie de henry Brulard, Folio, p 51.

[5] Idem, p 53.

[6] Notamment La divine comédie dont Stendhal retrouvera bien plus tard «cinq à six exemplaires d’éditions différentes dans son appartement fermé depuis sa mort » (idem, p 53)

[7] Idem, p 121.

[8] Idem, p 86.
[9] Idem, p 97.
[10] «  J’ai adoré Saint-Simon en 1800 comme en 1836. Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de vivre à Paris avec cent louis de rentes, faisant des livres. » Brulard, p 407.
[11] Idem, p 185.

[12] Idem, p 129.

[13] D’autant que l’on ne saura jamais comment s’est terminée la célèbre scène de dispute où le petit Henry brandit une chaise contre sa tante qui allait s’élancer vers lui peut-être pour lui prouver qu’elle aussi était une adepte du  « châtiment des enfants ». Pure supposition puisque Stendhal ne continue pas la scène et laisse là un de ses fameux « blancs » qui trouent la plupart de ses textes autobiographiques, notamment, nous dit-il, lorsqu’il s’agit de scène… de bonheur. A l’analyste ou au lecteur concerné par ce genre de choses de conclure ce qu’il veut ou espère.

[14] Le rouge, I-7

[15] Ainsi, face à Mathilde qu’il n’est pas sûr de « vaincre », Julien feint encore de se déjuger par rapport à ses rivaux: « Il était mortellement dégoûté de toutes ses bonnes qualités, de toutes les choses qu’il avait aimées avec enthousiasme ; et dans cet état d’imagination renversée, il entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur était d’un homme supérieur. » (Le Rouge, II-19)

[16] Le rouge, avant-dernière page.

[17] Brulard, p 195.

[18] Idem, p 429

[19] Littérature et sensation (Stendhal, Flaubert), Essais Points, Editions du Seuil, 1990, p 21

[20] Souvenirs d’égotisme, Folio, p 69.

[21] Brulard, p 249.

[22] Vie de Rossini.

[23] P 180.
[24] Idem, p 37.
Lien permanent Catégories : Lire 3 commentaires 3 commentaires Imprimer

Commentaires

  • Tiens, aujourd'hui je me sens flip-flap-flop. Bof, j'ai surement chope le cholera.

    Serieusement, je me demandais ce que tu pensais des non-commentaires de tes textes ?

    Besos pre-mortem-du-jour

  • C'est ça, rapporte-nous l'amour au temps du choléra !
    Sinon, à propos des non-commentaires de mes textes, je suppose que c'est parce que ces derniers peuvent paraître trop longs et trop personnels, que les gens qui me connaissent sourient, que ceux qui ne me connaissent pas n'osent pas, et que les autres s'en foutent. Mais cela, que l'on se foute de ce que le scripteur met d'intime, de douleur et de joie dans ses textes, est aussi une des leçons à apprendre. Ce que l'on écrit avec son sang ne fait pas forcément couler celui des autres. Il faut le savoir et en prendre le risque...

  • Cher Sébastien, je me suis permis de transférer ton commentaire à la fin de Stendhalie II.

Les commentaires sont fermés.