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Montalte aux Editions des Femmes

  • « Opération Genitrix » – une lecture critique de Renversements, de Jean-Joseph Goux

    « Le monde appartient aux femmes, c’est-à-dire à la mort. Là-dessus, tout le monde ment… ». Philippe Sollers, Femmes.

     

    cité des femmes.jpg

     

    L’ordre symbolique (forcément masculin) serait-il en passe de devenir la nouvelle banlieue anthropologique à passer au karcher ? Pour Jean-Joseph Goux, philosophe émérite des Editions des Femmes d’Antoinette Fouque, il s’agit avant tout de comprendre celui-ci, puis de le compléter ou de le contrebalancer, sinon de le corriger, par un ordre féminin. Le problème de ces Renversements, et avec eux de l’ensemble de la philosophie d’Antoinette Fouque, est que l’on se demande toujours en quoi diable pourrait consister celui-ci. Si le père était l’équivalent général des sujets et le phallus l’équivalent général des objets de pulsion, de quoi la mère et le vagin pourraient-elles être donc l’équivalent ? Quant à

    « la genitrix obscure, jusqu’à présent infra-symbolique que tous les idéalismes ou les légendes de naissance virginale ont voulu ignorer »[1],

    n’est-ce pas la pire des tentatives que de la tirer de son obscurité ? Qu’est-ce qu’il y aurait donc de si radieux pour l’homme (et la femme) de retourner à cet état de mater dont l’Histoire les avait précisément tirés ? D’ailleurs, utiliser le terme de « genitrix » rend-il justice à la femme ? Pourquoi pas Médée et Folcoche non plus ? Car Genitrix, c’est justement la mère abusive, incestueuse, violeuse d’âme, celle dont François Mauriac a dans son célèbre roman dessiné les traits odieux pour l’éternité.

    Lauréat.jpgL’immaculé masculin


    « Dans matérialisme, il y a mater. Alors l’idéalisme, qui s’oppose au matérialisme et le refoule, n’est-il pas un patérialisme ?», se demande Jean-Joseph Goux au début de Différence des sexes et périple de l’histoire[2].

     

    Toutes les constructions mythiques, sinon toutes les philosophies classiques, disent la même chose : dans la procréation, l’homme apporte la forme, la femme apporte la matière. L’homme est du côté de l’idéal, de l’esprit, la femme, du côté de la nature, du corps. « La matière désire la forme comme la femelle désire le mâle », a dit Aristote, jetant les fondements de la misogynie occidentale. Plus tard, la femme donnera la vie à l’enfant et l’homme arrachera l’enfant à la femme à la fois pour lui donner son nom et pour l’ouvrir au monde. Autrement dit, la mère, comme l’amour, ne suffit pas. Sans médiation phallique, sans intervention paternelle, l’enfant n’a aucune existence sociale, aucune identité propre. Il faut passer par la négation de la mère, puis par la négation de cette négation qui est le désir d’une autre femme de la mère pour devenir un adulte, c’est-à-dire un mâle dominant. Comme le dit très bien Goux,


    « l’être de sexe masculin doit s’unir finalement à un être de même sexe que l’être qui lui a donné naissance. Il lui faut donc nier le désir pour la mère, tout en conservant le désir pour le féminin. Cette opération suppose à la fois une négation vigoureuse (allant jusqu’au meurtre symbolique du féminin sombre) et un rétablissement du même (qui est pourtant autre). L’accès nuptial impose au sujet masculin cette double opération, cette négation de la négation. »[3]


    La « dialectique du périple libidinal masculin » constitue alors l’Histoire qui ne fut jamais que l’histoire des hommes. Car soyons francs, du point de vue de ce pléonasme qu’on appelle idéalisme phallocrate, la femme met peu de génie dans la conception de l’enfant. Comme le dit encore Goux, au yeux des Anciens,

     

    « la fécondation est comparable à la fabrication du lait caillé. Le lait est la matière qui coagule, comme la substance femelle dans la fécondation ; tandis que la présure est le principe actif qui produit la coagulation, comme le sperme dans la formation de l’embryon. »[4]


    Pire, la nature incarnée par la femme, n’est pas forcément une bonne nature. Elle a des ratés, elle produit des monstres, elle peut même ne plus rien produire. Féconde mais informe, souvent stérile, défectueuse toujours, la nature est une marâtre qui se fout bien de ses enfants. Elle néglige les types, malmène les patrons, fait des copies qui ne sont pas conformes, ne comprend rien à l’éternité, bref, est bien inadéquate à l’universel. « La reproduction femelle, qui est celle de la nature, reste étrangère à la reproduction formelle qui est celle de l’esprit. »[5] Et si l’esprit sera le lieu des joies, la matière sera le lieu des douleurs. Inconsciente de ce qu’elle fait, et le faisant tant bien que mal, la mère-matière est bien une « sous-reproduction » (qui se contente de reproduire comme une photocopieuse la page qu’on lui a donné), une « non-reproduction » (vu tous les tarés qu’elle accouche), et qui au bout du compte porte en elle moins la vie que la mort. La pulsion de mort (freud) est une pulsion de mère (Ferenczi).


    A la maternité génésique s’oppose donc la paternité idéologique. L’homme – le père – est l’intrus qui intervient dans la relation mère-enfant, empêchant la fusion à laquelle l’un et l’autre tendent inconsciemment – c’est-à-dire à l’inceste. L’ordre symbolique débute donc par une castration que l’homme fait subir à l’enfant et à la femme – quel salaud tout de même ! On pourra alors se demander si ce n’est pas l’inverse qui est vrai aujourd’hui, si ce n’est pas la femme qui fait tout pour reprendre l’enfant à l’homme et le garder utérinement avec elle. Un peu comme dans la scène du Kid de Charlie Chaplin où des dames patronnesses arrachent l’enfant à Charlot. On n’oubliera pas non plus l’émouvant témoignage de Michel Houellebecq, fils à la fois capturé et abandonné par sa mère, cette Lucie Ceccaldi, mère primitive des temps préhistoriques « où le patriarcat n’était pas encore installé, où le droit de vie et de mort sur la progéniture, le droit de déchiqueter et de dévorer ses propres enfants, appartenait à la mère ». Et ce temps-là, régressif, féroce, cannibale, c’est de nouveau le nôtre, celui de Big Mother, où « le face-à-face entre la mère et l’enfant est aujourd’hui absolu, radical »[6].

    Quoi qu’il en soit, et là-dessus Goux semble d’accord, la différence sexuelle reste la différence des différences. Mieux,

     

    « la différence des sexes est symbolique du symbolique »[7].

     

    L’enfant est le résultat polémique de la lutte et de l’union des sexes. Comme le dit le credo de Nicée-Constantinople, « par l’Esprit saint, il a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme. » Tout se passe comme si la femme faisait concrètement tout et l’homme presque rien. Si ! Déposer d’un coup de rein et dans un râle de contentement son sperme sacré dans l’ovule, et aller ensuite boire un coup au bistrot, le reste se fabriquant sans lui. L’homme, à la fois Père et Saint Esprit, c’est-à-dire moins géniteur qu’ « engendreur », moins procréateur que créateur, et de fait apparaissant comme la vraie Immaculée Conception. L’homme ou l’Immaculé Masculin.


    EWS 2.jpgLe phallus en fuite.


    S’il y eut un génie de la psychanalyse et de l’ethnologie, c’est d’avoir redonné au mythe une place capitale dans l’histoire des consciences. A sa dimension sociale antique, celui-ci acquérait une dimension psychique moderne peut-être encore plus importante. Œdipe, Médée, Ulysse, et tant d’autres, investissaient comme jamais les espaces mentaux contemporains, et avec eux l’on explorait les recoins de la psyché. Après avoir raconté l’univers des Anciens, ils raconteraient désormais les abîmes des modernes. Grâce à eux, on mettrait enfin la main sur les choses cachées de ce monde, et notamment sur la première d’entre elles, ce phallus éternel, aussi omniprésent dans l’Histoire que tu dans le discours, tellement là qu’on ne peut jamais le voir, tellement saisissant qu’on ne veut jamais le saisir.


    « Le symbole phallique, en tant que tel, est soustrait à toute appréhension immédiate, à toute évidence philosophique. Il doit être reconstruit pour être découvert. L’opposition entre la phénoménologie et la fable ne saurait être plus pertinent que pour le phallus. C’est au mythe d’abord nécessairement qu’il faut s’adresser pour en savoir quelque chose. Il faut donc non pas « sortir d’Egypte » comme Moïse ou comme Œdipe, mais il faut y entrer. »[8]


    C’est que le phallus moderne est un phallus décrypté. Autant l’Antiquité l’exhiba sans complexes, tel un symbole de gloire et de puissance (phallus sacré d’Osiris ou de Dionysos), et par là-même en en faisant le contraire d’un « problème » (ce qui n’était pas forcément un « bien »), autant la modernité le cacha sans cesse, le différa, l’esquiva, et de fait, le problématisa (ce qui ne fut pas forcément un « mal »). En vérité, c’est lorsque le phallus devint le dieu caché de la pensée qu’il acquit toute sa puissance. En perdant de sa visibilité emblématique, et au fond inoffensive, que lui accordaient les Antiques à travers les fêtes et leurs arts, il gagna en force offensive, en présence-absence incontournable du pouvoir et du Logos. Le phallus, éminence grise du Logos (et du pouvoir), n’eut plus alors besoin d’être cité pour dominer. De Plotin à Hegel, il ne fut plus ni une idée ni même un mot. Il devint aveugle à lui-même, et donc imparable même par lui. A la fois négation de la négation, et donc affirmation inconsciente de lui-même, il subsuma tous les discours, universalisa tous les concepts, en fait masculinisa le monde apparemment pour l’éternité. Le phallus, ou la phénoménologie de l’esprit en érection.


    La tête que dut faire Hegel quand il entraperçu, et non « sans un certain trouble », comme le croit malicieusement Jean-Joseph Goux, que tout son système d’Esprit Absolu n’était que le fait d’un phallocentrisme transcendé ! L’Aufhebung (la négation suivie du dépassement de la négation) comme lieu de la castration et du pénis ! Ce phallus qu’on avait fait semblant de perdre, ce phallus qu’on avait retrouvé, et qui désormais ne quitterait plus nos représentations. Ce phallus, sans cesse arraché, détaché, rattaché, à la pensée ! Quelle histoire ! Et pauvre Georg Wilhelm Friedrich ! Mais enfin, à cette époque, l’idéalisme pouvait encore cacher tout ça…


    C’est avec les découvertes que fit sur lui, et presque « à contrecoeur » note Goux, la psychanalyse, que le phallus se retrouva dans le rôle du grand structurant psychosocial. Se révélant comme « la manifestation même de l’intelligence »[9], le phallus devenait le sujet par excellence, et un sujet et que la phénoménologie classique ne pouvait plus ignorer. Le problème qui surgit tout aussitôt est que dès lors que le phallus apparaissait comme l’incarnation sexuée de la Noésis, la réalité paternelle et phallocrate du Logos, c’est le Logos et la Noésis qui étaient ébranlés. Dévoiler les fondements de l’ordre symbolique, c’est en effet mettre en suspens celui-ci. Dès que tout s’éclaircit, plus rien ne va de soi. L’empire s’étiole. Dans le cas qui nous occupe, la découverte d’une archéologie phallocrate de la philosophie revenait à suspecter la philosophie de n’avoir jamais été qu’une obscure et odieuse représentation masculine (et hétérosexuelle[10]). Au fond, la lutte des classes n’était qu’un épiphénomène de la lutte des sexes. L’Histoire était celle des hommes avec les hommes pour les hommes. L’universalité si chérie n’avait jamais été qu’une simple affaire de couilles. Il fallait donc renverser tout ça. La libération des femmes allait servir à l’érection d’un « nouvel ordre symbolique ». On allait féminiser les mots, les êtres, et émasculer avec le sourire ceux et celles qui oseraient résister au nouvel ordre. L’envie du pénal allait remplacer bientôt l’envie du pénis, selon l’expression géniale de Philippe Muray. Le Logos du futur serait transsexuel ou ne serait pas. Bien sûr, les arts et la littérature devraient se mettre au service de la cause. Les chiennes de garde veilleraient. Et le féminisme serait dévoyé[11].


    Heureusement, comme le dit encore Muray, « le véritable génie de l'être humain consiste à faire échouer tout ce que l'on entreprend pour ou contre lui ». La vraie littérature est celle qui mit toujours en pièce les idoles de son époque, féminisme compris (et c’est pourquoi Michel Houellebecq est grand).


    amarcord.jpgExtension du domaine de l’alliance.


    Il y a deux sexes, affirme courageusement Antoinette Fouque, et contre le féminisme égalitariste qui tend à liquider la spécificité féminine sur le programme d’existence masculine. Est-ce à dire qu’il y a deux ordres symboliques ? Et si oui, que signifierait ce doublet ? Une « alliance » ? Jean-Joseph Goux termine son essai par ce mot si beau et si chargé de sens mais sans nous expliquer ce qu’il en attend. En fait, c’est toujours à ce moment que nous avons du mal à suivre ce qu’on nous présente comme une pensée de la géni(t)alité. D’un côté, on admet la différence sexuelle, c’est-à-dire l’Histoire, la Bible, Adam et Eve, de l’autre, on tend à renverser l’ordre symbolique traditionnel, et de fait, à sortir de l’Histoire. On se met alors à parler d’une « autre histoire ». Mais laquelle ? Avec la libération des femmes, nous assure Goux, s’amorce une rupture avec l’ancien temps.

     

    « Une temporalité différente émerge, essaie de se penser, qui n’est plus l’histoire virile d’un arrachement prométhéen à la nature, mais un autre mode de l’historicité, une autre mode de génération et d’engendrement qui reçoit de l’être féminin son mode d’appréhension du temps et de l’action. »[12]

     

    Mais quel mode d’historicité ? Quel mode de génération ? Prend-il au moins le tabou de l’inceste en compte ? Se soucie-t-il de ne pas régresser dans les mythes de la mère originelle ? A moins qu’il ne crée ses propres mythes ? Lorsque Goux écrit au final que « ce sont les femmes qui font les enfants »[13], on se demande s’il n’est pas passé définitivement de l’autre côté du miroir. Car enfin, l’immaculé masculin n’était qu’une métaphore pour exprimer la différence symbolique entre paternité et maternité, non une réalité scientifique. Stricto sensu, les femmes ne font les enfants que grâce aux hommes, ou que « par » les hommes (le mot « grâce » étant en disgrâce dans ce débat). Sauf dans le cas d’un triomphe de la parthénogénèse, il faudra encore compter sur les hommes pour faire des enfants. Quel est donc le sens de ce

     

    « nouveau contrat » qui donne à la génitalité une place symbolique, réelle, spirituelle, à laquelle l’unilatéralisme phallique ne permet pas d’accéder »[14] ?

     

    Que signifie réellement « matérialisme charnel » ? Pourquoi avoir enfin baptisé toute cette opération, « Génitrix » ?


    Au fond, ce qu’ont toujours oublié les féministes, c’est qu’il n’est pas facile d’être un homme. On ne naît pas homme, on le devient. Et pour cela, il s’agit de se battre contre la matrice toujours attrayante. C’est pourquoi nous avons besoin, et plus que jamais aujourd’hui, de la monarchie des pères pour nous sauver du fascisme des mères. N’oublions jamais que c’est ce fascisme qui est le plus… bandant.


    Jean-Joseph Goux, Renversements, éditions des femmes, Antoinette Fouque, 2009, 15 euros.

     


    Cet article est paru dans Les carnets de la philosophie n°8 (juillet-août-septembre 2009)



    [1] Jean-Joseph Goux, Renversements, l’or, le père, le phallus, le langage, Des femmes, Antoinette Fouque, 2009, p 12.

    [2] Idem, p 153.

    [3] Idem, p 244

    [4] Idem, p 166.

    [5] Idem, p 179.

    [6] Ennemis publics, Houellebecq, et BHL., Flammarion, Grasset, p 197

    [7] Renversements, p 169.

    [8] Idem, p 205.

    [9] Idem, p 213.

    [10] Comme dirait Louis-George Tin du haut de son « Observatoire de l’hétérosexualité ». Pour cet intéressant personnage, auteur d’un Dictionnaire de l’homophobie et d’une Invention de la culture hétérosexuelle, l'hétérosexualité est à la fois « le point de vue sur le monde » et « le point aveugle de ce point de vue ». En attendant d’être un délit…

    [11] Voir sur ce point le Fausse route d’Elizabeth Badinter.

    [12] Idem, p 260.

    [13] Idem, p 261.

    [14] Idem

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