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Le poète et l'empereur II

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4 - "Après Napoléon, néant".

Le constat revient comme un leitmotive. Aucune tergiversation possible : l'Histoire s'est terminée par lui, avec lui et en lui. Et c'est bien ce que Chateaubriand lui reproche : on a tant souffert l'Ogre qu'on veut désormais une poire. On veut du bourgeois réconfortant, rassurant, bien-pensant. On veut Louis-Philippe et tout ce qui va suivre un bon bout de temps en France et qui trouve peut-être son accomplissement avec notre président actuel, la prospérité et l'héritage en moins.

Et pourtant... Napoléon aurait pu être Washington s'il avait voulu. Là où le premier a érigé un empire fulgurant et éphémère, le second a construit une civilisation modérée et persistante. Là où l'un a travaillé contre le temps et a fait que le temps s'est vengé, l'autre a travaillé avec et pour le temps et le temps l'a récompensé. Les Etats-Unis d'Amérique seront désormais toujours en avance sur nous - quoiqu' aussi sur toute l'Europe, consolons-nous.

Napoléon, c'est l'homme providentiel qui a trahi la providence. Le sauveur qui nous a perdus. Non le diable qui met ses pouvoirs au service de Dieu comme Merlin mais le dieu ou l'ange qui met ses pouvoirs au service de lui-même comme Lucifer.

Il faut admettre la sincérité et la douleur de Chateaubriand face à la déception que lui a causé l'empereur - et comme le dit Fumaroli, ne pas réduire les MOT à une apologie de lui-même du genre "Napo et moi." L'égotisme, ou même le narcissisme, ne sont, dans les Mémoires, qu'une méthode d'approche. C'est le monde qui intéresse le moi de l'auteur et c'est l'autre (et quel autre en la personne de ce Corse génial !) qui aiguise son style. Fumaroli encore :

"Nous n'avons pas affaire dans les Mémoires à un moi de littérateur aigri qui s'époumone pour obscurcir en vain une gloire de chef d'Etat qui le chagrine, mais au parallèle de de deux génies, de deux fortunes, de deux métaphysiques, de deux politiques, de deux régimes de la parole d'ordre différent et incompatible, qui se sont croisés dans la même époque"

- et dont le paradoxe est que si l'un a été politiquement le sujet de l'autre, l'autre a été littérairement le sujet du premier et lui doit une part de son éternité. Le mémorialiste a-t-il été conscient que tout en voulant juger le conquérant devant l'Histoire, il l'a grandi malgré lui ? Alors oui, peut-être aurait-il dû "parler d'autre chose" :

"Aurais-je dû parler d'autre chose ? [Mais] quel personnage peut intéresser en dehors de lui ? De qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme ?"

On se le demande, en effet.

Rappelons que les deux hommes ne se sont rencontrés qu'une seule fois lors d'une courte entrevue en 1802 chez Lucien Bonaparte et pendant laquelle celui qui était encore Premier Consul aurait dit au poète qu'il avait bien compris le sens de son Génie du Christianisme et qu'il saurait s'en servir.

Au bout du compte, tout aura rapproché et séparé ces grands caractères - y compris leurs penchants érotiques. Tous deux grands amateurs de femmes, l'un fut un prédateur, l'autre un charmeur. La femme - média pour l'empereur, médium pour le poète. Dans les deux cas, on ne peut pas dire que celles qui auront été aimées par l'un et l'autre auront été bien traitées. Joséphine et madame de Récamier auraient pu se comprendre si elles s'étaient connues. On rêve d'une correspondance imaginaire....

 

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5 - Ecrire pour soi ou écrire pour la France ? Dans la Vie de Napoléon, le "je" de l'auteur en tant qu'acteur est rare et épars, "aussi latéral que Fabrice à Waterloo", dit Fumaroli. En revanche, le "nous" fait bientôt son apparition en tant que choeur de France qui s'oppose au "il" de l'empereur-prédateur :

"Sous l'Empire, nous disparûmes ; il ne fut plus question de nous, tout appartenait à Bonaparte."

L'historien poète, que l'on accuse si souvent de narcissisme, se veut le porte-parole de la collectivité, et notamment des soldats, ses "camarades", morts ou blessés au combat pour l'Ogre - et dans des pages qui annoncent déjà Voyage au bout de la nuit :

"Quelques survivants partaient ; ils s'avançaient vers des horizons inconnus qui, reculant toujours, s'évanouissaient à chaque pas dans le brouillard. Sous un ciel pantelant, et comme lassé des tempêtes de la veille, nos files éclaircies traversaient des landes après des landes, des forêts suivies de forêts et dans lesquelles l'océan semblait avoir laissé son écume attachée aux branches échevelées des bouleaux. On ne rencontrait même pas dans ces bois ce triste et petit oiseau de l'hiver qui chante, ainsi que moi, parmi les buissons dépouillés. Si je me retrouve tout à coup par ce rapprochement en présence de mes vieux jours, ô mes camarades ! (les soldats sont frères), vos souffrances me rappellent aussi mes jeunes années, lorsque, me retirant devant vous, je traversais, si misérable et si délaissé, la bruyère des Ardennes." (Retraite de Russie).

Chateaubriand, écrivain des Français contre l'Empereur des Français ? Le paradoxe est que le premier aurait souhaité un régime à l'anglaise, libéral et parlementaire, alors que le second resta aussi français, soit aussi capétien, jacobin et gaulliste, qu'un monarque centralisateur et autoritaire peut l'être.
Leur point commun est qu'ils échoueront tous les deux, l'un dans la durée de son despotisme, l'autre dans son rêve de libéralisme.

"La France impériale n'aura été qu'un songe [de dix ans : 1804 - 1814], la France royale et libérale n'aura été qu'un entracte [1804, puis 1830]."

Les MOT auraient tout aussi bien pu s'appeler "illusions perdues". Au fond, le Corse n'aura jamais été qu'un "parvenu" et le Breton qu'un "émigré" - soient deux personnalités toujours en marge de leur "pays", essayant en vain d'agir sur celui-ci. Au moins, Bonaparte aura eu le pouvoir et une action réelle sur le pays - alors que Chateaubriand sera allé de déception idéologique en échec politique et dont le plus cruel fut sans doute de ne pas avoir réussi à convaincre Louis XVIII, lors du retour de Napoléon de l'île d'Elbe, d'organiser la résistance parisienne contre lui plutôt que de s'exiler une nouvelle fois à Gand. Si Napoléon avait été arrêté dans son "vol de l'Aigle", et selon un plan de Chateaubriand qui avait de vraies chance de succès, assure Fumaroli, c'est toute l'Histoire de France qui en aurait été changée - en plus de celle de ce dernier qui aurait été sanctifié comme "sauveur de la patrie". Mais peut-être n'aurions-nous pas alors les MOT.

"La torture de l'homme empêché de réussir est devenue la providence de l'écrivain."

Il est vrai que le mythe de l'écrivain sauveur... en est toujours resté un. Récemment, Michel Houellebecq avait aussi des projets constitutionnels pour la France.

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6 - Finissons.

Le drame de Chateaubriand est qu'il croyait au "il aurait pu être une fois" et que c'est comme toujours le "il était une fois" qui a gagné. Comme tant de libéraux chrétiens, il a cru à l'action morale, à l'Histoire salvatrice, à l'individu providentiel - à l'idée que le réel n'est pas tant une addition de faits qu'une spirale de possibles. Hélas, le fait l'emporte toujours sur le possible. Le fait conduit inexorablement au fatalisme. Le tragique pulvérise le moral. Le destin écrase la raison. La force elle-même, si honnie, remplace le salut.

"C'est la grandeur de Napoléon d'obliger à aller au fond des choses", note Fumaroli, et de se rendre compte que, comme le disait Don Juan à Sganarelle : "va, va, le ciel n'est pas aussi exact que tu le penses...."

Napoléon est le Satan amoral et admirable de notre Histoire. Car ce qui reste dans la mémoire des hommes est moins la vérité que la légende, moins le vrai et le bon que le beau, moins le moral que le sublime. Même si nous l'avons perdu, même s'il était injuste, même si l'esclavage en faisait partie, l'empire a été une grande et belle chose. Même s'il était légèrement psychopathe, Napoléon reste notre grand homme. Il faut vraiment être dénué de tout instinct de grandeur, de tout nietzschéisme (de satanisme !) pour ne pas être sensible à ces quinze ans qui ne furent rien moins que l'Iliade française. Fumaroli a eu beau le traiter de totalitaire et de pré-léniniste, il finit par écrire de lui :

"Fils des Lumières, l'empereur, à force de miracles brutaux, a ranimé contre les Lumières, dans l'Europe qu'il avait cru domptée, le génie archaïque des nations."

Certes, on regrettera toujours qu'il ait, à un certain moment, préféré la conquête à la réconciliation, l'ailleurs à la France. Alors qu'il avait gagné toutes les guerres qu'on lui avait faites, il se mit à perdre toutes les guerres qu'il entreprit. Il nous a laissé le néant alors qu'il pouvait nous laisser mille ans de grâce. Il est vrai que la France est naturellement belliciste :

"Une expérience journalière fait reconnaître que les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment point la liberté ; L'EGALITE SEULE EST LEUR IDOLE. OR, L'EGALITE ET LE DESPOTISME ONT DES LIAISONS SECRETES. Sous ces deux rapports, Napoléon avait sa source au coeur des Français, militairement inclinés vers la puissance, démocratiquement amoureux du niveau." (Chateaubriand)

Après Napoléon, néant, donc - c'est-à-dire médiocrité, fausseté, absence de sens et de profondeur, en un mot : Restauration. Après la mort de l'empereur, le poète, alors, de se souvenir encore et toujours de lui - et de faire remarquer au lecteur comment lui-même fut remarqué par celui qui restera comme "la dernière des grandes existences individuelles" :

« “…. si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents services, avaient eu la direction des affaires, la France serait sortie puissante et redoutée de ces deux grandes crises nationales. Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré : ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du prophète. Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare : tant d'autres y ont trouvé leur perte ! Mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie, et qu'il eût repoussé avec indignation ces actes infamants de l'administration d'alors [Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, par M. de Montholon. Tome IV, page 243. (N.d.A.)] . "
Telles ont été mes dernières relations avec Bonaparte. - Pourquoi ne conviendrais-je pas que ce jugement chatouille de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse ? Bien de petits hommes à qui j'ai rendu de grands services ne m'ont pas jugé si favorablement que le géant dont j'avais osé attaquer la puissance. »

Ne lui reste alors plus qu'à rêver d'un autre possible, d'un autre monde, d'une autre vie qu'il aurait pu avoir, celle d'un "arabe de rivage" oisif et contemplatif mais qui n'aurait jamais écrit ce qu'il a écrit. Chateaubriand a raté sa carrière politique, a sans cesse été contrarié dans sa croyance et sa morale, a peut-être regretté ce qu'il a été. Tant pis pour lui, tant mieux pour nous :

« Ah ! si du moins j'avais l'insouciance d'un de ces vieux Arabes de rivage, que j'ai rencontrés en Afrique ! Assis les jambes croisées sur une petite natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage ; bercés du murmure de la vague, ils entroublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer : ils vont mourir. »

Mais qui, de ces deux-là, est vraiment mort ?

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