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Suite Sollers II - Manuel de contre-folie (Médium, 2014)

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Canaletto, La Place Saint-Marc, 1730

 

 

À Anne Putiphar, actuellement en Crète

 

Et la magie continue. Venise, Riviera, bolognaises, pontons, mouettes et ce titre de « professore » qu’on lui donne et qui le ravit. Fausse vanité de paraître et vrai bonheur d’être. Le courage d’être heureux - le plus dur. Pascal :

« Nous sommes si malheureux que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu’à condition de nous fâcher si elle réussit mal, ce que mille choses peuvent faire et font à toute heure. [Qui] aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire aurait trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel. »

(Pensées, Sellier 89)

Qu’elle soit pascalienne, spinoziste ou nietzschéenne, la joie ne fait jamais recette dans le monde. Peu de gens rêvent de paradis, de réconciliation, d’apocatastase. Non, tout au mérite, à la rétribution, à l’équité, à la justice et autres passions égalitaires tristes. Conflits sans fin des juges et des justiciers. Conflits structurants, infernaux, familiaux. Cette propension que nous avons de mourir aux nôtres – ce qui vaut mieux de nous tuer les uns les autres (encore que...). Alors, il faut fuir pour ne pas subir le mal ou le commettre. Le bannissement rend service à tout le monde. La négation filiale, aussi. Quoiqu'on dise, l'abandon libère. 

« Mais vous recensez un livre ou vous racontez votre vie ? – Ben, les deux, comme d'hab. »

 

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Matisse, Intérieur au violon

 

Sollers en son studio. « Volets à demi fermés, au troisième étage, et, comme d’habitude, stylo, cahier, papier satiné ». Il écrit à l’encre bleue sur des cahiers Oxford dont la marque précise qu’ils sont « sans danger pour l’environnement. » Une masseuse, Ada, vient le voir deux fois par semaine. « Une Piémontaise, un peu forte, rieuse, puissante, légère. Elle connaît les corps, elle a du génie. Des pieds à la nuque, recto verso, elle s’approprie tout, pénètre tout, tout de suite ». La médium, c’est elle. Et aussi Loretta, la serveuse de la Riviera qui rêve d’être actrice, et dont le prénom va le faire délirer entre Notre-Dame-de-Lorette et les lorettes du XIXème siècle, couturières prostituées. Paradis et néant. Ou plutôt néant, donc paradis. 

« Après tout, pourquoi ne pas disparaître ici, tranquillement, dans l’ombre ? J’ai ce qu’il faut comme produit, crise cardiaque, petite buée dans les médias, et basta. (…) Délicat néant, je t’aime. »

Encore que l’huile par laquelle Ada vient l’oindre le rapproche du Christ.

« Je comprends mieux, grâce à elle, la crise de jalousie de Judas, le trésorier de la secte, voyant son gourou chéri dépensant un argent déraisonnable avec une ex-prostituée qui lui verse un flacon de parfum très cher sur la tête. De toute évidence, le gourou jouit. Judas est de gauche : il pense qu’on aurait pu donner cet argent aux pauvres (c’est du moins ce qu’il dit, alors qu’en réalité il est déjà furieux de la préférence physique marquée de gourou pour le beau Jean, un homme ça pourrait aller, mais une femme, le gourou exagère).

Et que dit-il le gourou ? Des pauvres, vous en aurez toujours [alors que moi vous ne m’aurez pas toujours] (là, on voit bien qu’il est de droite), laissez cette femme tranquille, elle ne fait qu’anticiper ma mort et mon ensevelissement. Judas est exaspéré, on l’accusera plus tard de voler dans la caisse, mais c’est surtout son désir pour son Maître, publiquement bafoué, qui va le conduire à la trahison. SI vous l’aviez vu se pâmer sous les doigts de cette traînée ! Son visage illuminé de plaisir pervers ! Il ne vaut pas cher, ce pseudo-Dieu, 30 dollars, pas plus. On va le livrer au Syndicat pour travail au noir et recrutement gratuit.»

C’est pour ce genre de digressions qu’on lit Sollers. Rêveries théologiques. Masturbations chinoises

(« interruption, torture, calcul (…), Kleenex rapide, pas de mots, sensation pure, buisson enfantin, au revoir dérobé chinois, à une autre fois »).

 

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Saint-Simon, multiversailles à travers les âges

 

Prises de coke qui le font chavirer ou le rendent malade – un médium dangereux. Promenades vénitiennes. Stendhalisme qui console de tout. Qui lui se consolait avec des épinards et Saint-Simon. Il en sera beaucoup question de Saint-Simon dans ce livre.  Versailles à travers les siècles. Multivers (encore ce mot, page 44).

« Par rapport à lui, n’importe quel écrivain titube, tâtonne, continue ses foirades de façon butée, se rue au pilon, au gommage, au néant maussade. »

Saint-Simon ou le dieu qui s’est fait diable pour connaître le diable – et la France, ce pays qui refuse l’Histoire depuis des lustres, mais peut-être parce qu’ « il y a trop de sang entre nous ». Jacobins partout, Girondins nulle part. Tristesse, conformisme, moisissure

(« je connais les Français : hâbleurs, arrogants, désespérément normaux, faussement gais, revendicatifs, renfrognés [et qui] méritent leurs Françaises : tassées, conformistes, tristes. »).

Alors que l’Italie…  Chaleur, chant, chairs, couleurs.

 

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Véronèse, Présentation de la Vierge à la famille Cuccin, 1570 - 1572

 

C’est là-bas qu’il met en branle son manuel de contre-folie :

« Vous êtes fou, c’est entendu, mais vous n’avez aucune raison de préférer la folie des autres à la vôtre. Celle des autres, vous la connaissez depuis l’enfance, elle est lourde, elle vous suit partout, elle essaye, par tous les moyens, de briser la vôtre*, que vous avez la folie (c’est le mot) de trouver enchantée, légère. »

« Il faut que ce Manuel puisse vous servir en toutes circonstances, dans les situations les plus imprévues. La folie est un tourbillon continu, la contre-folie doit être un contre-tourbillon constant. Poison ? Contre-poison. Blessures ? Cicatrices. Cauchemars ? Extases programmées. Mauvaise humeur ? Rires. Problèmes d’argent ? Augmentez les dépenses. »

« Plus vous vous sentez à l’aise avec votre folie, plus la folie générale est désorientée par votre existence. À l’aide de votre contre-folie, vous lisez dans les pensées des fous qui se croient normaux. Ils se répètent, vous divaguez. Ils insistent, vous changez de sujet. Ils vous accablent de clichés, vous leur récitez des poèmes. »

« Le silence réprobateur des fous vous fatigue. Vous en rajoutez donc dans la gratuité, la désinvolture, le narcissisme épanoui. Vous blasphémez allègrement les poncifs moraux, vous dites du mal de toutes les religions et des plus grands philosophes. Avec les folles, pas d’efforts à faire : elles parlent tout le temps, c’est commode. (…) Vous faites semblant d’être là, vous êtes dehors, et vous oubliez instantanément ce qu’elles viennent de dire. (…) Comme elles ne lisent rien, vous êtes tranquille. »

« Vous aimez les enfants, dont la contre-folie est évidente. On tente sans arrêt de les rendre fous, mais ils multiplient les incartades, les jeux de mots idiots, les maladies, les chagrins rentables. Ils sont là pour aggraver la folie de leurs parents, des éducateurs, des maniaques sociaux. Ces emmerdeurs-nés enfantins sont coriaces. Vous êtes comme eux, mais, vous, vous allez le rester contre vents et marées. Ils grandissent, vous rapetissez, ça y est, vous êtes maintenant un atome invisible. Pas besoin de dissimuler, vous êtes caché. »

 

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* [et notamment par leurs putains de caméras de surveillance qu'ils laissent fonctionner même quand je suis là pour voir ce que je fais dans leur maison, si je ne vais pas photographier leurs intérieurs, boire en cachette ou pire piquer un livre dans leur bibliothèque dont ils connaissent les numéros de post-it mais pas les titres]

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Véronèse, Portrait de femme avec un enfant et un chien

 

« La folie, de toute temps, ne pense pas, mais a une idée fixe. L’Histoire est un Mal, un grand mal qu’il faut convertir en Bien. Ce Bien, de quelque nom qu’on l’appelle, doit régir le temps. La folie est absurde, inculte, ruminante et lancinante, mais elle est réglée pour corriger ses erreurs.

(…)

« La folie prend soin de vous vendre Dieu au milieu de mille autres produits positifs : la Santé, le Tourisme, le Sport, le Mariage pour tous, le Crime. Si vous êtes un homme (ou ce qu’on appelle encore de ce nom), sachez que vous êtes responsable de vos spermatozoïdes stérilisés par la fumée du tabac. C’est vous, là, qui tuez à petit feu votre entourage et qui dépeuplez la planète de ses légitimes consommateurs. Une caméra de surveillance [décidément !] vous a enregistré chez vous. Vous fumiez, entouré d’innocents chats à l’odorat si délicat qu’un coup de Havane peut empoisonner, les pauvres minous. »

« Bien entendu, vous prenez soin de ne pas vous isoler ou d’être marginalisé. Vous savez parlez couramment le dialecte des fous et des folles. Aucun cliché ne vous est étranger, vous savez le placer au bon moment, ça vous donnera l’air raisonnable. Vous gardez vos contacts avec des amis fous et des amies folles. Ils n’aiment pas votre contre-folie, mais ils ne la détestent pas. Ils vous trouvent aberrant, mais drôle. »

« La traversée de la folie ne va pas sans difficultés ou tempêtes. Vous avez beau tenir le système de la Déraison et être un navigateur expérimenté, votre corps est quand même un corps, et il peut glisser, voire passer par-dessus bord, pour persuader l’équipage cinglé de lâcher du lest, c’est-à-dire vous-même. La folie vous fait miroiter les avantages du suicide : plus de soucis, de douleurs, de fins de mois compliquées, plus de folie, le grand sommeil des cendres sous la lune, l’auréole du martyr, la vraie gloire, enfin. Vous caressez cette idée, pas folle du tout en apparence. Peut-être y céderez-vous un jour, mais ce Manuel s’y oppose. Si vous le démentez, il n’en restera pas moins vrai. »

« La folie, tout en disant bruyamment le contraire, aime le désordre s’il ramène à l’ordre, les anomalies quand elles renforcent la normalité, les délires lorsqu’ils développent une fausse raison supplémentaire. »

« La folie commémore, la contre-folie remémore. »

« La folie complote, la contre-folie désengage. »

« La folie déteste l’oisiveté, la paresse, les fêtes qui ne sont pas de grands rassemblements de bruit. Elle adore les slogans, les tambours, les revendications, les longs défilés, les vacances encombrées, les cris, les embouteillages. Elle pense qu’il y a trop de jours chômés pour des raisons archaïques. Les protestants capitalistes supprimaient les saints et les saintes (que veulent dire ces mots ?), mais il s’agit maintenant d’aller plus loin dans la laïcité et l’égalité. Vous voulez m’expliquer ce que signifient ces trucs bizarres auxquels plus personne ne comprend rien ? Pâques ? La Pentecôte ? L’Ascension ? L’Assomption ? Bon, on peut garder Noël (commerce) et la Toussaint (les morts). Le reste est superflu, retardataire, et Pâques pourra s’appeler “fête du printemps“. Assez de délires ! En revanche, ne touchez pas aux fêtes des autres religions, puisque toutes les religions se valent. Et ne vous avisez pas d’avoir des doutes sur la circoncision ou l’abattage rituel. Vous doutez ? Vous êtes antisémite ou islamophobe, comme Voltaire. »

 

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Mariage pour tous, parents LGBTQI, l'amour et l'identité avant tout

 

« Un père, abruti par son dimanche après-midi, en train de pousser un landau, voilà le progrès, la parité, l’humanisme, la folie raisonnée normale. »

« Attention, pas de blague : vous approuvez hautement le mariage pour tous, c’est-à-dire l’abrutissement pour tous et pour toutes, au nom de l’amour, bien sûr. Vous ne voyez pas d’inconvénients à ce que les enfants soient fabriqués, adoptés, toujours par amour. La procréation médicalement assistée (déjà une vieille histoire) vous semble un pas sur la Lune, et la gestation pour autrui une preuve, même rétribuée, d’amour pour l’humanité. Ne craignez rien, tout sera de plus en plus calme, discret, furtif, attentionné, comme une euthanasie amoureuse. Naissez, faites naître, occupez-vous de ce qui naît, soyez utile, taisez-vous, mourez. »

« Un petit garçon de 3 ans déclare un jour au couple de fortes lesbiennes américaines qui l’élève : je suis une fille. Miracle, il a tout compris. Ce nouveau messie n’en démord pas, les psychiatres le fêtent, il doit être acheminé vers son choix émouvant, son destin. À 11 ans, il aura droit à un traitement hormonal pour lui éviter une masculinité fâcheuse. On ne parle pas encore ouvertement de castration, mais chacun sait que le pénis, et ses possibilités, reste un élément perturbateur de la civilisation, une sorte de parasite. Ces deux parentes sont d’avant-garde. On attend la petite fille qui s’exclamera soudain, devant ses deux parents masculins : je suis un garçon ! Suivra, non pas l’ablation, mais la greffe. De toute façon, les recherches convergent : il n’y a pas seulement deux sexes, mais des centaines, et, après des millénaires d’imposture, l’avenir est largement ouvert à toutes les complexités. »

 

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Arnaud Gauthier Fawas, notre imparable cartésien qui sait mieux que quiconque que les sens ne sont rien et que les apparences abusent.  

 

Je ne suis pas un homme, monsieur ! Je suis un Hécatonchire, une Chimère, une Hydre ! Je suis ce que je veux et ce que je dis que je veux ! Je suis nominaliste, na !

Et moi, je suis le dernier de mon espèce et qui a beaucoup de mal avec l’usine (pour ne pas dire l’école) des cadavres – preuve de ma contre-folie et de mon risque d’être exterminé de mon vivant ou vendu après ma mort.

« On estime à 2 millions les produits dérivés de tissus humains vendus chaque année, chiffre qui a doublé en l’espace de dix ans, et qui continue son expansion irrésistible ».

 

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Monet, Un coin d'appartement

 

Comme l’enfer, la folie, c’est le social, le sociétal, le scientiste, le contrôle, la surveillance, la caméra de surveillance encore et toujours, scène originelle et rétroactive, part archaïque, famille je vous hais etc. Je ne pardonnerai jamais qu’on ait touché à mon Combray, dévoyé mes souvenirs, abîmé mon Aïon.  

« Au fond, j’ai recréé ici un rêve enfantin. Tout le monde est parti, je reste seul dans les maisons, je vais de pièce en pièce en célébrant le silence. » [Des choses interdites, encore, et même sanctionnées.]

Et écrire, bien entendu, pour compenser, riposter, ré-initialiser.

« On n’écrit pas à 12 ans, mais il vaut mieux rester à l’âge de 12 ans pour écrire. Tout revient vers vous sur des pattes de colombe, le présent remercie le passé, l’avenir est au bout d’une phrase, les morts vous sourient [pas si sûr], un vent doux chasse vos soucis. »

 

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Monet, Le jardin à Vétheuil

 

Le manuel de contre-folie, c’est le Journal intime, bien sûr, et les Mémoires, Saint-Simon, le médium absolu, « professore » d’écriture.

« Il y a trois sortes d’écriture, la régulière, la courante, la cursive. La première est comme se tenir debout, la deuxième évoque la marche, la troisième signifie la course, au risque de tomber dans un geste sans repentir. On écrit d’abord dans un carré, mais, avec la cursive, on s’approche de la vitesse du cercle, le carré circulaire est à l’horizon du bras vide, du pinceau nerveux. Comment courir vite en restant assis ? Saint-Simon se retranche dans le noir du noir, se concentre, s’échauffe, s’élance. Ca y est, il est parti, il va tourbillonner, c’est-à-dire vous faire un “crayon“. Le château se remplit, le feu brûle, la bougie pense. La tapisserie frémit. Les mots, sous sa plume, sont étonnés d’être ensemble, ils se bousculent, se redoublent, se contredisent, passant de l’éloge au blâme. La marionnette vit ses minutes d’apparition, puis se couche et meurt. On la jette dans la cheminée, à la suivante. »

Suivent d’autres mediums : Proust, Lautréamont, Bataille et même André Breton – tous les uns dans les autres, et avec toujours ce risque de se perdre un peu et le lecteur avec lui. Ça va trop vite ou ça se précipite, comme on voudra. Ça fait partie du truc.

Un mot sur « la prude »,

« celle que vous ne convaincrez jamais », « souvent déguisée en porno » et « critique littéraire bourrée de clichés humanistes ou sentimentaux (…) et qui écrit comme on pianote, sans aucun effort. »

Heureusement, reste Ada qui l’aime comme s’il était mort. « Malheureux celui qui ne s’est pas fait aimer comme un mort. »

Ça se termine sur un baptême, celui du fils de Loretta, qui se passera à San Trovaso. Il sera là avec son paquet de dragées (un brave type, ce mec, au fond), croyant entendre une phrase d’Isidore Ducasse pendant la cérémonie :

« Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. »

Alors, oui, c’est bête à dire, mais vive la vie ! Je l'aurais dit une fois dans ma vie - et une fois sauve toutes les autres. Comme l'amour. 

 

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Véronèse, Vénus et Adonis

 

Suite L'Ecole du Mystère

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