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Matière, matrice, maternité

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On ne naît pas féministe, on le devient. Encore faut-il choisir lequel. La grande vertu d’Antoinette Fouque, co-fondatrice du MLF en 1968, fut de proposer un féminisme humaniste, soucieux autant de la libération des femme que de la reconstruction du monde par celles-ci, et qui constitua une alternative heureuse au féminisme univoque, pour ne pas dire eunuque, de Simone de Beauvoir, autant qu’à celui, moniste et nihiliste, de Judith Butler et de sa philosophie queer (« indifférencialiste »). Contre ceux qui argueront que le féminisme fouquien n’a jamais connu le succès idéologique des deux autres, l’on répondra que c’est précisément par cette résistance à l’idéologie féministe dominante que se révèle la profonde singularité de cette pensée. Apparemment coincée entre le marteau beauvoirien de la femme qui est un homme comme les autres et l’enclume butlerien de l’indifférencialisme pur où homme et femme ne sont que des genres interchangeables, la « féminologie » fouquienne est en fait la seule qui pose la souveraineté de la femme dans son rapport à soi et non plus dans son rapport à l’autre, la seule qui reconnaît le génie de la grossesse – à la fois métaphore et métamorphose de la création, la seule, enfin, qui affirme la femme ailleurs que dans sa « libération » - et qui par conséquent l’ouvre à la vraie liberté, charnelle et existentielle.

C’est que le féminisme selon Fouque relève d’une exigence tout autre que celle de cet égalitarisme à tous prix qui fut pendant trop longtemps le fer de lance du combat féministe, et qui, pour le philosophe Alain Touraine, le premier qui ouvre le dialogue de ce livre, mena toujours à l’impasse. Fléau des idéaux postmodernes, l’égalitarisme univoque est synonyme d’abolition des singularités, sinon de mise à sac de l’être humain - et de la femme en premier lieu. Car définir le sexe féminin simplement par rapport à sa libération, c’est risquer de distinguer sexe et féminin ; pire, c’est arracher (« libérer » diraient les indifférencialistes) le premier du second. Tout le drame de la pensée queer réside dans cette désexualisation progressive de la sexualité qui n’est rien d’autre qu’une deshumanisation de la femme – et de l’homme. A force de n’affirmer que le seul devenir des êtres, hors de toute ontologie sexuée, l’indifférencialisme butlerien conduit à la castration généralisée - homme nouveau ou femme nouvelle n’étant plus que des zombies transsexuels. Sur ce point, Antoinette Fouque est farouchement orthodoxe : un transsexuel n’est pas un être qui a changé de sexe, mais une créature hybride qui a perdu les deux ! Si la « philosophie » queer s’était contentée de rester un aimable libertinage, elle ne serait pas tombée dans ce qui, pour Touraine, n’est rien d’autre qu’ : « une décomposition du genre féminin [détruisant] l’existence du sexe féminin lui-même. »

En fait, de toutes les formes d’infériorisation qu’ont subies les femmes au cours des siècles, la pire est celle qui leur a refusé la subjectivité – c’est-à-dire la parole. Les femmes pouvaient dire « nous », « on », mais non pas « je ». Et de fait, ne participaient pas au monde, car pour être au monde, il faut d’abord être soi. Or, pour une femme, être pleinement soi, c’est prendre conscience qu’elle est à la fois agent principale et métaphore de la (pro)création, sinon de la vie. Ne faisons pas de contresens. Comme le dit Roger Dadoun, « Antoinette Fouque renverse le statut traditionnel de la femme : la femme n’est pas toute entière dans l’utérus, c’est l’utérus (machine puissante et figure sacrale) qui est tout entier dans la femme ; la femme n’est pas toute entière dans la maternité (reproductrice), c’est la maternité qui est toute entière dans la femme – maternité dans ses aspects biologique, psychique, sociale, politique, culturelle, c’est-à-dire, donc, maternité qui peut être aussi bien réelle que symbolique ou imaginaire ou fantasmatique ».

Penser avec Antoinette Fouque est donc rien moins que d’établir un nouveau contrat humain dans lequel hommes et femmes se retrouvent dans leur complémentarité ontologique - le tout à travers une symbolique utérine qui est la véritable « révolution » féministe. La femme est non seulement l’être qui crée la vie, elle est aussi et surtout la figure, l’emblème, sinon le modèle, de toute créativité – y compris dans l’homme, utérin au moins en désir. A la fin, matière, matrice et maternité semblent constituer une nouvelle trinité de la chair.

Pensée provocante donc, évidemment discutable, peut-être menaçante pour la testostérone de quelques-uns, mais dont on ne pourra nier la géni(t)alité, ni du reste, son caractère parfaitement érogène.

 

Penser avec Antoinette Fouque, Karim Benmiloud, Chantal Chawaf, Roger Dadoum, Jean-Joseph Goux, François Guery, Charles Juliet, Anne-Marie Planeix, Patricia Rossi, Jean-Pierre Sag, Alain Touraine, Laurence Zordan, Edition des femmes, Antoinette Fouque, 13 euros.

 

 

(Article paru dans Le magazine des livres n°10)

Lien permanent Catégories : Montalte aux Editions des Femmes 15 commentaires 15 commentaires Imprimer

Commentaires

  • Mouais, je ne suis pas très convaincu par cette tentative de réhabilitation a posteriori du MLF, Montalte. En tout cas beaucoup de femmes qui en faisaient partie que j'ai rencontrées à l'époque étaient de farouches partisanes de la séparation, voire de la guerre des sexes. Et pour mémoire, le mouvement créé par Antoinette Fouque au début des 70s s'appelait "Psychanalyse et Politique". Ses références, je la cite :
    http://www.sitartmag.com/afouque2.htm
    "Se sont affinés le travail de Roland Barthes, la pensée de Lacan, et la naissance radieuse et dès longtemps préparée de Jacques Derrida. On lisait Leroi-Gourhan, Lévi-Strauss, Althusser, du côté du marxisme…"

    Tout un programme, bien dans la mouvance gauchiste post soixante-huitarde, pas vraiment le mien, ni le tien je suppose ?

  • ...
    J'ai connu antan à Valence, un brave théoricien d'une trentaine d'années qui dans ces années radicales par amitié pour ses collatérales féministes s'est fait faire une opération irréversible, qui n'est pas sans rappeler le geste d'Origène...

    Cela dit ma grand-mère était présidente des Femmes Françaises dans les années trente et mon grand-père qui l'avait épousée par amour se faisait un devoir de l'accompagner au train à chaque réunion fédérale, régionale ou nationale, ainsi qu'aux différents concerts auxquelles ses soeurs et elle-même, filles de bonne famille d'industriels de la chaussure, souhaitaient assister (à Bayreuth notamment...). Il retournait ensuite à ses occupations fermières...

    Ca le faisait bien râler un peu, mais dans quels travaux guerriers ne se tremperait-on par amour ?

  • Le féminisme du MLF et autres, qu'il soit "queer" ou pas, n'était qu'un calque de la grille de lecture marxiste appliquée aux relations entre sexes, dans lequel on remplaçait le mot "patron" par "mâle dominant" et "ouvrier" par "femmme exploitée". Pas étonnant quand on voit les références d'Antoinette Fouque.

    Même si les revendications des femmes pour plus d'égalité et plus de droits étaient et restent légitimes, on ne peut s'empêcher de trouver cette vision simpliste, quand on sait l'immense pouvoir qu'ont toujours eu les femmes, et le nombre d'hommes dominés par leur compagne.

    Une petite anecdote qui m'avait bien amusé à propos des "Editions des Femmes" : leur librairie "historique" rue de Seine a un beau jour disparu pour laisser place .. à une boutique Natalys ! Hautement symbolique et ironique quand on se souvient du regard pour le moins hautain qu'avaient les féministes des années 70 pour la maternité, symbole de l'aliénation et de l'exploitation du sexe dit faible !

    Maintenant, à te lire Montalte, il semble qu'Antoinette Fouque ait évolué, comme beaucoup de militants de sa génération d'ailleurs, mais ces rappels historiques me paraissaient importants et rétrospectivement assez comiques.

  • Cher Fabien, permettez-moi de vous chuchoter que vous commettez une grave erreur au sujet de la pensée d'Antoinette Fouque, qui - au contraire de ce que vous avancez en souriant du Natalys - se situe précisément dans l'idée que la femme est différente ("Il y a deux sexes", titre de son premier livre !) de l'homme, et affirme qu'il existe un chemin de création des femmes fort singulier, que la création des femmes participe du même principe que la procréation : en langage savant, cela s'appelle "la libido creandi". C'est la même chose. Comment est-il possible d'imaginer que l'auteure de "Gravidanza" (titre de son essai paru en 2007) puisse être une adversaire de la maternité ?... Les titres de ses oeuvres parlent tout seuls... Lisez-la ! Du reste, si je choisis d'employer l'expression "des femmes" et non le terme "féminine", et encore moins celui de "féministe" pour évoquer la conception qu'Antoinette Fouque se fait de la vie et de l'art, c'est parce que si elle est une figure du féminisme, elle n'est aucunement réductible à cette catégorie, elle est beaucoup plus large, est de plus contre les "ismes" en général...

  • Bien compris, chère amie, mais je me référais surtout à l'impression que m'avait laissée la fréquentation de certaines féministes dans les années 70, dont certaines se revendiquaient du MLF, et donc peut-être à tort d'Antoinette Fouque, dont je veux bien admettre que la pensée est plus nuancée que la "guerre des sexes". Les choses se sont beaucoup apaisées depuis, mais je peux vous assurer qu'il n'était pas évident pour un homme, pas particulièrement machiste mais qui avait le malheur de ne pas être gauchiste ni porté sur la psychanalyse, d'échanger sereinement avec ces femmes-là !

  • Super la radio !

  • "on ne peut s'empêcher de trouver cette vision simpliste, quand on sait l'immense pouvoir qu'ont toujours eu les femmes, et le nombre d'hommes dominés par leur compagne."

    Mais bien sûr ! J'imagine qu'on peut trouver la loi salique féministe, aussi... Souhaitez-vous quelques rappels historiques (date d'obtention du droit d'ouvrir un compte en banque, d'exercer une profession sans l'autorisation de son mari, droit de vote, et je ne parle pas de l'égalité criante dans l'éducation des hommes et des femmes au fil de l'histoire) ? Quant aux statistiques sur les femmes battues et les hommes battus, vous les voulez pour mieux parler des hommes dominés par leur compagne ?

  • Il me semble avoir écrit que "les revendications des femmes pour plus d'égalité et plus de droits étaient et restent légitimes", mais vous n'avez retenu que la deuxième partie de ma phrase...

    Je vous laisse à vos statistiques, je voulais simplement dire que ce n'est pas toujours l'homme qui domine dans un couple, et que certaines femmes ont eu beaucoup de pouvoir, ce qui est une évidence et une réalité historique, mais le sens des nuances n'a pas l'air d'être votre fort.

  • "Il me semble avoir écrit que "les revendications des femmes pour plus d'égalité et plus de droits étaient et restent légitimes", mais vous n'avez retenu que la deuxième partie de ma phrase... "

    Personne ne vous obligeait à l'écrire, cette deuxième partie ^^ mais je dois admettre qu'entre "quand on sait l'immense pouvoir qu'ont toujours eu les femmes" et "certaines femmes ont eu beaucoup de pouvoir", vous avez fait davantage que nuancer (vous avez en fait changé le sens, tout bêtement ^^). Je suis nettement + d'accord avec votre nouvelle formulation (quoique chez moi, je préfère quand personne ne domine, dans le couple).

  • L'incompatibilité absolue entre le féministe pur et dur (incarné ici par Celeborn) et les "autres" (Fabien, mais aussi moi) est que le premier ne perçoit les choses que d'un point de vue historico-juridique, c'est-à-dire visible. Or, il est visible qu'il y a une nette inégalité, ou plutôt une inégalité officielle, entre les femmes et les hommes - et que tout ce que l'on pourra dire ensuite sur le pouvoir officieux et bien réel, mais "invisible", de ces dernières n'aura aucune réalité pour les féministes orthodoxes. Et en effet, les femmes ont eu le droit de vote il y a 50 ans (du moins en France), ont été reconnues socialement il y a 40 ans (du moins en droit), ont eu le pouvoir avorter il y a 30 ans, et d'être à égalité professionnelle et politique il y a... heu, dans quelques années sûrement. Tout cela est parfaitement vrai. Et symétriquement (c'est-à-dire par rapport à l'homme) très scandaleux. Mais voilà, la réalité n'est pas symétrique, officielle et elle n'est surtout pas seulement visible. Le dehors n'est pas tout, le dedans existe aussi, et ce que les femmes n'ont pas eu au dehors, elles l'ont largement eu au dedans. Mais évidemment, ces catégories de dedans et de dehors ne sont que des foutaises aux yeux du féministe. Comment faire comprendre à celui-ci que sa vision égalitariste des sexes ne correspond pas à la réalité sexuelle ? Enfin, ce que j'en dis.

    (Un prochain post, oui encore un !, sur les quarantes du MLF viendra peut-être éclairer tout ça)

  • "chez moi, je préfère quand personne ne domine, dans le couple"
    Je serais aussi plutôt de cet avis, mais dans la réalité, ce n'est pas toujours comme ça que ça se passe.

    "ces catégories de dedans et de dehors" se retrouvent également dans bien des domaines, c'est aussi la frontière entre les matérialistes qui n'acceptent que ce qui est visible et ceux qui ont une vision plus spiritualiste du monde qui intègre l'invisible.
    Vaste sujet métaphysique, qui pourra t'inspirer pour un futur texte, mon cher Montalte !

  • J'adore ce débat entre mecs sur l'égalité des sexes et le droit des femmes.

    La loi salique n'est ni féministe ni machiste... Elle n'est qu'une roublardise pour asseoir sur le trône un roi dont la légitimité était plus que douteuse. Cette loi subit une sérieuse entorse quand on suit l'avènement de François 1er.

    J'apprécie le caractère sexué de l'article de Cormary. Parce que la véritable égalité ne s'obtient pas par une annulation des différences (prôné par Céléborn) mais par l'exaltation de ces différences: c'est dans le caractère unique de chacun que l'on fait une société riche. La femme n'est pas un homme comme un autre, tout comme un Juif n'est pas un Chrétien comme un autre, ou un homosexuel n'est pas un hétérosexuel comme un autre. Chacun a sa nature et sa culture propre, avec les limites que sont ses conditions physiques, psychologiques, sociologiques qu'il apporte au concert humain.

    Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droit. Il est une erreur grossière - et que nous tentons tant bien que mal à corriger - de créer des inégalités dues aux différences inhérentes à tout un chacun; il ne faut pas plonger dans l'erreur inverse de nier toute différence...

    Mais je radote...

  • Oui. Bon. En gros je dirais plutôt que la masculinité change de statut au fil des ans...

    Je ne sais pas vous, mais plus que l'évolution du statut des femmes c'est a contrario celui des hommes qui me pose problème...
    Suis-je le seul dans ce cas ?

  • Au contraire, Petrus,

    Ce qui tic tout les lecteurs c'est le fait que la remise en questions des rôle de la femme dans la société entraîne fatalement une remise en question de l'homme dans la famille (pour reprendre la dichotomie classique). La libération de l'homme viendra quand il n'aura plus honte de faire le ménage.

  • Bonjour Hawkeye
    Il me semble me souvenir qu'en gros le code napoléon en figeant l'inégalité des sexes a opéré une régression par rapport aux usages qui l'ont précédé, déjà bien dégradés depuis la renaissance. C'est du moins ce qu'avance Jeanne Bourin.
    Je n'ai jamais pour autant, et c'est bien ce qui me gène, pu constater dans ma propre famille autre chose qu'une réelle et authentique égalité, si bien que la théorie dans ces domaines me reste étrangère.
    La preéminence de l'homme sur la femme me parait plus ou moins justifiée culturellement par la guerre, le service militaire, la musculature, enfin, tout ce qui physiquement différencie les sexes à un moment donné et qui ne devrait théoriquement pas déboucher pour autant sur une inégalité.

    Que ces prérogatives ponctuelles disparaissent n'entraine effectivement pas la disparition des usages, des habitudes ou des valeurs qui s'étaient par nécessité matérielle et historiques rattachées à l'homme. Loin de là. Et c'est là que je ne comprends plus rien.

    Il ne s'agit pourtant de rien autre que de l'organisation et de la répartition des taches. Et ça c'est facile à faire. Il suffit juste d'un peu d'indépendance d'esprit, de raison, de sensibilté et d'amour.
    Mais la bêtise des gorilles, êtres à la nuque raide, est telle qu'ils prennent pour argent comptant ce qu'ils croient être des valeurs sui generis. On en voit encore plein les campagnes. Bref, on est tellement crétins qu'il faudra des siècles pour corriger notre bêtise qui, elle, parait bien être congénitale.
    De ce point de vue-là, aller aux sources psycho-sociologiques de l'inégalité des sexes, revient donc à s'interroger sur l'immensité de la connerie masculine.
    Dans ces secteurs et pour couper court j'aurais plutôt tendance à privilégier le discours volontariste que la débat scolastique.
    Autrement dit : nous sommes égaux parce que nous le voulons et pour cela uniquement. Façon Jerry Rubin, quoi.

    Jean-Louis Debré soulignait récemment que quinze années de discussion avant-guerre sur le vote des femmes n'avaient abouti à rien... et qu'il avait bien fallu l'imposer.

    Mais je ne nie pas la nécessité d'une réflexion sénatoriale...

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