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Genèse VII - Que signifie le sacrifice d'Isaac ?

 A Eloise L.

 

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Genèse 22

 

Que signifie exactement le sacrifice d'Isaac ?

Pourquoi Dieu a-t-il demandé l'impossible, l'impensable, l'absurde à Abraham - ordonner à un père d'aller égorger son fils ?

Une remarque préliminaire :

Le père (et parfois la mère) qui immole ses enfants est, de Chronos et Médée à Jean-Marie Le Pen et Johnny Hallyday, en passant par nos expériences familiales, une tradition vieille comme l'humanité. Le parent a droit de vie et de mort, symboliquement ou réellement, sur sa progéniture, et l'éducation, même la meilleure, la plus affectueuse, a toujours sa part de mort ou de douleur symbolique. Ce qui est étonnant dans l'histoire d'Abraham n'est pas que celui-ci veuille sacrifier son fils mais que cela soit Dieu qui le lui demande. De quoi je me mêle ?

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Relisons donc ce chapitre 22 et laissons-nous aller à nos premières impressions qui sont toujours les bonnes.

En fait, cet épisode est aussi un apprentissage de la lecture. Que signifie lire ?

« Après ces événements, il arriva que Dieu EPROUVA Abraham et lui dit : “Abraham !“ Il répondit : “me voici !“ Dieu dit : “prends ton fils QUE TU CHERIS, Isaac, et va-t'en au pays de Moriyya, et tu l'offriras en holocauste sur une montagne que je t'indiquerai." »

Ce n’est pas trop s’avancer que de soutenir que ce passage choque quiconque est normalement constitué.

Ce commandement meurtrier est vécu et surtout transcrit, écrit, lu comme un scandale, une abomination et qui nous ferait rejeter en bloc ce livre du diable qui veut se faire passer pour un dieu.

Abraham a beau se dire que « Dieu pourvoira à tout » (comme s’il ne croyait pas vraiment à ce que Dieu lui demande et qu’il gardait cette espérance folle, déraisonnable, que quelque chose d’autre, encore plus incroyable, va se passer), Dieu, ici, nous indigne.

Déjà le déluge et la chute, c'était pas sympa sympa, mais là, ça dépasse tout ce que l'on peut imaginer en cruauté volontaire.

Surtout que Yahvé s'est voulu jusque-là un dieu humain, aimant, « paternel » et qu'il a fait toutes les promesses inimaginables à Abraham - et que tu auras un fils, et que tu seras le père des nations, et que tes affaire fleuriront.

Et voilà qu'il demande à Abraham de saigner la chair de sa chair, et cela sans aucune raison, par pur désir de soumettre - et le pire, dans l'amour.

C’est cet arrière-fond d’amour qui nous débecte plus que tout.

Quand Apollon écorchait Marsyas, c'était par vengeance.

Ca pouvait éventuellement se comprendre.

Au moins Apollon ne demandait pas à Marsyas de l'aimer !

Les dieux antiques étaient cruels mais pas hypocrites.

Si nous avons tant de mal avec le christianisme,  c’est qu’il ne cesse de nous torturer en nous disant que c’est par amour.

Je t’en foutrai de l’amour !

Mon Dieu, si Vous existez, délivrez-moi de votre amour !

Moi, ce qui m’intéresse dans la vie, ce qui me fait vivre, c’est pas l’amour, c’est la joie.

Au diable, l’amour !

Et tant que j'y suis, dans son cul, la justice !

La justice, c'est le sadisme légal.

 

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Mais revenons à notre agneau.

Dieu exhorte Abraham d’aller tuer son fils.

Abraham accepte de le faire et au moment où il a pris son couteau et va l'abattre sur Isaac, un ange de Dieu surgit du ciel et lui retient le bras (en fait, l’appelle plus qu’il ne l’empoigne, mais comme tous les peintres ont représenté ce geste, on visualise la scène ainsi, la peinture faisant ici office de théologie.)

« N’étends pas la main contre l’enfant ! Ne lui fais aucun mal ! »

 hurle l’ange de Dieu à l'homme – phrase socialement sublime quand on y repensera, bien plus convaincante que tous les « tu ne tueras point » à la con.

Certes, on est content que ça se termine bien et sans trop bien comprendre ce qui s'est passé, on loue cette contradiction que Dieu nous a fait éprouver – mais qu’est-ce que tout ça veut dire, putain ?

 

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Le sacrifice.

Le sacrifice est odieux

Le sacrifice est aux dieux.

Je crois d’abord que c’est ça.

Dieu fait semblant de ressembler aux autres dieux qui en effet ont la sale habitude de demander ce genre de choses aux hommes : s'entretuer aux noms d'eux-mêmes.

Les dieux veulent du sacrifice, du sang et de la fête.

Le dieu révélé fait volte-face.

Dieu veut éprouver l’homme non pas tant dans sa soumission aveugle à Lui que dans le fait de lui faire prendre conscience, à l'homme, que cet acte qui, jusque-là, allait plus ou moins de soi, est insoutenable en pensée, en parole, par action ou par omission (et l'omission, c'est le pire.)

Dieu fait éprouver à l’homme l’horreur du sacrifice.

Et c’est pour cela qu’Il l’empêche à la fin.

Il faut lire l’épisode d’Isaac comme un changement profond de paradigme.

La pulsion sacrificielle est en l’homme et Dieu vient la lui révéler dans son abjection primale - filiale.

A partir de là, on change d’Histoire, de culture, de morale.

On se rend compte que le sacrifice (d’autrui) est le mal absolu.

Et pour que l’homme le comprenne, il faut que Dieu lui organise ce qui n’est rien d’autre qu’un simulacre d’exécution.

Dieu feint de jouer les salauds pour apprendre à l'homme à ne plus les être.

Il nous enseigne que dans certaines situations (dans toutes certainement), il ne s’agit plus d’agir comme un homme, c’est-à-dire comme un soumis qui a ses rituels, ses intérêts et sa petite justice pratique pour avoir la paix, mais comme Dieu.

« Alors, je me suis demandé ce que Dieu ferait à ma place », disait un jour Homer Simpson dans sa grande sagesse.

Certainement pas de tuer au nom de Lui.

A la lettre, Dieu prouve dans l'épisode d'Isaac qu’il ne faut pas tuer en son nom - même si Lui le demande.

Et d'ailleurs, Il ne le lui demande pas pour de vrai.

Il fait semblant.

Dieu fait semblant - comme tous les parents qui veulent un moment donné aguerrir leurs enfants.

Dieu force un instant Abraham à être un fou de Dieu, un terroriste, un islamiste mais pour l’exhorter dans la minute d'après à ne plus jamais l’être - et en l'empêchant de faire ce qu’il allait faire.

Dieu ordonne le sacrifice d’Isaac pour que l’homme y renonce à jamais.

Dieu sauve Isaac d'Abraham autant qu'Abraham de lui-même - et de Lui-même.

Celui qui tue au nom de Dieu trahit Dieu, tue Dieu, abandonne Dieu.

Mieux vaut apostasier sa foi que sacrifier son prochain au nom de sa foi - et en ce cas, c’est l’apostasie elle-même qui devient miséricorde (et c’est là qu’on retrouve le Silence de Scorsese, le film préféré de Richard S.)

Si tu veux aimer Dieu, aime ton prochain.

Si tu veux « sauver » Dieu, sauve ton prochain. Ne t'occupe pas de Dieu, occupe-toi de ton frère.

Dieu pourvoie à tout.

Voilà pour l’interprétation théologico-politique.

 

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L’autre interprétation est plus existentielle.

Ce que Dieu va incruster en Abraham (et en Isaac dont on ne saura jamais comment il a vécu cette « expérience ») est la contradiction absolue de leur être au monde, et qui est celle, bien entendu, de tout un chacun - car Abraham et Isaac, c'est chacun de nous.

Il y a une contradiction à être.

Il y a une croix dans l'être.

Mais une croix qui porte en elle la possibilité d'en être décloué.

Abraham et Isaac allaient périr tous les deux (car qu'aurait été la vie d'Abraham après ça ?) et sont sauvés tous les deux.

Au pire moment, le meilleur moment.

Ordre et contre-ordre.

Volte-face.

Et par là-même, miracle, bonne nouvelle.

La bonne nouvelle, en effet, que Dieu intervienne à l'instant critique, autrement dit soit toujours là pour nous éviter (de faire) le pire (ce qui ne signifie pas qu'on ne le fait pas de temps en temps, mais dans ce cas-là, c'est parce qu'on a préféré être plus libre qu'être en Dieu. On s'est abandonné à la liberté.)

Dieu a éprouvé Abraham mais ce faisant a prouvé que Lui, Dieu, était toujours là.

Epreuve de l'homme, preuve de Dieu.

Preuve de la bonté de Dieu.

Car Dieu est bon.

 

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L'aventure a été rude, mais on sait désormais qu’on n’est plus seul.

Et c’est alors que l’épisode le plus insoutenable de la Bible, et celui qui nous dégoûterait de Dieu à jamais, nous en rapproche définitivement.

Extraordinaire jeu de la grâce qui est la contradiction même plantée au cœur de notre être mais par laquelle on arrive à vivre, à croire et à aimer.

Je souffre - mais Dieu est quelque part et il pourvoie à tout.

Il fallait qu’un homme vive concrètement cette épreuve, et ce fut Abraham.

Comme il faudra un jour qu’un autre homme vive complètement l’autre épreuve terrible, celle de l'abandon de Dieu, et ce sera Job.

Les deux chevaliers de la foi qui nous éloignent au maximum de celle-ci nous y ramènent in extremis.

Et puisque les exemples humains ne seront jamais suffisants, alors, un jour, Dieu fera le sacrifice suprême – celui de Lui-même.

 

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A SUIVRE

 

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