26/01/2012
Finnegans wake - chap. I, à l'Aquarium, du 17 au 19 février 2012

Songe d'une nuit d'hiver
Petite et joyeuse entreprise d’aller à la Cartoucherie de Vincennes. Métro Château de Vincennes. Navette gratuite jusqu’au lieu mythique. Ariane. Caubère. Abdallah. Age d’or. Révolutions. Tout ce qui s’est créé là depuis quarante deux ans. Les marronniers. Les chapiteaux. Les chevaux. Un monde de théâtres. Et ce soir, à l’Aquarium, un monde de mots, un monde fondé par les mots. Et un pari dément. Faire parler Finnegan. Entrer dans le Wake. Pas si dément que ça d’ailleurs – l’auteur lui-même le conseillait : « ce n’est pas écrit du tout. Ce n’est même pas fait pour être lu. C’est fait pour être regardé et entendu », garanti pur Joyce ! Et ce que le metteur en scène, Antoine Caubet, a pris à la lettre.
Une arène. Un pantin désarticulé. Un écran sur lequel vont défiler lentement des images de terre et de ciel, de rivière et de nuages. Ne jamais oublier que Finnegans wake fait autant dans l’encyclopédique que dans l’élémentaire, l’érudition que le primitif, l'Aleph que la chanson populaire. L’homme est langue. La rivière est femme. Le réel est une épiphanie. Au lecteur-spectateur de se laisser aller à l’écoulement de ces mots-mondes. Tout y est pour capter son attention : l’hologramme d’un beau visage de femme qui apparaîtra au début. Le prélude de Tristan. Et même un étonnant instant rock. On ne comprendra qu’un tiers ? Qu’un quart ? Moins ? Et alors ? A l’opéra aussi, on comprend à peine ce que chantent les chanteurs, et ça n’empêche pas d’être en transe. Il faut prendre ce spectacle de Finnegans wake comme une expérience synesthésique. Et puis tout de même, il ne faut pas exagérer nos capacités d’incompréhension (qui relèvent toujours plus ou moins d’un refus de sentir), on comprend un peu – donc, on comprend beaucoup. Un homme qui tombe de son échelle alors qu’il se. Bref. En pensant à sa femme. Une chute qui est aussi un coup de tonnerre de cent lettres (et on l’entend, croyez-moi !). Un coup de tonnerre qui est aussi celui de l’effondrement de la Bourse Wall Street en 29 (et qui n’est pas sans écho avec notre propre effondrement sociétal: Finnegans wake comme crise d’un monde et d’un individu). Une veillée funèbre. Une leçon de ténèbres et d'ivresse. Le corps de cet homme qui devient le corps de la ville – Dieublingue la bien nommée. L’identité de cet homme qui devient l'identité de tout le monde : HCE = Humphrey Chimpden Earwicker = Heres Comes Everybody. Les lettres du nom de cet homme qui apparaissent comme les hiéroglyphes de toutes les langues et de toutes les bibles, et qui se retrouvent, merveilleuse idée scénique, sous le sable de l’arène. Sous le sable, le sens. Sous l'eau, l'amour. Au-delà du chaos, la musique. En osant mettre en scène, en son et en image le livre le plus difficile du monde, Antoine Caubet a fait que l’illisible devienne visible et audible.
Et il y a ce comédien extraordinaire, Sharif Andoura (que l’on avait déjà remarqué dans Les trois sœurs de Tchékhov par Braunschweig où il incarnait le frère) dans le rôle impossible du Verbe, à la fois personnage et conteur, serviteur et enchanteur, démiurge et décodeur de ce texte dont il devient l’Ariel dansant. Car comme il le dit lui-même dans la présentation du spectacle, il s’agit bien de décoder Finnegans wake, de voir tout ce qu’il contient en intimité, en innommé et en secret – et qui fera la jouissance du spectateur comme d’ailleurs celle du comédien. Hypnotique et aérien, celui-ci captive son public une heure vingt durant. Au fond, on est devant Finnegans wake comme un homme devant un dieu ou comme un animal devant un homme. On ne comprend rien, mais on sent tout. Comme un chien, on sent la peur (le tonnerre) l’apaisement (la rivière), la frénésie sexuelle (l’obélisque de Wellington), les conflits de l’humanité avec elle-même (le dialogue avec le géant), le tragique du mythe comme le comique de l’Histoire (la fabuleuse séquence du « gardien du musardéum »). On finit par reconnaître des sons (les vagues), par repérer des mots (en général, les sexuels !), et même par rire franchement de certaines saillies :
« Ce qu’elle attend, c’est que le temps se mette adieu. Voilà elle va venir maintenant, la voilà, elle vient paisible, comme un oiseau de parodie, elle péripatte en titienne, port-épique en sautîlant, avec un cuicui de quoiquoi qu’elle béguibagoûte du bouc de son bec, dont le flic flac éflobouse d’archibourdes les paxottises de son illuverbe, un grain par-ci, un grain par-là, pousse-pousse plein de puces. »
On aurait rêvé d’autres pages ainsi dites et dansées. Celles de Shem au chapitre cinq, ou celles d'Anna Livia au chapitre huit, ou toute la fin, second monologue du vagin après celui de Molly dans Ulysse, et dont le metteur en scène a quand même choisi de faire entendre la dernière page – qui, comme chacun sait, continue ou recommence dans la première. Peut-être Antoine Caubet et Sharif Andoura continueront-ils l’aventure. En attendant, voici un spectacle beau comme un rêve dont on ne voudrait pas se réveiller.
(Mardi 24 janvier 2012, avec Anne B.)

"D'erre reive en rêvière",
création d'après Finnegans wake de James Joyce
traduction Philippe Lavergne (Ed. Gallimard)
Mise en scène Antoine Caubet
avec Sharif Andouara
du 17 janvier au 19 février 2012,
(du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h)
THEATRE DE L'AQUARIUM
LA CARTOUCHERIE
Route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris
http://www.theatredelaquarium.net/Finnegans-Wake-Chap-1
Aimablement contacté l’automne dernier par le Théâtre de l’Aquarium me demandant si j’acceptais que mon texte sur Finnegans Wake figure au programme du spectacle qu’ils préparaient sur le premier chapitre de l’œuvre monumentale de l’irlandais, honneur que j'acceptais évidemment, je ne peux que recommander cette singulière et ébouriffante création dont je ferai dans quelques jours le compte rendu qu'elle mérite.
Pour l'heure :
« bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronn-tonnerroonntuonnthunntrovarrhounawnskawn-toohoohoordenenthurnuk ! »
10:05 Écrit par Pierre CORMARY dans Joyce | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : james joyce, finnegans wake-chap. 1, antoine caubet, sharif andoura, théâtre de l'aquarium, théâtre, adaptation, hce, alp, shem, shaun |
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03/07/2011
FW 2 - Les enfants

"Je sais bien que c'est difficile mais lorsque t'auras compris je serai mort." (p 389)
...... neuf.
APRES LES PARENTS, LES ENFANTS.
Théâtre des jeux, jeux du coucher, coucher des enfants. Shaun & Shem, on s'en rappelle. Conflit des mêmes. Enfants terribles qui donnent du grain à moudre à leurs rocher et rivière de parents. Education ou démagogie ? Home, home, home. Après Dublin (première partie), nous voilà dans le foyer Earwicker (seconde partie). La chambre des jumeaux devient une scène, un bar, un club, un dancing. Les enfants jouent une pièce sur l'enfance - la leur et celle de Joyce lui-même - qui s'appelle Mime de Mick, Nock et Maggies. Lutte des anges et des démons. Shaun toujours du côté de la loi, de l'église, Shem toujours du côté du mal, de la création. Déboires de Shem qui dans le rôle de Glugg, "bon mauvais garçon battu des vents", est abandonné par les femmes, moqué par elles (comme Alberich par les filles du Rhin), et qui en outre a une furieuse envie de faire pipi. Pauvre Shem ! Même sa mère le plaint au lieu de l'aimer !
"Ah ho ! Pauvre Glugg ! On a dit de lui qu'il tenait bien de sa mère-fontaine. Vraiment déplurabelle ! A marre, O mare ! Et toute la frayeur qu'il avait inhibée de Collen Bawn, sa janitrice. A peine tolérable ! Avec ses andouillers accrochant l'air au passage, et la lumière babélique qui ressortait de ses chaussettes tout le temps qui passait, elle lui répétait sans cesse cette pluie d'interrègnation comme au jour de ses gnoces : Comment expliques-tu qu'un manque se traduise par la Manche et passe-moi le sel je te prie ?"
Glugg, timide avec les femmes. Glugg répondant toujours à côté - tandis que sa soeur, plus dégourdie, plus "joyeuse commère de windsoeur" apprend à son futur mari à la trousser. Tout le monde baise autour de Shem, sauf lui. C'est lui, le fils qui prend tous les péchés de ses parents, de son père, sur son dos, lui que l'on assimile hélas à l'assassin Macbeth, lui dont sa soeur Izzy / Yseult se moque avec les autres. Mais les femmes vieilliront et Shem sera vengé. Pour l'heure, il se vautre dans l'immondice tandis que les jeunes filles chantent la gloire de Shaun / Chuff. Roue Vico. On devient l'ennemi, l'adversaire, l'assassin juste pour que la roue tourne. Il faut bien que la vie continue. Il faut bien rouer quelqu'un pour que la vie tourne.
Et que le texte nous fasse tourner en bourrique : "c'est un peu dense, hein, mon gars ?", se répète, se reprenne, se reperde. Cite Ulysse en passant :
"Eucalypso. Nid d'amant. Hades. Nemo in Patria. Déjeuner dehors. Charybde et Scylla. Naufrage en question. De la Taverne des Sirènes. Polyphème. Nausicaa. Mère de Pitié. Nuit de Walpurgis."
Infuser les mots entre eux, toujours. Faire du texte une bouilloire plutôt qu'une bouillie.
"Livie vallée-t-elle d'être vécue ? Nej !"
Difficile ? Oui, non. Ce qu'il faut comprendre, on le répète, est que l'hermétique vient du trivial, le savant du populaire, l'imbitable de la chansonnette. Joyce en donne même l'exemple paradigmatique dans ce chapitre en parodiant un de ses premiers poèmes.
Ainsi :
"Mon toit, hélas ! pauvre vieille maison
où j'ai joué souvent dans ma jeunesse
sur l'herbe verte et grasse tout le jour
et mes moments de repos à ton ombre."
devient :
"Ma chaumière, hélas, pauvre chère maison dans l'ombre
Où séculaires mes joujeunes années,
Luisent entre les herbes verdigrasses et les futaies de la vallée,
Est restée comme le cloître ornamour de mon coeur."

Vous voyez le truc ? On dit la même chose en plus élémentaire, en plus analo-tellurique. Non, la vraie difficulté de FW, ce n'est pas la profondeur de la langue, c'est sa surface. C'est le décor, les fioritures, les références. Le fait qu'à un certain moment, ça ne raconte plus rien. Ca ne fait que citer des trucs. Proust aussi a ce travers dans Guermantès. Friser les mots et rien de plus. Du coup, la mayonnnaise ne prend plus et c'est fort dommage. Mais tant pis. Il faut continuer. Pour les personnages. Pour la guerre entre les personnages. Pour le cul, aussi, pourquoi le nier :
"Et chaque fois que t'as des picotements dans l'intime nous sommes sûrs d'être pris dans la toile de tes sortilèges."
Donc, Shem joue Glugg le perdant, l'accusé, autrement dit le père accusé de viol dans un jardin. Le fils qui se confond en père, qui se transsubtiantialise en père. Qui devient péché du père. Tu m'étonnes qu'enfants et parents ne peuvent s'entendre, quand les seconds s'aperçoivent que les premiers incarnent ce qu'eux cachaient.
"Le gros ego-te-dici s'est bien gardé de dire, même sur le point d'être débarqué par convocation, qu'il contribuait coccyxement une pièce d'argent avec sucre candy sur Spinshesses Walk donnant des pourlilithes aux midinettes tout en mouchant son nez à part avec les plus prures inattentions pollygames, car il avait cette maladie impécuniaire de spectaculairement se retirer sur une haute falaise dominant la lande, les jours de grands hurle-vents, car il souffrait chroniquement d'une plentitude de blessures domestiques."
Mais la nuit revient. Et c'est du bonheur. La nuit. La lune. Les chemins vides. Le parc bleu nuit comme dans la toile de Degouve de Nuncques. "Le monde phénoménalement drôle" - et psychologiquement affreux. Shem pleure de ne pouvoir aimer que de loin.
"Il pleurait indeiterum. Pourvu d'une telle dent de vérité, il semblait aimer sa dulcinée de loin. Haut petit mortmatin, il comparut devant soi."
Shem se juge, s'accuse, se condamne, s'exécute, se masturbe. Shem loin d'Astrid. Shem triste sire. Shem sans loisir.
"Le monde du baiser est plein de gars qui trébuchent en s'agenouillant vioyamment à la chape du ciel."
Appels. Beautés. Effluves. Parfums. Chants. La chambre des enfants devient un paradis. C'est le dernier jeu avant le coucher. Avec la grande soeur. Et avant la nuit totale - irritante pour le coup. Mais quoi ? "Les coeurs timides des mots sont tous en exeomnosomme." Bonne nuit les petits.

......................................................... dix.
Marges. A gauche, celle de Shem la cigale ; à droite, celle de Shaun la fourmi. Entre les deux, le cours. D'histoire, de botanique, de mathématique, de théologie, de littérature. Les deux frères à l'école ou faisant leurs devoirs et annotant dans la marge remarques érudites ou obscènes, scolaires ou hors sujet, universitaires ou artistes. Bizarrement, ces trois textes qui n'en forment qu'un ne sont pas les plus difficiles du livre. Peut-être même les plus réjouissants. C'est qu'à droite, on parle de Kabbale et à gauche d'arché sexuel. Polarité qui se complètent. Frères qui reconstruisent le monde. Et échangent leur rôle. Shaun se retrouve à gauche. Shem à droite. Tous deux sous les jupes de leur mère qui contiennent tous les secrets. Car le savoir, c'est le sexe, bien entendu. Orygine du monde. Et hiéroglyphes finaux : pied de nez et os croisés. Soient antéchrist et crucifixion, ricanements et squelettes, rire et mort.
Et plaisir inouï de ce chapitre, l'un de ceux qui fonctionnent le mieux avec le cinq (livre de Shem) et le sept (livre d'Anna Livia) :
"Tels nous-ci sommes soucis où sommes nous sommes nous ici de totamésange à thétroptomtotalitaire. Thé thé trop oo."
A la recherche du sens ultime des choses :
"laisse-nous rechercher, voir, faire la lumière, ne pas manquer le rendez-vous féminin avec Mimosa Multimimetica, la sirène mnémonique du sens de tous les sens ! Elpis, fontaine pleine de grèces, nous tournons tous nos espoirs vers toi, depuis les rois dans leur palais jusqu'aux villains derrière le tertre."
Ils ne se détestent pas tant que ça ces frères. Ils se complètent. Ils auraient pu faire des choses ensemble. Marx. Cohen. Taviani. Wachowski.
"Il y a un certain rassurantisme dans le fait de savoir que souvent de la haine inspirée en première audition vient l'amour en seconde vue. Fais sienne ta petite parlote pécheresse dans un baril de subjonctions, duel en duel, et prude au pluriel (...) le genre d'accident qu'il faut pour t'ajuster à cette sorte d'être jouissant d'une différence."
Ecrire, donc :
"attrape les lettrines par les ouïes, là où la plume n'a jamais posé le bec."
Aller au bout des possibilités des langues. Atteindre Babel. Parler queer. Finnegans wake ou le premier roman queer comme je disais en I. L'ironie est que Babel tourne au charabia et que le queer aboutisse à l'imbitable.
"la face perdue d'erroroute, poneys à 2 pattes et ânes à 3 manches (madahoy, morahoy, lugahoy, jogahoyaway-mamalujo) mPm nous offre une pentomine arc-en-ciel, aquavalente (du diable si ça m'a pas dégoûté de tout !) kaksitoista volts yksitoista volts kymmenen volts yhdeksan volts kahdeksan volts seiteman volts kuusi volts viisi volts nelja volts kolme volts kaksi volts yks ! allah-thallacamélion, caravansérail sériant les fractures fines du ciel. En d'autres termes, 1-5, 2 moins 5,1 de 5,2 milliamille et 1 5/2 mile 2x2x5x5 de Ballyclee, Blablaklava Pour une vue cavalière sur toutes les mises en facteur possibles voir Iris de l'Evenine World. Binôméens compris. Inexcessibles comme tes voies de Dieu. Les axinomes. Et leur prostulats. Pour sa neuralgébrie."

Bien sûr, on pourra trouver ça monumentalement con et prétentieux - "des sables mouvants de connerie", comme le dit l'un des deux frères lui-même.
Ou des abîmes. Il faut penser à tout ce que l'on aime ailleurs et que l'on ne comprend pas plus. Trou noir dans 2001, l'odyssée de l'espace. Compositions de Kandinsky. Pierrot Lunaire de Schoenberg. Ou un bon vieil épisode de Star Treck. Car tout ce qui s'annote comme "vérité bifoliée et appétances conjonctives d'origines oppositionnelles" (main de Schaun) n'est rien d'autre qu'un conflit verbal et sexuel.
.............................................................................................. onze
Pendant tout ce temps, HCE rêve. Et le lecteur avec lui. On rêve d'humiliation. Les clients du bar qui se foutent de nous. Nous mettent en lambeaux. C'est-à-dire font de nous un vêtement qu'on déchire. Un sacrifice dont bénéficiera les enfants. Les enfants qui mangeront leur père. Le père qui ressuscitera en eux. Toujours la roue sacrificielle et matricielle - patricielle dans ce cas-là. Même si Burgess (que serions-nous sans Burgess ?) qu'
"il est proprement infernal de tenter de résumer cette partie de Finnegans Wake : ce serait comme de vouloir expliquer L'art de la fugue de Bach, mesure par mesure. Mais on ne le dira jamais assez, nous ne devons jamais espérer quoi que ce soit qui s'approche de la logique diurne, même de loin."
Nourriture et couture, donc. Le corps dévoré et décousu de HCE. La prose envahie par des termes de couture. Métamorphoses en cascades. Et nouveau coup de tonnerre qui semble contenir le nom d'Humphrey tonnant du ciel :
"Bothallchoractorschummei-naroundgansumuminarum-drumstruminahumptadum-pwaultopoofooloodera-maunsturnup"

Dans ce chapitre infernal, il est aussi question de défécation, de perversions sexuelles (contenues dans le nom même d'Earwicker), et de conflits entre frères - l'épisode Butt et Taff. L'idée est d'affirmer que tout un chacun est un jour anéanti par ce qu'il y avait de plus vil en lui et que la nature a forcé à exhiber. HCE aurait pu être un héros, un combattant des mers, un Lord Jim, mais la vie l'a fait chuter. Comme Adam.
Suivent les discours de quatre vieillards, quatre évangélistes, quatre provinces d'Irlande, quatre phases du cycle de Vico, quatre pays : la Russie (Grégorovitch), la Grèce (Leonocopolos), l'Italie (Tarpinacci) et l'Irlande (Duggelduggel).
Mais il est temps de fermer la taverne. Finita la "régalynchade". Après cette soirée, Earwicker n'est pas mort, mais accablé.
L'échec de FW (échec sublime) est qu'on finit par comprendre que le langage ne suffit pas. Le langage ne saurait se confondre avec le réel. Le langage qui dit la totalité finit par clore cette totalité sur elle-même. A la fin, c'est intolérable.
"tout le Kalevala sait qu'il n'est si longue aurore qui ne vienne à la nuit mais les actes viennent à la vie, le viol convole (tha lassus ! tha lassus !) et, pour boucler la boucle il n'est pas trop tard pour la serrer dans mes bras notre Faery Queen, la nuit des choses de la nuit de la création de Thot seigneur qui vient des puissantes ténèbres et profondeurs la nuit de la création où il la fit crier comme Horus en crihumphe sur son ennemi, alassant son chemin à l'aide de portulans plus riches que Roedshields, Elizabeliza bénissant la douleur du miel, tout un Willbedone de Yinko Jinko Randy, et hippychip eggs, elle alalit opérer la fusion de tous deux en mi-tête, conjoitement et solitairement, comme tous les autres Tom, Dick et Harry, tel le divin petit Mimmykin Puss....."

Nouveau coup de tonnerre où tous les pères tonnent en un mot de cent lettres (comme d'habitude, allais-je dire) :
"Pappappapparrassanua-ragheallachnnatullagh-monganmacmaccwhack-falltherdebblenonthe-dubblandaddydoodled"

Et brusquement, la plus belle page du roman :
"Du temps où le monde entier n'était que jardin d'Eden, Anthéa dévoila les limbes de ses premiers membres, ainsi le haut et le bas étaient comme les deux tranchants d'une même épée. Ils avaient quant à soie, leur content d'idées, et toute vie se dépensait en muscat et tout était clair comme au temps de Pline et de Columelle lorsque les tours de Babello et de Pépie se penchaient au bord du nid. Les oiseaux de ses fontanelles dansaient sur l'étoffe de son lit. Les gars seront toujours les gars, les filles toujours les filles, aussi longtemps que filera le Moulin sur la Floss, avec le miel et la soie lorsque toi et moi jouions à lanciférer des lucifuges et que nos timides corolles de cousettes cousaient sur l'eau. Revenons en germinal et remâchons la graisse grège du tonneau de notre conte."
Le texte s'adressant à nous, lecteurs, et se moquant de nous :
"Tu perdras ton nom à la lecture de Wimmegame's fake, "Finnegans Wake". Avance ! Un fil grandit, son frère jumeau se noue. Tu t'es débattu comme jamais hein mon petit ? Ca va éveiller ton esprit, lui donner de l'Eire !"
Finalement, hors les moments féminins, c'est quand le texte nous parle de lui qu'il est le plus lisible !

.................................................................................................................12
En roi Marc. Amertume de HCE. Adieu à sa jeunesse. Ne lui reste plus qu'à regarder les Tristan et Isolde de jeunes. Leurs baisers. Mouettes. Goélands. Large. A eux, le désir de vie d'amour. Pour nous, c'est fini. Ca n'a d'ailleurs jamais commencé. Quelques prostituantes et voilà tout. Le reste est littérature. Histoire-géo. Voilà ! J'ai trouvé ! Sans histoire-géo, FW serait presque lisible..
"Il y a toujours une lumière qui se balance le long de la rivière."

A SUIVRE.
Une étude exhaustive, assez géniale, de FW :
http://riverrun.free.fr/finnegans%20wake.pdf
http://riverrun.free.fr/resume.pdf
13:25 Écrit par Pierre CORMARY dans Joyce | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : joyce, finnegans wake, schaun et shem, hce, humphrey chimpden earwicker, anna livia plurabelle, anthony burgess, à propos de james joyce, kandinsky |
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24/06/2011
FW I – Les parents

« Celui qui parle une langue inconnue ne parle pas aux hommes mais à Dieu. », Saint Paul, Corinthiens I, 14
« La fiction féminine, plus étrange que les faits… », Joyce, FW, I – 5, p 174
Ecrire en Aleph
Après le premier chapitre, la première partie. Suivra une troisième étude sur l’ensemble des trois parties cet été ou l’année prochaine.
N’ayons pas peur de nous répéter. HCE, c’est Humphrey Chimpden Earwicker, le héros du roman, le tenancier de bar qui, un soir, errant dans un parc, aurait violé sa femme Anna Livia et sa fille Isabel (dit Issy ou Izzy) sous le regard de ses deux fils, Shem et Shaun (qui étaient trois soldats, car, on le sait, chez Joyce, un + un = trois). Mais HCE, c'est aussi le nom dont les initiales forment tous les autres noms de personnages et d’entités qui apparaissent en pléthore à chaque page du roman. C’est le monogramme sur lequel s’inscrit, s’écrit, tout l’univers. Here Comes Everybody. C’est, comme le dit Anthony Burgess dans son essai que nous reprenons, Au sujet de James Joyce, une introduction pour le lecteur ordinaire : « un guide secret pour réinscrire n’importe quel chaos donné dans un cosmos », et qui rappelle immédiatement Humpty Dumpty, « le maître des mots » d’Alice au Pays des Merveilles, « qui fait que les mots signifient ce qu’il veut ». L’obscurité inévitable qui en découlera ne devra pourtant pas être mise au compte du hasard. Rien de hasardeux dans le cycle des vies et des morts, des désirs et des noms, des mots et des choses. Si Earwicker rêve d’insecte, ce n’est pas simplement parce que son nom, Earwicker, ou Earwing, signifie « perce-oreilles », c’est parce qu’il ne veut pas cauchermarder son inceste. On le sait depuis Freud, le cauchemar EST le désir (ou le souvenir) à l’état presque pur, c’est-à-dire effrayant, inacceptable, alors que le rêve est ce désir ou ce souvenir à l’état médiatisé, donc consciemment acceptable. HCE rêve d'insecte pour ne pas rêver d'inceste.
Si le langage est onirique, c’est que chaque mot, le plus compliqué comme le plus courant, renvoie toujours à un autre mot, c’est que chaque mot contient sa scène originelle, cène malsaine en l’occurrence. Scène, Cène, Saine, Seine, Haine, Aine, N, Napoléon. Vous voyez le truc ?

Mais pourquoi Finnegan ? Pourquoi ce maçon alcoolique qui tombe de son échelle, s’évanouit, est cru mort, est veillé toute la nuit par douze notables qui trinquent autour de lui, et se réveille le matin tout pimpant, demandant avec autorité de trinquer avec les autres ? Pourquoi faire ensuite de cet homme humble un géant mythologique dont la chute originelle précipite le monde ? Mais parce que dans Joyce les hommes sont des dieux, les dieux sont des hommes, et que tout fait divers est scène originelle, tout chien écrasé blessure ontologique de l’humanité, toute vie minuscule destin mythique. De Joyce à Michon, la littérature fut toujours ce qui rendit leur dignité aux faible ce qui sauva les humbles, ce qui témoigna pour l’homme devant Dieu. En ce sens, pas de littérature athée. Prière, ivresse, privresse, ivrière. Pourquoi ne pas s'amuser à notre tour ?
Peu importe qu’il faille toute une vie pour comprendre le détail de FW – et d’ailleurs toute une vie n’y suffirait pas ! Non, l’important est de se couler dans la rêverie ou la rivière ou l’erre-vie joycienne et de saisir ce que nous pouvons, et de jouir ce que nous savons, sans couler. Le but est moins de « communiquer » que de communier dans le Logos, chacun à notre niveau. Un Logos qui abolit le temps, dilate l’espace, et rend la plasticité infinie du monde. Informe ? Peut-être à première vue. Mais à la seconde écoute (car FW est un livre qui se lit autant qu’il s’entend - "quand vous ne comprenez plus rien, lisez à haute voix", recommandait Joyce), c’est déjà plus clair. Les métamorphoses se font palpables, les ellipses cernables, les ténèbres moins obscures grâce aux interstices de sens qui accomplissent leur mission : rendre compte de tout, rendre compte surtout des Snarks et des Boujeums, des Snarks qui deviennent des Boujeums, des Boujeums qui reviennent en Snarks, autant de personnages qui se télescopent les uns dans les autres, de situations qui se connectent entre elles, de mots qui se meuvent, de sons qui se signent, de signes qui s’honorent. Borges écrivait l’Aleph, Joyce écrit en Aleph. A la fin, les contraires se concilient. Car tout cela vise à la réconciliation (goethéenne, s’il en est) du tout avec lui-même. La Nuit, peut-être, mais la Grande Harmonie. La Culture Mondiale. Le Jeu des Langues et des Identités. Plus de frontières, plus de distinctions. Que du transversal, du transindividuel, du transsexuel. Finnegans wake, premier roman « queer » ? Absolument !
Résumé
La première partie pourrait s’appeler « les parents ». La seconde sera dite « les enfants ». La troisième, on verra.
Donc, les parents.
I - Le premier chapitre est abordable. Normal, on a tellement entendu que ce livre était impossible à lire qu’on y a mis toute son attention. Et on fier et ébloui de comprendre ce que l’on comprend. La chute du géant, sa veillée. Le mélange des dieux, des géants et des hommes. Les rives et les rêves. Le retour éternel de Vico. La première phrase du roman qui suit en fait la dernière :
« Au large vire et tiens-bon lof pour lof la barque de l’onde de l’ erre-revie, pass’Evant notre Adame, d’erre rive en rêvière, nous recourante via Vico par chaise percée de recirculation vers Howth Castle et Environs. »
Howth Castle Environs, Humphrey Chimpden Earwicker, Here Comes Everybody, HCE, comme on l’a dit, par lequel, en lequel, va arriver tout le monde. HCE, ce « violeur d’amour et de mœurs ». Sa femme rivière. Sa fille qu’il prend pour sa femme. Ses fils, jumeaux rivaux mimétiques (Girard, bienvenue !), et à travers eux toutes les rivalités du monde, dont celle, emblématique de Napoléon et Wellington, tous les combats des Mêmes et des Autres. Enfin, le premier coup de tonnerre qui accompagne la chute du géant – et qui exprime autant le Big Bang originel que le crash de 29 à la bourse de New York :
« bababadalghara-ghtakammina-rronnkonnbronn-tonnerroonntuonnthunn -
trovarrhounawnskawn-toohoohoordene-
nthurnuk ! »
Chute et mixtocide. Argilivre et biblouverte. Et toujours du Cul et du Logos. Du Caca et des Elfes. On a fini le premier chapitre. On est conquis et fier. Car tout de même, Finnegans wake !
II - Le second chapitre est presque facile. Suite de la présentation générale. Entrée véritable de HCE et sa foule de personnages, sa forêt de symboles, son sens surnuméraire. Ses ancêtres légendaires. Son arrivée messianique à Dublin. L’installation de son bar. Avec lui, arrières-mondes et outre-portes s’ouvrent. L’Aleph se fait cabaret ; l’infini, l’anniversaire de chacun ; la métempsychose, l’ ordinaire de tous.
« Tels sont les faits de sa nominigentilisation telle qu’on l’a enregistrée et accolée dans l’un et l’autre des deux récits collatéraux andropeau-morphiques. »
Mais HCE a beau être le dieu de l’endroit, il n’en reste pas moins victime des contingences de sa propre histoire honteuse. Ainsi l’a-t-on surpris à traverser un parc la nuit, on a cru qu’il aimait les garçons, on lui a demandé l’heure, il avait l’air bizarre, une bagarre a failli avoir lieu. Iout porte à croire qu'il aurait commis un forfait mystérieux. Trois soldats auraient été témoins. On l’accuse. D’autant qu’avant d’être un délinquant, il est avant tout un étranger. Un juif symbolique, comme Bloom était un juif réel dans Ulysse. L’affaire du parc serait un prétexte pour le prendre à partie et l’exclure de la cité. Juif, pédé et violeur, ça fait beaucoup pour un seul homme – et un homme qui ne se sent pas « désireux d’être projeté dans l’éternité » comme ça. HCE ou le Roi Pécheur.
Tout cela éclate dans le troisième mot-tonnerre (on a zappé le deuxième, on ne peut tout dire) de cent lettres exprimant la culpabilité et la chute :
« Klikkaklakkaskaklo-patzklatschabatta-creppycrottygra-ddaghsemmih-sammihnouithap-pluddyppladdypkonpkot ! »
III - « Inéluctable modalité du visible : ça, du moins, sinon plus, pensé par mes yeux », lisait-on dans Ulysse, au début de son troisième chapitre, « Protée ». « Mystification du visible dans une lubie de grenouille », lit-on en début de ce troisième chapitre de FW et avant que les medias n’entrent en scène et que le procès ne commence. La société du spectacle, déjà :
« La télévision terrasse la téléphonie, dans une querelle intestine. Nos yeux exigent leur tour. Donnez-leur à voir ! Mais les feux de joie efflacent la mince flamme et ne font que décimuler la forêt dans le corps de Mary Néant ».
Reconnaissons-le, c’est à ce chapitre trois que commence la difficulté. Le procès de HCE a lieu et le langage se fait juridique. Ce ne sont plus que délires administratifs, atermoiements judiciaires (tiens, comme chez Kafka), et aussi témoignages accablants comme celui qui a vu l’accusé « faire des mamours » à ces deux femmes qui passaient et dont l’une tétait sa fille. Racontars, rumeurs, commérages, tout accable HCE, étranger parmi les étrangers, « juif » donc « coupable ». On pense à Joseph K, à Peter Grimmes, et au Christ, évidemment, l’avatar suprême d’HCE.
Entre temps, passe « Vercingistorique, le grand perdant qui alésia les missives pour gergovier les enveloppes ». La question du bordel de la ville et son occurrence, le devenir vénal des femmes, sont évoquées, et HCE (qui dès qu’on le cite fait que le texte devient plus clair) peut s’expliquer. Il finit par l’emporter, d’autant que « les non-faits, tels que nous les possédons, sont trop minces d’imprécisions pour étayer notre incertitude », mais le peuple, que les non-preuves n’ont jamais impressionné, continue de l’insulter. Et ce sera le clou du chapitre – soit la liste de tous les noms injurieux dont la meute l’affuble, entre autres :
« Prince des ténèbres, indic, fruit pourri, foie blanc, ouais on a goûté de sa banane, tata tampon, graisse au beurre, roseau pantojoyce, infirmité de Wilde, son père était con comme la lune et sa mère l’a fait dans un pot de chagrin, hymen avant l’hymne, grouillot qui lâche des perles devant les vamps pour laisser croire qu’il est lunatique, dort-en-chiant, dans le Baba et les quarante erreurs, venu au monde les pieds devant, pire-laine, Phalluscope aiscyathique ». Ah les listes de Joyce ! Depuis Rabelais, on n'avait plus vu ça.
IV – Toute la troupe se rend au cimetière où l’on enterre HCE (vivant ? mort ? exécuté ? C’est ce qu’on ne saura pas) – mais son corps continue d’être une source d’énergie pour la communauté, voire une « prothèse totémique funéraire » - à l’instar de Finnegan sur lequel on veille de l’autre côté de la ville. HCE // Finnegan, deux destins qui semblent parallès. En fait, cet enterrement était un rêve, et nous retrouvons HCE endormi dans son lit (mais Finnegan n’était pas mort non plus) et qui se réveille au son du « Tiptiptip », tandis que Kate, la serveuse, joue en bas à la veuve éplorée. Nous nous retrouvons alors au théâtre où les deux fils de HCE, Shem et Shaun rejouent le procès de leur père.
Nouvelle déflagration :
« Bladyughfoulmoecklen-burgwhurawhorascorta-strumpapornanneykock-
sapastippatappa-tupper-strippuckputtanach ! »
Avec les jumeaux, apparition des conflits, mimes et doubles - encore que l'un plaît aux femmes plus que l'autre, ce qui constitue évidemment la source de toutes les haines :
« C’était le divertissement des dames allié à la fleur du travesti, un peu de Shaun ajouté au brillant de Shem, un peu de Shem versé dans Shaun. Una et Ita cumulent sécheresse et famine de l’Agrippa du Propasteur, raconte les tripulations de son trône. Ah, redoute la crainte, timeo Danaos ! Ena milo melomon, sur la mer qui chante, qu’il est doux, joue à joue, ce thé pour deux, quand deux font trois, ana mal’hélas ! Une paire de sycopantes aux yeux d’amygdaleine, un vieux chef rond comme une citrouille et trois indésirables qui se cachent. Et c’est ainsi cahin-chaos de Fils en Faute, que de la ville s’élève comme une flèche la risée du rire. Allons dis-moi, parle-moi de ce temps-là. »

Dis-moi les femmes, dis-nous les femmes.
D’ailleurs, les femmes. L’Eternel Féminin. Le secret de la littérature comme d’habitude. C’est pourquoi les féministes, les gays, et tout ce que l’on compte de progressistes, ne peuvent être que CONTRE LA LITTERATURE. Il n’y a pas de littérature progressiste, féministe, gay – ou seule la mauvaise, peut-être, celle d’Homais, de monsieur Prudhomme et de Philaminte. Il n'y a qu'une littérature biblique. Pléonasme. Le vrai couple n'a jamais été Adam et Eve, mais Eve et Caïn.
Caïn - l'enfant qui aime sa mère. Qui se rappelle de ce qu’elle lui disait :
« Je me parfume de prairie sauvage, qu’elle disait (en parlant de moi), tout en étreignant la lumière, mais j’aurais meilleur temps de happer à petits coups la rosée pure de la montagne que d’enrichir ma connaissance à la pratique de ce roteur de bière. »
Quelle belle phrase, vous ne trouvez pas ? Et qu’aurait pu énoncer une Emma Bovary.
- Comment ? Mais vous disiez à l'instant qu’il n’y a pas de roman féministe... Et voilà que vous citez une phrase et faites une référence,qui iraient tout à fait dans le sens féministe ?
- Je n’ai pas dit non plus que la littérature était anti-féministe, ou anti-gay, ou même réactionnaire.
- Alors, donc ?
- J’ai dit que la littérature s’intéresse au monde dans sa conception évadamique - nulle idéologie là-dedans.
- Ben si justement ! La Bible, c’est de l’idéologie, et la pire.
- Et vous pensez qu’on peut en sortir ?
- Ben, il faut savoir évoluer, c’est tout.
- L’évolution racialiste, vous voulez dire ?
- Mais non !!!!
- Mais si.
- Arrêtez ! Ce n’est pas parce qu’on est pour l’évolution qu’on est pour Hitler !!!
- Ah non ?
Donc, le secret. De la littérature et de la vie. La Femme. « Etait-elle chaude ? » Pour le savoir, l'avoir. La prendre. La penser. La science, l’autre nom du sexe. La science, synonyme de sexe – le sexe qui meut le soleil et les autres étoiles, cela va de soi.
« Dis-nous tout. Car nous voulons tout entendre. Dis-nous donc tout sur elle, le pourquoi et le si elle nous ressemblait beaucoup et s’il habitait une maison close aux volets muets. Notes et questions, renseignements et réponses l’ouvert et le clos, les hauts et les bas. Entr’écoutons-nous les uns les autres, lisons nos pensées et étalons-les sur un tapis de feuilles de rose. La guerre est finie. Wimwimwimwim ! »
Oui ! Oui ! Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
V – C’est le chapitre des commentaires, celui par lequel Philippe Lavergne disait qu’il fallait commencer la lecture de FW. Le chapitre référentiel qui explique le livre que l’on est en train de lire – l’étude de texte en direct, la mise en abîme « ultimate », et bizarrement le chapitre le plus lisible de cette première partie et qui fait voler en éclats les doutes qui nous restaient. Car il faut bien l’avouer, parfois, on en a marre de FW. Cette narration qui dit tout et ne raconte rien, ces métamorphoses perpétuelles de mots en d’autres mots, ces phrases qui n’en finissent pas, cette infernale complication qui ne laisse pas un instant de répit (mais qu’est-ce qu’il se passe exactement, putain ? pourquoi ces changements de nom ? pourquoi ces deux personnages qui sont soudain trois ? Qu’est-ce que tout ça veut dire, nom de nom ?), tout cela finit par bien faire, et l’on aurait envie de jeter ce livre par la fenêtre. Tant pis pour notre snobisme ! Revenons à l’authentique, au naturel, au lisible, à la tribu !
Non, le cinquième chapitre nous explique un peu, et ce faisant, nous apaise, nous amuse et attise notre curiosité scientifique, sexuelle, comme je le disais. Car l’exégèse va de pair avec la première apparition d’ALP, Anna Livia Plurabelle, la femme d’HCE, et qui va s’imposer comme la grande figure féminine du roman et la femme la plus désirable de la littérature du XX ème siècle. Après quatre chapitres consacrés à l’homme-colline, voici quatre chapitres qui s’occuperont de la femme-rivière. Enfin, le « manifeste », voire le « mamafeste », de FW !
« Au nom d’Annah, miséricordieuse, éternelle, Dispensatrice de Plurabilités, bénie soit son heure, chantée son histoire, coulé son fleuve, sans fin, sans égal. »
ALP est génératrice de vies et de sens, d’hommes et de femmes, tde vous, de moi, tous enfants d’elle-même. On la dira Nouvelle Eve, ou Nouvelle Marie, ou Nouvelle Béatrice, ou Nouvelle Norma (la femme de James), tout ce qu’on voudra. On se coulera en elle comme on se coulera dans le texte. A texte abscons, matrice pas si absconse que ça. Personne ne doute en son cœur que
« les faits du revêtement féminin sont présents tout le temps ou que la fiction féminine, plus étrange que les faits, est présente aussi en même temps, seulement un peu décalée vers l’arrière ? »
L’auteur le sait et se moque de nous.
« Tu te sens un peu perdu dans les buissons mon gars ? Tu te dis : c’est comme de tirer une anguille d’une meule de paille. Tu t’écries presque :’fant de garde, que je sois changé en buisson si j’ai moindre foutue idée de ce qu’il veut dire dans toute cette forêt ! Debout ma petite ! Un quarteron d’évangélistes peut être en possession d’un Targum mais tout chercheur d’oué d’un esprit un peu tzigane peut cependant piquer ça et là avec profit quelque bribes du sac de cette bonne vieille gallinacée gaélique »
Alors « conduis-nous, volaille éclairée ! », éclaire nous ce satané texte. Fais ta Béatrice !
Mais, quand même, dis-moi, pourquoi encore un troisième coup de tonnerre ?
Pourquoi :
« Thingcrooklyexinevery-pasturesixdixlikencehima-rondhersthemaggerby-kinkinkankanwithdown-
mindlookingated » ?
Parce qu’il faut montrer le chaos, les cris, l’informe ? Parce que toute forme vient de l’informe ? Parce que tout sens est un chevalet de torture ? Parce qu’il faut comprendre littéralement et dans tous les sens ? Parce que tout est fumée blanche et épine noire ? Calligraphie d’antéchrist et chute de cheveux flaminaires ? Damier infernal et tissu de femme ? Labyrinthe et vagin ? Déluge de feu et chasse d’eau ?
« Mais en écrivant de bout en bout de bric et de broc, en tournant et tournant sans cesse autour du pot du début à la fin, dans un labyrinthe d’écriture composée de rangées de lettres dont les unes s’élèvent comme des cris et les autres se couchent dans l’effacement du silence, l’ancien Shemiterre et le jeune Japheter renaissent de lettre à l’être, ou ne pas lettre comme un parfum d’Hamlettre exhumé des limbes ? »
Hamlettre, âme-lettre ou âme-l’être - Hamlet, le fils à sa maman, le Fils total, qui remonte des limbes faire l’amour et la mort, ok, ok. C’est de la Création dont on cause, l’ancien monde, la première ovulation :
« pendant un millénium de millénium la genèse mélangée de notre race n’a produit que de le fruit de deux huées et trois petits gaussements d’épaules de notre vigne et notre houblon »
Peut-être faut-il penser autrement le paradigme. Changer de sens et de génération. Rompre avec les turqueries de la distinction. Après tout, ici :
« chaque personne, lieu, et chose appartenant au Tout de ce Chaosmos et relié en quelque façon à cette turquerie picaresque se meut et change à chaque instant du temps ; la plume vagabonde, (peut-être l’encrier aussi), le papier et la plume jouent au lièvre et à la tortue, au coq à l’âne, comme autant d’anticollaborateurs à l’esprit plus ou moins continuellement entremécompris, tandis que la constante de temps sera infléchie de façon variable afin de produire vocables et scryptosignes au sens changeant, prononcés différemment, orthographiés différemment. »
Aller au-delà de l’ordre, du père, de la loi, des mots de la tribu. Difficile, mais pas insurmontable. C’est comme l’apprentissage d’une nouvelle langue, et avec elle, d’une nouvelle terre, d’un nouveau monde, d’un nouvel Adam. Tout change ! Tout s'unit ! Tout Un !
« …c’est à prendre ou à laisser, (et nous en sommes tout remplis de fierté comme le pécheur d’âmes menant boire ses ouailles) qu’après tout ce que nous en avons perdu et pillé même dans les recoins et morts forgés les plus cachés de la terre, et tout ce par où ils sont passés par tous les moyens, après avoir embrasé le sol de Terracussa et pour gagner la chance aux combats rejeté les pôles gauches sur la droite de l’homoplate, nous y cramponnant avec des mains de noyé, espérant contre espoir, que pendant tout ce temps, à la lumière de la philosophie, (puisse-t-elle jamais nous faire défaut !) les choses vont s’éclaircir un peu d’une façon ou d’une autre dans le quart d’heure suivant et cesseront de jouer à dix contre un, faisant la paix comme elles le devraient d’autant plus catégoriquement, soit dit, strictement entre nous, qu’il existe une limite à toutes choses et que celle-ci n’en aura pas. »
C’est moi qui souligne, c’est moi qui répète : il existe une limite à toutes choses et celle-ci, le livre-monde, l’Adame en Eve, n’en aura pas. C’est donc l’Adam qu’il faut chambouler, l’Adam et Eve, le Logos. Lui assigner d’autres infinis, d’autres possibilités, d’autres iambes. Ouvrir toutes les portes et les fenêtres des monades. Risquer l’explosion des substances entre elles pour en construire de nouvelles plus belles et plus puissantes. Aller des Etrusques aux Martiens, des grenouilles aux aigles, des tétramètres aux pyramides. Apprendre à lire autrement, comprendre que
« les mots qui suivent peuvent être pris selon l’ordre désiré, trou d’Aran qui parle par le chapeau de l’homme (c’est par là que Finnagain recommence à prendre sens et perd son sens pour redevenir Finn sans fin) ».
Alors ? Sortir de la langue de la tribu et entrer dans la langue du monde ? Forger la langue du nouveau monde ? FW aurait-il pu devenir la Bible du New Age s’il avait été vraiment lu ? Eh non, trop littéraire quand même. C’est-à-dire trop dévoilant ce qu’il révèle, trop dénonçant ce qu’il révère (ou semble révérer). On est autant dans le queer que dans le rire que suscite le queer. Générique du génétique. Gynécée de l’origine. Mise à bas et à plat de l’occulte. Merci Muray - et comprenne qui pourra.
VI – Quizz.
Le chapitre six pourrait être le pendant de l’avant dernier d’Ulysse, cet « Ithaque » composé comme un catéchisme de questions-réponses, et qui, dans FW, commence par une gigantesque question de treize pages dont l’objet est de découvrir l’identité principal de Finnegan, et à travers elle, des identités de tous les autres personnages, avatars de celui-ci. La totalité de l’humanité à travers un corps, un homme, un nom, une lettre. Et un gougnafier qui décidément ne pense qu’à ça et sur lequel, pour le punir, plusieurs centaines de définitions bien senties vont s’abattre, dont :
- "offrit chaque nuit le choix hideux entre trois hier et deux mains de Marie"
- "est trop drôle pour un poisson et a trop de surface pour un insecte"
- "comme le cristal heptagone contient l’envrai et l’indroit de votre nature"
- "menace de foudre les malfaiteurs et adresse des murmures aux froufrous des dames"
- "commande à dîner et dit que c’est pour plaisanter"
"joue le conseiller privé lorsqu’il est à jeun mais fait l’important lorsqu’il est en Joyce"
- "avec sa toux on tricote des chaussettes pour les garçons et avec son pet des bais de soie pour les filles"
- "fait une entrée délictueuse et finit le plat entre les sucreries et les condiments"
- "flaire le fond des verres en quête d’une plaisanterie"
- "écarta 365 jours pour bâtir un thalassal harem dans l’espoir d’avoir des mâles"
- "souffle puissant, pour celui qui entend, lampe du feu pascal"
- "habité d’un complexe d’épieuvres et d’un goût morbide à boire les dépôts"
- "peut être terre à terre ou mère à mère"
- "Cattermole Hill, ex-montagne de chair, fut érigée par l’effort et coulée dans l’effet"
- "quand son sommet est debout, le reste s’écroule"
- "fut éclos à Cellbridge mais éjoculé à l’étranger"
- "à moitié émilien par le marais mais véritable baron Housman qui aurait bâti sa ville en cul-de-sac par alef"
- "Handy Dandy des légendes et l’endroit le plus alléchant pour y déposer ses ordures"
- "remet son acte de sécession aux nouveaux patriciens mais soude la plèbe des anciens temps"
- "mange la porte ouverte, rote à grille fermée"
- "prend son bain à Szombathely le week-end et dort à Varsovie pour se rafraîchir"
- "croit que chacun est son propre gardien et que l’Afrique est un pays où l’on est tout le temps noir"
- "bien que son cœur, son âme et son esprit soient tournés vers les temps pharaoniques, son amour, sa foi, son espérance sont entachées de futurisme"
- "possède assez de semence pour une sémination mais fait en douce dans son pantalon"
- "aime la cornemuse mais l’idée de tout le souffle qu’il faut pour fumer le bagpipe, l’épuise"
- "est un dieu en haut de l’escalier, une charogne sur le tapis brosse"
- "nous entrons en lui comme des enfants endormis et en ressortons armés pour la lutte de la vie"
- "de chien se fait gibier, de chasseur devient renard"
- "pour les uns, tarte à la crème, pour les autres soupe pleine de fureur"
- "a recours au grand tout quand le Rien l’ignore"
- "étala son linge sale à la poursuite des ancêtres de sa famille puis plaida quitte ou double pour éviter de remuer l’eau trouble en écopant"
- "les rats d’égout bénissent ses tripes mais les oiseaux du parc maudissent ses lumières"
- "a une dispute échevelée avec les trolls puis se fait justice"
- "s’il s’en va nous sommes trompés, s’il revient nous sommes des revenants ibscènes"
- "à jeun, peut à peine se décider, mais, grossi, après un bon repas, pèse tout le poids d’une ville"
- "a l’aspect d’un verrou montagneux mais se prononce comme un mot d’insulte"
- "veut donner un signe aux sons pour les emplir de sens et cependant sa chair met les filles et les mots au plus grand pluriel commun plausible". C’est encore moi qui souligne.
Au tour des autres de suivre. Gens de Dublin. Citoyens. Puis les « maggies », les jeunes filles du parc qui se sont fondues en une seule – suivie de Issy (Yseult), la tentatrice originelle. Tous au « plus grand pluriel commun plausible » ! Pages exaltantes, vous ne pouvez pas savoir. Tout commence à couler de source, en fait. On commence à la parler, cette langue ! Quel plaisir ! Enfin, dans l’avant dernière question (et qui entraîne une réponse de vingt pages), ressurgit Shaun, rebaptisé Jones, et avec lui le thème de la grande antipathie des doubles, et de toutes les guerres que se sont menées les frères et les sœurs (les sexes changent, les relations restent).
Mais qui sont exactement Shem et Shaun ? L’un, poète glandeur, l’autre, gentleman farmer ; l’un, fils prodigue, l’autre, fils prodige ; l’un, fils à maman, comme Caïn, l’autre, fils à papa, comme Abel. Caïn et Abel , donc. Mais aussi Cassius et Brutus. Stephane Dedalus et Buck Mulligan – et même le fromage (cheese) et le beurre (butter), et aussi le raisin et le renard. Ce qui est sûr, c’est que dès qu’ils sont tous les deux, un troisième personnage apparaît, une sorte de tiers que leur conflit aurait créé. Une synthèse de leur thèse et antithèse ? Chez Joyce, un plus un, ou plutôt, un contre un font trois. Je l'ai déjà dit, mais il faut que ça rentre.
Pour autant, comme le dit Lavergne dans une note, « Dieu est chez les deux belligérants ». Le conflit mimétique est aussi « le conflit de dieu avec l’aide de Dieu », chacun devant d’ailleurs rendre à Dieu ce qu’il lui doit. Donc, « soyons tolérants dans nos antipathies », et si « tout est duel », tout est amené à se retrouver, et dans un sens qui n’est pas seulement littéraire. Le New Age veut la réconciliation des contraires, le salut du diable à Dieu, la réception du diable par Dieu. Goethe a dit ce genre de chose. La grande eschatologie amoureuse où tout le monde se retrouvera et fera une longue fête - l'enfer, oui, mais paradisiaque ! Car l’un contre l’autre, c’est toujours l’un dans l’autre, l’un et l’autre, l’un est l’autre. La théorie des conflictuels se résout par la gémellité, comme la distinction sexuelle pourra se résoudre par l’androgynie. Pour l’heure, c’est plutôt la haine qui règne.
VII – Le Chapitre de Shem
Il s’agit de décrire la bassesse de Shem dans les moindres détails, mais à travers elle, sa singularité, celle de l’auteur bien sûr, à la fois maudit et béni des Dieux. Shem, celui qui n’aime pas la nourriture saine, Shem l’impur, Shem le pervers, Shem, le fils préféré de la mère comme l’a été Caïn – au contraire de Shaun. Shaun, le fils préféré du père, Shaun, le représentant du père et de la loi, le « rapporteur » – tel qu’était Abel, Shaun le pur, le saint homme, le juge, et donc le salaud. Shem l’artiste maudit. Shaun, la sainteté répressive, Shem, le pécheur miséricordieux. Shaun, le pharisien sans pitié. Shem, Mercius plein de « remords de l’inextimé » pour « sa faute, sa faute, une royauté des fautes », Shaun, Justius qui ne sait que ricaner et menacer : « je prulerai cet oiseau-là où le trouduc de Brown Bess qui bancale. Je suis celui brusque et roue. » Shem, Joyce himself, évidemment. Shaun, tout ce qui au monde n’est pas Joyce.
L’humilité de Shem : « Shem était un Feint Homme et si humble que son humilité ressortait d’abord en rampant par ses excréments. »
La langue de Shem « expliquant inconsciemment, par exemple, avec une méticulosité frisant la folie, les significations variées de toutes les différentes parties étrangères du langage qu’il mésutilisait et cultivant chaque mensonge impensable sur tous les autres gens de l’histoire, omettant, évidemment, bien en conscience le simple mot poison qu’on lui avait inacculé – et et jusque vers l’heure où il n’y avait plus de sommeil parmi eux mais rien qu’un tout détrompé sur le tas du réel par son récital de galimatias. »
La sexualité (très jésuitique) de Shem : « O perte de fortuné ! Sa gauche prend le pain du chérubin mais sa dextre fourche son pied. Les ténèbres n’ont jamais chié notre raton à la lumière pour qu’il joue à des jeux chair et sang, non-excrétoires, anti-sexueux, misoxénétiques, quasi purs, écrits, composés, chantés et dancés par Ignare de Nomloya… »
L’écriture de Shem. Son apprentissage dans le plagiat et le palimpseste. Son égotisme, son masochisme : « on n’avait jamais oisé sheksprimer d’une telle plume sur un parchemin. (…) il pointillait d’inartistiques portraits sans fin de lui-même (…) il était puancreur à seiche, toute putoison jusque dans son écrichiure.»
Le bazar de Shem. Les crottes de Shem. La tristesse de Shem. Les virées chez les putes de Shem, etc. Ce qu'il est attashem ce chant. Plus que son frère, Shaun.
Le grand discours de Shaun à Shem. Shaun le moralisateur, l’envieux, le désap-
-prouvateur de Shem. Shaun, le sérieux, le normatif, l’antilittéraire :
« …tu as contrarié le pieux vœu de tes parents co-divin, Soph, entre innombrables occasions de chute (car, tu l’as dit, je fais réfuter), ajoutant à la malice de ta transgression, oui, et changeant sa nature, (tu vois, j’ai lu la théologie pour toi) alternant la morosité de mes délectations – amour philtré, Tristan de fureurs, petits morceaux de Marc –avec sensibilité, responsabilité, passivité et prostabilité, ton alterégal balourd en plaisirs d’une vie mercenaire, repoussant même ton apologie strabistique, quand tu esgribouilles lisiblement déprimé, sur le papier sans défense et par ce moyen ajoutant au malheur déjà régnant sur notre ci-présent monde globuleux… »
Shem, coupable de rajouter à la misère du monde sa littérature (ce à quoi on reconnaît un antilittéraire comme Shaun ? A ce qu’il ne comprend jamais pourquoi Cervantès, pourquoi Balzac, pourquoi Céline ont décrit l’horreur du monde au lieu de l’embellir, de le « rendre plus beau et meilleur ». ) Non, Shem est un salaud qui adore la pourriture du monde, pourriture qui rime avec la littérature, la sienne comme toutes les autres :
« Renifleur de carcasse, nécrophage prématuré, chercheur du nid du mal dans le cœur d’un bon mot, toi, qui dors à notre veille et jeûne à notre fête, toi et ta raison disloquée, qui as si malinement prédit, prophète en ta propre absence, observant en aveugle tes nombreuses teignes, brûlures et ampoules, tes maux et pustules enflammés sous les auspices de ce nuage de corbeau, toi ton ombre, sous les augures de ta tour en échec au parlement, toi la mort et son cortège de désastres, la dynamitisation des collègues, le réducteur en cendres des vestiges, le nivellement par le feu de toutes les coutumes, le retour à la po,nussière de canon d’une quantité d’exploits de poudre…. »
Shem accusé. De sa différence. De son écriture. De son génie. De sa saloperie sensible. De sa sensibilité salope. De son ingratitude. De sa cupidité. De son égoïsme. De ses privilèges autoproclamés. Shem, l'artiste maudit ou béni, c'est selon. En tous cas, le plus beau chapitre de cette première partie.
VIII – A moins que ce ne soit celui-là, le huitième, le dernier, celui d’Anna Livia, enfin !
« O
Tellus, dis-moi tout sur
Anna Livia ! Je veux tout savoir d’Anna Livia !
Mais connais-tu Anna Livia ? Oui, bien sûr, nous connaissons tous, Anna Livia. Dis-moi tout. »
Deux lavandières qui parlent de la femme rivière – Anna-Livia Plurabelle. Et de son Perce Oreilles de mari. ALP - la femme fleuve, la femme totale, la femme source, qui aurait eu, symboliquement ou réellement, cent onze enfants ! et qui sont cités dans l’une de ses listes rabelaisiennes dont Joyce raffole, même si seuls Shem et Shaun persistent. Shem et Shaun, désormais « stem » et « stone », arbre et pierre, et qui vont bientôt s'affronter. Pour l'heure, on est avec Anna-Livia. Tut est eaux, ondes, écoulements, vagues, flux de bonté et de bonheur, lumière en attendant « La Nuit ! »
Voilà. La partie des parents est terminée. Place à celle des enfants. Et si nous hésitons à continuer, rappelons-nous que tout cela est plaisir pur.
Comme le dit Burgess :
« Lorsque nous doutons de la valeur de FW – et des doutes nous assaillent parfois face à ses difficultés, au machiavélisme insensé des expérimentations qu’il pratique sur le langage et le temps, à la montagne impossible à gravir du mythe multiple -, nous n’avons qu’à penser à ce splendide chapitre qui clôt le livre I pour dissiper cette impression. Il demeure l’une des plus étourdissantes démonstrations d’audace de toute la littérature mondiale. Le langage est cosmique, pourtant c’est le parler grossier de gens ordinaires. » Et c’est à ce moment que « le cœur s’incline. »
23:32 Écrit par Pierre CORMARY dans Joyce | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : james joyce, finnegans wake, mati klarwein, aleph, william degouve de nunque, anna livia plurabelle, hce, shem et shaun |
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05/02/2010
Finnegans wake a soixante-dix ans

A mon ami Anthony Palou sans qui la publication de ce beau livre sur Joyce par Anthony Burgess et, subséquemment, de ma découverte de FW, n’auraient pas été possibles.
Le livre le plus difficile du monde paraît à Londres chez Faber & Faber le 4 mai 1939. Son auteur, James Joyce, qui a déjà commis en 1922 l’autre livre le plus difficile du monde, cet Ulysse qui chamboula l’histoire de la littérature, mais qui en comparaison du second, apparaîtra comme une chanson populaire, y a travaillé dix-sept ans. A sa publication, personne n’est bouleversé. Il est vrai qu’entre temps, la guerre a éclaté et qu’on a autre chose à faire que de décrypter mille pages imbitables. Les proches, surtout, évidemment, ne suivent plus. Son ami de toujours, et donc frère ennemi symbolique, Ezra Pound, et même son propre frère Stanislaus Joyce, trouvent que, là, leur génie est allé trop loin. Ulysse avait déjà été difficile à avaler mais son obscénité, son caractère scandaleux et ce monologue du vagin final avaient fait sa publicité, et du reste, il était rapidement devenu un livre culte. Impossible d’en faire autant avec ce Finnegans wake qui dès son titre propose déjà un milliard de sens possibles[1]. Quelques fanatiques, dont Samuel Beckett, prennent heureusement sa défense, et le livre commence sa carrière ésotérique. Il devient alors le passe-droit des hermétiques, la boîte de Pandore des thésards, l’abracadabra des ultra-lettreux. Ceux qui ont réussi à le lire jusqu’au bout bombent le torse. Ceux qui ont échoué arguent que c’est un texte illisible dont le seul intérêt est de marquer les limites de Joyce et d’ailleurs de la littérature. Finnegans wake, livre pour personne et fermé à tous sauf à une poignée d’intellos ? Il fallait un grand romancier populaire pour oser prétendre le contraire. Pour Anthony Burgess, auteur du plus stimulant essai jamais écrit sur Joyce et qui vient enfin d’être édité en français[2], la difficulté apparente de l’ultime opus joycien tient de la farce. En vérité, il faut lire FW comme on lirait Gargantua ou Alice au Pays des Merveilles, soit comme la plus extraordinaire fête verbale de tous les temps. Comme dans le Space Mountain de Disneyland, tant pis si l’on ne voit pas tout ! L’essentiel est de se laisser aller dans cet étourdissant train fantôme qui nous emmènera aussi loin que nous pourrons dans l’inconnu et le plaisir, pour ne pas dire dans le plaisir de l’inconnu – l’inconnu étant ici l’humanité débordante et généreuse, l’humanité infinie et totale que nous ne voyons jamais, l’humanité telle qu’elle pourrait être un jour réconciliée avec elle-même. Car cette fabuleuse percée du Logos n’est pas simplement un brillant exercice de style, elle se présente aussi comme « la plus gigantesque exaltation de la valeur humaine que le siècle [dernier] nous ait donnée », voire comme une utopie babélienne où tous les langages n’en formeraient plus qu’un, où tous les sexes, tous les âges, toutes les races se seraient fondus en un homme total, perpétuellement métamorphique, anamorphique, surhumain s’il en est.
Notre ambition se limitera ici à la présentation de son premier chapitre, et via Burgess, de montrer en quoi le livre le plus difficile du monde, qui a 70 ans cette année, peut être une intarissable source de jouissance et de connaissance de l’âme humaine - et qu’il n’y a pas que Philippe Sollers et ses boys qui aient le droit de parler de Joyce en France. Comme le dit encore Burgess, « il sera toujours temps de couper les cheveux en quatre ».
Avertissement
Nous, lecteurs de Finnegans wake, devons éviter trois préjugés :
-Croire que le français ne rendra pas l’anglais. Comme le dit mon ami Tlön, Joyce n’écrit pas en anglais, il écrit « en Joyce ». Il est en ce sens aussi lisible ou aussi illisible en anglais qu’en n’importe quelle autre langue. En lui subsiste la tentation de Babel ou de l’esperanto, ni plus ni moins. Pas plus facile que le langage des elfes dans Le seigneur des anneaux. Pas plus difficile que la chanson de Chaplin dans Les temps modernes.
-Croire qu’il faut une immense culture pour le comprendre. Il faut de la culture, mais au sens élémentaire, c’est-à-dire universel, du terme. Il faut avoir entendu parler d’Adam et Eve, être sensible aux mythes, connaître un peu le zodiaque, avoir un certain sens des éléments et des correspondances (l’eau, c’est la matrice, donc c’est la femme), et enfin avoir médité, même une minute, sur la fameuse phrase de saint Jean : Au commencement était le Verbe. Le reste suivra.
-Croire que c’est un livre sérieux fait avant tout pour les universitaires. C’est un livre cosmique mais comique fait pour chacun d’entre nous, un livre fleuve qui nous emportera dans l’essence du Logos et le fera délirer, une sorte de Bible mise en image pour Little Nemo in Slumberland ou de Talmud revu par Tex Avery. Philippe Lavergne, le traducteur héroïque de FW en France, le compare même au Voyager de Star Treck ! Ce qui est sûr, c’est qu’il faut aimer les correspondances, les symboles et les jeux de mots, il faut savoir penser par associations d’idées, échos, ellipses. Il faut enfin posséder le goût savant du jeu. Roman ou poème en prose, FW est d’abord l’histoire de la mésaventure sexuelle d’un patron de bar errant dans un parc mise en parallèle avec celle de la chute d’un maçon alcoolique et que l’on va veiller toute une nuit, croyant qu'il est mort. Entre eux, toute l’humanité passera.

Via Vico
« erre-revie, pass’Evant notre Adame, d’erre rive en rêvière, nous recourante via Vico par chaise percée de recirculation vers Howth Castle et Environs. »
La première phrase de FW n’est pas la plus facile. A la première lecture, on n’y comprend rien, et on est tenté de fermer ce livre. Ca commence sans majuscule, ça juxtapose des séries de mots inventés ou inversés, ça emmerde tout de suite. Et pourtant, si on la lit comme un enfant qui apprendrait la langue, c’est déjà beaucoup plus clair. Il est question phonétiquement de « r » et de « v », de rive et de rêve, de rivière et d’environ, d’errance et de circulation. Alors quoi ? Une rive qui rêve ? Une rivière qui revient ? Une rivière qui rêve qu’elle revient ? Ce qui est certain, c’est que court, ça circule, « via Vico ». Mais c’est qui ce Vico ? Vite ! Wikipédia ! « Giambattista Vico ou Giovanni Battista Vico, philosophe italien du XVIIIème siècle, précurseur d’une nouvelle philosophie de l’histoire selon laquelle les sociétés humaines progressent à travers une série de phases allant de la barbarie à la civilisation pour retourner à la barbarie. Age des Dieux, âge des héros, âge des hommes. » Bon, c’est déjà ça. Ce FW a tout l’air d’être une histoire de cycle, d’éternel retour, de fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois, comme dirait Héraclite. C’est pourquoi « ça » commence sans majuscule. En fait, « ça » recommence. « Ca » recommence au milieu d’une phrase. Et si nous avons un peu d’intuition littéraire, nous pouvons parier que cette « première phrase », ce milieu de première phrase, est en fait la suite de la dernière du roman.
Et en effet ! L’ultime phrase de FW, nous le vérifions tout de suite, est :
« Au large vire et tiens-bon lof pour lof la barque de l’onde de l’ »
Voilà. Il suffit d’accrocher cette entrée finale à sa sortie initiale pour que le livre prenne, reprenne, son cours. On ne comprend peut-être pas encore le détail mais on a au moins l’idée du cycle et du mouvement. C’est déjà pas mal.
Pour autant, nous n’avons pas épuisé les possibilités de cette toute première phrase. Et même du premier mot de celle-ci, cet « erre-revie » originel (« riverrun » en Joyce anglais), et qui nous donne différentes pistes phonétiques et philosophiques : une vie qui erre, une vie qui revient, un rêve qui erre, un rêve qui revient, un air qui rêve, un hère qui revit, un homme qui renaît (ou qui ressuscite). Et que fait-il cet hère qui revit ? Il « pass’Evant notre Adame » ? Quoi ? Il passe avant notre Adam ? Il passe avant notre dame ? Il passe en Eve notre Adam ? Youhou ! Mais c'est bien sûr ! On avait le fleuve (Héraclite), on avait le cycle (Vico), on a désormais l’accrochage (la Bible). A ce propos, pas de pudibonderie ! On est chez Joyce, et chez Joyce, ça baise, ça se branle, et encore mieux ça chie et ça pisse[3]. Le sens des choses est toujours mythique et sexuel (ce qui est presque un pléonasme depuis Freud), sinon scato. Mais quoi ? « Là où ça sent la merde, ça sent l’être », disait Antonin Artaud, l’autre grand coprophage de la littérature européenne de la première moitié du XX ème siècle. Déjà, dans Ulysse, Bloom se soulageait dans les toilettes de son jardin. Ici, dans FW, on nous racontera par le menu la défécation au Phoenix Parc de Tom, Dick et Harry, les trois soldats du roman. En attendant, on a droit à « la chaise percée » par laquelle circulent et s’évacuent toutes les forces en jeu. Et on ne peut s’empêcher d’être encore plus joycien que Joyce en pensant que s’il nous avait parlé d’ « évacuation », on aurait eu un mot encore plus signifiant qu’ « erre-revie » : Eve va cul à Sion. Tout un programme.
Pour l’heure, sauf « Howth Castle et Environs », on a tout décrypté : l’eau matricielle, les cycles de la femme et de l’histoire, la femme-histoire, l’homme-chiottes, le flux de la vie et de la mort, le retour ou la résurrection. Howth Castle et Environs, cela doit être un site de Dublin, car, comme d’habitude, pour Joyce, Dublin, c’est la ville-monde. A moins que… Howth Castle et Environs ? Mais ce sont les trois initiales du futur héros du livre : HCE ! Humphrey Chimpden Earwicker ! Et qui va réapparaître des dizaines (des centaines ?) de fois sous d’autres formes mais avec toujours ces trois premières lettres[4] ! HCE, Here Comes Everybody ! HCE, lettres des Etres, lettres de l’Etre. Lettres qui précèdent l’Etre – et qui nous plongent sans crier gare au cœur de la pensée juive. Lettres qui font les mots qui font les phrases qui font le monde. Mot-monde. HCE, monogrammes de l’univers ! Ca paraît compliqué alors que ce n’est qu’élémentaire.
-Tout cela est bien joli, mais s’il faut se taper à chaque fois les milles significations d’une phrase, ou d’un mot, on n’est pas sorti de l’auberge !
-Rassurez-vous, on ne va pas faire ça à chaque phrase, mais disons qu’il vaut mieux insister sur les premières pages afin de donner certaine méthode d’appréhension de ce texte si difficilement facile. Après, ça ira tout seul….
-Vous avez tout compris, vous ?
-Que non ! Comme Ulysse était le livre du jour, FW est le livre de la nuit. Il faut s’habituer à l’obscurité, en goûter la saveur, tirer parti de ces ténèbres envoûtantes. Car au bout du compte, et même si l’on ne comprend pas tout, c’est un sacré moment que vous fait vivre ce satané bouquin.

Violeur d’amour et de moeurs
Continuons. La seconde phrase :
« Sire Tristram, violeur d’amoeurs, manchissant la courte oisie, n’avait pâque buissé sa derrive d’Armorique du Nord sur ce flanc de notre isthme décharné d’Europe Mineure pour y resoutenir le combat d’un presqu’Yseul penny… »
Traduction simultanée ?
« Sire Tristan, violeur d’amour et de mœurs [il a séduit Iseult la promise de son oncle, le roi Mark], parce qu’il a bouleversé la courtoisie [en fait l’amour courtois], a franchi la Manche, dérivant d’Armorique à l’Europe afin de soutenir, même sans le sou son amour pour Iseult. »
Mais qui est ce Tristan ? Celui de la légende [5] ? Un avatar du futur personnage ? Finnegan ? L’auteur lui-même dont on sait qu’il quitta l’Irlande avec sa femme Nora pour s’installer sur le continent et y mener une vie pécuniairement difficile ? Il faut s’y résoudre : comme Léopold Bloom et Stephen Dedalus n’étaient autres qu’Ulysse et Télémaque dans Ulysse, cet Adam et ce Tristan, deux jumeaux en culpabilité amoureuse soit dit en passant, constituent sans doute les premières « entrées » du personnage principal.
La suite est moins claire :
« … ni près du fleuve Oconee les roches premières ne s’étaient exaltruées en splendide Georgi Dublin de Laurens Comptez en doublant ses membres tout le temps ! nulle voix humaine n’avait dessouflé son micmac pour bêptiser Patrick : pas encore, mais nous y venaisons bientôt, n’avait un jeune blanc-bec flibutté le blanc bouc d’Isaac : pas encore, bien que tout soit affoire en Vanité, les doubles sœurs ne s’étaient colère avec Joe Nathan. »
Imbitable ? Apparemment oui, mais ne nous braquons pas pour autant. Comme le dit Anthony Burgess à cet endroit, apprenons à sourire plutôt qu’à froncer les sourcils. Après tout, tout cela relève du Jabberwocky cher à Lewis Carroll. Un Jabberwocky peut-être plus adulte qui veut nous faire passer dans l’interface, ou plutôt « l’aquaface » du monde. Nous entrons dans la mémoire de l’esprit et de la matière, nous commençons à pénétrer les secrets de l’histoire, laissons-nous donc glisser sur ces espace-temps mystérieux et tentons par associations, analogies, réminiscences, de comprendre ce que nous pouvons comprendre.
En premier lieu, il s’agit de Dublin et de saint Patrick le patron de l’Irlande. En second lieu, il semble que quelque chose se soit passé dans ce Dublin, un conflit de vanités entre deux personnes, un « blanc-bec » et un « blanc bouc » appelé Isaac. N’ayons pas peur des notes de bas de page. Dans l’une d’entre elles, Philippe Lavergne nous apprend que « venaisons » est une allusion au pseudonyme d’Ezra Pound, « Alfred Venison », avec lequel Joyce s’était brouillé. Par ailleurs, dans la Genèse, Isaac eut deux fils jumeaux, Jacob et Esaü qui se combattirent. Cela va déjà beaucoup mieux ! On peut parier que le thème des frères ennemis sera une part importante du livre. D’autant que la suite de cette longue phrase, avec sa « foire aux vanités » et ses « doubles sœurs-colères », confirme cette apparition thématique. Frères ennemis, sœurs colères, Joyce et Pound, peu importent les noms, les sexes et les genres (car cela pourrait être tout à fait une lutte entre éléments), l’essentiel réside dans les rapports de force qui est la seule réalité matérielle et céleste du monde.
La troisième phrase de ce premier paragraphe corrobore ces prémisses.
« Onc mais n’avaient Jhem ni Shem brassé de becquée le malte paternel sous l’arcastre solaire et l’on voyait la queue rugissante d’un arc-en-cil encerner le quai de Ringsend. »
Jhem et Shem, les premiers personnages de FW à être nommément cités ! On ne sait pas encore qui ils sont exactement mais on devine qu’ils sont frères (ils ont connu la même « becquée du mal paternel »), sans doute jumeaux (Jhem et Shem), et qu’entre eux la rivalité mimétique sera farouche. Et puis, le jumeau, c’est à la fois le même et l’autre – exactement comme le fleuve héraclitéen que l’on évoquait tout à l’heure. L’eau, le même, l’autre, le conflit, le feu. Et la menace du ciel à travers cet « arc-en-cil » fauve qui se déploie ! Chez Joyce, comme chez John Cowper Powys, les éléments accompagnent le destin. Pierres qui parlent (des menhirs en l’occurrence), arc-en-ciel qui rugit, eau qui donne la vie, feu qui consume. Mots qui s’inventent, qui s’accouplent, qui coïtent, qui accouchent. Vous ne trouvez pas que tout ça est extraordinairement excitant ?

Chute et mixtocide
Dès lors, le roman peut vraiment commencer. Et il commence par une chute. Une chute de cent mots clamant « tonnerre » du malgache au romain :
« bababadalgharaghta-kamminarronnkonnbronn-tonnerroonntuonnthunn- trovarrhounawnskawn-toohoohoordenenthurnuk ! »
Chute originelle sans aucun doute, big bang du langage, mais aussi coup de tonnerre physique et historique, crash de Wall Street, et enfin (on ne peut pas tout citer), « pftjschute de Finnegan, erse solide homme » qui tombe de son échelle et se fait une grosse bosse. Sur le coup, on croit qu’il s’est tué.
Deux chutes, donc, qui ont réveillé l’univers. Les contraires se sont mis en branle, l’être s’est déclaré la guerre à lui-même, les affirmations et les négations se disputent l’Arché :
« Que d’éclats ces ouis contre ces nons, huitrigoths contre piscigoths ! Brékkek Kékkek Kékkek ! Koax Koax Koax ! Ualu Ualu Ualu ! Quaouauh !! Les partisans de Babd et badelaires sont encore de sortie pour mathématriser Moloch McGraine et les Verduns catapelletent la Kamibalisitique déversée par les White boys du Cap Howth. Assagaies et lance-flocs. Cha chauffe m’effrères ! Saulve qui sangle ! Salves d’armes appellent aux larmes, de surcroît. Touillez, touillez, touillez, tout cha tout cha. Quel mixtocide…. »
Le mixtocide joycien ! Il faut lire à haute voix ces pages fabuleuses, rabelaiso-céliniennes, rimbaldo-shakespeariennes, ou tout ce que vous voudrez ! Il faut les chanter même ! Se rendre compte de la richesse, de l’originalité, de la profondeur de ce texte que désormais l’on ne quittera plus…
Entre « Finnegan le constructeur ». A l’origine, c’était le personnage d’une chanson populaire irlando-américaine qui s’intitulait « Finnegan’s wake » (et non « Finnegans wake » comme l’écrira Joyce), en fait un maçon alcoolique qui tombait de son échafaudage et passait pour mort. Ses amis organisaient alors une veillée funèbre autour de lui avec force bibine et au milieu de la nuit, le maçon se réveillait en pleine forme et trinquait avec tout le monde. Le livre le plus difficile de tous les temps part donc du matériau le plus trivial - et Finnegan devient métaphoriquement un bâtisseur de civilisation, un Atlas qui porte la Terre sur ses épaules (et qui s’effondre de temps en temps), un Prométhée-Gargantua qui ensemence l’humanité comme le géant débonnaire de Rabelais pissait sur la ville. Et quand nous disons « métaphoriquement », nous nous trompons. Chez Joyce, comme d’ailleurs chez Kafka, il n’y a jamais aucune métaphore, il n’y a que des métamorphoses, des fusions de personnages et de situations, des confusions historiques et logiques faites exprès, des infusions de sens perpétuelles ! Tout se mélange, tout fermente, tout donne vie. On est dans un roman épique, drolatique, cosmologique non dans un roman symbolique à la Huysmans où le héros se drogue pour sentir « autre chose ». Non, ici, « autre chose » se passe pour de bon. Donc, notre homme est tombé de son échafaudage[6] :
« l’autre hier il se brisa la tête contre le Sterne d’un tonneau où il se rinçait l’œil à contempler l’esparque de sa destinée, mais avant qu’il ait pu se retirer en Switée, en vertu du principe de Moïse, l’eau même s’en était éviparée et toutes les genèses avaient trouvé leur exode – tout ça pour vous montrer quel coquin de pataqueuque c’était ! »
Pentateuque. Pataquès. Patatras. On commence à voir que les inventions joyciennes respirent l’humour et la santé et sont en droit accessibles à tout le monde. Il fait plaisanter la théologie et rire la rhétorique. Et tant pis si l’on n’a pas lu Laurence Sterne ou les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift ! On aura retenu Moïse et son eau matricielle, l’espace-parc de la triste vie du maçon, et toutes les genèses et tous les exodes qui commencent en lui, par lui et avec lui. Finnegan, c’est l’homme-monde qui rassemble en lui tous les hommes et tous les mondes. Et qui fait tous ce que les hommes font en ce bas-monde.
« Souventefois balbutiant, la mithre en avant, sa bonne truelle en pogne et affublé d’un bleu véroleux qu’il ensemanchait habitucalièrement, tel Haroun Childéric Eudebert, il caligulait par multiplicables aletitude et maltitude jusqu’à voir se balancer à la lumière de son doublin où l’était né, son vieux clocher à tête ronde qui se dressait dans sa maiçonnerie nudement charpenté (garanti pur Joyce !) »
Bon Dieu, vous l’avez vu cette fois-ci ? Qui ? Mais HCE enfin ! Humphrey Chimpden Earwicker dont on parlait tout à l’heure ! LE personnage de FW qui apparaît une fois sur deux sous son vrai nom et neuf fois sur dix sous un autre nom (car le Snark était un boujeum, figurez-vous), mais toujours sous les mêmes initiales. HCE, donc, le tenancier du troquet du coin. Celui qui fournit peut-être Finnegan en arrière-monde. Et qui visiblement apparaît comme un joyeux fouteur qui caligule (de Caligula !), ou de manière plus inquiétante, comme un homme s’étant rendu coupable d’un très grand et très sexuel péché. Peu à peu, « l’événement », qui, nous le verrons au fur et à mesure, est celui de la culpabilité sexuelle, « l’affaire de notre péché municipal », se révèle – et avec lui apparaissent les vraies difficultés narratives du roman. Comme chez Kafka (encore !), FW sera un grand livre d’atermoiements judiciaires et moraux où il semble que plus on tente d’approcher la réalité du forfait (un inceste en l’occurrence) plus le texte s’obscurcit, plus on se frotte à l’indicible, plus on frôle l’illisible. Comme si l’appréhension du réel était impossible par les consciences. Comme si tout procès, juridique et ontologique, était forcément un processus opaque, une entrée dans les ténèbres. Allez donc fouiller dans l’âme d’un homme ou ouvrez n’importe quel livre de loi, vous y perdrez votre latin ! Le code civil, c’est aussi compliqué que la psyché.

Argilivre et biblouverte
Quelques centaines de pages plus tard, on aura à peu près saisi « l’affaire ». Dans un parc (« un esparque ») appelé Phoenix Park, celui dans lequel Finnegan s’est cassé la gueule, on apprendra qu’HCE a abusé de deux filles qui se révèleront être sa femme et sa fille déguisées, le tout sous les yeux de trois soldats - soient ses deux fils sous la forme d’un trio (car un plus un font trois dans la mathématique joycienne) : Cham, Sem et Japhet. La chute physique du géant correspondrait ainsi à la chute morale du gérant. Entre ces deux événements, une pléthore d’autres événements historiques ou individuels : le duel Wellington / Napoléon, les conflits mimétiques entre les jumeaux (dont les prénoms, initialement Shem et Shaun, fluctuent en fonction des situations[7]), les bavardages des clients de l’estaminet d’HCE, souvent appâtés par la serveuse Kate, et qui se feront eux-mêmes enquêteurs et juges improbables du forfait de ce dernier, et mille et mille autres anecdotes théologiques, historiques, érotiques, sémiologiques, antédiluviennes, ou diluviennes, au choix. La seule aventure, c’est le langage, c’est-à-dire ce qui donne la vie et ce qui explique la mort.
Un langage d’ailleurs qui se prend lui-même et sans complexe comme sujet persistant. Ce n’est pas simplement au fameux chapitre cinq, dont Philippe Lavergne (vingt ans de sa vie passées à traduire FW !) disait que c’était par celui-ci qu’il fallait commencer la lecture, que le livre se met à s’expliquer lui-même, mais partout, et dès le chapitre un.
« si t’as l’esprit abécédaire, poinche-toi sur cet argilivre, c’est courrieux ces signes (je t’en prie, poinche-toi), de son alphabet. Tu peux lire (puisque toi et moi l’avons fait presque jusqu’au bout) ces modes ? C’est le même récit pour tous. Nombreux. Mixogynes sur mixogynes. Ca bas de soie. (…) Dans l’ignorance qu’implique l’impression que tisse la connaissance qui découvre l’idéoforme qui aiguise l’esprit qui transmet des contacts qui adoucissent la sensation qui conduit le désir qui adhère à l’attachement que poursuit la mort qui en-pute la naissance qui entraîne l’assurance de l’existentialité. Mais d’un élan de son nombril pour atteindre les fessedos du Mahambaratta. Terrilleuse biblouverte que cela, étrange et qui continue de craquer (…) Fesse à l’aise ! (…) Etant donné qu’une part si monade rend compte du tout bientôt nous ferons usage du total phabet. »
L’alphabet total. Les signes qui font sens littéralement et dans tous les sens. « Les Adam à dame pour l’infinité » ! En vérité, la babélisation réalisée. Le psaume, ultime car initial, initial car ultime, du Logos.
« C’est pourquoi c’est à peine s’il faut m’épeler la façon dont chaque mot devra comporter trois fois vingt et dix lectures gobissibles tout au long de ce livre d’un Dublin Chinoisé par ses deux côtés (puisse être éclaboussé d’encre le front de celui qui les séparerait) jusqu’au Dail Cliath, par ma foye, qui l’ouvre pour en fermer la porte. »
Les trois révolutions du langage ? Gutenberg. Internet. Entre les deux, Finnegans wake, 1939.
« Les mobiles se scribouillent en mouvement, marchent, tous partis, palpitant et zigzaguant en chaque parcelle avec un bout d’histoire à dire. Il est thym une fois, deux derrière le grillage, et trois dans les massifs de fraise. Et les poulets curaient leurs dents, l’âne commençait à bégayer. Tu peux demander à ton cul si c’est vrai. »
Du cul et du Logos. Quoi de plus Joyce ?
Et si vous n’êtes pas d’accord, je vous dis :
« Perkodhuskururn-barggruaugygokgorlayor-gromgremmitgughun-
dhurthrumathunaradi-dillifaitillibumullunukkunum ! »

James Joyce, Finnegans wake, traduit de l’anglais, présenté et adapté par Philippe Lavergne, Gallimard, 1982, Folio, 1997
Anthony Burgess, Au sujet de James Joyce – une introduction pour le lecteur ordinaire, Le serpent à plumes, 2008.
Jean Paris, Joyce, collection « écrivains de toujours », Seuil, 1981.
[1] Finnegans wake se traduit habituellement par « le réveil de Finnegan », mais dans ce cas on devrait alors écrire « Finnegan’s wake », à moins qu’il ne s’agisse de tous les Finnegans qui se réveillent. Sans compter que dans « Finnegan » est contenue la double idée de la fin (fin, finale, fine, finn) et de la reprise (again), « Finn Again » - le champ sémantique joycien dépassant largement le seul domaine anglais.
[2] Anthony Burgess, Au sujet de James Joyce – une introduction pour le lecteur ordinaire, Le serpent à plumes, 2008.
[3] « Je n’ai jamais été enclin à condamner ceux qui cherchent du sexe dans la littérature : peut-être dans leur quête découvriront-ils autre chose », avoue malicieusement Burgess à propos de l’obscénité d’Ulysse.
[4] Certes, on ne s’en rendra compte qu’un peu plus tard, Humphrey Chimpden Earwicker apparaissant quelques pages plus loin. Mais dans notre tentative d’expliquer FW, cette « tricherie chronologique » pourra nous être pardonnée.
[5] En fait, il s’agit de Sire Amelric Tristram qui fit construire le château de Howth Head (Howth Castel et Environs), et qui n’est donc pas le Tristan de la légende arthurienne, même si, ajoute Burgess, et cela est capital pour l’appréhension de FW, « nous devons accepter une identification onirique des deux personnages » - l’association d’idées et de référents étant chez Joyce aussi importante que la réalité « scientifique ».
[6] A dire la vérité, cette chute trouve au fil du roman toute une série de causes diverses : Finnegan a pu tomber de son échafaudage autant par ivresse que par la chute d’une brique sur sa tête. « Ce fut peut-être une brique de méfeu, comme d’aucuns le prétendent ou ce pût être dû avoir été causé par un écroulapsus de ses arrière-promesses, comme d’autres le croient (Il s’en répand à ce jour mille et une histoires, tout bien conté de la même qualité.) »
[7] Jhem et Shem, Cham et Sem, Shem et Shaun, puis Mutt et Jute, et évidemment Caïn et Abel, Romulus et Rémus, etc. Rien n’est jamais en place dans FW, sauf peut-être les rapports de force. C’est cela qu’il faut toujours avoir à l’esprit. Les noms et les situations changent, les relations persistent.
23:30 Écrit par Pierre CORMARY dans Joyce | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : finnegans wake, james joyce, anthony burgess, au sujet de james joyce, hce, humphrey chimpden earwicker, anna livia plurabelle, jhem et shem, littérature savante, littérature populaire, escher |
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25/06/2009
Une sensation de douce chaleur picotante sans effusion de sang.


MME BELLINGHAM
Il m'a adressé sous divers styles d'écriture des compliments exagérés où il me donnait le nom de Vénus à la fourrure et a feint une profonde pitié pour mon cocher gelé Palmer tandis que dans le même souffle il se disait envieux de ses oreillettes et de ses peaux de mouton laineuses et de son heureuse proximité avec ma personne lorsqu'il se tient derrière mon cabriolet revêtu de ma livrée aux armoiries des Bellingham écusson garndi de sable, une tête de cerf coupée d'or. Il louait presque avec extravagance mes extrémités inférieures, mes mollets galbés dans des bas de soie tendus à la limite, et faisait le panégryrique enthousiaste de mes autres trésors dissimulés sous de la dentelle sans prix que, disait-il il parvenait à évoquer. Il m'exhortait (déclarant que m'exhorter était, selon lui, sa mission dans la vie) à souiller le lit conjugal, à commettre l'adultère à la première occasion.
L'HONORABLE MME MERVYN TALBOYS
(en costume d'amazone, bombe, bottes de cavalier éperonnées-d'ergots, gilet vermillon, gantelets de mousquetaire fauves avec baguettes à galons, longue traîne sur le bras et stick de chasse avec lequel elle ne cesse de cingler son empeigne.) Moi également. Parce qu'il m'avait vue sur le terrain de polo de Phoenix park lors du match Toute l'Irlande contre le Reste de l'Irlande. Mes yeux, je le sais, brillaient divinement tandis que j'observais le Capitaine Uppercut Dennehy des Innskillings remporter le dernier chukkar sur son cher cob Centaur. Ce Don Juan plébéien m'observait de derrière un frac et m'a envoyé sous double enveloppe une photographie obscène, comme on en vend la nuit sur de grands boulevards parisiens, une insulte pour toute dame comme il faut. Je l'ai encore. Elle représente une senorita partiellement dénudée, frêle et jolie (sa femme, comme il me l'asssurait solennellement, prise par lui d'après nature), pratiquant la fornication illicite avec un toreto musculeux, évidemment une gouape. Il m'exhortait à faire de même, à mal me conduite, à pécher avec les officiers de la garnison. Il m'implorait de souiller cette lettre de manière inqualifiable, de le châtier comme il le mérite amplement, de l'enfourcher et de le faire courir, de le cravacher de la manière la plus vicieuse.
MME BELLINGHAM
Moi aussi.
MME YELVERTON BARRY
Moi aussi.
(Plusieurs dames dublinoises extrêmement respectables apportent des lettres inconvenantes reçues de Bloom.)
L'HONORABLE MME MERVYN TALBOYS
(Fait sonner ses éperons cliquetants dans une soudain paroxysme de fureur.) Je le ferai, par le Dieu qui nous voit. Je fouaillerai ce sale roquet, ce capon aussi longtemps que je serai capable de me tenir au-dessus de lui. Je l'écorcherai vif.
BLOOM
(Ses yeux se ferment, il défaille, plein d'espoir.) Ici ? (Il se tortille.) Encore ! (Il halète et s'aplatit.) J'aime ce danger.
L'HONORABLE MME MERVYN TALBOYS
Tout à fait ! je vais vous chauffer. Vous allez savoir quel quel pied danser.
MME BELLINGHAM
Tannez-lui bien le cuir, à ce parvenu ! Marquez-le de la bannière étoilée !
MME YELVERTON BARRY
Infâme ! Il n'a aucune excuse ! Un homme marié !
BLOOM
Tous ces gens. Je n'avais pensé qu'à l'idée de la fessée. Une sensation de douce chaleur picotante sans effusion de sang. Des coups de fouet raffinés pour stimuler la circulation.
L'HONORABLE MME MERVYN TALBOYS
(Rit avec dérision.) Oh, vraiment, mon beau monsieur ? Eh bien, par le Dieu vivant, vous allez à présent avoir droit à la surprise de votre vie, croyez-moi, la plus impitoyable raclée qu'un homme ait jamais demandée. Vous avez cinglé la tigresse qui sommeillait dans ma nature et l'avez rendue furieuse.
MME BELLINGHAM
(Agite son manchon et son face-à-main, vindicative.) Faites-le souffrir, ma chère Hanna. Faites-le chauffer. Rossez-moi ce bâtard jusqu'à deux doigts de la mort. Le chat à neuf queues. Castrez-le. Vivisectez-le.
BLOOM
(Frissonnant, s'aplatissant, il joint les mains : un air de chien battu.) O froideur ! O frisson ! C'était votre beauté ambrosiaque. Oubliez, pardonnez. Kismet. Faites-moi grâce pour cette fois-ci. (Il tend l'autre joue.)
MME YELVERTON BARRY
(Avec sévérité.) Ne le faites sous aucun prétexte, madame Talboys ! Il devrait être étrillé sévèrement !
L'HONORABLE MME MERVYN TALBOYS
(Déboutonnant violemment sans gantelet.) Je n'en ferai rien. Chienporc il est et a été depuis qu'il a été mis bas ! Oser s'adresser à moi ! Je le fouetterai à blanc et à bleu dans les rues en public. J'enfoncerai toute la molette de mes éperons dans sa chair. C'est un cocu coté. (Elle cingle sauvagement l'air de sa cravache.) Déculottez-le moi sans perdre une minute. Venez-ici, monsieur ! Vite ! Prêt ?
BLOOM
(Tremblant, commençant à obéir.) Le temps a été d'une telle douceur.
James Joyce, Ulysse, "Circé" (dite "scène du bordel")

15:55 Écrit par Pierre CORMARY dans Joyce | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : james joyce, ulysse, léopold bloom, circé, scène du bordel, mary poppins, le fantôme de la liberté, groucho marx, helen traubel |
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20/06/2009
La force que cela donne à un homme.

Elle marchait avec cette sereine dignité qui la distinguait mais avec précaution et très lentement parce que, parce que Gerty MacDowell était...
Trop étroit ses souliers ? Non. Elle est boiteuse ! Oh !
Les yeux de M. Bloom restaient fixés sur ce boitillement avec lequel elle s'éloignait. Pauvre fille ! Voilà pourquoi elle est restée en panne tandis que les autres piquaient un sprint. Avais bien deviné que quelque chose ne tournait pas rond dans son allure. Plaquée la beauté. Une infirmité c'est dix fois pire pour une femme. Encore que ça les rend affables. Heureux que je n'aie pas su ça quand elle m'en mettait plein la vue. Vraie petite diablesse tout de même. Je ne serais pas contre. De l'insolite comme une nonne ou une négresse ou une fille à lunettes. Celle qui louche affaire délicate. Proche de ses règles, j'imagine, ça leur met les sens à vif. J'ai tellement mal à la tête aujourd'hui. Où ai-je mis la lettre ? Ah oui, parfait. Toutes sortes d'envies bizarres. Certains lèchent des pièces de monnaie. Cette fille du couvent de Tranquilla dont me parlait la soeur elle, elle aimait renifler le pétrole. A rester vierges elles finissent par verser dans la folie je suppose. Soeur ? Combien de femmes à Dublin qui les ont aujourd'hui ? Martha, elle. Quelque chose qui passe dans l'air. C'est la lune. Mais pourquoi toutes les femmes n'ont-elles pas leurs règles en même temps à la même lune je veux dire ? Tout dépend de leur date de naissance, je suppose. Ou bien, toutes partent pile en même temps puis chacune va à son rythme. Quelquefois Molly et Milly en même temps. Quoi qu'il en soit j'en ai bien profité. Vachement content de n'avoir pas fait ça au bain ce matin en lisant son idiote de lettre Je vous punirai. (...)
Des diablesses quand ça les prend. Sombre et démoniaque alors leurs expressions. Molly m'a souvent dit qu'on se sent peser des tonnes. Gratte-moi la plante des pieds. Oh ! comme ça ! Oh, c'est exquis ! Ai éprouvé ça moi aussi. Bien agréable de se laisser aller une fois de temps en temps. Me demande si c'est mauvais d'aller avec elles alors. Sans risque en un sens. Ca fait tourner le lait, claquer les cordes de violon. Quelque chose au sujet des plantes que ça asphyxierait ai-je lu dans un jardin. Et puis dit-on encore si la fleur fane qu'elle porte c'est une aguicheuse. Toutes les mêmes. On peut dire qu'elle a senti que je. Quand on se trouve dans ces dispositions-là c'est souvent qu'on tombe pile. Je lui plaisais ou quoi ? L'habillement c'est ce qu'elles regardent. Repèrent toujours le compère qui fait sa cour : cols et manchettes. D'ailleurs les coqs et les lions font de même et les cerfs. En même temps pourraient préférer une cravate dénouée ou autre chose. Les pantalons. Et si je m'étais quand je me ? Non. Tout est dans le doigté. Elles n'aiment pas le cru ni le brutal. S'embrasser dans le noir et n'en rien dire. Elle m'a trouvé quelque chose. Me demande quoi. Me prendre tel que je suis plutôt qu'un freluquet de poète avec de la graisse d'ours pommadant ses cheveux et accroche-coeur au-dessus du globe oculaire droit. Pour assister monsieur dans travaux litt. Devrais travailler mon look à mon âge. Ai évité qu'elle ne me voie de profil. Après tout, on ne sait jamais Jolies filles et laids bonshommes qui s'accouplent. la belle et la bête. D'ailleurs il faut bien que je n'en sois pas si Molly. Elle a ôté son chapeau pour faire voir ses cheveux. A large bord elle l'a acheté pour cacher son visage, au cas où elle rencontrerait quelqu'un qui pourrait la reconnaître, baisser la tête ou porter un bouquet de fleurs pour y plonger le nez. Les cheveux ça sent fort pendant le rut. (...) Drôle que ma montre se soit arrêtée à quatre heures et demie [Il pense à sa femme Molly qui recevait son amant juste au moment où lui.] Une poussière. De l'huile de foie de requin c'est ce qu'on emploie pour les nettoyer pourrais le faire moi-même. Economies. Etait-ce juste quand il, elle ?
Oh, il a. En elle. Elle a. C'est fait.
Ah !
M. Bloom d'une main précautionneuse redisposa sa chemise humide. Ah ! Bon Dieu, qu'elle diablesse de petite boiteuse. Ca commence à devenir froid et gluant. Suite pas très agréable. Encore qu'il faille bien évacuer ça quelque part. Elles ça ne les dérange pas. En sont flattées peut-être. Rentrent à la maison pour donner le painpain et le lolo et faire réciter la prière du soir aux fanfans. Et elles, est-ce qu'elles ne sont pas. La voir telle qu'elle est ça gâche tout. Lui faut le podium, le fard, le costume, la posture, la musique. Le nom aussi. Amours d'actrices. Nell Gouine, Mme Branlebourgeois, Maud Bandafon. Le rideau se lève. Clair de lune diffusant une splendeur argentée. Jeune fille en déshabillé avec un sein pensif. Mon petit coeur viens baise-moi. Je sens encore. La force que cela donne à un homme. C'est cela le mystère. Du pot que je me sois vidangé là-bas derrière le mur en sortant de chez Dignam. Le cidre bien sûr. Autrement je n'aurais pas pu. Ca vous donne envie de chanter après. Lacaus esant tsoin tsoin. Et si je lui avais parlé. Pour lui dire quoi ?
James Joyce, Ulysse, "Nausicaa".

15:19 Écrit par Pierre CORMARY dans Joyce | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : gerty macdowell, sur la plage, edouart manet, léopold bloom, ulysse, joyce. |
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16/06/2009
Bloomsday

Bronze près d'or entendit les fersabots, cliquetacier
Impertuntne, tuntne
Petites peaux, picorant les petites peaux d'un pouce rocailleux, petites peaux.
Horrible ! Et or rougit encore.
Voilée une fifrenote blousa.
Blousa. Blues Bloom bleuet
La pyramide des cheveux d'or.
Une rose sautille sur les soyeux seins de satin, rose de Castille.
Trille, trille : idolores.
Coucou ! Qui voi... coucoudor ?
Ding apitoyé à bronze.
Et un appel pur, long et déchirant. Appel désimourant.
Mon leurre. Mot doux. Mais vois ! Pâlissent les étoiles d'or. O rose ! Des notes stridulent une réponse. Castille. Voici l'aurore.
Cliquetis cliquetis cabriolet cliquette.
Tinte la pièce. Sonne l'heure.
Aveu. Sonnez. Pourrais-je. La jarretière se détend. Te quitter. Clac. La cloche ! Cuisse clac. Aveu. Ardente. Mon coeur, adieu !
Clique. Bloo.
Boom tonnèrent les accords fracassants. Quand l'amour vous prend. La guerre ! La guerre ! Le tympan.
Une voile. Une voile voguant sur les vagues.
Perdu. Une grive flûta. Tout est perdu.
Vit. Vite.
Quand pour la première fois il vit. Hélas !
Pur choc. Pur frisson.
Gazouillis. Ah, leurre ! Alléchant leurre.
Martha ! Reviens !
Clapclop. Clipclap. Clapclapclap.
Dieubon ilnen tenja maisdanstout
Pat le sourd. Pat le chauve un sous-main apporta un couteau remporta.
Un appel nocturne par une nuit de lune : loin : loin.
Je me sens tellement triste. P.S. Tellement seul et fleur bleue.
Ecoutez !
........................................Ecoutez les sirènes de la plus grande expérience littéraire de tous les temps. De ce roman laboratoire il faudrait faire un livre culte. Comme Le Seigneur des Anneaux ou Le Grand Meaulnes ou Le comte de Monte-Cristo. Aujourd'hui hier c'était sa fête. Alors, pas de tergiversations, tous (et toutes) au bordel !
19:49 Écrit par Pierre CORMARY dans Joyce | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : inéluctable modalité du visible, abominable jésuite, bordel, bronze et or, paddy dignam, martin cunningham, le citoyen, dédalus, bloom, molly, yes |
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