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Les adversaires

(Sur Frappe-toi le cœur et Les Prénoms épicènes, d’Amélie Nothomb.)

 

On pourrait dire non sans injustice qu’Amélie Nothomb écrit toujours le même livre. On pourrait dire plus amoureusement que tel le phoenix qui renaît de ses cendres, elle recommence toujours le même livre avec ce même feu en lequel iront se brûler ses lecteurs eux-mêmes inextinguibles. Vingt ans que nous la lisons et que nous n’en finissons pas de cramer de plaisir. Vingt ans aussi pour noter que ces bûchers n’ont pas tous la même braise et qu’aux feux de paille d’ailleurs irrésistibles (Barbe Bleue, Riquet à la Houppe) succèdent des flammes éternelles dont on plaint de tout notre cœur celles et ceux qui ne savent pas être léchées par elles.

 

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Si Frappe-toi le cœur a été généralement salué par la critique (d’ordinaire sévère ou inexistante avec elle et comme si la culture officielle butait sur son art adolescent), c’est parce qu’il semblait que pour une fois l’histoire, loin de se réduire à l’une de ces abstractions meurtrières et régressives dont Amélie fit sa spécialité pour le meilleur (Cosmétique de l’ennemi, Antéchrista) et  pour le pire (oublier le navrant Crime du comte Neville), s’imposait comme une tragédie filiale et générale dans laquelle le mal n’était plus simplement l’affaire de deux personnages plus ou moins maboules et enfermés dans leur conflit irréel (Le Voyage d’hiver, Une forme de vie), mais bien celle de tout un chacun, ou plus exactement de toute une chacune – la jalousie d’une mère envers sa fille étant en effet un des maux les plus répandus, les plus inextricables et les plus tabous de l’histoire des femmes.

Après avoir échappé à la jalousie infâme de sa mère, une jeune femme, Diane, tombait en amitié avec sa professeure pour se rendre compte avec effroi que celle-ci traitait sa propre fille encore plus mal qu’elle-même ne l’avait été par la sienne. A la fin, l’adolescente tuait sa mère et allait trouver refuge chez Diane, celle-ci l’accueillant comme une sorte de double tragique d’elle-même.  A la résilience héroïque de l’une répondait le geste assassin de l’autre comme si le crime devait de toutes façons avoir lieu – si pas chez celle-là, chez celle-ci. Le mal n’était plus duel mais triel ou pluriel, en plus de se reproduire de génération en génération. Il n’était non plus le fait de créatures improbables aux prénoms bizarres (Plectrude, Astrolab, Déodad ou Trémière) mais bien celui de personnes réelles s’appelant Marie, Diane, Olivia et Mariel. De fait, il devenait banal – de cette banalité théorisée par Hannah Arendt  dont Amélie Nothomb disait naguère qu’elle en avait horreur alors qu’elle venait de signer un chef-d’œuvre du genre. Mais la contradiction fait partie de l’écriture.

 « Banale », c’est ce que l’intrigue des Prénoms épicènes n’est a priori pas du tout. Pour se venger de Reine, un amour de jeunesse qui lui a échappé, « Claude », le premier épicène, épouse « Dominique », la seconde épicène, et organise toute sa vie conjugale et professionnelle afin de revenir vingt ans plus tard vers celle qu’il a initialement aimé et lui prouver qu’elle a eu tort de le quitter pour un autre, ce Jean-Louis trop normal – alors que lui, Claude, est prêt à tout pour la reconquérir, y compris tuer sa fille « Epicène » qu’il a toujours haï parce qu’elle lui rappelait trop le mensonge de sa vie.

Au lecteur qui trouverait cette histoire invraisemblable ou n’ayant qu’un intérêt symbolique ou psychanalytique, on objectera qu’elle n’est rien moins que celle d’un imposteur à la Jean-Claude Romand – soit d’un type qui trompe ses proches au nom d’un secret pour lequel il est prêt à faire le pire et qui dès lors devient, et comme dirait Emmanuel Carrère auquel on pense évidemment, l’Adversaire des siens et particulièrement de sa fille. Et c’est cette véracité qui crée le vertige, Claude étant, en plus d’un amoureux psychopathe, un arriviste envieux, petit bourgeois arrogant, ce qui fait de lui le personnage le plus déplaisant et le plus antipathique, car le plus concevable, le plus rencontrable, d’Amélie Nothomb à ce jour.

L’on sait depuis Shining que l’enfant pressent le drame de ses parents, qu’il lit, en le cauchemardant, leur désamour, leur menterie, et qu’il ne comprend jamais pourquoi le bon parent aime le mauvais. « J’aime ma mère mais elle aime mon père. La vie n’est pas un cadeau », se répète la petite Epicène, se mettant à rêver la mort du père (tiens ! Encore comme dans La Classe de neige  de Carrère).

 « Elle se couchait tôt pour reprendre intérieurement son récit préféré : celui où son père était renversé par un camion en traversant la rue et où un policier contrit venait annoncer à maman que papa était mort et qu’on avait retrouvé dans sa mallette des liasses de billets de banque qui leur suffiraient pour leur vie entière. »

Temps tragique et extralucide de l’enfant. Ce que savait Maisie. Ce que savait Epicène. Le bien qui aime le mal. Le mal qui feint le bien. Le bien qui se laisse prendre par tous les pièges du mal – et force est de constater que Dominique n’est pas maligne. Manipulable, faiblarde, superficielle, tombant amoureuse de Claude parce qu’il lui offert un Channel N°5, elle est la véritable victime de l’auteur dont on ne se lassera jamais de saluer la salubre misogynie.

Face à un biotope parental aussi toxique, une seule solution : le retrait, le terrier en soi, l’auto-animalisation. C’est là la dimension kafkaïenne d’Amélie Nothomb. De l’ornithologie de Riquet à la Houppe, on passe à l’ichtyologie. Epicène se reconnait dans le cœlacanthe, ce poisson préhistorique qui a la faculté de mourir le temps que les conditions de sa résurrection réapparaissent. Celles-ci seront, comme il se doit, littéraires. Rien de tel que Shakespeare et Richard III pour parer aux « crises de haine » qui saisissent l’héroïne. Un mot peut expliquer une vie. Pour Epicène, ce sera le verbe anglais « to crave », difficilement traduisible en français, qui signifie « avoir un besoin éperdu de » et sur lequel elle consacrera sa thèse.

(Attention, ce qui suit spoile.)

La littérature qui sauve - je me suis toujours demandé si ce n'était pas un truc d'écrivain, comme on dit un truc de scénariste, surtout quand on se sert de la celle-ci pour légitimer n'importe quoi. A la fin un peu grotesque de ce roman (comme si Amélie ne savait conclure une histoire que dans la fantasmagorie meurtrière, son génie allant de pair avec son immaturité), Epicène tue son père sur son lit d'hôpital, quoique sans aucune préméditation, et selon ce credo du prince de Ligne qu' "il n'existe pas de mal en dehors de la préméditation, [celle-ci identifiée] à la vulgarité". Ben voyons.

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