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Comment peut-on être son contemporain ? II

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PREMIERE PARTIE ici


5 – Génie de l’Occident

Donc, le geste fondateur du religieux est de couper la réalité en deux. D’un côté, le monde visible, de l’autre, le monde invisible. A partir de là, soit les deux mondes n’en font plus qu’un, soit ils se séparent, chacun étant conçu comme l’extériorité de l’autre. Dans le premier cas, Dieu est tellement dans le monde qu’on ne peut plus faire sans (exemple de l’islam ). Dans le second cas, Dieu règne sur notre monde mais n’en fait pas partie. On peut donc s’en passer. Le génie du christianisme sera de proposer ce passage – autrement dit, et c’est là l’ultime paradoxe de cette religion, de sortir de lui-même. Le génie du christianisme est d’être la seule religion au monde qui assure une sortie de la religion.

Certes, cette sortie ne se fait pas sans labeur ni douleur – mais du fait que le christianisme sanctifie l’altérité, l’altérité devient le devenir de ce même christianisme. Au contraire de la forme pleine de l’Un (et qui est le fait des sociétés primitives), la forme chrétienne ne cesse d’ouvrir son être à l’autre, sinon de l’offrir à tous, tel le Christ s’offrant comme sacrifice aux hommes. De plus, « le fils de Dieu, qui ne formule pas une loi, mais délivre un exemple, donne à concevoir un Dieu d’ailleurs » - c’est-à-dire un dieu à la fois proche et loin des hommes,  un dieu présent et absent, pour ne pas dire présent dans son absence, et qui ne se donne qu’à la condition qu’on l’appelle. Le rapport à Dieu est donc toujours problématique, puisque croire en lui revient à croire entre l’écart abyssal entre notre monde et le sien. Il y aura donc toujours dualité ontologique entre lui et nous. L’église peut après régner tout son saoul, et avec les excès qu’on lui connaît, l’Un ne règnera jamais en maître comme, par exemple, dans l'islam. Il y aura toujours de l’autre dans l’être et du devenir dans l’autre. Dans le christianisme, on va et on vient. La signalisation y est sévère, mais la circulation y est libre.

Dès l’an mille, le processus de la modernité s’est imposé. Réforme grégorienne. Apparition d’un personnel sacerdotal avec les moines (tant  célébrés par Benoît XVI) - véritable « bureaucratie du sens » qui bouleverse la perception que l’homme a de son passage sur terre. Ancrage de l’homme sur terre - véritable réorientation existentielle. Chambardement social où le travail n’est plus simplement là pour survivre mais pour exister, c’est-à-dire pour accroître sa présence, sinon sa puissance, sur terre. En un mot, « ce bas monde devient un horizon par lui-même. » La mission de l’homme, c’est de rendre le monde le plus humain possible. Grâce à l’Incarnation, on est passé à l’enracinement.

Cette « révolution féodale » n’en est pas moins aussi importante sur le plan spirituel. Le Xème siècle, c’est le moment où les moines prennent le pouvoir à l’intérieur de l’Eglise, et ce faisant, donnent enfin au christianisme sa dimension miséricordieuse et par là-même… sociale. L’entente de la foi est bouleversée de l’intérieur. Et pour Marcel Gauchet, c’est là que se situe « le point de départ de l’histoire occidentale comme histoire chrétienne, et comme réalisation du christianisme. » La figure du Christ, elle-même, connaît une métamorphose spectaculaire avec la création du crucifix, « cette image typique de l’Occident ». Enfin, on comprend que sa souffrance est la nôtre. Du coup, on se considère soi-même avec plus d’attention. On commence à prendre conscience de son être individuel. L’individualité – accomplissement de l’Incarnation.

Le paradoxe est que « c’est l’organisation collective qui se pénètre du christianisme, plus que les consciences qui la peuplent, même si celles-ci n’y restent pas indifférentes (…) L’aspect intellectuel est second par rapport à l’aspect matériel et institutionnel ». Contrairement à ce que l’on croit d’habitude, le Moyen Age est beaucoup moins mystique que les temps modernes. La christianisation a d’abord concerné la vie sociale avant de concerner la vie intime. La multiplication des saints, les conversions spectaculaires, la philosophie chrétienne, tout cela viendra bien plus tard…



Inconscient.jpg6 – Génie de l’inconscient.

Qu’est-ce que le sujet ? Au sens courant du terme, « c’est l’être pensant, l’individualité considérée sous l’angle de l’intériorité. » C’est aussi le caractère historique propre de la raison moderne, sinon l’invention de cette modernité. Est sujet celui qui a commencé à se définir en fonction de lui-même et non plus en fonction d’une instance supérieure. En ce sens, le sujet, c’est ce mode d’être inédit qui résulte de la sortie de la religion.

Au fil des siècles, et malgré l’apparente main mise de la religion sur toutes les affaires de la vie, la communauté humaine abandonne peu à peu l’altérité comme condition de possibilité d’existence et en vient à se définir à partir d’elle-même. « Le règne de l’hétéronomie fait place au monde de l’autonomie. » L’altérité cède le pas à l’ipséité – soit la capacité du sujet à se construire de soi-même par soi-même et à demeurer le même quels que soient les changements qui affectent son corps et son esprit. Désormais, tout ce que je m’attribue vient de moi – même ma croyance en Dieu. « Dans le cadre religieux, l’altérité divine ou sacrale nous définissait de l’extérieur, elle nous constituait du dehors de l’humain. Désormais, ce qui me définit reste extérieur, en un sens, mais ce dehors m’est en même temps interne, et qui plus est, il relève d’un ordre purement humain. (…) Nous sommes sujets dans l’exacte mesure où nous ne sommes plus religieux. »

En fait, le seul « étranger » que je vais éventuellement accepter en tant que tel se trouve au plus profond de moi et s’appelle… l’inconscient.

La présence de l’inconscient au sein de la conscience est en effet ce qui accompagne le sujet moderne exactement comme la présence de Dieu au fond de l’âme était ce qui accompagnait l’être de l’altérité. L’opacité de la subjectivité n’admet pas de lumière extérieure mais admet toutes les ombres intérieures ! Comme aurait pu le dire Chesterton, la modernité se fait une collection de tous les enfers (c’est-à-dire de toutes les intériorités) mais refuse tous les paradis (c’est-à-dire toutes les extériorités) avec un acharnement sadomasochiste qui laisse rêveur. En un sens, la sortie de la religion, c’est l’entrée dans l’enfer de l’intériorité. Je sors de Dieu pour entrer définitivement en moi.

Et en effet, si la structure par l’altérité nous permettait de combler nos béances et de vivifier notre âme par le haut, la structure par l’ipséité nous prive de toute bouffée d’air frais et nous laisse seuls avec et dans nous-mêmes. Le sujet réflexif moderne est ainsi condamné à ne respirer que son haleine. Et voilà qu’en plus il découvre avec l’inconscient une défaillance de son propre système réflexif !

Mais cette défaillance est en fait une délivrance. Il est remarquable de constater que la psychanalyse, et malgré quelques vagues résistances réactionnaires au moment de son apparition, a été admise et louée tout de suite par l’ensemble des intellectuels, des scientifiques, et des patients ! C’est que la découverte de l’inconscient, dans un monde sans dieu, apparaissait comme une sorte de palliatif, certes plus diabolique que divin (puisque l’inconscient, va-t-on nous expliquer, est le lieu des pulsions inavouables, des pires instincts, de la mort en branle, etc., etc.), mais en même temps, formidablement libérateur, et qui nous déculpabilisait de nos mauvaises pensées, sinon de nos actes mauvais. En gros, l’inconscient reprenait le rôle du démon médiéval qu’il fallait extirper de l'âme pour sauver celle-ci. Avec l’avènement de la psychanalyse, le sujet retrouvait une nouvelle innocence. Orson Welles pouvait dire : « Depuis Freud, on excuse tout, mais Iago existe », le monde d’Œdipe n’en déresponsabiliserait pas moins Iago. Par ailleurs, s’il y avait des coupables, c’était le père, l’horrible loi du père, et la mère, l’horrible lien de la mère. Si je suis comme ça, c’est parce que maman-papa me traitaient comme ça.

Ainsi, en les dépossédant de ce moi qu’on avait cru si haïssable, l’inconscient détendait les consciences C’est la raison pour laquelle après avoir été vaguement hostiles à l’enseignement freudien, les masses ne s’en sont plus passées jusqu’à nos jours – alors que paradoxalement, c’est l’opinion savante qui, aujourd’hui, est devenue méfiante à l’égard de Freud !


Sacha Guitry.jpg7 – Génie de la France

1500 – 1650 : le moment théologico-politique de l’histoire occidentale qui marque l’avènement de ce que l’on appelle « l’histoire moderne ». Pour Marcel Gauchet, ce n’est pas tant la Réforme qui crée la modernité, et même si elle y participe, que le surgissement de l’état moderne – c’est-à-dire l’apparition d’une instance supérieure qui n’est plus religieuse et qui au contraire se propose de gérer les instances religieuses. Le moment moderne, c’est le moment où le politique fait du religieux son subordonné. En fait, ce sont les guerres de religion qui vont amener la pensée (révolutionnaire) que l’on ne peut plus se massacrer au nom de ce qui apparaît de plus en plus comme des croyances. On continue certes à respecter celles-ci et à organiser la vie sociale en fonction d’elles mais il n’est plus question qu’elles mènent la politique intérieure ou extérieure du royaume. Il ne s’agira pas pour l’état d’intervenir dans les contenus de la foi, qui reste le domaine réservé des clercs, mais d’intervenir dans leurs conséquences civiles. On ne se bat plus au nom de Dieu, comme d’ailleurs on ne se bat plus au nom de l’honneur (la fameuse interdiction des duels par Richelieu). Philosophiquement, l’on pourrait dire que l’on passe progressivement du souci religieux qui était la vérité au souci politique qui est la paix. « La paix étant la valeur politique suprême – c’est la concorde de la cité -, il faut une instance au-dessus des passions humaines, fussent-elles religieuses. » Autrement dit, le fameux pouvoir absolutiste, qui naît au XVIème siècle et va se développer au XVII ème siècle, est le résultat non pas tant de la soif de pouvoir des monarques que du désir social (soit, le désir de tous) d’en finir avec les conflits théologiques. L’absolutisme, à l’époque, c’est la barrière au fanatisme. Et le droit divin, que la doxa prend toujours comme la preuve indiscutable de l’emprise du politique par le religieux, est au contraire une « confiscation » subtile de l’autorité suprême de Dieu par le roi. Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est le droit divin qui va mettre fin aux guerres de religion.

« Personne n’est autorisé de Dieu sinon le souverain qui l’est fonctionnellement, par sa position, et non pas parce qu’il a reçu l’onction de l’église. Il s’élève de la sorte, à une autorité suprême que les plus grands empires de l’histoire n’auraient pas osé rêver. Car cette autorité est ce qui peut se concevoir de plus haut à l’intérieur d’une sphère terrestre close sur elle-même. (…) Cette autorité est de ce fait à part des autres. Elle n’est pas simplement la plus grande : elle est d’une autre nature. Elle est dissociée des grandeurs établies dans la société et fondée à s’imposer à elles. Car elle a son ordre propre de raisons : les raisons suprêmes de la conservation de la communauté, ce qu’on va appeler la raison d’Etat. »

Le droit divin, fondamentalement, c’est la raison d’Etat. La nouvelle légitimité passe par le souverain qui a reçu (en fait, qui a « pris ») ses pouvoirs du ciel – d’où tous les problèmes qui vont surgir, et notamment en France, « patrie de l’absolutisme », entre l’Etat et l’Eglise. Le progrès civil est tout de même considérable, car désormais ce ne sont plus les religieux de différentes obédiences qui se battent entre eux, et avec la violence qu’on leur connaît, que les rois et les papes qui se disputent la légitimité du pouvoir, mais ce faisant, sans violence effective. On se bat froid, on s’invective, on s’envoie des blâmes, on menace de s’excommunier ou de se gallicaniser, mais on n’organise plus de Saint Barthélémy. Surtout, l’appropriation du pouvoir absolu par le roi, et du fait que le roi soit aussi l’incarnation la plus pure de son pays, sinon de son peuple, fait que ce pouvoir apparaît, quoiqu’encore de manière très lointaine au XVIIème siècle, comme pouvant à son tour être réapproprié par ce même peuple. D’ailleurs, avec le triomphe de l’Etat, la notion de « peuple » laisse peu à place à la notion de « nation ». La féodalité nous définissait comme des créatures de Dieu, l’Ancien Régime nous transforme en sujets du roi (et en sujets tout court), la Révolution va faire de nous des citoyens. Entre temps, la France moderne aura surgi.

Le génie politique, sinon comique, de la France, va consister à ce que l’on conçoive le nouveau paradigme sous le mode de l’ancien. La République sera pensée et instaurée avec une autorité toute monarchique. Le contrat social sera celui d’une nouvelle souveraineté absolue et les Droits de l’Homme et du Citoyen le fait d’un nouvel absolutisme. En France, du roi au révolutionnaire, du clerc au laïc, de Bossuet à Jean-Jacques Rousseau, l’on reste toujours absolutiste !

Pour autant, on commence à prendre conscience que tout ce qui nous constitue n’est pas univoque. L’histoire de notre identité nous apparaît comme le résultat de nombreuses forces contradictoires, et la « vraie » France n’est pas celle de Saint Louis contre celle de Clémenceau, mais les deux. Il faut donc garder en mémoire la tradition et la modernité, et si possible, vénérer l’une et l’autre. « D’où la patrimonialisation du passé et son caractère obligatoire », et qui est, pour le coup, le fait d’une excellence universelle. Même nos errances et nos erreurs font partie du patrimoine. La grandeur d’une histoire n’est pas forcément morale - et si Louis XIV a révoqué l’Edit de Nantes, il a fait de la France le premier pays du monde occidental. De même Napoléon 1er dont on a le devoir de reconnaître les torts mais le droit tout naturel de continuer à l’admirer. Quant à la Révolution, force est de constater, même pour les contre-révolutionnaires, dont l’auteur de ces lignes pourrait faire partie, que l’on ne peut plus faire machine arrière. En vérité, l’histoire est une suite de dépucelages et l’on ne peut se repuceler, quelque soit le désir bizarre qu’on en ait. Avoir conscience de l’historicité des choses, c’est avoir conscience qu’il faut faire avec. « Aussi faut-il, [si l’on ne porte pas Saint-Just et Robespierre dans son cœur], trouver une façon d’assumer quelque chose du processus révolutionnaire tout en récusant son exécution. »

Toute la question est de savoir jusqu’où l’on va porter la critique. La conscience historique digne de ce nom est celle qui arrive à faire la synthèse de toutes les critiques sans pour autant annuler tout ce que ces critiques critiquaient. Hegel, évidemment. « C’est la que l’idée d’histoire naît. Elle se forme quand on intègre cette critique contre-révolutionnaire du droit naturel, atomistique et rationaliste, à l’idée de progrès, ce qui oblige à élargir et à approfondir celle-ci. L’idée de progrès une fois transformée de la sorte, la critique de la révolution acquiert un tout autre statut, qui va donner le compromis libéral conservateur dont la pensée hégélienne [est] caractéristique. » L’histoire sera le lieu de la réconciliation des contraires et la méthode qui permettra de tenir ensemble la continuité et la nouveauté, l’avancement et la conversation, le progrès et la tradition, le siècle des lumières et la lumière des siècles. L’on peut alors ensuite, en fonction de ses goûts et de ses couleurs, insister plus sur l’un ou sur l’autre des moments qui ont constitué notre histoire, mais nier complètement l’un au profit de l’autre, revient à mutiler une partie de son identité, et à ne pas faire honneur à son intelligence. Hélas ! Tant de gens qui ne voient l’histoire de France que de manière borgne ! Le pire, c’est cet esprit critique extrémiste, si français, et en même temps, si anti-français, qui fait qu'en France, on a a toujours l'impression d'être au bord de la guerre civile.

Comme le constatait déjà, navré, Sacha Guitry (qui nous semble incarner, à sa manière, cette vision très réconciliatrice de l’histoire de France), il semble que les enseignants d’hier et d’aujourd’hui mettent un point d’honneur à dégoûter leurs élèves de l’histoire de France. Au nom de l’esprit critique, on a mis la capacité d’admiration et de ferveur des jeunes gens dans un état critique. C’est comme si l’histoire de France devait d’abord faire horreur – esclavage, colonisation, collaboration, catholicisme sanglant, défaites morales et militaires, indignité des rois de France, injustices généralisées des régimes -  Or, comme le dit Sacha Guitry dans une délicieuse « conférence sur l’éducation » , et dont je recopie ici l’extrait le plus caractéristique, histoire de nous faire, à vous, lecteur, et à moi, une petite récréation :

« mettre entre les mains d’un enfant l’histoire politique de son pays, commencer par là son éducation et ne pas le prévenir tout de suite qu’il y a eu autre chose que des guerres, autre chose que des victoires et des défaites, autre chose que des assassinats, des pillages et des persécutions – oui, ne pas le lui dire tout de suite, c’est un crime. (…)
Si vous croyez devoir apprendre à vos enfants que les Français furent défaits à Pavie en 1525, faites-le, mais qu’ils sachent aussi qu’en cette même année Rabelais concevait son Pantagruel tandis que s’élevait le château de Chambord.

Si vous leur racontez avec tant d’horribles détails le massacre de la Saint-Barthélemy, ne manquez pas de leur apprendre que, quelques mois plus tard, Montaigne a fait paraître un immortel chef-d’œuvre. Si vous ne leur dites pas, vous en aurez menti.
Et si, tout au long d’une année qui fut pour nous cruelle, vous ne découvrirez rien qui soit à notre honneur, inventez quelque chose – vous n’aurez pas menti. »

Que ne dirait-il aujourd'hui où la plus haute institution morale et politique du pays, cette Halde dont il faudra un jour reparler sans complexes, vient de décider que Ronsard était un mauvais exemple du passé et que "Mignonne, allons voir si la rose..." perpétuait des stéréotypes sociaux et sexistes absolument déplorables pour la jeunesse ?


Hitler.jpg8- L’horreur idéologique.

Sortie de la religion. Primat du politique sur le religieux. Avènement de l’état. Apparition de la conscience réflexive. Autonomisation de la société civile. Histoire de l’identité nationale. Synthèse des forces qui l’ont construite. Mémoire. Possibilité pour les hommes d’assurer librement leur devenir et de comprendre le processus de celui-ci. La condition de l’homme moderne n’est plus religieuse mais historique. C’est dans la conscience de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons faire que nous nous définissons depuis le XIX ème siècle comme hommes libres et responsables de notre destin.

Autrement dit, « l’essence de l’historicité se révèle libérale. »

Dès lors que l’on est persuadé d’avoir son destin en main, l’on a la tentation perpétuelle de faire de celui-ci le meilleur possible, sinon d’en inaugurer sans cesse de nouveaux. D’autant qu’avec la conscience que nous avons désormais de l’historicité, nous nous sommes aperçus de tout ce qui n’allait pas dans la société et qui n’avait jamais été remis en question, ce que nous, nous allons nous empresser de faire. Le libéralisme économique, qui s’est développé de pair avec le libéralisme philosophique, s’il est un facteur de prospérité, en est un aussi de grandes inégalités. Il s’agit donc de rectifier le tir - et puisque nous sommes passés du temps de l’éternel retour au temps des révolutions, nous ne nous priverons pas d’expérimenter toutes les nouvelles formes d’humanité, quitte à tomber dans l’inhumanité. « Changer la vie » devient la grande affaire de l’Occident. L’homme est quelque chose qui doit être surpassé, disait Nietzsche. L’homme est quelque chose qui doit être liquidé en vue d’un autre, répondront en écho le nazisme et le communisme. Contre toute attente, l’historicité libérale se révéle productrice de révolutions et de totalitarismes.

La raison en est dans la béance onto-théologique qu’avait laissée la sortie de la religion. En « tuant Dieu », en trouvant son autonomie, en prenant en main son devenir, l’homme se retrouvait bien isolé. Au fond, la sortie de la religion était une sorte de seconde sortie du jardin d’Eden. Assez vite, l’idéologie lui parut comme la seule instance religieuse qui pouvait remplacer l’ancienne et le totalitarisme une manière d’achever définitivement l’histoire. « Cela va être l’ambition folle des totalitarismes ; faire entrer le diable démocratique dans la bouteille religieuse, plier les expressions de l’autonomie à un ordre d’essence hétéronome. » Si les deux grands totalitarismes du siècle dernier sont les deux versants d’une même terreur anthropologique, ne croyons pas pour autant qu’ils visent la même chose. « Le totalitarisme d’extrême gauche prétend faire entrer un contenu autonome dans une forme hétéronome ; le totalitarisme d’extrême droite veut obtenir un contenu hétéronome au travers d’une forme autonome. » A l’extrême gauche, on plombe l’Un dans le divers. A l’extrême droite, on plombe le divers dans l’Un. Le communisme rêve d’un homme égalitaire, transindividuel, collectif. Le nazisme rêve d’un homme inégalitaire, surhumain, aryen. Dans les deux cas, c’est la révolution nationale qui prime. Une centaine de millions de morts plus tard, on comprend que l’achèvement de l’histoire était plutôt une liquidation de l’humanité.

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9- Notre modernité.

« Le totalitarisme est mort dans son principe le jour où le premier oligarque soviétique a envoyé son rejeton faire un MBA à Harvard », affirme non sans ironie Marcel Gauchet.

Malgré trente ans de ce que Jean-François Revel appela « la grande parade » du post-gauchisme, et qui constitue encore aujourd’hui l’un des pires révisionnismes de l’histoire contemporaine (puisque nombres d’intellectuels continuent à nier allègrement le caractère criminogène du communisme, et particulièrement en France où la racaille d’extrême gauche semble avoir de beaux jours devant elle), force est de constater que le fait libéral l’a emporté dans nos sociétés occidentales et commence à s’imposer au reste du monde. Parallèlement, son garde fou n’est plus la révolution mais la démocratie. Le fait libéral corrigé par le fait démocrate, et l’individualité comme principe premier de la démocratie, voilà ce qui forme l’horizon de la politique contemporaine – et voilà ce qui explique que nous sommes sortis, en un sens très profond, de l’âge des totalitarismes.

Notre modernité, c’est en effet le mélange d’un renforcement du pouvoir de l’Etat, notamment sur le plan de la sécurité, et un accroissement sans précédent des droits individuels. En fait, c’est l’Etat mis au service de l’individu. C’est pourquoi il n’y a plus aucun sens à craindre que nos sociétés reviennent à des formes dictatoriales. Aujourd’hui, la moindre mesure qui ressemble de près ou de loin à quelque chose de répressif, de transcendant, ou de contrariant, est rejeté dans l’instant. Tout ce qui ne donne pas satisfaction immédiate à un désir civil ou communautaire, fait immédiatement scandale (le droit d’adoption accordé aux homosexuels, le droit à l’euthanasie légalisé, le droit à toute forme d’expérience sociale et sexuelle du moment que cela se passe entre « adultes consentants »). Le consentement, c’est la pierre de touche du contemporain. L’hétéronomie règne en maîtresse exigeante. Ce sont « les déliaisons de tous ordres et la dépossession collective qui alimentent le vertige de la démocratie d’aujourd’hui. » Inutile de dire que la lutte des classes n’a plus beaucoup de visibilité dans ce nouveau monde. En fait, il n’y a plus rien qui vaille le coup d’une conversion collective. Ni Dieu ni Marx. L’Un a totalement perdu la partie. Ne restent plus que le divers et ses réseaux.

« Le changement capital est là. Nous sommes la première société qui n’est plus tendue vers l’aspiration à l’unité spirituelle de ses membres, à l’accord des convictions et des croyances. Personne ne pense plus, comme l’humanité l’a toujours pensé, qu’il est indispensable que tout le monde croie la même chose, puisque c’est la condition sans laquelle une société ne peut subsister. (…) Nous ne ressentons plus le besoin de cette convergence des âmes. Nous pouvons donner libre cours à nos discordances d’opinion et à nos oppositions d’intérêts sans que cela nous semble menacer le moins du monde la survie de la collectivité. »

Comme il se doit, cette perte d’esprit public va de pair avec un excès d’esprit intime ou privé. Dans notre monde démocratique, c’est parce que toutes les croyances se valent qu’elles sont toutes affirmées. On se félicite de l’engagement de chacun en restant profondément indifférent à la vérité de cet engagement. L’affirmation de chaque tendance n’est en aucun cas la négation des autres. Car l’engagement religieux, politique, marital, parental, c’est comme tout le reste - une « option » existentielle et non plus une obligation sociale. On fait semblant de se disputer mais plus personne ne finit sur le bûcher. Ce qui n’empêche pas les rares chanceux qui se retrouvent « condamnés » par l’intelligensia de hurler à la nouvelle inquisition, tel Dieudonné qui, pour provoquer le "politiquement correct" ne trouve rien mieux à faire que de sombrer dans le "politiquement abject". En fait, la seule inquisition qui règne de nos jours, c’est la singularité de chacun. Touche pas à mon kif.

Ainsi, « émerge la figure d’un individu pur, ne devant rien à la société, mais exigeant tout d’elle. » C’est l’individu « total », délié de tout, ingouvernable, inéducable, qui veut tout apprendre sans rien apprendre - car apprendre, c’est apprendre des choses qui valent pour tous et non pour une personne, mais comme on a décrété qu’il n’y avait plus de vérité commune, on se trouve devant la quadrature du cercle d’une culture que l’on voudrait pour tous et qui conviendrait à chacun. Surtout, l’individu total se fait un honneur de « se désolidariser fermement du monde tel qu’il va ». Pas question qu’on le prenne en flagrant délit de sympathie avec « ce qui se passe aujourd’hui » ! L’individu total veut apparaître comme le plus critique possible vis-à-vis des institutions et des officiels. La politique telle qu’elle se fait dégoûte son petit être pur et sensible. Les gouvernants lui font horreur. En même temps, il attend tout de l’Etat. C’est la grande contradiction de la nouvelle « citoyenneté » : jamais les politiques n’ont été aussi sollicités ni aussi méprisés, jamais l’on a exercé une vigilance hypercritique à l’égard des élus mais en restant dans un aveuglement quasi pathologique à l’égard de ses propres responsabilités. Tel est le fondamentalisme démocratique et qui, plus que les fondamentalismes traditionnels, est le véritable danger qui nous guette.

extension_du_domaine_de_la_lutte_1998_reference.jpgA nouvelle anthropologie, nouvelle pathologie. Avec l’individu total, nous assistons à ce que Gauchet appelle « une pathologie de la désappartenance » qui est une forme de solitude désespérée d’autant plus difficile à altérer qu’elle est le fait de sa volonté. Privé d’altérité, pris au piège dans son ipséité, l’individu contemporain préfère subir l’enfer de son autarcie plutôt que le purgatoire d’une instance supérieure. En vérité, nous sommes tellement désaliénés de tout que nous sommes aliénés à cette désaliénation. Nous souffrons de notre propre étrangeté au monde. Difficile dès lors de penser à procréer. Pour l'individu-roi, la vie n'apparaît plus aussi appétissante que naguère. S’il y a crise de la reproduction, celle-ci est à la fois biologique et culturelle.

Alors quoi ? Réformer de fond en comble l’Etat ? Réformer l’éducation nationale ? Réformer la justice ? Replâtrer entièrement l’administration ? Remotiver les fonctionnaires – dont Gauchet affirme sans ambages que leurs « privilèges » ne sont que la compensation de l’immobilisme de leur fonction ? Ne plus céder devant les corporations et les syndicats qui, en France, sont aussi puissants qu’ils ne sont plus représentatifs ? Ne plus céder devant la chienlit ? Et par-dessus-tout rendre responsable le citoyen ? Et tout ça, en réconciliant la France avec elle-même ? En en finissant avec la radicalité critique, la posture morale et la culture de la dénonciation de nombres de nos clercs ? En affirmant réellement le métissage comme fondation d’un nouveau monde, et ce faisant, annihiler l’ancienne inquisition ethnico-éthique des années 80 qui ne savait que victimiser les citoyens d’origine étrangère et condamner à la roue quiconque ne s’agenouillait pas devant les défilés antiracistes ? En assumant la mutation anthropologique et sociale que le monde à venir impose ? En acceptant d’être son propre contemporain – la chose la plus difficile du monde ? Et si le président actuel avait été élu pour ça ?

 

(Cet article est paru dans Les carnets de la philosophie n°5 de septembre-octobre-novembre 08, puis le 09 janvier 2009 sur ce blog, mais on connaît ma manie du recyclage qui n'est qu'un "revival" comme un autre.)
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Commentaires

  • En fait, il me semble que nous avons les élus que nous méritons, parce qu'ils nous représentent, dans tous le sens du termes: ils viennent à épouser, refléter, même magnifier ce que nous sommes. Et si M. Sarkozy a été élu avec un tel avantage indéniable, c'est qu'en fait il est le parangon de ce que nous sommes. Un individualiste qui ne cherche qu'à utiliser les mécanismes à sa disposition pour satisfaire ses propres désirs - le mot ambition étant trop vaste pour son champ intellectuel.

    Et tout ce que tu décris là a quelque chose de terrifiant: une société en décadence, et je dirais même pire: une société qui se désagrège. Mais à la différence de Rome, nous n'avons plus de Vandales à nos portes, c'est à dire de barbares prêts à nous envahir pour ensuite saisir ce qu'il y a de mieux dans notre société et la revitaliser avec des idées neuves...

  • Passionnant et clair, merci Montalte pour cer article qui revisite certains aspects fondamentaux de notre histoire et de notre présent.

  • Dommage que la conclusion vienne tout gâcher (bon, j'ai aussi un peu zappé toute l'apologie de la religion à la fin de la première partie ^^) en invoquant la sainte antienne de la "réforme", tarte à la crème avariée de la politique de ces 30 (au moins) dernières années. Je ne parle pas du déni de réel qui va avec (remotiver les fonctionnaires en faisant empirer leurs conditions de travail, il faudrait peut-être arrêter le paradoxe, à un moment...) et des grandes phrases à l'emporte-pièce aussi vides de sens que boursouflées de formules clinquantes. Mais bon, en omettant le dernier paragraphe, ce n'est pas inintéressant, tout ça, même si je trouve la fin du raisonnement bien pessimiste et la vision de la société actuelle pas franchement objective (mais franchement idéologique, pour le coup).

  • Tu me diras où tu as vu que la réforme était une "sainte antienne". Tu me diras surtout où tu as lu que je disais ça, puisque ce que je dis, via Gauchet, est précisément que

    "ce n’est pas tant la Réforme qui crée la modernité, et même si elle y participe, que le surgissement de l’état moderne – c’est-à-dire l’apparition d’une instance supérieure qui n’est plus religieuse et qui au contraire se propose de gérer les instances religieuses."

    Quant au "paradoxe" sur les fonctionnaires, je ne vois pas non plus où il est puisque j'écris que précisément les fonctionnaires s'attachent à ce que les non-fonctionnaires appellent leurs "privilèges" pour compenser l'immobilisme de leur fonction. Et là-dessus, je suis bien d'accord. Puisque la fonction publique est en fait un ordre ou plus exactement un "corps" dans lequel les gens doivent se soumettre à une autorité, puisqu'ils sont dit "serviteurs de l'état", puisque leur sécurité va de pair avec leur fidélité, puisque monter en grade est moins une affaire privée qu'une affaire collective et autoritaire, puisque précisément la fonction publique ne saurait avoir un fonctionnement libéral, il est donc normal que les fonctionnaires bénéficient de "privilèges" tels la fonction "permanente", des vacances, des bonus, des primes, une garantie en matière d'avancement, des possibilités de stage et de reformation, bref, une certaine confiance en leur avenir déterminé. Et c'est pour cela que j'y suis si bien.

    "les grandes phrases à l'emporte-pièce aussi vides de sens que boursouflées de formules clinquantes" - en voici une non ?

    Pour le reste, c'est vrai que je fais partie des gens qui trouvent toujours un peu suspect ceux qui approuvent leur société sans complexe. Flaubert a dit des trucs comme ça : c'est le pharmacien Homais, ou Bouvard et Pécuchet qui approuvent leur monde.

  • Je ne parlais que de ton dernier paragraphe, qui s'éloigne justement de Gauchet pour rentrer dans des considérations politiques qui me semblaient nettement moins intéressantes, argumentées et réfléchies que le reste de ton texte. Le paragraphe où tu parle DES réformes et non de LA Réforme (je n'avais pas mis de majuscule, hein...). Celui que tu conclus par "Et si le président actuel avait été élu pour ça ?". Alors je ne sais pas s'il a été élu pour ça, mais je vois bien que ce n'est pas ce qu'il fait, notamment pour les fonctionnaires (c'est de ça que je parlais quand je parlais de paradoxe). Et c'est uniquement là que se trouvent tes grandes phrases à l'emporte-pièce (et pas dans le reste du texte) : quand tu transformes un texte d'intellectuel en texte de militant politique qui n'argumente rien et utilise des formules communicationnelles pour de pas parler des choses (quelle réforme de la justice ? Quelle réforme de l'éduc'nat' ? Quel replâtrage de l'administration ?).

    Pour le reste, je pense qu'on peut apprécier la société et y vivre bien sans non plus l'approuver sans complexes. Je ne crois pas à ta description de l'individu total, qui ne recouvre pas la diversité des individus telle qu'elle existe aujourd'hui. Je ne vois pas où est l'aveuglement pathologique face à nos propres responsabilités (mais quelles responsabilités ? De quoi parles-tu, là ? La misère du monde ? La pollution ? la violence ? Les guerres ?). Bref, je pense que tu vas un peu vite sur la fin, et que cela mériterait davantage d'explications...

  • Sur la Réforme, l'incident est clos :)

    Sur Sarkozy, je savais que la dernière phrase pouvait en effet réduire mon article à un petit texte militant, mais après tout, puisque je pense vraiment que celui-ci a bien compris dans quels temps nous entrons, et qu'il est une certaine incarnation de la modernité, bonne et mauvaise d'ailleurs, je me suis dis que je pouvais prendre le risque - les sarkozystes suivraient, les autres contesteraient. Mais que tout cela mérite plus d'explications, là, je suis d'accord, et je prépare (normalement) un texte dans ce sens...

    Mais avant, il faut régler son compte à cette saloperie qu'on appelle la Halde. Et ça, c'est pour demain.

  • Eh bien, de toutes façons, ça me change de Clément Rosset !

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