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La chanson des exclus

 

trisomiques
 

 Sur tak

 

 

Ça commence par un portrait de femme, une belle femme, Eléonore, qui a « un teint d’opale », « des lèvres pulpeuses », « des yeux effilés en amande qu’une pointe d’espièglerie vient éclairer à tout instant » et que sa famille traite comme une fée. Comme d’autres personnages de cet essai1 écrit comme un roman d’amour, Eléonore est une jeune fille trisomique – soit une miraculée, puisqu’en France 96 % des fœtus trisomiques ne voient pas le jour selon un dispositif médical, institutionnel et « moral » qui incite toutes les mères qui en attendent un à avorter, parce que comme le dit Jean-Didier Vincent, le neurobiologiste le plus en vue de sa corporation, invité récurrent des plateaux de télévision, académicien et tout et tout, les trisomiques « sont quand même un poison dans la famille »2.

Sans compter le « il sera malheureux plus tard, tu sais… » ni le « vous faites l’erreur de votre vie, Madame » répétés ad nauseam aux mères qui tiennent « quand même » à mettre au monde leur « fœtus incorrect » et que l’on culpabilise… de ne pas avorter.

« Différence » pour tous. Sauf pour les trisomiques

Pour autant, et Bruno Deniel-Laurent clarifie de suite sa position, son livre n’est pas une façon détournée de remettre en question la loi Veil. Mais simplement de s’interroger sur une société qui met tout en œuvre pour liquider ses imparfaits et fait en sorte qu’il n’y aura bientôt plus aucun trisomique dans nos parcs, nos bibliothèques et nos musées. « Pas un centime public n’est accordé à la recherche thérapeutique, mais des fortunes sont dépensées pour affiner la chasse aux mauvais profils chromosomiques : en France, priorité est donnée à la traque. » Triste paradoxe d’une République « fraternelle » qui ne cesse de glorifier la « différence » alors qu’elle veut abattre l’altérité.

Il est vrai que ceux qu’on appelait à l’époque de Victor Hugo les « mongoliens »3 n’ont jamais eu de chance avec la science – et c’est toute la vertu de ce petit opuscule de nous rappeler que du racisme scientifique du XIXe siècle à l’eugénisme d’Etat qui règne aujourd’hui dans le nôtre, en passant par le programme « Aktion T4″ mis en place par Hitler et qui était destiné à gazer – quoique sans douleur, on est humain – les handicapés mentaux, et, plus étonnant, par le féminisme radical d’une Clémence Royer (1830-1902), darwinienne conséquente bien décidée à exterminer faibles et débiles [4], il y a un lien que ceux qui organisent cette « éradication charitable » ne veulent évidemment pas dévoiler.

Comme avec la théorie du genre et autre aberrations faustiennes, dès qu’un dispositif fâcheux est mis en place dans une société, toutes les instances qui en sont responsables dénient de manière formidable celui-ci.

Comme le dit lui-même Deniel-Laurent, « si la politique d’eugénisme actif du Troisième Reich est si mal connue en France, c’est peut-être parce que l’appareillage théorique qui la justifiait est puissamment ancré dans la pensée occidentale contemporaine. Le racisme biologique n’est plus à la mode, nous croulons depuis un demi-siècle sous la reductio ad Hitlerum et l’heure est à la célébration spectaculaire de l’antifascisme mais le déni d’humanité du fœtus handicapé est plus que jamais affirmé ».

Médecins nazis malgré nous, aurait dit Molière. Peu de différence, au fond, entre le surhomme de hier et le transhumain d’aujourd’hui.

Transhumain contre trisomique.

C’est que le transhumanisme est le spectre qui hante notre monde. A l’heure du cybersex, « l’homme augmenté » n’est plus un fantasme de science-fictionneux. L’obsession générale est d’en finir une bonne fois pour toutes avec les limites. Limites du corps, du sexe, du chromosome. « Affirmant leur volonté d’abolir nos “tristes” limites biologiques (la maladie, le handicap, la laideur, la vieillesse, la mort), les transhumanistes réclament ainsi le droit inaliénable et illimité de chaque être humain à pouvoir faire de son corps le terrain d’expérimentations nouvelles, en l’augmentant au moyen de technologies nanorobotiques, de manipulations génétiques, de modifications biochimiques. »

L’hybris techniciste, tellement bien vu par Heidegger, devrait nous arranger le coup. Et « »l’éthique » utilitaro-libérale anglo-saxonne, inspirée de John Stuart Mill, et mélangée à la sauce française derrido-deleuzienne (déconstruction et déterritorialisation étant en effet les deux matrices du dispositif), devrait nous enrober tout ça dans un beau plan sociétal acceptable par tous. On comprend dès lors que pour le transhumain, le trisomique soit l’ennemi absolu – celui qui limite les choses, le désir, le travail. Il coûte cher en plus, le gogol !

Non, la seule chose que l’on puisse faire pour lui, si malheureusement il n’a pas été avorté à cause d’une mère aliénée à un credo d’un autre âge, c’est développer au maximum ce nouveau droit underground relatif au « préjudice d’être né », et telle que la célèbre affaire Perruche, en 1989, l’avait pour la première fois suscité en France. En clair, si demain, il y a encore des trisomiques, il faudra qu’ils aient le droit de condamner leur mère, ou le médecin « irresponsable » qui a conseillé celle-ci de ne pas avorter, à leur verser une indemnité pour les avoir mis au monde. Cette jurisprudence pourrait alors s’étendre pour le plus grand bonheur de la nouvelle transhumanité. « La hiérarchisation des fœtus va donc devenir chaque jour plus subtile et, qui sait, ce seront sans doute demain les malentendants, les hémophiles, les sclérosés, les becs-de-lièvre ou les diabétiques que l’on décidera d’écraser dans les utérus. »

Il ne faudrait pourtant pas croire qu’Eloge des phénomènes n’est qu’un pamphlet érudit dans lequel on s’en prend à la France des imbéciles au nom des idiots. Comme son titre l’indique, il s’agit avant tout d’une apologie magnifique, humaine, et risquons le mot, chrétienne, des créatures les plus singulières de Dieu, à laquelle s’ajoute un plaidoyer pour « le plus merveilleux des attributs féminins », à savoir « la capacité d’amour inconditionnée de la mère », amour tellement mis à mal par les eugénistes. C’est enfin un livre qui se lit comme une ode à la singularité, la vraie, comme une prière faite aux innocents, les vrais, ou comme une « chanson des exclus » pour reprendre le titre d’un poème composé par Nathalie Nechtschein. Car oui, les trisomiques peuvent aussi écrire des poèmes…

 

Éloge des phénomènes - Trisomie : Un eugénisme d'État
 


  1. Bruno Deniel-Laurent, Éloge des phénomènes. Trisomie : un eugénisme d’État Max Milo Éditions, 2014.
  2. Et dont on peut entendre la très franche déclaration ici ainsi que la réponse bouleversante d’Éléonore Laloux.
  3. Et pour la raison que leur malformation physique rappelait le physique des Mongols de Mongolie – vive le Progrès !
  4. Clémence Royer (1830 – 1902), une sorte de Caroline Fourest de l’époque, philosophe féministe intégriste, « militante infatigable de  la libre pensée, ennemie acharnée des religions révélées, cofondatrice du Droit humain (la première obédience maçonnique mixte) » et aussi « eugéniste conséquente et raciste patentée », ayant traduit L’origine des espèces de Darwin et qu’elle avait préfacé ainsi : « La loi d’élection naturelle appliquée à l’humanité fait voir avec surprise, avec douleur, combien jusqu’ici ont été fausses nos lois politiques et civiles, de même que notre morale religieuse. Il suffit d’en faire ressortir ici l’un de moindres vices : c’est l’exagération de cette pitié, de cette charité, de cette fraternité, où notre ère chrétienne a toujours cherché l’idéal de la vertu sociale ; c’est l’exagération du dévouement lui-même, quand il consiste à sacrifier toujours et en tout ce qui est fort à ce qui est faible, les bons aux mauvais, les êtres bien doués d’esprit et de corps aux êtres vicieux et malingres. Que résulte-t-il de cette protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature ? Combien n’existe-t-il pas de ces êtres incapables de vivre par eux-mêmes, qui pèsent de tout leur poids sur des bras valides, et qui dans la société où ils languissent, à charge à eux-mêmes et aux autres, prennent à eux seuls plus de place au soleil que trois individus bien constitués ! Mieux encore ! Pendant que tous les soins, tous les dévouements de l’amour et de la pitié sont considérés comme dus à ces représentants déchus ou dégénérés de l’espèce, rien au contraire ne tend à aider la force naissante, à la développer, à la multiplier. A-t-on jamais bien sérieusement songé à cela ? » Adolf y songera très sérieusement, lui.

 

A LIRE ABSOLUMENT SUR LE MEME SUJET  : La guirlande d'Eléonore, par Sarah Vajda

 

 

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Commentaires

  • Mr Cormary, comme toujours, un article magnifique... Vous êtes parvenu à me faire pleurer... (et ce n'est pas la 1ère fois) !

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