
Van Gogh - Champ de blé au coucher du soleil (Arles, juin 1888)
Problème : Spinoza dit que toute affection, positive ou négative, affecte l'essence. Mais si telle affection négative affecte l'essence, cela signifie qu'elle lui appartient, et avec elle, toutes les idées inadéquates qu'elle induit. Autrement dit, l'essence contiendrait autant d'idées adéquates qu'inadéquates. L'essence contiendrait autant de parties positives que négatives. Deleuze répond : oui, mais pas de la même manière. « Pas de la même manière » - que de crimes on a commis en ton nom !
En fait, c'est toujours le même problème théologique : celui du mal. Si le mal fait partie de la création, alors Dieu en est quand même un peu responsable, quoi qu'on dise de la liberté humaine qui au fond n'y change rien : si l'homme fait le mal, c'est que Dieu le laisse faire, il en est donc aussi responsable, d'autant plus qu'il le savait, en tant qu'être omniscient etc. En vérité, on ne s'en sort jamais avec la question du mal. La morale tradi était peut-être binaire et bébête mais elle permettait une porte de sortie. Là, et parce qu'on est en pleine ontologie immanente, bernique.
Alors ?
Alors « on n'a pas le choix », reconnaît Deleuze. Si les passions et les idées inadéquates appartiennent à l'Être, elles le font d'une manière différente que les actions et les idées adéquates. L'inadéquat a un autre mode que l'adéquat. Admettons. Et Deleuze de se lancer dans une distinction un peu alambiquée entre affections dynamiques et affections cinétiques, celles qui viennent du dedans et qui appartiennent « en propre » à l'Être, celles qui viennent du dehors et qui s'insèrent en lui, un peu comme la maladie s'insère dans le corps sans venir de lui. Explication plus rhétorique qu'ontologique, pas vraiment convaincante, mais qui n'est pas sans rapport avec l'idée d'une pureté originelle, biblique. Dieu aurait conçu une réalité parfaite et de mauvais agencements auraient corrompu celle-ci. Il y aurait eu chute etc. – mais en soi, la réalité resterait parfaite. En tant que tel, le réel reste parfait. En tant que tel, le réel EST parfait. C'est là sa définition hallucinante, comme on sait :
« Par réalité et perfection, j'entends la même chose. » (Ethique II, définition 6.)
Le réel divin. Le réel est un puzzle qu'il s'agit de refaire. Et là, il se peut qu'on comprenne un peu mieux – comme si on devait passer par la théologie pour admettre l'Ethique. Comme si le mal n'était qu'un détail, une étape, une raison du bien. L'oeuvre de Dieu, la part du diable.

Van Gogh - Le semeur au soleil couchant (Arles, juin 1888)
EN TANT QUE
Suite une très intéressante digression sur la définition même de la philosophie qui est d'abord de penser les choses en tant que telles. La philosophie comme en tant que. En tant que tel, l'Être est parfait, mais en tant qu'il est affecté par des mélanges, il devient lui-même mélangé. Mais ce mélange n'altère pas son propre. A la lettre, l'Être possède ses mauvaises parties... mais ce ne sont pas les siennes en propre. L'Être pourrait retrouver sa perfection à tout moment. Comme un corps peut guérir ou une âme s'amender. Il suffit de se redresser, c'est-à-dire retrouver sa nécessité et tout reprend comme il se doit.
Bref, il y a plusieurs manières de percevoir l'essence : soit en tant qu'elle est affectée du dehors par tel ou tel affect merdique, soit qu'elle est affectée en tant que telle – et alors elle est parfaite. Surtout, si l'on passe du premier genre de connaissance au deuxième et surtout au troisième – c'est-à-dire si l'on passe des causes à la connaissance des causes, puis de la connaissance des causes à l'intution de cette connaissance. En gros, passer de l'affect au savoir et du savoir à la mystique – sinon au gnostique. Car qu'est-ce que ce troisième genre de connaissance sinon une sorte de gnose ?
En tous cas de panthéisme. Et même de panthéisme protestant, précise Deleuze – à travers notamment l'œuvre de D.H Lawrence.
Et là, on touche au sublime.
Soient les trois rapports au soleil qui correspondent aux trois genres de connaissance : le plagiste (par exemple Franc Dubosc en Patrick Chirac dans Camping), l'artiste (Van Gogh), le mystique (le Lawrence du Le Serpent à plume).



Rien à voir avec ce qu'en dit la psychanalyse :
« Quand on fait de la psychanalyse, quand on parle de sexualité et tout ça, vraiment ça finit par être sale et dégoûtant parce qu'ils ne semblent pas voir que notre vraie sexualité est avec le soleil. Alors, quand on nous dit des choses comme : le soleil, c'est l'image du père, à ce moment-là, je pleure. Effectivement, je me dis : tant de beautés piétinées, tant de choses belles amoindries, c'est odieux. Vous vous rendez compte ? Le soleil de Van Gogh, c'est la castration ? Il n'y a même pas à parler. C'est ça, la vulgarité, c'est vraiment ça. »

Van Gogh - Saules au soleil couchant (Arles, mars 1888)
PANTHEISME DE LA PHILOSOPHIE
Donc, l'Ethique est une ontologie – et même la seule ontologie qu'on puisse nommer ontologie, insiste Deleuze. La seule ontologie qui réalise l'Un-Tout de la philosophie, ce que les Grecs appelaient le panta. Ou plutôt l' en panta – l'en-tout, l'en-un, l'en-un-tout.
« C'est en panta. Ce serait ça, le cri de la philosophie. Quand je crie en panta, sentez, c'est un cri. Les danseuses sont des philosophes, elles crient en rythmant sur des tambourins : en panta, en panta. »
L'Un-Tout comme ce qui rallie les philosophes depuis Parménide.
C'est la raison pour laquelle la philosophie a toujours eu affaire avec le panthéisme. Sans vouloir s'identifier avec lui, elle a passé sa vie à tourner autour. Sauf Spinoza, justement, qui « accepte très tranquillement l'idée que la philosophie se confonde avec le panthéisme le plus plus pur. C'est le seul qui prendra à la lettre et qui poussera jusqu'à ses dernières conséquences le en panta. »
Il est là, le fil rouge de l'Ethique – et qui en fait hier comme aujourd'hui un livre scandaleux, hérétique, abominable, manuel de non-sens qui va contre la raison et la révélation. Qui ose dire un truc insensé – à savoir que les mêmes attributs, ou si l'on préfère les mêmes formes, se disent autant de Dieu que des choses. Voilà, c'est ça, on y est enfin : il y a adéquation, similitude, mêmeté entre fini et infini, Être et étants, Deus et Natura.
Jusqu'à présent, on pensait analogiquement Dieu et les choses. Ce qui était infini pour l'un était fini pour les autres. Tout se complétait dans une belle hiérarchie transcendante. Avec Spinoza, on passe de l'analogie à la communauté des formes. « Ce sont les mêmes formes qui se disent de Dieu et des êtres finis. » Non pas qu'eux soient les mêmes, mais leurs formes, si. Les mêmes formes se disent de choses différentes. Les mêmes formes se divinisent ou s'humanisent, s'idéalisent ou se naturalisent. Et cela, c'est la définition philosophique du panthéisme. L'Un est dans les choses comme les choses sont dans l'Un. Les choses sont en Dieu comme Dieu est dans les choses.
Mieux – il n'y a plus rien d'autre que ce qui existe. Il n'y a plus rien d'autre que ce qui est. Il n'y a plus rien d'autre que l'Être pur.
Deleuze ne le précise pas mais on y pense à sa place : Spinoza apparaît comme un nouveau Parménide. Il n'y a plus que de l'Être qui est.

Jean Duns Scot, par Joos van Wassenhove (Rome, Palais Barberini)
À vrai dire, deux philosophes avaient déjà posé la question ainsi. Deux philosophes médiévaux (et « ça fait partie de la honte de la philosophie en France qu'on fasse toujours ce court-circuit sur le Moyen Âge »). Avicenne avec son concept d'essence pure. Et surtout Duns Scot, « le docteur subtil », avec celui de son Être neutre.
Contre l'idée thomiste que l'Être oscille entre infini et fini (ce qui est infini à Dieu est fini à l'homme) et universel et particulier (d'un côté, « l'animal », de l'autre, « l'animal-ci »), Scot pose un concept d'Être absolument indifférent au fini et à l'infini comme au particulier et à l'universel. Un concept d'Être pur, univoque, « même ». Être en tant qu'Être qui échappe à toute catégorie théologique et ontologique. Être purement logique, commun à toutes choses. Être neutre si l'on peut dire.
Là, « le thomiste vacille ». Là, on peut parler de « haine intellectuelle », philosophique, théologique entre thomistes et scotistes. Pour le thomiste, en effet, non-sens total de cet Être en tant qu'Être qui semble échapper à Dieu lui-même. Concept blasphématoire qui insulte la Révélation et la Raison et cela même si Duns Scot tente d'en tempérer l'effet. Pas de panique, les thomistes ! Cet Être-là est d'abord logique, bien plus qu'ontologique. C'est pourquoi il est neutre ou mieux : neutralisé. C'est juste un concept. Inutile donc de s'écharper.
Sauf qu'avec Spinoza, tout change encore plus radicalement si l'on peut dire, celui-ci reprenant cet Être logique pour en faire un Être ontologique. Et mieux, physique. Réel.
Spinoza – celui qui sort l'Être en tant qu'Être de sa neutralité. Qui le libère. L'affirme. Qui dit de lui : c'est « lui » le réel et rien que lui. Non plus un concept logique mais une réalité physique. La Nature. Dieu. Dieu qui est la Nature. L'Un-Tout-Dieu.
Et c'est ce moment-là qu'une ontologie devient possible.
« Voilà, c'est fini. »
[Pas exactement encore, il reste le dernier cours.]

XV - Autant faire se peut