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Fuite en Fanoutzie I - Enfance

 

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«  L'homme, dans ces pays fortement accablés par l'Histoire, a tendance à considérer sa vie comme écrasée sous le fardeau des circonstances. Mais si un étranger raconte cette même vie, après sa mort, on verra l'Histoire se ranger comme une simple péripétie dans la vie de l'homme. L'Histoire ne sera pas plus importante que les maladies, les orages, ou autres calamités. On dira : "Son fils est mort pendant les grandes pluies ou pendant la guerre." Les choses importantes étant les naissances, les mariages, la mort, les querelles, l'école des enfants. »

C’est peut-être cela le rôle de l’écrivain – remettre l’Histoire à sa place. Prendre ses distances avec "l'événement". Et ce faisant, redonner sa durée à l’individu. Rendre justice à l'individu plutôt qu'à "l'événement". Privilégier les éphémérides qui, de toute éternité, ont sanctifié l'existence de l'homme réel plutôt que les situations qui n’ont jamais rien fait que la mettre en miettes.  L' évader, lui, ou elle, de cette totalité sans extérieur qu'on appelle l'idéologie, la dialectique, le camp de concentration. Pour cela, être étranger à son époque et à son pays, ou plus exactement le devenir, étranger, au risque de trahir les siens. En ce sens, tout écrivain est un fugueur - en l’occurrence, une fugueuse. Il faut le lire lentement ce beau roman oublié de Stéphanie Keatzu Burchiu et qui nous plonge dans ce temps nié par l’Histoire que fut la Roumanie d'après guerre, entièrement sous tutelle communiste, et dont l’un des principaux dispositifs consistait justement à empêcher les individus de fuir. 

Non pas que l'écrivain doive "fuir" le monde, ou encore moins le "critiquer". Non, l'écrivain ne fuit ni ne critique le monde. Au contraire, comme le disait Deleuze de Kafka, l'écrivain est celui qui, tout en y restant, fait fuir le monde. L'écrivain opère une fuite du monde et de ses représentations sociales, historiques, éthiques  (au sens de fuite de gaz). L'écrivain redonne la liberté fondamentale.


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Pourtant, avant l’arrivée du « gouvernement des travailleurs » (« d’où venait la terreur sourde que ces mots recélaient ? »), la vie n’était pas si mal dans le petit village de Frasinet, situé juste sur le passage des troupes « Berlin-Moscou-Berlin ». A l’instar d’Adalgiza, l’unique et très joyeuse prostituée de l'endroit, pratiquant son métier autant par intérêt que par goût, et qui ne saurait jamais si l’enfant à qui elle donna la vie fut d’origine teutonne ou slave, le village, et par extension tout le pays, était assez indifférent à ce qui passait autour de lui et du moment que ça passait. Après tout,

« Une porte était faite pour être franchie sans que ce passage altéra sa nature de porte »

et peut-être la géographie, c'est-à-dire la nature, la terre, la femme, pouvait-elle damer le pion à l'Histoire, cette grande merdeuse spirituelle, masculine et diabolique.

En vérité, c'est ce « manque d’intérêt pour les contingences », ce « détachement innocent », typiques de tous ceux pour qui la tradition suffit, qui « donnaient à ce giron une puissance unificatrice tournée vers un futur humanitaire dont la haine serait abolie. »

La prostitution comme ce qui abolirait l’Histoire et permettrait à l’Est et à l’Ouest de se comprendre sans s’altérer ? Les femmes ont pu avoir ce rêve de sauver les hommes. Las ! C’est parce qu’ils ont oublié le bonheur qu’ils pouvaient trouver dans leurs bassins que les hommes sont allés faire leur malheur, et autant à elles qu'à eux, sur tous les chemins qui l’éloignaient de ceux-ci. Et c'est à cause de cet abandon des femmes par les hommes que les femmes sont devenus féministes. Mais passons.

 

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Dans ce monde rural et traditionnel, celui de l'Angélus et des légendes, le bonheur, c’est dans les livres plus que dans les champs que la petite Stéphanie, onze ans, nommée « Fanoutza », le trouve – et cela au grand dam de son père adoptif, en fait son oncle naturel, certes pas le mauvais gars mais l’homme rustique, antilittéraire, doté de cette « cruelle perspicacité du rustre » dont parlait Bernanos dans Mouchette, et qui considère que sa fille a autre chose à faire qu'à lire des livres inutiles et dangereux pour l'esprit - des livres qui donnent envie de fuir. 

« Celui-ci estimait que sa fille perdait trop de temps avec les romans et que l’arrogance remplaçait peu à peu chez elle le sens des réalités. »

C’est toujours la même chose : la littérature sauve les sagouins, les vouivres et les freaks mais provoque toujours le mépris et la jalousie chez les méchants et l’inquiétude chez les gentils.  Pour la punir de préférer le verbe à la loi,  le père lui a confisqué le roman policier qu’elle lisait en cachette et, juste avant qu’elle n'en termine le dernier chapitre, en a fait le papier cul des toilettes de la maisonnée. Rien que pour ce geste, Fanoutza sait qu’un jour elle les quittera tous, ce père primitif, sa mère Euphrosina, leur servante sourde-muette, Stella, tout ce monde trop centré. Il est vrai qu’elle est terrible, cette adolescente passionnée qui « se comporte comme une bourrasque », souffre d’être supérieure à son milieu et ose dire un jour à celui qui l’a recueilli :

« Je veux chercher mon Moi, père, et non pas garder vos lapins. »

Et pourtant elle l’adorait ce père qui l'amenait sur sa bicyclette quand elle était petite et tel que l’immortalisa un cliché qu’elle choisit plus tard comme couverture de son livre : 

« Lui, beau, en costume de ville, borsalino, cravate, chaussures vernies ; elle, habillée de soi blanche comme un petit cygne, posée sur le guidon de l’engin, sûre et fière, protégée par son père, l’élégant aux yeux bleus. » 

C'est lui qui sans conteste lui a transmis ce tempérament indomptable. Qu'elle me pardonne cette comparaison, mais si elle ne sort pas de ses couilles, elle sort bien de son crâne, toute habillée, casquée et armée telle Pallas-Athena et à laquelle elle est consciente de ressembler. Rien ne l'arrête, cette petite fille courageuse et ombrageuse qui fait aussi penser à Zora la rousse, l'héroïne sauvage de cette série yougoslave avec Lidija Kovacevic, diffusée la seule année 81, qui faisait nos bonheurs de petit garçon et dont on se passe encore de temps en temps le générique sur Youtube. Il faut la voir traverser la forêt en pleine nuit, être surprise par l’orage et se retrouver à marcher dans la gadoue : 

 « Misérable, elle peinait dans un mélange de boue, de bois et de pierres qui lui arrivait à la taille, folle à l’idée des bêtes rampantes qu’elle imaginait lui sucer les pieds. Cependant, comparé à sa terrible solitude sur la colline, elle préférait ses terreurs dans la boue, rassurante et maternelle. »

En ce pays de sorcellerie et d'épouvante (le vampire !), tout est saturé de sens et de symbole. A commencer par les serpents qui se faufilent partout, dans les rêves, les êtres, les sentiments, les pulsions (et celles de la puberté, ô combien !), mais aussi les machines, l’administration, le langage et même le récit dont au sens propre ils constituent les fils. Celui-ci, quoique globalement linéaire, ne dédaigne pas les sauts dans le temps, pressentiments visionnaires, souvenirs occultes, accélérations vitales - autant de serpents temporels et existentiels qui forment l'ondulation même du texte. Et si l'homme aux serpents dans la charrette, au début, est, sans doute, un rêve qui annonce autant l'état du pays dans quelques années que le besoin de Fanoutza d'aimer un homme et d' être aimé par lui (car s'il y a des serpents qui aiment le sang, il y en a d'autres qui aiment le lait), c'est également à un serpent qu'est un instant comparée cette dernière lorsqu'elle s'oppose à l'autorité paternelle. Plus que le mal, le serpent, c'est l'intime. Tout ce que l’on cache, qui réapparaît immanquablement et qui, chez Fanoutza, prend la forme d’une violence réelle et imprévisible mais qui n’est que l’expression maladroite de sa force infinie et sans cesse contrariée. Car cette fille bonne comme le pain, toujours furieuse de ne pas avoir été assez généreuse avec les uns et les autres et qui culpabilise toute sa vie d'avoir un jour giflé giflé un cheval, n'en peut plus de cette vie à la campagne beaucoup trop lente pour elle : 

« Ou bien elle ne faisait rien ou bien elle imposait à ses actions un rythme rapide et efficace qui relevait de la magie ». 

 

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La magie, c’est le rayon de  Théodore, apprenti sorcier de 17 ans versé dans la Kabbale et le spiritisme et pour lequel Fanoutza a un coup de foudre. Comment résister à ce garçon fait caresse, qui porte la sensualité en lui comme un pouvoir suprahumain, du rayon de soleil qui tombe sur sa peau et qu’il prend pour un chat venu se blottir dans son lit jusqu’aux contacts qu’il prodigue et qui rendent chat ou chatte, sinon chien ou chienne, tous ceux et surtout toutes celles qu’il touche ? 

« Plus tard, elle remarqua qu’il lui fallait caresser, fondre quelque chose dans sa main, de la chair vivante, chien, homme, enfant, et cela surtout quand il était ivre. D’une façon évidente, il avait une préférence pour les chiens, mais il n’en avait pas toujours à sa portée. Et chaque fois que la main de Théodore quittait son épaule, le tracé exact de sa paume et de ses cinq doigts, celui de son bras le long de sa nuque, refroidissait affreusement, et elle se demandait s’il allait se rappeler d’y revenir. Oui, il y revenait, et avec un rythme régulier qui donnait confiance. »

A cet ensorceleur de bonheur, Sagittaire comme elle, le destin sourit et il peut oser toutes les fantaisies dangereuses (comme faire semblant de se jeter par la fenêtre de sa classe si un professeur l'interroge et qu'il sèche), rien de fâcheux ne lui arrive. Le contraire de ce que subit en permanence « Adolphe Berger », l’un des nazis du canton, caractériel et belliqueux, et sur lequel le destin semble s’acharner le plus moralement du monde, un peu comme ces personnages de méchants de dessins-animés qui sont systématiquement punis pour et dans leurs méfaits - ce que l'auteur appelle «  des revers de fortune punitifs. » A la fin, il finira circoncis à cause de l'éclat d'une bombe qu’il a lui-même provoqué. Le destin plus que l’Histoire fait la vie des hommes.  

Le temps s’accélère. Les lectures aussi. Fanoutza gagne en maturité et en révolte. Trop libre et trop vivante pour son amie Olivia, celle-ci qui était son aînée et qui s'occupait d'elle comme d' une petite soeur (et dans une relation nothombienne s'il en est), finit par la prendre en grippe et l'abandonner. On comprend que la fugue sera plus tard une façon d'abandonner ceux l'ont abandonnée ou pire qui lui ont donné le sentiment de le faire.

« Elle lut l’Ancien Testament qui tua sa foi et fit d’elle une athée ; elle eut ses règles, et rabroua sa mère qui avait essayé de lui expliquer la vie ; elle écrivit des épigrammes. Elle devint si méchante qu’on ne savait plus quoi faire d’elle. Son amour pour Théodore s’était enkysté dans une gangue. » 

Dans le village, les nazis ont laissé place aux communistes. On commence à se traiter de « bourgeois », cette nouvelle insulte permise par le nouveau régime et dont on comprend de moins en moins les nouvelles lois comme celle qui fait l’on devient son propre voleur quand on est propriétaire. En vérité,  « la vie idyllique du village » n’est plus depuis que l’on force tout le monde à croire que celle-ci n’a jamais été qu’un simulacre imposé par les classes dominantes aux classes dominées.

« Et tandis que les charcuteries se vidaient, les tickets modérateurs de pain s’installaient, les magasins de vêtements accumulaient les couleurs grises, noires et marron, qui allaient les habiller pour des décennies. Les cinémas, en revanche, s’emplissaient des rires et des pleurs des spectateurs… »  

 

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Mais ce que veut Fanoutza, c’est devenir écrivain. 

« Elle avait découvert depuis longtemps les mécanismes du mot d’esprit et en était folle. »

Elle a également compris les pouvoirs mimétiques de la littérature, et telle Pollyanna, l’héroïne fameuse du roman éponyme de l’écrivain américain, Eleanor H. Porter, comme elle fillette adoptée par sa tante et sorte de petit Lord Fauntleroy au féminin qui sème le bonheur autour de lui, l’enfant féroce qu’elle était se mue en gentille et mystérieuse fée dont tout le monde recherche la compagnie. Du diable au bon dieu, il n'y a qu'un pas que la littérature vous apprend à faire. Grâce aux livres, elle s’est faite une collection d’affects, a appris les codes des uns et des autres et sait désormais comment on peut, en multipliant les points de vue, comprendre tout un chacun et devenir la reine du compté - ce que son père, tout à « l’école de la nature », et dont elle rend dans une page saisissante toute la puissance orale, ne peut pas saisir. Et c’est lors de cette scène, célinienne s’il en est, qu’elle se remet à admirer cet homme à la fois dur et bonhomme, roi du monde hospitalier et généreux – mais qu’elle quittera malgré tout sans regrets après une mémorable et très désillusionnante fouettée. Stéphanie Keatzu Burchiu sera devenue Aurora Cornu.

 

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A SUIVRE


 

 

 

 

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