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Parole en souffrance (sur Blottie de Laurence Zordan)

 

Picasso, La maternité (mère et enfant).jpg

Un père blessé dans sa fierté filiale par une fille qui ne veut pas lui donner la preuve de sa réussite sociale.

Un petit garçon défiguré à cause d’une vengeance qui tourne mal.

Un accident de roller qui rend une mère aphasique et paralysée juste après la naissance de son enfant.

Une petite fille sous influence d’un grand-père bourreau.

Le jeu du foulard dans les écoles.

Dans un roman de Laurence Zordan, les événements se lient sans se relier systématiquement. Le mal est aussi structurel que conjoncturel. La fatalité s’ajoute au déterminisme. On est dans la tragédie (tout ce qui arrive a un sens) comme dans le drame (tout ce qui arrive arrive par hasard). Comme le dit Gentiane, l’héroïne, « j’ai toujours moqué les gens qui cherchent un sens à leur vie, de braves toutous qui veulent une laisse métaphysique pour museler le non-sens ». Hélas, c’est elle qui, après son accident, tentera de substituer le sens au non-sens de son existence. En vérité, la métaphysique est une question de survie. Mémoire et raison ne sont là que pour nous faire trouver (ou imaginer, mais quelle importance ?) des causes aux événements, des liens entre les situations, du sens, enfin, à nos malheurs. C’est que le mal n’est supportable qu’en perspective.

La difficulté qu’il y a lire un livre de Zordan réside précisément dans cet enchevêtrement de hasard et de nécessité qui conduit la narration. Le texte épouse en effet l’impossible objectivité qu’il y a à rendre compte de la réalité en même temps que l’obsessionnel et subjectif besoin de le faire. Blottie fonctionne comme un monologue intérieur, celui de Gentiane, tout en restant écrit à la troisième personne (« elle »). Les accidents imprévus s’entrecroisent avec les incidences intérieures. Les lignes de fuite se juxtaposent avec les lignes droites. Le grand art de  cette romancière de la cruauté est de montrer que la réalité ne laisse jamais tranquille la compréhension qu’on croyait avoir d’elle. Est réel en effet ce qui est à la fois flou et radical, insaisissable et qui pourtant nous saisit, incompréhensible mais qui ne laisse pas d’être. Est réel ce qui nous surprend et nous prend à notre corps défendant – un corps qui ne peut d’ailleurs plus se défendre. Supplicié dans Des yeux pour mourir, médicalisé jusqu’à l’insoutenable dans Le Traitement, hémiplégique et muet dans Blottie, le corps selon Zordan est cette membrane perpétuellement souffrante qui révèle l’existence autant que son empêchement – comme si nous ne pouvions exister que dans le blocage de cette existence. Gentiane voudrait d’abord être la maman de Violaine mais la maman de Violaine est « gentiane », sans g majuscule et sans force, réduite à l’hémiplégie sur son lit.

Si la littérature dite féminine est une littérature du manque et de l’excès, alors celle de Laurence Zordan l’est par excellence. Chez elle, le déficit de l’expression va de pair avec l’excédent de ce qu’il y a exprimer. C’est ce pauvre père, humble bureaucrate, qui aurait tant voulu transmettre à sa fille son goût des lettres, et qui, à son travail, passe pour un zouave prétentieux dont tout le monde se paye la tête. C’est cette mère qui voudrait dire au monde entier que sa fille est innocente des rituels d’étranglement auxquels on la soumet dans la cour de récréation, mais qui est incapable de parler ou d’écrire. C’est cette nounou étrangère qui ne comprend pas que la petite fille ne veut pas mettre l’écharpe qui lui rappelle les étranglements. C’est enfin ce chirurgien qui parle toutes les langues sauf la sienne, car la sienne, plus qu'une langue maternelle, est une langue paternelle, de ce père qui était bourreau dans des camps de prisonnier. « J’ai voulu être polyglotte pour recouvrir les cris de douleur qu’il arrachés à tous ces malheureux, dira-t-il un jour. J’ai voulu découvrir toutes les littératures du monde pour montrer qu’elles contredisaient son idéologie de purification ethnique. » Chez Zordan, la parole est toujours en souffrance et la conquête de celle-ci devient l’enjeu de ses textes.

« Les pires accidents de la vie sont langagiers », disait Amélie Nothomb, cette autre déesse autodestructrice, grande spécialiste des sabotages amoureux et des mots qui assassinent. Dans Blottie, tout le drame débute par une faute d’orthographe que fit un jour le père dans un message informatique, écrivant « succint » au lieu de « succinct », et devenant, parce qu’il se targuait par ailleurs de littérature et de beau langage, la risée de ses collègues et le bouc-émissaire de son patron. Plus tard, lorsque sa fille se rendra chez ce dernier (comprenant trop tard qu’elle en fut la complice) afin de venger la mémoire de son père, elle le menacera de « l’engloutir dans le langage » dont il a osé se moquer. Elle voudra lui apprendre que le langage peut diffamer, créer de la rumeur, des ambiguïtés, et ces demi-vérité et demi-mensonges que seul permet le pouvoir des mots, et cet enfer qu’on appelle nuance. Faire périr quelqu’un par attentat sémantique, quel rêve machiavélien ! Hélas ! C’est au moment où elle dégoupille sa bombe littéraire qu’explose pour de bon la bonbonne d’oxygène qui servait à faire vivre son père et qui va défigurer le petit-fils du patron. Comme dans Le comte de Monte-Cristo, la vengeance outrepasse son but, et ce sont les innocents qui doivent payer pour les coupables. La réalité se mêle décidément de ce qui ne la regarde pas. Ou est encore plus imprévisible que prévu – comme dans cette belle scène où, des années plus tard, le garçon blessé, qui est devenu un adolescent romantique (et sans doute amoureux de celle qui a été sans le vouloir sa bourrelle) vient offrir des fleurs à celle-ci. « Le bonheur, est-ce lorsque tout s’arrange ? La sérénité après les péripéties ? Le bouquet de fleurs d’un garçon que je croyais avoir mutilé à vie ? »

Le pire, comme toujours, c’est la normativité des choses, la chute du langage singulier dans « le langage commun pour émotions ordinaires », et dans lequel s’enferme progressivement le père désemparé – tandis que la petite fille se met à imiter l’aphasie de sa mère dans un étonnant jeu de cache-cache avec les mots. C’est que « les mots de Maman sont cachés et qu’il faut les trouver ». Cependant, il est des urgences où la condamnation de la mère au mutisme peut entraîner la condamnation de la fillette au martyr. Lorsque celle-ci est injustement accusée par l’école de sadisme à l’égard de ses petits camarades, prouvant par là-même qu’elle est bien la digne petite fille de son grand-père tortionnaire,  l’incapacité à dire les choses, à dire la vérité, se transforme en enfer intérieur. La mère - celle qui sait l'innocence de sa fille mais qui est condamnée au silence. Celle qui sait aussi que l’enfant qu’on croit cruelle finit par le devenir pour de bon, selon le concept satanique de la prophétie auto-réalisée.

Mais pour Laurence Zordan, « il est impossible que la tendresse infinie soit impuissante. Il est inconcevable que la langue cachée des émotions soit étouffée par ceux qui se payent de mots, des mots à la parade, dans un défilé verbeux. » Le Verbe triomphant grâce à l’Amour ? la mère sauvant l’enfant coûte que coûte ? C’est là la sagesse du roi Salomon que l’auteure semble reprendre à son compte – ou à son espoir.

Il faut le lire jusqu’au bout ce beau livre difficile où l’écriture de la cruauté irradie de tendresse, où le langage de l’amour parle celui de la torture. L’on se dit alors que la part d’obscurité qui constitue l’écriture zordanienne n’est là que pour faire supporter au lecteur ce qu’il ne pourrait pas supporter dit dans une langue plus franche. Impossible, en tout cas, d’en sortir intact.

 

(Article paru dans Le magasine des Livres n°10 de juin 2008)

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