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Simon Leys, toujours seul contre tous.

 

maria-antonietta macciocchi

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« L’intellectuel est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel, jusqu’à ce qu’il nous ait prouvé le contraire. »

Bernanos.

 

 

Simon Leys (Uccle, 28 septembre 1935 – Sydney 11 août 2014) ne fut jamais un intellectuel et c'est ce que les intellectuels ne lui pardonnèrent jamais. En plus d'être un penseur, un écrivain, un sinologue amoureux, un grand lecteur, un catholique, un honnête homme. Et l'un des plus grands essayistes de notre temps.

Rappelons-nous. C’était le vendredi 27 mai 1983, Apostrophes était consacré ce soir-là aux « intellectuels face à l’histoire du communisme ». Une intellectuelle italienne très en vue à l’époque, Maria-Antonietta Macciocchi, expliquait en quoi elle avait vécu la Révolution Culturelle comme un « acte de foi » et sa rencontre avec le Grand Timonier comme une promesse de « deux mille ans de bonheur » - titre de son autobiographie radieuse.

Ayant rompu avec le stalinisme pour le maoïsme, c’était pour elle la « preuve » qu’elle n’était pas fasciste. On reconnaît toujours un vrai gauchiste à ce qu’il s’est en général brouillé avec toutes les autres « fausses » gauches avant de trouver la sienne, immaculée et définitive. Face à elle, un homme timide, barbu, maladroit, visiblement peu habitué à la violence contenue d’un plateau télé, prit la parole, et presque tremblant, accusa le livre de son interlocutrice de « stupidité totale », « d’escroquerie intellectuelle », et osa un plaisant raccourci : « [pour madame Macciocchi], les paysans pratiquent la philosophie et la pensée de Mao fait pousser les cacahouètes. » La virago maolâtre rétorqua aussitôt : « - Mais je n’écris pas ça, monsieur ! - Si ! Vous l’écrivez, madame. – Vous me donnez la page, tout de suite. Parce que non, vous devez être sérieux, là. Vous devez dire ça, dans la page. Parce que l’escroquerie, ce n’est pas de mon côté à ce moment-là ! – Vous expliquez comment la dialectique maoïste augmente la production dans les campagnes. – Mais la dialectique, vous parlez d’autre chose ! Je vous défie de citer la page et la ligne où je dis ça. »

Si nous nous faisions un instant l’avocat du diable qui, comme chacun sait, est logicien (et de cette logique littéraliste propre au fascisme), il est évident que c’était l’italienne qui avait raison et le barbu tort.

 

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Car non, aucune phrase de ce genre dans son livre, aucune « cacahouète », un mot d’ailleurs que son interlocuteur écorcha quand il le prononça tant il devait se sentir coupable en le faisant. Celui-ci délirait, diffamait, c'est clair - et dans un pays idéel (c’est-à-dire totalitaire), c’est lui que l’on aurait arrêté sur le champ et condamné le soir même pour mensonges, affabulation et usage réactionnaire de la métaphore.

Malheureusement, nous étions en démocratie libérale (qui est toujours le pire régime pour les idéalistes, allez savoir pourquoi) et l’animateur Bernard Pivot, sans doute de connivence avec son ennemi du peuple d’invité recadra la révolutionnaire, et Simon Leys, car c’était lui, put enfin dire sa (la) vérité sur le maoïsme, à savoir que la « rupture » de celui-ci avec le stalinisme n’avait jamais été qu’un mythe - tout comme, pourrait-on rajouter, le stalinisme, loin d’être une trahison du marxo-léninisme, en est l’accomplissement, et que la seule différence valable qu’on pourrait faire entre la Chine communiste et l’URSS était que la première avait été sans doute plus efficace, ordonnée et méticuleuse dans le massacre des populations que la seconde, celle-ci finalement assez brouillonne. Au fond, le laogaï s’était révélé le chef-d’œuvre du goulag.

 

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Le documentaire d'Arte, ici.

 

Malgré le succès de sa prestation, qui devint vite un classique de la télévision française, et l’indéniable aura politique et littéraire qui s’attacha désormais à sa personne, l’homme devrait batailler encore longtemps contre le terrorisme intellectuel et subir un ostracisme universitaire qui l'accompagnerait jusqu’à sa mort.

Témoin béni des résistants et des anti-communistes, auteur chéri de petits ouvrages singuliers dont on fait volontiers des livres de chevet, personnalité attachante, Simon Leys reste encore aujourd’hui le grand exclu de l’histoire des idées tant celle-ci est encore aux mains des négationnistes de gauche - et comme l'a prouvé récemment le traitement que la BNF lui réserva, à lui et à ses pairs. Lorsqu'en effet, le département « Philosophie, histoire et sciences de l’homme l’homme » de la BNF organisa en 2008 un symposium sur la « Révolution culturelle », l’on s’aperçut assez vite que si les noms plus que discutables de Jean Daubier, K.S Karol, Han Suyin, Alberto Moravia, Alain Peyreffite, et même l’imputrescible Macchiocchi, soient tous ceux qui avaient glorifié jusqu’à la nausée le maoïsme, se retrouvaient entre larrons en foire dans la bibliographie officielle (consultable, ici), ceux, en revanche, de Jean Pasquilini (de son nom chinois Bao Ruo-wang), l’équivalent chinois de Soljenitsyne, des époux Broyelle, de René Viénet, et bien sûr de Simon Leys, soient de tous ceux qui en avaient souffert ou l’avaient combattu, avaient été omis avec un systématisme qui fait froid dans le dos. En 2008, c'était encore aux maoïstes qu'on donnait la parole pour parler du maoïsme ! Comme Leys, apprenant cette nouvelle, l'écrivit lui-même, en janvier 2014, en apprenant cette nouvelle, à son ami Pierre Boncenne :

« Au moment où le maoïsme militant s’efface à Pékin, il semble triompher maintenant à Paris et dans le lieu où, par excellence, devraient veiller historiens et gardiens de la mémoire. Faut-il en rire ou en pleurer ? »

Est-ce parce qu’il devenait plus que nécessaire de remettre les pendules à l’heure que Pierre Boncenne consacra cette année deux livres à Simon Leys – un essai sur celui-ci et à travers lui, sur la France des intellectuels des années 70, Le Parapluie de Simon Leys, et un recueil de lettres, Quand vous viendrez me voir aux Antipodes où la légèreté et la perspicacité de l’auteur du Bonheur des petits poissons égayent à chaque page le lecteur ? Ce qui est certain, c’est qu’on est en droit de lire ce Parapluie autant comme une chronique du parcours de Leys que comme un manuel de survie face au gauchisme français, voire comme un exercice spirituel contre cet art pervers d’avoir toujours raison lorsqu’on est un intellectuel du Bien et qu’on a pour soi la haute conscience politique, l’éthique de conviction et l'excellence universitaire.

 

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Mao à la Sorbonne (source.)

 

Du sang sur le stylo

Contre tous ceux qui aujourd’hui se plaignent de la médiocrité du débat intellectuel et qui n’en finissent pas de conspuer Onfray, Finkielkraut, Zemmour et les autres, on peut rétorquer que si celui-ci donne en effet, et si souvent, l’impression de l’être, il n’en fait pas pour autant regretter celui des années 70 où la brillance allait de pair avec l’ignominie, où le génie politico-philosophique des uns et des autres reposait sur une montagne de cadavres et où la quasi-totalité de tous ces auteurs que nous révérons encore aujourd’hui, s’ils n’avaient pas de sang sur les mains, en avaient « sur le stylo », selon la saisissante expression de Jean-François Revel - lui-même ami cher de Simon Leys et auquel Pierre Boncenne avait déjà rendu hommage dans une précédente biographie.

Comme si la haute pensée devait toujours avoir son taux de criminalité alors que la basse n'a que la vulgarité et l'inoffensivité pour elle. Comme si tout âge d’or de la culture et de la civilisation était fondé soit sur l’inégalité totale, le servage ou pire l’esclavage, comme ce fut le cas dans les temps anciens ; soit, et comme ce fut le cas au XX ème siècle, sur l’égalitarisme intégral et forcé, avec ses goulags et ses laogaïs. Alors certes, on peut toujours se plaindre des nouveaux intellos, de leur arrogance, leur superficialité, leur stupidité conceptuelle, mais on n’en sera pas pour autant nostalgique des anciens - âmes féroces et pures, féroces car pures, si soumises aux utopies et à l’abstraction qu’elles en légitimèrent tous les carnages, prêtes à tout pour donner raison à la pire idéologie de tous les temps, cette solution sociale finale qu’on appelle le communisme.

Alors pour une fois, et selon l’adage de Guy Debord, nous nous ferons intellectuels de gauche - nous dénoncerons.

 

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A commencer par le premier d’entre eux, Philippe Sollers qui, non content de traiter de « bourgeois révisionnistes » tous ceux qui ne furent pas convaincus par le livre de Macchiocchi (que lui continuera à trouver « très sympathique » jusqu’au bout), écrira dans Tel Quel comment la pensée de Mao, bien plus novatrice que celle de Marx et de Lénine, pouvait se lire à travers Sade, Mallarmé, Freud, Joyce, Artaud, Bataille et lui-même. Le Laogaï comme expérience des limites, quoi ?

Il est vrai que de son côté, Julia Kristeva avouait au même moment de leur voyage en Chine, combien elle fut impressionnée par l’absence phallique qui semble régir les relations hommes/femmes et « où l’homme est dans la femme et la femme dans l’homme. » Génie trans-féminin, quand tu nous tiens…

Sur cette question fondamentale, Roland Barthes leur emboitera le pas en se félicitant du refus de « la sempiternelle parade du Phallus » qui semble animer les Chinois et qui, relève selon lui, d’un « désir de suspendre son énonciation sans pour autant l’abolir ». Mais ce qui le réjouit avant tout, c’est que « dans la Chine nouvelle, c’est le peuple par lui-même qui est en quelque sorte, à chaque instant, son propre théoricien. » Pour l’auteur de Mythologies, « la Chine est paisible ». Et la pensée de Mao fait pousser les caca… Non, rien (enfin, en l'occurrence, si.)

Autre puissant visionnaire de l’époque, Michel Foucault qui se demande si le maoïsme ne pose pas une question « d’une ampleur historique » considérable par laquelle le capitalisme serait enfin vaincu et le savoir enfin possible. Bizarre que le penseur de toutes les aliénations et de toutes les tortures ne s’aperçut pas qu’il avait avec la Chine communiste un sujet de choix. Mais quoi ? C’était l’époque où dans une célèbre Histoire de la philosophie de François Châtelet on citait Staline, Fidel Castro et Mao comme philosophes majeurs du XX ème siècle au même titre que Freud, Heidegger, Freud et Karl Popper, alors pourquoi chinoiser ?

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Dans ce concours des obscénités, le couple Sartre Beauvoir battit tous les records et cela avec une franchise émouvante. D’abord, comme l’assura le premier, « un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent et je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir de prison. Les Révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué. » Ca, c'est envoyé, Jean-Sol ! Ensuite, comme le dit la seconde, qui ne porta jamais mieux son prénom d’ « en voiture, Simone ! » qu’à cette époque-là, rien de tel, pour connaître un régime politique, que « se promener dans une rue, c’est une expérience irrécusable ».

Dans un texte intitulé La longue marche, celle-ci avouera comment elle est tombée amoureuse de la nouvelle Chine, trouvant tout admirable, autant la nouvelle architecture (« ce dédain du pittoresque, cette confiance en l’avenir m’assurent que je suis en pays progressiste ») que l’uniformité vestimentaire qui, loin de l’effrayer, égaye son âme d’esthète : « à Pékin, le bleu des vestes et des pantalons est aussi inéluctable que la noirceur des cheveux ; ces deux couleurs s’accordent si bien, elles se marient si heureusement aux ombres et aux lumières de la ville que par instant on croit se promener dans un tableau de Cézanne ». Sans oublier l’unicité physionomique (« ces visages qui ne sont déformés ni par les tics de classe ni par le souci de représenter : par rien »), preuve incontestable de la réussite de cette grande politique, à mille lieux de de notre vulgarité sociale : « rien de plus déprimant qu’un jardin public à Paris, le dimanche : criailleries, mauvaise humeur, enfants et parents traînent leur ennui. A Pékin, le loisir avait vraiment un air de fête : tous ces gens ont l’air doués pour le bonheur. » Mais ce qui éblouit le plus la jeune fille rangée, ce sont les prisons du régime, beaux parcs spacieux et clairs aux jardins de tournesols et aux théâtres en plein air, qui n’ont rien à voir avec l’horrible « système américain », et dont le processus de « rééducation » « frappe par sa naïveté plus que par sa cruauté. » Quoi d’étonnant pour un Etat qui, assure-t-elle, « tient la vérité pour son plus sûr allié » ? Quant à l’obligation pour les intellectuels et les bourgeois de faire un stage dans les usines ou les rizières, il ne peut que faire du bien à tout le monde - et sans doute regretta-t-elle amèrement de ne pas en faire un avec Partre. Car il fallait bientôt retourner au Flore, hélas !

 

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(d'autres photos du maoïsme en action, ici)

 

Qu’on se rassure, la droite ne fut pas en reste en maolâtrie délirante. Lorsqu’en 1976, celui que Malraux, jamais à court de ridicule, nommait dans ses Antimémoires « l’empereur de bronze » hanté « par une pensée géante », mourut, c’est Valéry Giscard d’Estaing lui-même qui s’inclina devant « un phare de la pensée mondiale », tandis qu’ Alain Peyrefitte, rappelait que « le propre des dieux et des demi-dieux est d’être immortel », et que Jean d’Ormesson se salissait pour une fois en qualifiant celui-ci de « nouveau Prométhée ». A l’idéalisme niais de la gauche correspondait le cynisme grossier de la droite toujours prête à passer sur les exactions des chefs au nom du pragmatisme et de la « realpolitik ». Le maoïsme comme Internationale des idéologies à gauche et Internationale des chefs à droite – en plus de l’idée, très répandue à droite, qu’autrui est tellement différent « de nous » qu’il ne peut décemment être démocrate ou libéral comme nous le sommes et que s’il y a des peuples qui sont faits pour la liberté, d’autres le sont pour la dictature, etc, etc.

 

Le maoïsme aujourd’hui

Pour autant, ne nous égarons pas, le maoïsme reste encore et toujours la grande affaire, pour ne pas dire le grand amour, de la gauche. Outre l’exemple déjà cité de la BnF confondant exposition officielle sur le maoïsme avec hommage officieux de celui-ci, ce dernier garde son aura utopique et héroïque auprès de nombreux intellectuels - comme Bernard-Henry Lévy, qui, en 1977, alors même qu’il publiait sa Barbarie à visage humain, tenait encore « l’épopée maoïste comme l’une des plus grandes pages de la récente histoire de France », et qui, à la mort de son ami Guy Lardreau en 2008, saluera celui-ci comme « celui qui donna sa formulation la plus fine et la plus radicale à ce qu’on appela le maoïsme à la française ».

 

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Et tandis qu’en 2009, en Chine, l’humaniste Liu Xiaobo était condamné à onze ans de prison pour « subversion », on érigeait à Montpellier, sous les ordres posthumes de l'inénarrable George Frêche, une statue en l’honneur de Mao, « l’un des grands hommes du XX ème siècle » - avec toujours cette même défense morale, véritable mantra de la pensée de gauche, qui soutient qu’on ne peut comparer nazisme et communisme pour la bonne raison que le premier n’a jamais voulu que le mal de l’humanité alors que le second, et même s’il en a fait autant que le premier (et sans doute plus dix fois plus, quantitativement parlant), a d’abord voulu son bien, et que ce bien, ces  bonnes intentions, cet idéal de justice et d’égalité, sont inaliénables, quels que soient cles innombrables échecs hstoriques. Tant pis si le communisme ne pouvait s’appliquer qu’à « un homme nouveau », « collectif », « transindividuel » et que pour arriver à celui-ci, il fallait d’abord liquider l’ancien. Tant pis si l'on ose faire remarquer que communisme et nazisme ont en commun d’avoir conçu, chacun à sa manière, un homme idéal - inégalitaire ou aryen chez les uns, égalitaire et uniforme chez les autres. Du fait qu'il n'ait jamais été condamné officiellement par l’Histoire, qu'il n'y ait jamais eu de « Procès de Nuremberg », ou plutôt de Katyn, à son endroit,  le communisme reste, intentionnellement valable, pour l'éternité. S'il y a une victoire du diable dans l'Histoire, c'est bien celle-ci.

[Note : Le mot même de « génocide » étant d’ailleurs encore discuté quand il s’agit de parler de celui du communisme et pour la raison insigne que, comme le rappelait Bernard Bruneteau dans son Siècle des génocides, si en 1946, la définition onusienne de génocide incluait la dimension politique et sociale au même titre que la raciale et la religieuse, celle-ci disparut dans la nouvelle définition de 1948 à cause de la volonté express de l'URSS (via le procureur Vychinski) qui évidemment aurait pu être concernée par celle-ci si elle avait été conservée. Le diable, on vous dit... ]

 

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De quoi Alain Badiou est-il le nom ?

C’est bien de cette absence de procès du communisme qui fait qu'on a encore le droit d'être communiste aujourd'hui et d'aller, pétri d'orgueil, tel Alain Badiou, pur parmi les purs, continuer à semer la bonne parole, multiplier conférences et articles, et soutenir tranquillement que

« s’agissant de Robespierre de, Saint-Just, Babeuf, Blanqui, Bakounine, Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxembourg, Staline, Mao Zedong, Zhou Enlai, Tito, Enver Hoxha, Guevara, Castro et quelques autres [« il ne lui manque plus que Pol-Poth », ironisera Simon Leys], il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d'anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler » [1] ,

et que de de toutes façons,

« le comptage des morts est la dimension zéro de la polémique politique »,

comme il le déclare encore, et sans complexe, à Marcel Gauchet, page 55, de leur dialogue Que faire ? Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie, publié en 2014. Et Gauchet de concéder à Badiou que « la complexité de la Révolution culturelle est généralement escamotée », même si, rajoute-t-il timidement, se situer « sur le terrain de la politique pure plutôt que celui des chiffres », comme le fait son interlocuteur, constitue quand même « une pilule difficile à avaler ».

 

 [1] Dans une lettre à Pierre Boncenne, Simon Leys demande à celui-ci où se situe cette fameuse réplique, un lecteur australien du Studio de l’inutilité, l’ayant accusé d’attaquer l’immortel auteur de De quoi Sarkozy est-il le nom ? sur la base de « racontars ». Et Boncenne de lui donner la référence : cette belle saillie badouenne se trouve dans le livre de Slavo Zizek, Mao, De la pratique et de la contradiction, La Fabrique, 2008, et que l’on peut commander ici.

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Ce qui est difficile à avaler, c'est comment un intellectuel aussi sage et avisé que Gauchet peut se déjuger devant un matheux rouge sanglant à la Badiou ? De quelle terreur secrète ce dernier est-il encore le nom ? 1793 ? 1917 ? 1984 ? Comment peut-il passer comme ça sur les cent millions de morts du communisme sans que personne ne puisse ni l'arrêter ni même le contredire comme il faudrait ? Gauchet a-t-il eu peur, ou pire a-t-il lui aussi été pris par ce respect de l'étude qui à un certain moment en oublie la vie ? L’obsession que la politique doit primer sur l’humanité et par laquelle l'intellectuel commence à tourner en rond ? Dans tous les cas, en une seule phrase, l'auteur de La condition historique s'est déshonoré. Il est vrai que Badiou persiste et signe partout où il passe et assène à qui veut l'entendre, comme à Jean-Claude Milner dans leur Controverse, ce principe premier qui est le sien et qui affirme que la question de la survie, de la terreur et des camps de rééducation, n'a jamais été

« du point de vue de la pensée politique, [qu’] un bilan superficiel et sans intérêt». 

C’est là qu’on aurait envie de lui répondre des choses odieuses au Badiou. Ok Alain. Alors, dis-nous : du point de vue de la pensée religieuse, la question de l’Inquisition et des Croisades est plutôt insignifiante et représente même une sacrée perte de temps pour la réflexion, non ? Du point de vue de la pensée géostratégique, la question des victimes de la colonisation n’est guère constructive et même assez rasoire, tu ne trouves pas ? Du point de vue socio-économique, les 129 morts des attentats du vendredi 13 novembre 2015, ajoutés aux 17 morts de ceux de janvier, tous causés par les islamistes, ne sont rien par rapport à l'inégalité dans le monde causée par les libéraux et qui est le vrai problème de notre époque ? L’important, c’est le tout politique, n’est-ce pas ?

Quelques semaines après la mort de Simon Leys, dans une tribune de Libération du 22 octobre 2014, Badiou récidivait face à Laurent Joffrin, arguant que la Révolution culturelle ne pouvait se réduire à quelques morts malchanceux, et encore moins à ce que peuvent en dire des

« libelles propagandistes dont le prototype presque définitif a été le fameux Les habits neufs du président Mao, brillante improvisation idéologique de Simon Leys dépourvue de tout rapport au réel politique ».

Nous y voilà. Le fond du fond. Pour l'idéologue, tout est idéologique, surtout ce qui le conteste. De quoi Badiou est-il le nom ? De celui qui porte en lui  un amour de la politique jusque dans son horreur. De celui qui veut libérer l’homme de lui-même contre lui-même et, si celui-ci résiste, de le liquider. De celui qui a nié l'humanité au nom de la justice sociale. De celui qui a la volonté d'éradiquer l’humanité au nom même de la justice. 

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Professionnalisme négationniste

C’est cela qui frappe avant tout chez ces criminels de l’idéal. A quel point ils sont étrangers à cette « horreur de la politique » dont parlait Simon Leys dans son essai sur Orwell, aujourd'hui un classique. Car si pour ce dernier, la politique était une chose nécessaire, utile, primordiale, son but était justement de protéger les valeurs non politiques. La politique ne vaut en effet que si elle nous permet de cultiver notre jardin. Et c’est lorsqu’elle devient une fin en soi, comme c’est si souvent le cas à gauche, et sous prétexte qu’il y a toujours une injustice ou une iniquité quelque part, qu’elle sombre dans le totalitarisme – professionnel qui plus est.

Dès lors, face à des gens qui se prétendent des « experts », et qui ont les diplômes, le statut et l’aura du clerc, celui qui, tel Simon Leys, se présente, et pour reprendre ses mots face à Maria-Antonietta Macciocchi, comme « un analphabète en politique », seulement capable, à propos de l’horreur maoïste, de ne s’en référer qu’à des « banalités d’évidence de bon sens connues de tous les chinois », n’a aucune chance. Et c’est un fait qu’une grande partie de sa vie aura consisté à batailler contre les professionnels du marxisme, mille fois plus dialecticiens que lui et pour cause, et bien décidés à tout pour le faire passer pour un mariole, et son « témoignage » pour de l’amateurisme et de la manipulation – les plus purs étant les plus méchants, comme dirait Anatole France.

Ainsi, un Jean Daubier, oublié aujourd’hui, maolâtre français et « spécialiste » de la Chine, figure de proue du Monde Diplomatique, qui accusa Leys de rapporter dans Les habits neufs du président Mao, tous les « ragots » de la CIA. Ou la soi-disant vénérable Han Suyin qui colporta sur Leys de grossiers racontars (comme celui d’avoir voulu lui soutirer de l’argent avec de mauvais tableaux !), ce qui n’était pas étonnant de la part d’une pute fanatique de son genre qui avait déjà déclaré que Jean Pasqualini, auteur de Prisonnier de Mao, avait largement mérité sa peine dans les camps de travail et de rééducation.

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Impossible enfin de ne pas citer Michelle Loi, au nom bien trouvé, qui, dans un pamphlet contre Leys, Pour Luxun (Lou Sin). Réponse à Pierre Ryckmans (Simon Leys) dévoilait dès son titre le nom réel de celui-ci au risque de le rendre persona non grata Chine - un pays dont elle était une thuriféraire depuis Mao et sur lequel elle commit une Intelligence au pouvoir. Un monde nouveau : la Chine, qu'on oubliera aussitôt. Mais il faut exhumer ces choses-là.

Et Boncenne de rappeler toutes les peaux de banane, diffamations, exclusions, dont tous ces gens se rendirent coupables vis-à-vis de Leys et de son éditeur, René Vienet, attaquant non seulement l’œuvre, mais aussi l’homme. Et toujours au nom de ce professionnalisme qui dans leur cas vira au négationnisme pur et simple. Parce qu’il ne faut pas se leurrer : le négationnisme est une science de gauche. Parlez à Faurisson ou à un de ses sbires et vous vous rendrez compte assez vite qu’à un certain moment, vous n’avez plus d’arguments contre eux, car eux en "savent" réellement plus que vous sur ces sujets et ont réussi à vous embrouiller l’esprit, vous sortant des "informations" que vous n’aviez pas prévues, comme par exemple celui qui "démontre" que la porte ne se fermait pas de l’intérieur ou que le nombre de personnes était supérieur à l'effet présumé de ce gaz, lui-même produit approximatif destiné à endormir les animaux plus que les humains, etc, etc. Et cette victoire rhétorique n’est pas étonnante, le salaud étant toujours plus avisé, plus raisonneur, plus procédurier, et parfois même plus courageux et plus déterminé que l’honnête homme toujours un peu sceptique et mou du genou. Gauchet face à Badiou, encore.

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"Le fondement de la théorie, c'est la pratique."

“Sans destruction pas de construction ; sans barrière pas de courant ; sans arrêt pas d'avance.”

"Nos écrivains et artistes venus des milieux intellectuels veulent que leurs œuvres soient bien accueillies par les masses, il faut que leurs pensées et leurs sentiments changent, il faut qu'ils se rééduquent.
Sans ce changement, sans cette rééducation, ils n'arriveront à rien de bon et ne seront jamais bien à leur place."

"Les masses sont les véritables héros."

 

Le comble, c’est quand le totalitaire, si prisé par les experts, décide de s’en prendre à ces derniers – au nom de « la supériorité de la vertu révolutionnaire sur le savoir technique du spécialiste ». C’est le moment où après avoir violemment conspué la tradition, le régime maoïste se donna un blanc-seing en s’appuyant sur elle. Alors qu’on avait banni Confucius de la Révolution culturelle, on redevint confucéen et de la manière la plus radicale – c’est-à-dire la plus anticonfucéenne - qui soit. Sous prétexte que Confucius croyait à l’éducation, on fit de la rééducation. Du moindre de ses proverbes, on créa une loi répressive. L’universalisme du sage devint universalisme d’Etat. Le « respect des autorités », prétexte à une tyrannie sans frein. Et cela, toujours au nom de cette idée que tout doit devenir politique, y compris une sagesse immémoriale.

 

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Shanshui : Un pêcheur, Wu Zhen ca.1350, dynastie Yuan. rouleau horizontal, encre sur papier 24.8 × 43.2 cm. Metropolitan Museum of Art, New York (Bequest of John M. Crawford Jr), États-Unis

 

L’espoir est que la gangue de l’idéologie, aussi violente soit-elle, n’arrive jamais à entamer complètement le substrat humain - surtout auprès des plus simples, des plus humbles, des plus « tradi » chez qui le tout politique risque fort d'échouer devant le simple bon sens, l'instinct naturel, l'âme adéquate (d’où la foi de Winston Smith dans le peuple, dans 1984.) Au fond, le « pékin moyen », qui est aussi l’homme éternel, « faiseur de dieux et buveur de bière », comme disait Chesterton, reste étranger à l’horreur politique. Le respect filial, l’humilité devant la nature et le divin (et la croyance non exclusive en ceux-ci), la perception organique et poétique des choses restent encore les choses les mieux partagées du monde.

En vérité, s’il y a ce que disent les sources, il y a aussi et d’abord ce qui coule de source. A l'instar d'Orwell qui pariait sur le code moral des gens ordinaires, cette Common decency, bête noire de tous ceux qui croient que la vie est d’abord une construction sociale et que tout individu est le produit d’un rapport de classe, Leys savait que la vérité, comme l’humanité, n’a jamais été sociale. Les trente-trois délices de Jin Shengtan ne sont pas sociaux, le pur sentiment d'exister n'est pas social - et c'est bien pour des raisons sociales que les experts, les idéologues et les constructivistes ont voulu le démolir à tout prix. Mais le bougre persiste :

 

« En été, avec un couteau effilé,

trancher sur un plateau rouge un melon d’eau d’un vert éclatant.

Ah, quel délice ! »

(délice numéro dix-sept).

 

 

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Les divertissements nocturnes de Han Xizai, copie Song d'une peinture de Gu Hongzhong, vers 970, Tang méridionaux 937-975, rouleau portatif: partie gauche, encre et couleurs sur soie, 28,7x335,5 cm ensemble, Musée du palais, Beijing

 
Common decency et orthodoxie

Est-ce la raison pour laquelle, la gauche a fini par se faire confisquer « le plus puissant de ses écrivains », Orwell devenant progressivement plus une référence à droite qu'à gauche (exception faite de Michéa) alors que dans un monde plus… orthodoxe, il aurait dû devenir la boussole de celle-ci ? Il est vrai que la Common decency, tout comme d’ailleurs l’orthodoxie chestertonienne, est une notion beaucoup trop vague et contenant trop de relents traditionnalistes pour être pris en compte par un intellectuel de gauche. Encore aujourd’hui, c’est Natacha Polony classée à droite, qui crée le « Comité Orwell », collectif de journalistes et d’intellectuels ayant pour objectif de promouvoir le pluralisme dans le débat public, et c’est Bruno Roger-Petit, classé à gauche, qui y trouve à redire (ici.)

Mais qu’y a-t-il de si étonnant ? Comme l’avait déjà signalé l’horrible Michelle Loi dans sa diatribe contre Leys, « le recours perpétuel à Orwell » relevait d’ « un inquiétant symptôme d’infantilisme ».

Tant pis. Nous, les anti-totalitaires, resterons infantiles avec Simon Leys plutôt qu’adultes avec Michelle Loi et Alain Badiou. Nous, les amateurs en politique, continuerons à nous réjouir du bonheur des petits poissons plutôt que de réviser l’Histoire du communisme avec les idéologues -  Stéphane Courtois naguère, et Thierry Wolton aujourd'hui, suffisant largement à notre pauvre réflexion. Nous qui avons remplacé l’idéologie par l’imagination, nous savons que l’idéologie égalitariste conduit toujours au génocide. Nous qui avons une vision littéraire du monde (Orwell, Chesterton, mais aussi Chateaubriand, Dostoïevski, Cervantès), nous ne nous en laissons pas conter par les sociologues psychopathes.  Nous, enfin, qui sommes tellement plus sensibles aux intuitions qu’aux savantes dissertations, nous pouvons redire ce mot de Paul Claudel, en forme de « haïku exquis », et que chérissait Simon Leys :

« Une pierre, et j’entends le ruisseau ».

Ah Simon Leys, quel délice !

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Et puisqu'un délice ne vient jamais seul...

 

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Sa réception.

Son discours.

 


Simon Leys, Quand vous viendrez me voir aux Antipodes, Lettres à Pierre Boncenne, Editions Philippe Rey, 192 pages, 17 euros.

Pierre Boncenne, Le Parapluie de Simon Leys, Editions Philippe Rey, 256 pages, 18 euros.

 

PISTES A SUIVRE :

 

- André Senik pulvérise le Manifeste du Parti communiste (comment en finir avec l'imprégnation marxiste.), par Roland Jaccard sur CAUSEUR

 

 

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