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Pour saluer Jean-François Mattéi II - De l'indignation

 

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POUR SALUER JEAN-FRANCOIS MATTEI

II

(9 mars 1941, Oran - 24 mars 2014, Marseille),

ce second texte écrit sur lui 2005.

(Note à ceux qui croient que je me suis "radicalisé" : on remarquera que je suis toujours sur la même ligne.)

 

 

 Le problème de notre monde, disait Chesterton, c’est qu’il n’a pas le cœur à la bonne place. On le dit cynique et individualiste. Il est au contraire plein de sollicitude vis-à-vis de la misère et des souffrants, mais cette sollicitude est à côté de la plaque. En vérité, nous sommes dans un monde qui a substitué les idées justes et les sentiments généreux aux idées généreuses et aux sentiments justes. Nous sommes dans un monde de plus en plus humanitaire et de moins en moins humain. Un monde chrétien, en quelque sorte, plein d’amour pour tous, mais qui ne veut plus entendre parler de croix, de péché - et par là-même de pardon. « Le monde moderne n’est pas méchant, écrivait encore l’auteur d’Orthodoxie, à certains égards il est beaucoup trop bon. Il est rempli de vertus farouches et gaspillées ». L’indignation est l’un de ces gaspillages.

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La vérité sortant d'un puits pour châtier l'humanité, par Léon Jean Gérôme

 

Némésis ou l’indignation philosophique.

Pour le philosophe, deux modes nous font accéder au monde : l’étonnement qui nous ouvre à l’être, l’indignation qui nous ouvre à l’autre.

Le premier nous fait prendre conscience que le monde était là avant nous et que la sagesse consiste à y adhérer sans réserves, le second provoque notre âme en nous obligeant à des situations qui, nous le sentons bien, n’ont pas de légitimité « mondaine » et au contraire blesse et révèle ce qu’il y a de plus intime en nous - tel le procès de Socrate par lequel tout commence. Le juste accusé d’injustice, voilà ce qui indigne Platon et qui va l’inciter à repenser l’ordre du monde. Déjà, dans le ciel, la déesse de la justice, la Némésis, veillait à ce que chacun reçoive sa portion et vengeait la cité de ceux qui la déséquilibraient. C’est cette vengeance divine qui inspirera la justice humaine. Comme toujours chez Platon, le logos en appelle au mythe pour se légitimer. Et c’est tout le problème de l’homme moderne qui n'en appelle qu'à lui-même pour se légitimer et qui risque alors l’autarcie.

L’homme de bien devra donc à la fois affirmer le monde tel qu’il est et dans le même temps intervenir dans les situations qui lui paraissent injustes parce que précisément elles auraient pu ne pas être ou mieux auraient pu être autres. Le mal, c’est ce dont le monde se serait passé. La difficulté, nous le verrons, est alors de combattre celui-ci sans pour autant en accuser celui-là. Ce n’est pas parce qu’il y a des injustices et des cruautés que le monde est injuste et cruel. Notre devoir d'homme et de prendre garde à ce que notre indignation éthique ne déborde pas sur notre béatitude ontologique. Adhérer à la vie malgré le mal, telle est la clef de la sagesse humaine. Aussi difficile que de s’aimer les uns les autres.

L’autre problème se situe dans le fait que nous autres modernes avons posé la dignité de l’homme comme ce qu’il y a de plus haut tout en niant allègrement tout ce qui définit cette hauteur. Dieu est mort, la transcendance ne signifie plus rien, les valeurs sont relatives, et la vérité est un point de vue. Pauvres de nous qui avons rendu caduque tout ce qui pouvait nous servir à légitimer la dignité humaine, qui voulons une dignité sans prix dans un monde sans valeurs, et qui remplaçons les grands principes par les pétitions de principes : l’homme est digne parce que la dignité est humaine – et réciproquement. Comme tout ce qui se fonde « de soi par soi », ce raisonnement se dissout aussitôt énoncé. Autant dire que la raison nous vient de la raison. Sans Némésis, la dignité dont nous faisons si grand cas, est désormais introuvable. Et nous-mêmes sommes perdus en nous-mêmes - c'est-à-dire dans la seule technique du soi par soi, l'ipséité triomphante et dont la schizophrénie, fille de l'ipséité, nous menace. Il est temps que la vérité nous reprenne en main.

 

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 Dado -1958 - "Massacre des Innocents"  - Huile sur toile 194 X 259 cm

 

Ivan Karamazov ou l’indignité divine.

Plus féroces que les Thénardiers mais non fictifs et bien réels, les Djounkovski. Accusés de battre leurs enfants avec un fouet pour dresser les chevaux et les faire coucher dans une bauge à cochons, ils furent quand même acquittés en juillet 1877. Comme d’ailleurs le père Kroneberg, accusé l’année précédente d’avoir sauvagement fouetté sa fillette avec neuf baguette de sorbier tout un quart d’heure et que le tribunal de Saint Petersbourg ne condamna à rien, félicitant presque ce dernier pour l’excellence de son éducation. Quant à la mère du procès de Karkov, en mars 1879, elle obligeait sa fille à manger ses propres excréments après lui en avoir barbouillé la figure. De ces trois faits divers terribles et banals (voir l’actualité récente), Dostoïevski tirera son thème obsessionnel de la souffrance des enfants qui accuse la miséricorde divine. On se rappelle la plainte d’Aliocha à son frère Ivan Karamazov :

« Vois-tu d’ici ce petit être, ne comprenant pas ce qui lui arrive, au froid dans l’obscurité, frapper de ses petits poings, sa poitrine haletante et verser d’innocentes larmes, en appelant « le bon dieu » à son secours. »

[Bien entendu, le « bon dieu » qui a laissé « libres » les hommes, n’interviendra pas. Et si la petite fille en grandissant a le malheur de le maudire, là, par contre, il interviendra, et l’enverra en enfer. Tant pis si à la souffrance temporelle des enfants s’ajoute la souffrance éternelle des damnés – qui sont souvent d’anciens enfants martyrs, Dieu n’appréciant pas du tout que l’on doute de sa miséricorde censée racheter nos souffrances.] [Le genre de connerie adolescente que j'écrivais encore à l'époque, n'ayant pas encore été châtié par la vérité et l'amour. Note de 2014.]

Toute la création vaut-elle le supplice d’une fillette ? Telle rugit la révolte d’Ivan.  Nous serions dans un monde païen qu’au moins nous pourrions haïr les dieux en paix, sans culpabiliser, car ni Zeus, ni Apollon, ni Arès n’ont jamais dit qu’ils nous aimaient et voulaient notre bien. Alors que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, lui le répète tous les deux versets, voire à chaque désastre humain – et par là-même nous empêche de le haïr sainement, ajoutant la névrose à notre rage. Ce n’est donc pas tant la souffrance des enfants qui indigne Ivan que cette souffrance sur fonds d’amour divin.

L’ennemi, ce n’est plus le mal, c’est Dieu lui-même – autrement dit, la vie. Le problème quand on commence à s’en prendre à la vie, c’est qu’on oublie ceux à qui la vie s’en prend. La haine de Dieu finit par l’emporter sur la compassion envers la fillette. L’indignation d’Ivan n’est donc plus celle qui nous ouvre à l’autre, mais sa face obscure[1], qui nous ferme à l’être, et qui loin de nous inciter à punir les coupables et à soigner les victimes, nous ramène à faire un procès sans fin à l’auteur de la vie, sinon à la saccager à notre tour. Tu m’as fait mal, je vais donc te faire mal, et puisque Tu as laissé torturer cet enfant, je vais de ce pas en torturer un autre, dix autres pour prouver aux hommes que Tu n’es que le Salaud qui ose laisser faire tout ça. Tragédie de l’indignation métaphysique : à force de se révolter contre Dieu, on finit par devenir l’agent du Diable. Derrière Ivan Karamazov qui pleure la souffrance des enfants perce Stavroguine, le violeur d’enfants qui ne s’indigne plus de rien.

Le frère est devenu un démon. L'indignité du mal est devenue l'indignité de Dieu. Je l'ai longtemps pensé. En ce sens, j'étais retombé en idolâtrie - car le dieu indigne, le dieu méchant et par dessus tout le dieu père fouettard est la plus persistante des idoles. J'en suis sorti, enfin, je crois. [note de 2014]

 

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Staline, "napoléonien", en visite au goulag. Avec Iejov, vers 1937.

 

Le communisme ou l'indignité historique [2].


Donc, c’est lorsque l’indignation devient générale, métaphysique, transhistorique, dialectique qu’elle devient, comme une certaine pitié, dangereuse. Pour qu’elle soit efficace, l’indignation se doit d’être singulière. S’indigner de la misère du monde n’a jamais servi le monde – et au contraire a peut-être accentué sa misère. C’est un ou plusieurs cas particuliers d’injustice qui avaient ému Voltaire et Zola et les avaient incités à prendre la plume au nom de la vérité. Il s’agissait de réhabiliter ou de défendre des individus ayant réellement souffert l’iniquité : Calas et le chevalier de La Barre pour l'auteur de Candide, Dreyfus pour celui des Rougon-Macquart

Au contraire, c’est l’ensemble des conditions d’existence de l’humanité qui indigne et met en branle le jeune Marx. L’ennemi, ce n’est plus Dieu qui du reste n’existe pas, mais l’histoire qui depuis ses débuts enferme l’humanité dans une lutte des classes sans fin. Il faut donc libérer l’humanité de l’histoire. Le problème, c’est que c’est l’humanité qui fait l’histoire, autrement dit qui est responsable de sa propre aliénation – et nous pouvons le dire, de sa propre indignité.

Dans le marxisme, l’histoire est à la fois le plaignant, l’accusé, le tribunal, et à la fin le bourreau. Comment dès lors penser (et libérer) l’humanité hors des modes de productions économiques qui l’ont aliénée ? Comment, surtout, penser « le nouvel homme » ? Très difficile de le faire, sinon impossible puisqu’il n’y a évidemment pas dans le marxisme, immanence matérialiste oblige, de « modèle éternel de l’homme » - l’homme marxiste n’étant alors ni individu, ni citoyen, mais bien ce « transindividuel » improbable, ce « collectif » malgré lui, ou comme le dit Mattéi, ce « générique ».

Comment penser l'homme, donc ? Eh bien, c’est très simple, en en changeant. Puisque l’homme actuel ne convient pas à l’idéal, il faut inventer un nouvel homme. Et se débarrasser de l’ancien.

Et Jean-François Mattéi de se lancer dans une courageuse comparaison entre nazisme et communisme qui n’indignera que ceux (à vrai dire, presque tout le monde) qui pensent encore que le communisme était « une belle idée », et que s’il convient de condamner ses effets nocifs, il faut au moins sauver « ses intentions ». En gros : non à Staline, mais oui à Lénine, et amen à Marx. Voilà ce que pensent encore un bon nombre d'intellectuels de gauche. Faites le test autour de vous, vous verrez...

Or, de la race à la classe, du naturalisme dégénéré à l'historicisme aberrant, de l’obsession génétique sélective à l’obsession socialiste égalitaire, nazisme et communisme s’imposent comme deux pathologies du national et de l’universel, toutes deux athées et matérialistes, et qui, pour le philosophe orthodoxe, ne sont rien d’autre que deux pathologies du concept. La barbarie, c’est en effet l’homme réduit à un seul concept. Celui que l'on a pensé dès le XVIII ème siècle.

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J'en connais qui l'avaient en poster dans leur chambre à 16 ans. Sinon, il paraît que les gauchistes n'aiment pas cette reproduction.

 

« Le système du concept, tel qu’il a été préparé par les Lumières, révèle son vrai visage dès qu’il a atteint les limites ultimes de son pouvoir absolu : le système des camps. »

Du concept unique de l'homme égalitaire au camp, en passant par la terreur, il n'y a qu'un pas.

« Quand la Nature et l’Histoire viennent occuper un ciel vide de dieux, l’abstraction du Singulier et de l’Universel érigée en instance absolue par la conscience produit nécessairement l’opération négative de la Terreur absolue. »

Encore aujourd’hui, cette indignité du communisme ne passe pas dans les esprits. S'il y a une reductio ad Hitlerum, il n'y a pas, et sans doute il n'y aura jamais de reductio ad Stalinum. « Ce n’est pas la même chose, répète-t-on à satiété, le nazisme, c’est le mal au service du mal, alors que le communisme, c’est le mal au service du bien ; vous pouvez condamner le goulag ou le laogaï, vous ne pouvez condamnez l’idéal égalitariste. »  A cela, il faut répondre de quelle nature est cette égalité dont on parle. Est-ce une égalité en droit qui est du reste appliquée dans les démocraties et qui nous vient du christianisme ? Ou est-ce une égalité plus générale qui concernerait tous les désirs, toutes les singularités de l’être humain et qui conduirait à l’univocité ? Ce que veulent profondément les communistes, ce n’est pas que tous les hommes soient égaux, c’est qu’il n’y ait plus qu’un seul homme qui n’ait plus qu’un seul désir, qu’une seule fonction, qu’une seule identité, qu’une seule matricule.

Comme Hitler a  rêvé d’un « homme inégalitaire » (l’aryen), Lénine, Staline, Mao et Castro ont rêvé d’un « homme égalitaire » et ce faisant ont trompé égalitairement des millions d’hommes, en en tuant une majeure partie. Au moins le nazisme ne mentait pas. Le communisme, c’est quatre-vingt millions de morts plus le triple en esprits. Mais on a beau le répéter sur tous les tons, la vérité criminogène du communisme ne passe pas et à cause de ce

« sophisme totalitaire [qui] consiste  à changer sans cesse de plan de référence lorsque l'on envisage l'articulation de l'idée communiste, dans sa légitimité théorique, avec l'effectuation de la réalité socialiste, dans ses applications pratiques. » 

On ne sauve pas le nazisme, on a toujours tendance à sauver le communisme.

- Alors vous niez que le nazisme soit le mal à l’état pur ?

- Jamais de la vie ! Mais je rajoute que le communisme est le mal à l’état impur, et qu’il est indigne de ne s’indigner que du premier.

- Mais on s'indigne du stalinisme, voyons !

- Ah bon, vous vous indignez du communisme ?

- Du stalinisme, oui.

- Mais du communisme, de l'idéal communiste ?

- Ah non, ce n'est pas la même chose.

- Ah bon, vous ne croyez pas que le goulag est au Manifeste du Parti communiste ce que la chambre à gaz est à Mein Kampf ?

- Alors, ça, certainement pas !

- CQFD.

 

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Le vieux gavant qui va nous sortir son poème d'Apollinaire

 

Attak ou l’indignité du temps.

« Ce sont les intermittences du cœur qui donnent son prix à l’intermittence des indignations. On ne saurait vivre dans une révolte permanente qui, refusant systématiquement tout ce qui advient, mettrait finalement le temps lui-même au banc des accusés », écrit Mattéi, page 161.

Et les révolutionnaires de Juillet 1830, rappelle le philosophe niçois citant Walter Benjamin, de tirer sur plusieurs horloges des tours de Paris. Après Dieu et l’Histoire, c’est au tour du Temps d’être déclaré coupable par les professionnels de l’indignation. Le Temps qui nous use, nous fait souffrir, nous oublie et ose continuer sans nous. Une fois de plus, l’on s’indigne non pas d’une injustice particulière mais bien de l’ordre des choses.

Ainsi des altermondialistes qui, de par leur autodésignation, annoncent la couleur : c’est le monde qui est coupable. Se réclamant à tort de l’économiste libéral Tobin qui, s’il fut bien l’inspirateur de la fameuse taxe, n’a jamais voulu remettre en question le libre-échange et la mondialisation, voilà nos nouveaux émeutiers prêts à changer un monde qui fait le bonheur de ceux qui y sont et l’espoir de ceux qui n’y sont pas encore.

« Les altermondialistes occultent en effet le fait essentiel que la mondialisation n’est rien d’autre que la face économique de la socialisation (…) ce qui revient à dire que la généralisation du mode économique dominant, le système libéral, n’est actualisable que sous l’effet de la généralisation du mode existentiel dominant, le système social. »

Qu’importe qu’on leur fasse remarquer mille et mille fois que c’est le socialisme qui a échoué partout et que c’est le libéralisme qui est vraiment social, contrairement à Descartes, ils refuseront toujours de changer l’ordre de leurs désirs plutôt que l’ordre du monde. Et puisque le monde n’est pas d’accord avec eux, il faut le forcer – le saigner. De Robespierre à Che Guevara, on reconnaît un révolutionnaire à ce que l’assassinat fait partie de son plan. « Par pitié, par amour pour l’humanité, soyez inhumains » hurlaient les Communards.

C’est dans ce passage furtif du particulier au général, de la souffrance personnelle en malheur collectif, de la culpabilité individuelle à la culpabilité nationale, que l’indignation devient idéologique. De grands penseurs sont tombés dans le panneau. Ainsi Jankélévitch pour qui le mal ne fut pas tant le nazisme en soi que l’Allemagne en général, et pas simplement celle des années trente, mais celle de toute son histoire, de toute sa culture - qui commence avec les gravures de Dürer, continue avec Bach, Beethoven, Schubert et se termine avec Hitler. Et de fait, Jankélévitch n’écoutera plus jamais de sa vie une note de ces compositeurs, se persuadant que chacune d’entre elles contenait en germe toutes les exactions du Troisième Reich. La perversité de ce raisonnement (et même si l’on peut psychologiquement comprendre Jankélévitch), c’est qu’il tend, à un certain moment, à rendre coupable tout le monde sauf les coupables. Toute l’Allemagne était nazie, sauf les nazis.

Plutôt que Jankélévitch, c’est Primo Lévi qu’il faut suivre quand il dit que lui a « toujours refusé de formuler un jugement global sur l’homme. Même sur les nazis. Pour moi, le seul procès qu’on puisse instruire, et avec toutes les précautions d’usage, c’est celui des individus. » Confondre le mal avec le monde, voilà l’immonde. Faire de l’indignation une promotion de sa bonne conscience, voilà ce qu’il nous faut éviter. Tant de gens qui se planquent derrière leurs indignations complaisantes ou qui prennent leur ressentiment pour de l'indignation. Car en effet, le premier indigné, c'est le dernier homme. 

 

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Boronali ou l’indignité du sens.

On connaît l’anecdote : en 1875, dans le célèbre cabaret montmartrois du Lapin agile, quatre joyeux lurons font peindre un tableau à l’âne Lolo en lui attachant un pinceau à la queue qu’il trempe dans différents pots de couleurs et qu’il agite sur une toile vierge. L’œuvre, intitulée « Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique » et signée Boronali (que l’on présente comme un peintre futuriste, né à Gènes et figure de proue d’une nouvelle tendance artistique : « l’excessivisme »), est exposée au Salon des Indépendants sans que personne ne s’en émeuve. Elle passe même inaperçue lors du vernissage. Les quatre farceurs ne tardent pas à prévenir la presse de leur canular qui évidemment s’en empare, crée son scandale bon enfant et permet au Salon de gagner en bénéfice ce qu’il perd en compétence – et illustrant ce que sera bientôt le phénomène de l’art contemporain.  

En effet, le plus drôle dans cette histoire est que ce qui est passé à l’époque pour une grosse farce de potaches passerait aujourd’hui pour une « performance » d’un artiste underground - et l’on parlerait de « donkey art » comme on parle d’ « elephant art », cette nouvelle école picturale très sérieuse développée en Thaïlande et qui a permis l’établissement d’un musée éléphantesque, le fameux « Maesa Elephant Camp » dans lequel on peut admirer, entre autres, les énormes chefs-d’œuvres des pachydermes Khongkan et Wanpen, les deux artistes les plus côtés du marché.

D’un autre âge les définitions de l’œuvre d’art comme « promesse de bonheur » à la Stendhal ou comme mode d’expression de la vérité à la Heidegger (encore qu’il y aura toujours de bonnes gens qui pourront soutenir que ces peintures d’éléphants leur procurent du bonheur et expriment « à leur façon » la vérité !). Qu’allons-nous nous emmerder avec nos visions élitistes (je veux dire « classiques ») qui ne parlent plus à personne ? De nos jours, la vérité s’est multipliée, l’erreur s’est unifiée, le monde s’est émietté, les dieux sont morts, et les hommes ne croient plus qu'en eux. L’art qui était chargé jusque là de rendre la splendeur de l’être et d’édifier l’humanité est devenu le lieu du nihilisme le plus déchaîné. Le goût est au dégoûtant, à l’abject, l’excrémentiel. Et il ne s’agit pas tant de peindre la merde (qui après tout peut-être un sujet comme un autre), mais de présenter pour de bon des étrons tous frais dans une exposition - avant de les vendre en boîte très chers comme Piero Manzoni et sa succulente série de « Merda d’artista ».

L’essentiel est d’outrepasser la seule règle qui puisse décider qu’un objet soit artistique ou non (et qui n’a rien à voir avec ce qui est décent ou supportable), à savoir que la nature ne se représente pas par la nature. Un cadavre de Goya n’a en effet rien à voir avec un cadavre sorti de la morgue. Un homme qui vomit dans le lavabo peut être un sujet sublime pour un peintre génial (Bacon) mais un homme qui s’expose en train de vomir tous les jours à quatorze heures quinze dans telle ou telle biennale prouve surtout qu’il a des intestins solides. Lorsque la manifestation artistique se confond avec sa matière physique, sans la moindre distance ou le moindre effort de déréalisation, ou plus simplement lorsque la représentation laisse la place à la présentation, nous ne sommes plus dans l’art mais dans la barbarie – la barbarie du littéral, comme disait Adorno. "Shoot", comme aurait dit Chris Burden en 1971.

L’ennemi de l’art, aujourd’hui, ce ne sont donc plus les clercs ou les censeurs, mais les artistes eux-mêmes. « L’effondrement de l’art, note Mattéi, tient moins à l’utilisation mercantile des œuvres (…) qu’à la destruction volontaire de l’œuvre par ceux qui ont pour charge de la créer. » Le sens, c’est ce qu’il faut annihiler à tous prix – en se faisant de la tune tout de même. Et comme faire des horreurs peut encore avoir un sens « négatif », il faut renoncer absolument à tout impact sensible de l’œuvre. Revoilà le concept ! L’important, ce n’est plus l’œuvre, c’est le chemin qui y mène. « L’art contemporain devient insurrectionnel en mettant en scène sa propre représentation. » L’acte de peindre devient le seul sujet de la peinture. Cette manie déborde largement les milieux de la peinture et tend à devenir le credo de toute la critique littéraire, cinématographique, etc. Combien de fois entendons-nous ou lisons-nous sous la plume d’un critique que ce film est avant tout un « grand film sur le cinéma » ou que ce livre est surtout « un grand livre sur la littérature »   ? En vérité, un artiste qui ne parle que d’art prouve surtout qu’il est bien incapable d’affronter le monde, tel Joseph Beuys, concepteur de la « sculpture sociale » qui veut que chacun soit son artiste, et qui, entre autres élucubrations, fit un jour une conférence sur l’art devant une salle vide, « performance » organisée et voulue comme telle.

 

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Aux bons amis

 

Indignité du ressentiment.

Des artistes qui cherchent et ne trouvent rien (au contraire de Picasso qui déclarait superbement « je ne cherche pas, je trouve »), des révolutionnaires qui s’en prennent au monde plutôt qu’au mal, des idéologues à qui l’humanité ne convient pas car elle déborde le cadre de leur « idéal », des nihilistes qui rejettent Dieu à cause de la souffrance des enfants mais qui ne font rien pour ces enfants, des juges qui ne veulent juger que d’eux-mêmes et qui mettent à mort la transcendance (qui seule permet le jugement), telles sont les figures de l’homme de la fausse indignation - soit l’homme du ressentiment. Faire semblant de souffrir pour les autres, se réjouir secrètement de tous les maux qui permettent d’accuser la vie, glorifier sa propre (in)suffisance, voilà donc comment fonctionne celui qui, avant toutes choses, ne supporte pas que l’on se défende réellement contre ce qui nous menace. Car l’homme du ressentiment ne veut surtout pas que quelque chose s’arrange et puisse discréditer son indignation – comme ces humanitaires qui seraient bien malheureux si le monde ne l’était plus.

L’homme du ressentiment a besoin du mal pour se sentir utile - tel Tobias Mindernickel, ce personnage d’une nouvelle de Thomas Mann, qui n’est heureux que lorsqu’il console son chien, et qui, pour ce faire, le bat, le fait gémir, le console, le rebat, le refait gémir, le reconsole, et à la fin, le tue. 

 

De l’indignation, Jean-François Mattéi, La Table Ronde, collection Contretemps, 288 pages, 20 euros.

 

 

(Cet article est paru une toute première fois dans Le journal de la culture, n°15, de juillet-août 2005)




[1] C’est sciemment que nous utilisons la célèbre formule de Star Wars. La mauvaise indignation qui conduit du bien au mal est évidemment celle qui va persuader Anakin Skywalker de devenir Dark Vador – et nous ne craignons pas d’affirmer que le succès planétaire de la saga de Georges Lucas s’explique aussi par l’usage qu’il a fait de cette idée simple et universelle. Tout le monde a un jour douté du bien fondé de l’existence et s’est demandé s’il ne fallait pas plutôt se faire Sith que Jedi.

[2] Certes Mattéi intitule son chapitre « Alfred Dreyfus ou l’indignation politique » mais il passe rapidement de la bonne indignation dreyfusarde à la mauvaise indignation marxo-léniniste, celle qui au nom de l’humanité la met en péril..

[3] Et l’injustice particulière tend à ne plus retenir l’attention. Rappelons-nous de Sénécal dans L’éducation sentimentale de Flaubert, le socialiste révolutionnaire qui passe son temps à discourir de libération ouvrière tout en se conduisant avec ses employés comme aucun « patron » n’oserait le faire – et qui d’ailleurs n’en a pas honte, expliquant que c’est la masse et non l’individu qui compte. Plus on croit aimer l’humanité, moins on aime son prochain.

[4] Loin de nous l’idée de nier la valeur de ces grandes œuvres réflexives que sont Les Ménines de Velázquez ou L’atelier du peintre de Vermeer, la Recherche de Proust, ou le 8 ½ de Fellini et qui n’ont rien à voir avec la tendance tautologique à tout va de la critique contemporaine.

 

ADDENDUM DU 02/04/14 : Notes sur la conférence de JF Mattéi à propos de "l'innocence du devenir"


[Les crochets sont de moi.]

La philosophie arrive après la musique.
Pythagore a inventé le mot philosophe et la gamme naturelle (do ré mi fa sol la si.)
Le devenir est une machine à supprimer le temps - et peut-être à supprimer l'homme.
Le devenir, ce n'est pas le temps.
Le futur, notion compacte.
Il y a des peuples qui n'ont pas d'histoire. Ou pas encore.
L'être humain ne s'aperçoit pas qu'il devient autre chose - l'enfant ne s'aperçoit pas qu'il devient un adulte. [Pas sûr].
Le devenir est une notion humaine, existentielle. Le devenir comme tension vers l'avenir.
Le devenir accusé - d'où le besoin d'innocenter le devenir. Il est accusé parce que le devenir est un changement, et le changement est toujours un risque, celui de perdre les acquis, ou de mourir.
L'être se tient en main. Est là. Alors que le devenir devient toujours autre chose ou fait que tout devienne autre chose. L'être est rassurant, il possède identité et plénitude. "Qu'est-ce qui va m'arriver si je change ? si je deviens quelque chose que je ne veux pas ?" Devenir malade = tomber malade (occurrence judéo-chrétienne, tomber, chuter.) Le devenir implique la fin des choses, le néant. L'être va-t-il devenir néant ? Le néant va-t-il aspirer l'être ?
Le devenir comme fin de l'être, de l'homme, de l'univers ?
Benjamin Button. Mythe de Platon dans le Politique, mythe de Chronos, du temps qui s'inverse.
Pourtant, le devenir est innocent comme un enfant qui joue (Héraklite).
L'aïon : l'espace de l'existence dans lequel l'homme se trouve, l'intervalle dans lequel je suis entre ma naissance et ma mort.
Mais si le devenir est innocent, quid du mal ? Que faire des ratés du devenir ?
Même en physique, il y a d'abord du statique avant qu'il y ait du dynamique.
Le principe d'identité est encore plus vrai en physique (et en mathématique : tout triangle, etc) qu'en philosophie. Au début, il y a toujours socle, quelque chose qui résiste, qui stabilise. Héraklite et Nietzsche refuseront ce socle.
Le bonobo ! (24'35").
L'être humain cherche la responsabilité du mal dans le monde. C'est pourquoi les media insistent sur le négatif. Les journaux informent du négatif - parce que le négatif est l'information. L'information est toujours celle du négatif. On n'annonce pas que les trains arrivent à l'heure mais que les trains déraillent. Celui qui ne voit pas le négatif nous irrite parce qu'il nous empêche de nous plaindre (de jouir !) mais aussi parce qu'il nie allègrement l'accident, le négatif, le mal. [C'est un niais agressif qui insiste atrocement sur le bien : - Ces parents viennent de perdre leur enfant. - Oui, mais il leur en reste combien ? - Trois. - Eh bien, pourquoi être en deuil ? Sur quatre, ils n'ont en perdu qu'un, ils devraient se réjouir. En bonne logique, rien de fâcheux ne leur est arrivé.]
Le bon sauvage - Diderot, et non Rousseau.
Qu'est-ce qui se passe quand l'être humain croit à l'innocence du devenir ?
Il n'y a plus de Dieu, de juge, d'instance transcendantale (Deleuze). Il n'y a que du jeu et du hasard. Mais quid du mal ?
L'avenir, pour le christianisme, c'est le salut.
Sans salut ou consort, le devenir ne devient que du devenir. Du devenir de devenir. Soit du néant. [Ou de la technique : de la volonté de puissance qui tourne en rond, capitalisme, technologie, genre, etc.]
Sans finalité, il n'y a plus d'injustice. Sans finalité, l'inégalité entre les hommes et les femmes n'est plus injuste. [Les féministes ont besoin de Dieu ou d'une instance morale autoritaire - soit d'une loi, et la loi, c'est le père - pour légitimer leur combat !] Le seul devenir innocent se fout de la justice et de la morale. L'innocence du devenir annule le jugement. Mais si l'on ne peut juger, alors le mal n'en est plus.
Si le devenir est totalement innocent, le nazisme est un jeu comme un autre.
Chez Nietzsche, le devenir revient toujours. Tout tourne. Tout revient, tout devient. Sans Dieu.... ni matière ! Il n'y a plus de réel. [Quid du sens de la terre ?] Il n'y a plus de formes, plus de métamorphoses mais que des métaphores. Si tout est innocent, alors le nazisme n'est qu'une métaphore.
Solution camusienne : on fait comme si. L'existence n'a aucun sens, mais on accepte. Il faut admettre Sisyphe heureux.
Et si on n'est pas heureux, si on se révolte, on se tue.
L'innocence du devenir, c'est le suicide.

Lien permanent Catégories : In memoriam Jean-François Mattéi (1941 - 2014) 0 commentaire 0 commentaire Imprimer

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