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Six jours à Saint-Malo (novembre 2018)

 

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Lundi 19 novembre 2018 - PREMIERE JOURNEE

Arrivée en TGV en fin de matinée, la magie ayant commencé à la gare Montparnasse – car venir ici est magique. Doux trajet à lire l'essai de Heidegger de Steiner ainsi qu’un Magazine littéraire de 2017 consacré à Heidegger et le nazisme (à propos des Cahiers noirs). Passer de l'étant à l'Être en venant à Saint-Malo – l’extase « épochale » (les vacances, quoi ?)

Dès que j’aperçois les toits pentus, les murs de granit et le clocher de la cathédrale Saint-Vincent, j'exulte en silence – que le chauffeur du taxi ne me prenne pas pour un dingue. Cinq ans que j'ai découvert votre ville de rêve, cinq ans que j'y viens deux fois par an m'y ressourcer. Même hôtel, même chambre, mêmes rituels. Installation, rangement, petites courses au supermarché d'à côté. Agrumes et gâteaux d’amande pour le petit déjeuner que je prends chaque matin dans ma chambre. Aujourd’hui, celle-ci n’est pas encore prête quand j’arrive. Qu’importe ! Je laisse mes bagages à l’accueil (où tout le monde me connaît et « fête » mon retour) et je pars « en vadrouille », comme dirait Aurora dans Le Genou.

Et d’abord les remparts du Grand Bé pour saluer René et non pour lui pisser dessus, comme dirait encore Aurora à Mirella – « tu ne vas pas pisser sur René, non ??!! ». Ciel bleu éclatant, froid revigorant, mer apaisante (pardon – l'océan, la Manche !). Je me promène en lisant à haute voix les poèmes d'Aurora Cornu en recommençant par le premier, La Rencontre :

 

Entre les eaux j’ai jeté ma sandale légère

Mon corps je le sentais comme un poisson

Mes cheveux mouillés ; le sable saoul buvait l’eau

Des algues crues, des rameaux de corail. 

 

… et en prenant des photos des vagues, des rochers et des mouettes en plein vol, respirant comme si je priais, cristallisant au maximum, « ressuscitant » comme il se doit. Toute m'enchante ici : la tombe de l'enchanteur, la piscine naturelle et son fameux plongeoir, les hauts murs en pierre des immeubles reconstruits à l'identique après la guerre grâce à l’architecte Yves Hémar et qui surplombent la plage du Môle, ma préférée l'été. Habiter un jour dans l'un d'entre eux ? Et derrière la baie vitrée, admirer la marée en buvant du calva et en scandant Aurora :

 

D’un temps à l’autre mes yeux te cherchaient

Farouches, avec soin ou déférence

Toi, le nouveau, choisi par la fortune

Que mon cœur déjà fêtait en cachette

 

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Le Corps de Garde étant fermé aujourd'hui (ou la semaine ?), je me rends à La Dent creuse m'envoyer une « Chique » (une pizza au chorizo) avec force huile piquante, l'une de mes passions avec l’ail, l’oignon, le wasabi et tout ce qui arrache la gueule. Puis, mini sieste dans ma chambre d'hôtel (après tout, je me suis réveillé à six heures, ce matin).

L'hôtel – l'un des plus beaux mots du monde.

15 h 30 - je prends le bus n°1 (destination La Madeleine) pour aller à Saint-Servan, toujours avec la Déesse d’Aurora en poche.

Pris par le roulement du bus, je ne m'arrête pas à l'arrêt Ville Pépin comme prévu, charmé par le paysage qui défile, et continue jusqu'au terminus, sachant que le bus revient ensuite à Intra. L'important, ce n'est pas le but, c'est le chemin, dirait Heidegger, l'errance qui fait aller et revenir, et permet, entre temps, de trouver la sérénité. Le bonheur a toujours été pour moi dans le circulaire, la reprise à la Kierkegaard, le retour à la Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse). Partir est tragique. Revenir est joyeux.

Le paysage qui défile derrière les vitres comme dans un film.

 

Les champs, les eaux dispersées en méandres et mares

Les sondes, troncs d’arbres mouillés

Les villes et les villages égarés dans la brume

Le ciel fondant sur tout, ogre vorace

 

Je ne cillais pas ; mes yeux scrutaient le monde

Ce qui était dehors s’inscrivait en dedans –

De cet étrange mélange, de ce nouvel univers

Une seule question filtrait sans cesse

 

(…)

 

Je ne pensais qu’à toi : - Qui suis-je ?

Cet univers,  la jeunesse et ses trésors

De tendresse, d’amour – Vaste arc-en-ciel

Jaune, bleu, vert – tant de couleurs.

 

(Aurora Cornu, Prélude)

 

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17 h 30 - Crépuscule à la jetée du Môle des Noires (qui tient son nom des roches noires sur lesquelles on l'a construite et non du souvenir des femmes de marin vêtues de noir qui attendaient le retour de leurs maris comme on l'a longtemps cru). J'ai raté le soleil couchant mais pas la légère rosée du ciel. Celui-ci vire au bleu gris, un rien inquiétant en cet endroit – une inquiétude augmentée par les deux bouées de sauvetage encastrées dans les murs et dont une indication dit qu'il serait « criminel » de les voler. En effet. Que faire dans le cas d'une personne qui tomberait à l'eau (et en novembre), surtout côté Môle où il n'y aucun ancrage auquel se raccrocher et que l’on doit se sentir bien seul flottant à côté de l’immense ponton (alors que côté port, il y a plus de chance que l'on puisse se hisser sur un bateau ou être repéré par l'un d'eux), sinon lui envoyer une de ces bouées avant d'appeler les secours ? Je me fais mon petit film tragique qui bientôt se transforme en film d'aventures héroïques et tout en me rapprochant de l'intra. C'est ce que j'apprécie au plus haut point dans cette cité. L'idée fantasmatique, d'ailleurs enfantine, que l'on peut vivre de fabuleuses aventures hors des remparts, batailles navales ou combats contre des monstres marins, puis revenir à l'intérieur des murs où tout est solide, chaud et sent le caramel salé. Saint-Malo, ville louve.  

Bientôt dix-neuf heure, apéritif en vue. Et puisque il fait si froid, rien de tel qu'un grog au rhum à l'Univers qui nous remet d'aplomb, Martin et moi (car pour ce soir, j’ai laissé Aurora à l’hôtel et ai pris le Steiner). L'Être d'Heidegger n'est-il pas une forme de déité ? demande George Steiner. C'est en effet « la » question à laquelle Heidegger a toujours répondu par la négative, refusant avec la dernière énergie à se voir qualifier de métathéologien. Et pourtant, en définissant l'Être comme « ce qui est », Heidegger ne faisait que reprendre la définition traditionnelle de Dieu qui est « celui qui est ». Avec le rhum, tout de suite, on comprend mieux.

En vacances plus qu’ailleurs, le dîner est une fête. Ce premier soir, elle se passe à la Bisquine, un de mes endroits fétiches. Assiette de fruits de mer très bien assaisonnés (capital pour les bulots et bigorneaux), entrecôte au poivre vert goûteuse à souhait, faisselle au coulis rouge toute simple mais parfaite – et sans oublier l'exquis Château Lavalette (pour ne pas qu'il y ait de malentendus, je ne suis pas du tout critique gastronomique mais un simple touriste – enfin, plus qu'un touriste, j'espère, un adopté de votre ville.) [Note à l’intention des abonnés au mur Tu es de Saint-Malo si sur lequel je mets en ligne ces posts.]

Le digestif, je le prendrais au Shamrock – un super calvados que je boirais à la santé d'Ulysse et des dieux grecs dont « Pierre », le barman et ami d’Elerig qui n’est pas là ce soir, est comme moi un passionné. Après quoi, je tirerais mon Monte-Cristo et irais me balader dans les ruelles. La nuit n'a jamais nuit au Lichtung, comme dirait encore Heidegger. La nuit est le possible des « éclaircies ». Notamment à la plage de l'Eventail où je me rendrais vaillamment et tenterais quelques photos de lumière et d'eau, de scintillement et de reflets. Ma nuit étoilée à moi.

 

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Patricia Duvivier. - J’aime tant Saint-Malo et j’aime tant y être seule que votre texte me tire une larme de reconnaissance. Et mon ami, le peintre un peu fou, juste en face de l’Univers, y peignait peut-être, lorsque vous passiez...

Je partage votre texte à l’intention de mes amis allemands du chœur de musique sacrée de Dusseldorf, avec qui je chante tous les ans, au mois d’Aout, en la cathédrale Saint-Vincent...

Respirez, respirez, et reposez-vous entre les murs de la ville-Louve

Abacus Chapelle - Voilà qui me régale, Cormary ! Mais, le dernier paragraphe, pourquoi au conditionnel ?

Pierre Cormary - Ah c'est mon problème ça ! L'idée de raconter quelque chose que j'ai réellement vécu mais que je veux rapporter comme si c'était imaginaire. Mais c'est vrai que le passé simple serait plus correct.

Abacus Chapelle - Ou le futur ! Le futur qui ouvre et qui laisse croire que vous avez écrit cette page en début de soirée, nous embarquant avec vous dans les élans de votre âme ! Là, avec le conditionnel, on a l'impression que quelque chose pourrait vous retenir, vous empêcher, entraver votre jouissance ...

Pierre Cormary - Vous êtes un génie, Abacus !!! Mon psy ne m'a jamais dit ça... Il est vrai qu'il ne me lit pas.

Gabriel Nerciat - Le retour à Saint-Malo, quand on vous lit, paraît être la seule alternative concevable au voyage à Cythère - qui est devenu, depuis la mort de Chateaubriand, notre lot commun à tous.

 

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Mardi 20 novembre 2018 - DEUXIEME JOURNEE

1 - Doux réveil vers neuf heures après un rêve bizarre (à l'occasion d'une fête au musée d'Orsay où chacun devait apporter un extrait de film de son choix, je présentais un film SM absolument ignoble quoi que plus ou moins inspiré des scènes drolatiques d'En liberté ! de Pierre Salvadori et j'en étais tout honteux – mais tout se finissait bien car dans le rêve je prenais conscience que je rêvais, ferraillant consciemment avec mon inconscient et de fait me retirant du monde, ce qui est toujours un bonheur –  ou un malheur : être au monde sans vraiment l'être.)

Comme d'habitude, matinée studieuse dans ma chambre d'hôtel, les Concerti grossi d'Haendel en accompagnement. Reprise de mes posts sur Chateaubriand faits ici-même en septembre dernier, et commentés par Gabriel Nerciat, et que je compte mettre en ligne sur mon blog un de ces jours.

Galette au roquefort au Biniou – avec le cher Paul Edel que je devais voir demain mais qui passe dans la rue, me reconnaît et s’invite à ma table. La dernière fois aussi cela nous était arrivé ! On avait rendez-vous le soir et on se croisait le matin sans crier gare à la Poissonnerie. Belles retrouvailles avec celui qui s'est installé depuis un an à Saint-Servan, ne regrettant pas du tout Paris, et qui ne consacre sa vie plus qu'à Stendhal, Hölderlin et aux creuses de Cancale. La rencontre inopinée avec l'Ami – voilà aussi ce que j'aime tant ici. Savoir que le pote, le collègue ou la belle fatale (à propos, Servane Nic'Olas, où es-tu ?) habitent dans l'immeuble d'en face et que même si on n'a pas pris rendez-vous, on a deux chances sur trois de se croiser dans la rue, au bar ou même chez le médecin. Certes, pour les gens qu'on n'aime pas, ça peut poser problème, chacun pouvant devenir le troll d'un autre. Et ce sont d'ailleurs des trolls dont nous bavardons, Paul et moi, devant notre café. Lui aussi les a subis sur le mur de Pierre Assouline et je me demande si ce ne sont pas les mêmes que les miens. Nous tombons d'accord sur le fait que ce phénomène couvait depuis toujours. « Dans les rencontres littéraires que j'ai pu faire, me raconte Paul, il y avait toujours “le type du fond de la salle“, celui venu juste pour poser sa question désagréable concoctée pendant des mois et qui, le pire, connaît votre oeuvre mieux que les lecteurs aimables et même mieux que vous, le salaud ! – Mais oui, réponds-je, c'est comme avec les négationnistes qui connaissent l'Histoire mieux que tout le monde et qui vont te sortir le super détail auquel tu n'as jamais pensé, que la porte s'ouvrait à droite et non pas à gauche, et que "scientifiquement" il n'était pas possible d'utiliser ce gaz plus de deux minutes, etc. Le faussaire est toujours plus érudit que toi, le connard, toujours plus savant. » Paul rigole et me rappelle que je suis « officiellement invité chez lui demain treize heure à venir consommer des produits locaux et loyaux ». Et comment j’y serai ! Son appartement me fait rêver – mais un rien me fait rêver, y compris le lycée Saint-Aaron dans lequel j'imagine avoir été dans les années 80 avec vous tous. Me retrouver un passé.  Non pas le juif imaginaire mais le réenracinement imaginaire.

 

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L'après-midi, je travaille à mon post de la veille, m'amusant de constater qu'une partie de mon temps à Saint-Malo est consacrée à la rédaction de mon séjour à Saint-Malo, chaque jour étant une reprise écrite du jour précédent. Cela peut sembler une perte de temps alors qu'au contraire cela allonge le temps. En les réecrivant les lendemains, je vis mes journées deux fois. Et aujourd'hui, je mets en ligne ce post à deux endroits – sur mon mur et sur celui intitulé Tu es de Saint-Malo si, agrémenté de dix-neuf photos. Là, ce n'est pas deux mais quatre fois que je vais revivre cette première journée !

Couscous de la mer à La P’tite rôtisserie. Episode de « la transfuseuse » (voir plus loin) et qui suscite un débat fondamental sur mon mur : qu'appelle-ton draguer avec Heidegger ? Pour la plupart des hommes, c'est un chemin qui ne mène nulle part, mais pour l'indispensable Sophie Bastide-Foltz, ce fut l'acheminement de la parole (et pour elle, de la traduction) assuré.

Enfin Elerig ! Trois ou quatre Val de Rance que je m’envoie au Shamrock (pas de marcassin car pas de sirop de châtaigne – ses patrons ne tenant pas à proposer cette boisson qui se boit comme du petit lait et qui était sa spécialité à l’Excalibur.) Causeries apocalyptiques sur le déclin de l'Occident, la subtilité de Debussy, la gloire de Wagner. Ce type, dont je fais un héros arthurien dans mon roman, est le Crépuscule des dieux à lui tout seul. L’opéra, notre passion. Je lui conseille Janacek et lui, Gounod.

Après quoi, et comme d’hab, errance heureuse dans les ruelles de Saint-Malo, en fumant mon Partagas. Photos et souvenirs imaginaires.

Mais oui, Faust.

 

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2 - Très souvent, à Paris, je me dis « vivement Saint-Malo ». Et quand je suis à Saint-Malo, je me dis trop souvent « vivement Saint-Malo ». Comme si le séjour que j'étais en train de vivre était en qualité inférieur à celui du précédent ou du prochain. Comme si l'espérance continuait d'elle-même et de manière perversive se substituait à la présence espérée. L'espérance perversive ! L’espérance déceptive ! L'espérance neutralisant son propre objet. Après tout, Spinoza la rangeait bien dans les passions tristes.

Y être sans y être. Ne rien voir avec les yeux grands ouverts. Avoir tellement peur de louper le ciel, la terre, les femmes et les dieux que les louper pour de bon. Ces mises en abîme qui touchent, je suppose, tout un chacun à un moment donné de ses vacances, prennent chez moi des proportions dramatiques (psychotiques ?) qui peuvent me faire rater non pas mon séjour, mon Dieu, mais au moins le galvauder en partie. A force d'avoir anticipé l'extase, je finis par la dépasser et sombrer dans la peine à jouir. La petite mort sans jouissance.

Ce que j'attendais depuis des mois, voilà que je l'attends encore sur place – au lieu d’en jouir. A l'attention, dont Simone Weil dit que celle-ci doit être tendue mais pas trop pour qu'elle soit efficace, succède une sur-attention qui gâche tout et « désaccueille » ce qui advient. Je rate mon présent. Je chemine mal. Mes pas sont des « ne pas ». La promenade devient trop consciente d’elle-même pour en être une. Moi qui ne jure que par la détente, le laisser-aller, laisser-vivre, laisser-être, me voilà ultra-tendu, frigide, à la limite de la crise d'angoisse, enfermé dans ma propre vierge de fer – et cela hélas pas seulement en vacances mais dans bien d'autres cas psychiques et physiques autrement plus zombifiants. Je me gargarise partout de faire profession d'anti-idéalisme et je me retrouve dans la peau de ces idéalistes dégénérés qui se rendent impuissants à force d'avoir rêvé les Formes – de ces doux rêveurs qui font de l'Epoché un chevalet et de la « suspension » une pendaison !

Grâce à Dieu (ou à l'Être), cet abcès psychique ne dure pas éternellement et comme toute crise d'angoisse finit par s'annihiler. Je peux enfin jouir du lieu, du « là » et de la lumière sans me demander si je jouis bien, si je pourrais jouir mieux et si tout est bien comme dans mes rêves.

Du coup, me voilà euphorique à revenir sur mes pas et à multiplier ces retours – souvent avec quelques verres dans le nez, il est vrai, mais l'ivresse, contrairement au désir spirituel ou sexuel, ne ment pas.

Ce que j'aime plus que tout dans intra-muros, c'est retraverser des rues que j'ai déjà traversées mille fois – mais ce soir, pas de ce côté-là, de ce côté-ci, la petite rue de gauche mais par la petite rue de droite, l'idée étant d'épuiser toutes les combinaisons possibles et de faire de ce village que l'on traverse en dix minutes un labyrinthe à la Borgès qu'on n'aura jamais fini d'explorer.

 

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Dès lors, chaque coin de rue rapporte son souvenir et qui n'est pas forcément le mien mais celui d'autrui – ainsi, le Port Malo qui fut le bar de Nolwenn Alaskan Way lorsqu'elle était lycéenne et parce qu'il y a un lycée ici. Je m'imagine, chère Nolwenn, t'avoir connu à cette époque, avoir été, moi aussi, au lycée Institution, près de la chapelle Saint-Aaron. Peu importe que tu y aies été pour de bon d'ailleurs, dans ma rêverie, tu y es, et avec Anne Putiphar, Raphaël Juldé, et même la terrible Elizabeth Wartner, notre Serpentarde de choc – tous lycéens malouins, tous amis de Gersil, Hervine Magon, René lui-même, tous surveillés et protégés par La Villeneuve, notre bonne protectrice et aimante qui nous évite les lynchages de la foule et les remontrances paternelles. Si elle nous fouette pour nos héroïques bêtises, c’est en silence et en cachette, loin de lui. Et après nous avoir bien étrillés, elle nous sert le chocolat et les galettes au Salidou. On lui en est reconnaissant, on l’aime encore plus et on redemande parfois (du Salidou et des fouaillées). D'ailleurs, Chateaubriand, tiens... Moi qui le lisais systématiquement ici depuis cinq ans, il me manque aujourd'hui et je regrette de ne pas l'avoir emporté avec moi. Mais c'est idiot puisque je m'éclate avec Heidegger, malouinisant le bon Martin et cela, je crois, pour quelque temps.

C'est que l'on voudrait tout lire et tout vivre à chaque fois, être au Grand Bé en même temps qu'à Solidor, à Saint-Servan en même temps qu'à Dinard, à l'Excalibur en même temps qu'à l'Ar'koad. Je commence à comprendre pourquoi Aurora Cornu a tant été fascinée par la bilocation.

Eh bien voilà, c'est mon nouveau jeu ! A Saint-Malo, tous les soirs, je biloque. Et la possibilité de croiser un tel ou une telle à deux minutes d'intervalle (c'est-à -dire symboliquement au même moment) m'égaye au plus haut point. Je peux aller à l'Univers mais je peux aller aussi à l'Alchimiste. Alors pourquoi pas une bière chez l'un et un armagnac chez l'autre ? A moins que je n'aille au Chateaubriand où je ne suis jamais allé en cinq ans et que je ne me commande une camomille (oui, ce genre de chose m'arrive aussi) ? Comme mon âme est faite ! Le simple fait d'y penser et d'y passer devant suffit à ces trois désirs –  et au bout du compte, je retourne au Shamrock pour quelques cidres. Là, je discute avec Elerig et Pierre. Leurs clients, visages de plus en plus connus, me reconnaissent aussi. Je communautarise. Il est vrai qu'avec mon chapeau, mon écharpe et mes vêtements toujours un peu trop grands pour moi mais j'aime flotter dans le tissu, je suis assez repérable. A la fin, c'est comme si je vivais avec eux ou mieux, que j'avais vécu avec eux – avec elles, surtout, et les retrouvais après des années (Servane, Rivanone et Nenoga Quillac, la tabatière, qui aura beaucoup compté, ma « Grande Beune » à moi.) J'ai toujours eu ce fantasme des retours héroïques, des compères imaginaires et des femmes surhumaines, Laura Palmer du Saint-Patrick, Raven Darkhölme de l'Aviso, Hermione Granger de l'Alchimiste, Ygritte de l'Alambic. Elles, ne déçoivent jamais. Et mieux, je ne les déçois jamais.

 

Abacus Chapelle - "Ces mises en abîme qui touchent, je suppose, tout un chacun à un moment donné de ces vacances, prennent chez moi des proportions dramatiques (psychotiques ?) qui peuvent me faire rater non pas mon séjour, mon Dieu, mais au moins le galvauder en partie. A force d'avoir anticipé l'extase, je finis par la dépasser et sombrer dans la peine à jouir. La petite mort sans jouissance."

Vous avez bien de la chance, car moi, cela m'est arrivé plus qu'à mon tour, d'avoir mes vacances gâchées par l'incapacité à être là du fait d'un désir trop ardent et finalement inextinguible autant qu'inassouvissable.

Je me souviens par exemple de périples oenologiques et touristiques dans les Corbières que je fantasmais depuis 20 ans et qui étaient cent lieues au-dessous de ce que j'attendais, de ce que je m'étais imaginé, de ce que je voulais contre tout l'univers pour mon absolue jouissance. Aucun vin ne fut à mon goût, alors je buvais encore pour en trouver, et je trouvais d'autant moins. Même ces corbières, mes chères Corbières, à force d'avoir été tant vues par le passé, n'étaient alors ces jours-là plus dignes de ma mémoire.

Réel indigne de son désir comme de sa mémoire, tel est le comble de la misère.

Abacus Chapelle - Voilà d'ailleurs pourquoi je me fais désormais violence pour ne pas revenir dans les lieux que j’aime ! Ce qui provoque d'ailleurs une autre souffrance ! On n'en sort pas !

Pierre Cormary - Nous réagissons pareil - sauf que chez moi, l'imaginaire finit toujours par l'emporter.

Elizabeth Wartner -  Non, vous ne m'y auriez pas croisée lycéenne, j'y suis née, mais je n'y ai pas vécu, sauf en vacances scolaires... Mais toutes les vacances. Nous aurions pu nous rencontrer à la pointe de la Varde, ce jour où, assise au bord de la falaise sur les restes des fortifications de Vauban, livide échevelée au milieu des tempêtes, je m'apprêtais à mettre fin à mes jours pour avoir été abandonnée par mon prince charmant , un malouin à plein temps (devenu depuis vendeur de pipes à shit à Avignon).

Sylvain Métafiot - Ce n'est pas Sade qui faisait dire, en substance, à l'un de ses personnages "votre cul est la plus belle chose au monde mais il n'égalera jamais celui de mon imagination" ?

Pierre Cormary - Sade, notre consolation à nous les timides.

Aurore Larch - Parfois, vous lire, c'est consommer une petite dose d'ocytocine.

Gabriel Nerciat -Texte fabuleux, que j'aurais aimé écrire car évidemment il restitue une expérience que j'ai faite moi aussi par intermittences, même si avec un peu moins d'outrance que vous. Oui, c'est vrai qu'il y a un piège de l'espérance, mais la mélancolie qu'elle institue ainsi est sans doute l'un des secrets les plus précieux de la condition humaine. La grandeur du christianisme - son crime, dirait Nietzsche - est d'avoir détourné du présent vers l'outre-tombe la direction de l'espoir des hommes, leur offrant ainsi un vide à combler où les oeuvres de l'art et de la liberté peuvent mûrir. Peu importent les passions tristes ; laissez leur condamnation aux plates élites spinozistes qui entourent votre jeune prince. A Saint-Malo, l'ombre du faux épicurien catholique qu'était René est faite justement pour vous inciter à ce genre d'expériences, de déceptions supérieures et de dépossessions gnostiques.

 

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3 - Episode de la transfuseuse

Le garçon vient m'apporter mon couscous de la mer.

Une belle femme s'installe à ma gauche et voyant mon assiette commande la même. La cinquantaine, blonde, classe, seule, peut-être intello.

Je tire mon Heidegger par Steiner et le place bien en évidence à la gauche de mon plat, espérant qu'elle le remarque et me parle.

#pierre-antoineuuuuuuuuh dragueuuuuuuh

 

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 Blanche Dubois -  Tu es chez des tunisiens bretons ?

Carnif Low - Je croyais qu'à chaque séjour malouin vous vous replongiez dans Chateaubriand, vous en avez déjà fini avec lui ?

Pierre Cormary - Là, je redécouvre Heidegger. Mais René n'est jamais loin.

Carnif Low. - Ah bon, ouf ! Bon séjour dans la cité des corsaires.

Raphaël Juldé - Et rien ne t'empêche de te vider une bouteille de château briand...

David Chappé - Raphaël Juldé, Chapeau ! Brillant !

Carnif Low - Que ne ferait-on pour une chatte, ô Brian...

Guilaine Depis - C’est quel resto, où ça ? Couscous de la mer, ça m’attire. Ton assiette est bandante.

David Chappé - Guilaine Depis Et Heidegger, non ? Vous voyez, Pierre ?

David Chappé - Du Heidegger pur serait plus sexy.

David Chappé-  Explique-t-il comment le pire des hommes a réussi à pécho Arendt ?

Raphaël Juldé - Il lui a fait le coup de la banalité du mâle, et hop !

Patrick Chartrain - Il faut faire encore un effort question méthode, croyez-en mon expérience !

 Sophie Bastide-Foltz -Eh bien, vous le croirez ou non, c'est en me parlant de Heidegger qu'un homme (qui avait trente ans de plus que moi), jadis, m'a séduite... C'est à lui que je dois d'être devenue traductrice. Mais c'était... jadis ! ;)

Patrick Chartrain - J'ai essayé avec Sophie B (Blanche), ça n'a pas marché.

Sophie Bastide-Foltz - Les temps ont changé...

Blanche Dubois. - Bon, alors, ça a marché ?

Abacus Chapelle - Statut datant d'hier, aucun commentaire de Cormary depuis, la blonde a dû mordre à l'hameçon tendu par lui (si je puis dire).

Pierre Cormary - La vérité est que la dame m'a adressé la parole à un moment mais non à propos d'Heidegger, à propos de "notre" couscous qu'elle trouvait tout comme moi délicieux. Fort de cette affinité élective, nous avons entamé un petit échange. C'était la première fois qu'elle venait à La P’tite rôtisserie, la seconde à Saint-Malo mais depuis quarante ans. En fait, elle était là pour "le 13èmeI Congrès National d’Hémovigilance et de Sécurité Transfusionnelle". Une transfuseuse ! Ca m'a tout de suite fouetté le sang ! Je lui ai vanté la cité, le Grand Bé, Chateaubriand, lui confiant que je venais ici régulièrement depuis cinq ans. Elle m'a dit que ça donnait envie mais elle n'a pas pris de dessert et est partie, très élégante et souriante, me laissant devant mon carpaccio d'ananas et de mangue.

(Rarement je serais allé aussi loin avec une femme.)

 Gabriel Nerciat - Mauvaise stratégie, je crois. Le philosophe teuton et verbeux de L'Etre-là invite naturellement à se dérober aux sollicitations de ce qui est vraiment, ici ou ailleurs, beauté d'une femme ou autre chose. L'Ereignis, aussi incertain que la venue du Messie dans la Bible hébraïque qui obsédait souterrainement le vieux mage de la Forêt Noire, ne peut pas être de nature érotique. Fiasco assuré.

 Anne Putiphar - Heidegger et la drague, c'est toujours catastrophique et ça, je m'y connais.

Abacus Chapelle - Allez lui donner votre sang, que diable !

 Pierre Cormary - Bon, ben, je vais pleurer.

 

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Mercredi 21 novembre 2018 - TROISIEME JOURNEE

Rêvé d'Amélie Nothomb qui m'expliquait comment se passe la publication d'un premier livre. Nous étions dans le jardin (maximois ?) de la maison Albin-Michel et je n'en revenais pas de boire une citronnade avec elle, papotant comme si nous étions de vieux collègues – alors que je ne venais que d'arriver et que mon contrat était encore en suspens, d'ailleurs discuté en ce moment même dans le bureau d'à côté, en fait ma chambre des années 80 et 90, dont un grand mur blanc nous séparait. « Vous allez voir, c'est fantastique d'être des nôtres », me confiait-elle avec un sourire désarmant et que j'avais tout lieu de croire. Hélas ! Sans que je sache comment ni pourquoi, la nouvelle de ma non-acceptation fut bientôt dans l'air et fit que dans l'instant Amélie me battit froid, m'envoyant un air de vampire dégoûté qui voulait dire nous n'étions décidément pas du même sang [vampire - sang - la transfuseuse de l'autre jour !] Je restai interdit et bientôt seul derrière « mon » mur blanc.

13 h - Le bus 1 (« La Madeleine ») me conduit à Saint-Servan où je retrouve Paul Edel en son « manoir » d'écrivain qui m'avait déjà tant plu la dernière fois. Vastes pièces en lesquelles un corps encombrant comme le mien peut se déplacer sans mal et trouver ses aises tout de suite, canapé, cheminée, immense écran plat posé sur le buffet, CD et DVD à portée de main, bibliothèques ordonnées mais pas trop, « vivantes », livres lus et relus partout – et auquel s’ajoutera désormais La Déesse d’Aurora que j’offre à Paul.  « Ah oui, oui ! », fait-il en le recevant, l’air ravi de mon cadeau.

 

Si j’avais sur du bois répandu tant de charmes

Il résonnerait maintenant comme un piano.

Si j’avais au ciment communiqué ma  fougue,

J’aurais fait respirer la ville comme un arbre.

 

Si j’avais comme un vin versé le sortilège

De tant de pleurs offerts pour te servir à boire

Les foules dans les rues iraient en titubant

Comme les matelots qui touchent le rivage

 

(Danae)

 

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Voilà exactement où et comment je voudrais finir les trente dernières années de ma vie, et même les cinquante – et selon ce souhait fait dans mon enfance selon lequel je mourrai à cent ans pile et dans une très heideggerienne sérénité.

[Pierre Cormary, 1970 – 2070. Ouvre son blog en 2005. Publie son premier livre en 2019, Aurora Cornu qui remporte un franc succès et le Prix Fémina et que suit sa trilogie archaïque en 2023, 2027, 2030. Devient un petit personnage apprécié, assez bon auteur, sorte de Jules Renard de son temps. N'en demeure pas moins gardien de musée jusqu'en 2031 où il prend sa retraite après trente ans de bons et loyaux services au Musée d’Orsay auquel il consacre d’ailleurs un livre de souvenirs Le Plus beau job du monde. Continue de publier essais, journaux intimes, romans d'apprentissage dont Astrid 2.0, son chef-d'oeuvre de mille pages, publié en 2040. Partageant sa vie entre Paris, Saint-Malo et Nice, il finit même par rencontrer un beau jour de juillet 2020 sa Raven Darkhölme, « Ma décoinceuse », au hammam de l'Aquatonic de l'Hôtel des thermes de Saint-Malo. A très bien connu Bé Dé-Hel, Ariane Allemandi, Nebojsa Ciric, Cécile Baron, Abacus Chapelle, Ewa Palczynska et Paul Edel].

Coquilles Saint-Jacques et « Saint-Pierre », menu nominal si j'ose dire, que nous a concocté mon hôte. On boit du vin blanc (quasi deux bouteilles à deux), on cause de littérature, d'édition, d'amis communs et de connards. On tient des propos acides sur la culture pour tous et très débonnaires sur Heidegger dont Paul a fait d’ Approche d’Hölderlin un de ses livres de chevet. Hölderlin, j’ai toujours eu du mal. Il faut vraiment que je m’y mette. J’ai toujours trente ans de retard sur tout.

Vers 15 h, je quitte Paul (et sans regret puisque nous décidons de nous revoir vendredi soir intra-muros) et je m’en vais me balader aux Bas-Sablons, à Solidor, à la cité d’Alet. Mille photos, mille fantasmes – en fait toujours le même : habiter ici un jour, chemin de la Corderie, dans l'une de ses maisons qui surplombent la mer et où je me vois derrière ma baie vitrée écouter la tétralogie de Wagner en buvant du calva vingt ans d'âge avec Raven, fumant un Edmundo avec « Astrid » (est-ce la même ? Certainement) et songeant à une phrase de L'Expérience de la pensée de Martin :

 

« Quand le vent, changeant tout d'un coup,

gronde dans les combles de la maisonnette

et que le temps veut se gâter.... »

 

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D'ailleurs, un cigare, c'est ce qu'il me manque à cet instant. Revenant sur la bien nommée place Saint-Pierre, j'entre dans le café La P'tite dans l'espoir ténu d'en trouver un et c'est là que je tombe... sur Paul installé en terrasse devant une bière ! Notre deuxième rencontre surprise de la semaine – et celle-ci moins de deux heures après nous avoir quittés. Bien entendu, je m'invite à sa table, commande un Perrier (alors que j'aurais dû prendre l'eau gazeuse bretonne que me conseillait l'attirante patronne rousse et vive) et nous passons un second moment encore plus agréable que le premier « car le premier a été organisé par les hommes  alors que le second a été voulu par les dieux ».

Une heure après, nous nous quittons pour de bon, lui retournant en sa thébaïde et moi reprenant ma promenade sous les pins d'Alet. S'il y a vraiment une ballade à faire à Saint-Malo, c'est bien celle-ci que je vous recommande de toute mon âme. Rien de plus beau que d'être dans ces bois qui descendent vers la mer, le bruit des arbres et des vagues dans l'oreille, l'immense spectacle du ciel et de la mer qui s'offre à vous , bleu éclatant ou gris rayonnant, peu importe, les Canoë-kayac qui au loin s'entraînent, et par-dessus tout, la vue splendiose sur Saint-Malo, la jetée, le port, les gros bateaux qui partent. C'est beau, putain !

 

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Mais le clou du spectacle (car si la nature n'est pas un spectacle, qu’est-elle ?) est le coucher du soleil sur la plage des Bas-Sablons. Les reflets extraordinaires dans l'eau. La peinture en mouvement de Dieu – et mes pauvres clichés heideggero- samsungiens.

 

Les forêts s'étendent

Les torrents s'élancent

Les rochers durent

La pluie ruisselle

 

Les campagnes sont en attente

Les sources jaillissent

Les vents remplissent l'espace

La pensée heureuse trouve sa voie.

 

 

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Jeudi 22 novembre 2018 - QUATRIEME JOUR

J'écris mes journées, j'annote la difficile Parole d'Anaximandre. Je ne comprends pas très bien ce qu'il entend par « disjointure » mais je vois très bien ce qu'il veut dire quand il écrit que le désordre du monde provient de notre volonté de faire de notre séjour sur terre un jour qui n'en finit pas, qui n'en veut pas finir. C'est lorsque notre présence se fait persistance et que notre durée se veut propriété que « l'assomption du discord se produit ». Car nous ne sommes que les locataires du monde et notre devoir est de laisser celui-ci dans un état encore plus beau et propre que nous l'avons trouvé – un peu comme à l'hôtel finalement. L'hôtel est notre être dont nous sommes les clients – les étants. La déférence que nous devons avoir les uns envers les autres dépend de notre capacité à respecter le caractère provisoire de notre présence au monde car nous sommes des « séjournants transitoires », un peu comme cette mouette qui vient me voir sur mon balcon et tape de son bec à la fenêtre.

 

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A treize heures, je déjeune de mauvaises bolognaises mais d'un bon pain perdu. L'après-midi, je sieste un peu, continue Anaximandre, puis vais biloquer encore et encore dans les ruelles, sur les remparts et même sur les plages, m'imaginant châtelain, baladin, capucin, libertin, pensant à mon prochain séjour (janvier ? février ? au printemps ?) que je tenterais de suspendre dans le temps encore un peu plus, à la recherche du recueillement absolu, de la pure présence au monde. Mais peut-être devrais-je moins penser à tout ça pour que tout ça advienne – et pas dans trois mois, maintenant ? Encore une fois, cesser d'être volontariste dans la cristallisation, ne pas « forcer » l'extase, ne pas faire de la « cristallisation »une obligation psychique à la con. Laisser venir les choses comme elles viennent, laisser venir l'Être s'il doit venir – et aller où me mènent mes pas, en l'occurrence à l'Ar'koad où je me contente ce soir d'un jus de tomate (car après la légère crise de palpitations faite hier soir et sans doute à cause du blanc bu chez Paul, j'ai « décidé » de ne pas boire aujourd'hui) mais accepte quand même de goûter une eau de vie que me propose Lénaïck.

 

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Délicieuse « Borgne » à la Dent creuse (non pas une pute dans un bordel mais une pizza dans un restau), accompagnée d'un flacon de rouge (moi et mes grandes décisions !) – et qui m'apaise pour la simple raison que je n'avais pas prévu de retourner là ce soir et que ce retour improvisé change la donne de ma soirée et me comble beaucoup plus que si j'étais allé à l'Ancrage ou au Chalut. En fait, j'ai compris. J'anticipe trop (Abacus Chapelle), j'espère trop (Gabriel Nerciat), je chemine trop alors qu'il ne s'agit que d'errer tranquillement, voire de tourner en rond et d'attendre, serein, que quelque chose se passe et me prenne. C’est dans la roue éternelle du Même que peut avoir lieu le surgissement du Différent, la surprise du clinamen, l'amour au coin de la rue – au moins l'imaginaire en branle. La réalité de ce petit repas banal en ce lieu fort chaleureux  me donne le sentiment de vivre ici plus que si j'étais allé faire le touriste gastronomique dans un restau plus classieux.

Après ma boule de glace chantilly, je vais siroter quelques cidres au Shamrock. Avec Elerig, on évoque ces sectes païennes qui peuvent virer franchement néo-nazies comme dans cet établissement de choc situé à quelques dizaines de mètres du sien et dont les gérants sont des « wotanistes » assumés, croyant sans rire à Wotan, Thor et Loki, et rêvant pour de bon d'extermination mondiale et de libération de Fafner. Allons bon ! J'irai faire un tour chez eux demain ou après-demain. Pour l'heure, cigare à l'Eventail et enchantement du jeudi profane.

 

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Vendredi 23 novembre 2018  -  CINQUIEME JOUR

A la Bisquine où Paul Edel m'invite (huîtres, ailes de raie aux câpres, blanc pour lui, rouge pour moi car je ne vais pas encore risquer mon cœur au Quincy), nous parlons de la différence entre littérature française et littérature allemande. Les abîmes teutons contre la frivolité française. La métaphysique du mot contre l'érotisme de la virgule. La mélancolie des brumes contre l'ironie des salons – et pourquoi « contre » ? Avec ! Il faut être goethéen – tout réunir, tout rassembler, tout réconcilier. C'est ce qu'a voulu Emmanuel Macron au début et la raison pour laquelle nous avons tous les deux voté pour lui et, malgré tout ce qui se passe aujourd'hui, sans regret. Est-ce sa faute à lui si les gens ne veulent pas se réconcilier ? Si la France est ingouvernable ? Si les français sont schizo ?

J'avoue à Paul ne pas avoir la mystique du peuple, cette « multitude » dont parlait Spinoza. Pour autant, ou plutôt « en même temps », il est impossible aujourd'hui de ne pas soutenir les Gilets jaunes. Même un semi-rentier comme moi doit diminuer la fréquence de ses séjours malouins et apprendre à  ne pas céder à tous ses caprices (et putain, j’aime pas ça !!!!). A-t-on pour autant le droit d'être du côté des Croquants sans vouloir crucifier Macron (pour le remplacer par qui, d'abord ? Mélenchon ? Marine ? Marion ? Jean Lassalle ?) Il est vrai que ce dernier (Macron, pas Lassalle), malgré toute sa bonne volonté et son courage (mais un courage souvent incohérent, il faut bien le reconnaître – Macron est à sa manière un vrai français, c'est-à-dire un vrai schizo et qui nous aura rendus encore plus schizos que nous l’étions, je crois bien), semble ne pas comprendre le problème majeur de notre temps, à savoir que le monde dans lequel nous entrons, monde hors sol, hors frontière, hors repère, hors identité, « hors Être », dirait Heidegger, monde purement technique (y compris sexuellement – les LGBT sont des androïdes), oligarchique (allons-y pour ce mot que je n'aime pas trop), « mondialisé », « babélisé » (au sens de tour de Babel, vivre-ensemble à tout prix, dictature du Même), dévasté de l'intérieur et de l'extérieur, constitue une négation des peuples, une ruine des nations, une mise à bas de l'homme éternel – en plus d'une paupérisation accélérée des individus. Sur tous les plans, la maison prend l'eau et hélas pour lui et pour nous, Macron n'est pas « l'ami de la maison » comme dirait encore Heidegger. Son Aufheben d'élévation oublie qu'avant d'élever, il faut ramasser ; avant de transfigurer ou d'ennoblir, il faut conserver (si l'on en croit les quatre sens du mot Aufheben – ramasser par terre, conserver ; élever, ennoblir, transfigurer). Avant de courir le monde, il faut habiter la maison – « car ce n'est qu'en l'habitant que l'on fait vraiment de la maison une maison. » Penser aux fondations, aux habitations – et même et surtout aux séductions intra muros, je veux dire « intra France ».

« L'ami de maison regarde les garçons embrasser les filles. Son regard est pure merveille. Il ne s'appesantit sur rien. L'Ami veille à ce que soit accordé aux amants le doux éclat lunaire qui n'est pas seulement terrestre ou céleste, mais les deux à la fois dans l'indivision originelle. »

(Heidegger, Hebel, l'ami de la maison.)

Jean Lassalle pourrait faire un très bon ami de la maison. Mais Jean Lassalle…

Et nous tous, les amis de l'Ar'koad. « Nous tous » ? Oui, parce qu'à la Bisquine, Paul et moi avons été interpellés par un couple de Ch'tis (ainsi se sont-ils tout de suite présentés) à propos du vin qu'ils m'ont vu prendre (un Saint-Emilion Château Lavallete) et qu’ils ont commandé à leur tour et apprécié. Dès lors, nous étions potes d'un soir et après dîner je nous suis tous amenés à l'Ar'koad où Lénaïck Bzh, le taulier-chanteur-compositeur dont j'ai parlé l'autre jour, nous a servi ses dernières fabuleuses trouvailles. Il se trouve que le couple du nord était aussi dans le whisky, aussi se sont-ils entendus à merveille avec le maître du lieu – et pendant que je racontais à Paul comment je découvris cet endroit qui, il y a cinq ans, s'appelait l'Excalibur et était tenu par un pirate baryton.

Tous les quatre, cinq avec Lénaïck, nous avons formé une belle pentade métaphysique à 40° ce soir à comparer nos goûts whiskieux et littéraires. « A l'art ! » a proposé Lénaïck pour un toast et que nous avons repris en choeur. Belle amicale. Eternelle communauté d'une heure. Après quoi, Paul est reparti en taxi dans sa demeure de Saint-Servan, les Ch'tis s'en sont retournés à pied à leur hôtel et je suis resté le temps d'un dernier Irishman avec Lénaïck à parler musique, littérature, cinéma et à regarder quelques extraits de films sur son écran plat, dont un de 2001, l’Odyssée de l’espace. A l'époque de l'Excalibur, cela se terminait dans l'opéra (vous vous rappelez de mes vidéos Purcell, de Wagner et d’Elerig chantant lui-même un air de Verdi ?), aujourd'hui, à l'Ar'koad, on finit dans le space opera. J'aurais été la jonction du lieu. L'ami de la maison, encore.

 

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Maud Stephanopoli de Comnène - J’aime lire tes aventures

Pierre Cormary - Ah Maud merci.... tu me manques, tiens !

David Chappé - Bon et alors, ces whiskys ?

 

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Pierre Cormary - Le premier avait un super nez mais était trop subtil pour moi. Le second était fort et bon. Le troisième (que j'ai pris deux fois) était bon et fort.

Pauline Arnaud. - Tres bonne analyse qui ne doit rien à l'éventuel abus de Saint Emilion ou d'irish Whisky

Ely Ivars - Brillant, mais erroné. Macron est là pour accomplir une tâche précise : transformer la France en une simple province de l'UE, le tout dans le cadre de la mondialisation, il ne s'en est jamais caché, même si au début il a joué la partition du beau mec sy…Voir plus

Gabriel Nerciat - Macron a très bien compris "le problème majeur de notre temps" ; simplement il est de l'école de Ricoeur, pas de Heidegger - et moins encore de René ou de Bonaparte. La dévastation du foyer, l'adieu à la terre natale, il y voit l'aurore d'une mutation qui est aussi, dans son optique, une victoire. Pour lui, comme pour la vieille bourgeoisie janséniste de province qui lui ressemble tant, seuls existent les individus conquérants guettés par l'arbitraire de la chance ou de la Grâce et le drame équivoque de la conscience singulière en prise avec sa finitude ou sa culpabilité (tous les jours, je me récite en rêve l'hagiographie ampoulée qu'aurait écrite François Mauriac à son propos en m'en faisant en songe le Jacques Laurent). La vie pour lui est un défi, ce n'est pas une attente ni un don. Sa réconciliation, qui n'a rien de goethéenne, n'a jamais été qu'un leurre de campagne ; c'est la bourgeoisie seulement qu'il a cru pouvoir réconcilier. Et ce sont les haines de classe et les passions des guerres civiles qu'il est venu soulever, comme l'ange profanateur de Pasolini dans Théorème (là, je le flatte un peu). Les hommes de droite qui ont cru voir en lui une sorte de Premier Consul paradoxalement girondin n'auront bientôt plus que leurs yeux pour pleurer. Ou, mieux, les verres d'Irishman pour se consoler. ;)

 

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Samedi 24 novembre 2018  -  SIXIEME JOUR

J'ai quand même pu me détendre ces derniers jours, arrivant à oublier « l'extase à tout prix » et donc à être bien plus extatique. Me laisser aller sans penser que je dois me laisser aller. Renoncer sans regret à l'Aquatonic (où, me dit-on par téléphone, dix personnes attendaient déjà d'y entrer). Du coup, je ne me serais pas fait le Sillon, l'autre promenade fétiche, quand je viens ici, avec celle à Saint-Servan. Comme je ne suis toujours pas allé voir les Rochers sculptés de Rothéneuf ni d'ailleurs l'aquarium de Saint-Malo. Mon pathétique grégarisme. Tant pis. Je me serais baladé sur les plages d'intra en rêvant que je marchais sur les eaux. Après cinq ans et treize séjours ici, j'aurais découvert des perspectives que je ne connaissais pas, des vues inédites, des « passages secrets » comme cet escalier près de Bon Secours conduisant à une petite crique qui, enfant, et si j'avais vécu là, auraient été une sorte de rendez-vous amoureux et marvellien avec Raven, Hermione, Igritte et Mona. Peut-être ai-je croisé des goélands ou des mouettes m'ayant reconnu (celle de mon balcon de l'autre jour, par exemple).  

Pour le reste, je ne me serais pas non plus arrêté au Saint-Patrick (trop djeune pour moi) ni à la Java (trop de monde pour une fois) ni même à l'Alchimiste (trop de musique comme souvent le samedi soir) mais j’aurais compensé à l'Encrier pour un thé vert (au grand dam de la serveuse LGBT qui me lance, derrière ses bonbonnes de rhum, « ici, c'est pas la spécialité »), au Café de l'Ouest pour un chocolat viennois exquis et même au catastrophique Café de Saint-Malo pour un Perrier citron – et toujours avec ma Parole d'Anaximandre. Ce soir, je dîne pour la troisième fois à la Bisquine (fruits de mer, Saint-Pierre, kouign amann), le patron m'offrant un whisky en apéritif pour l'occasion (la dernière fois, en septembre, c'était un digestif). Mais le Ventre des Halles et son carré d'agneau – la prochaine fois, par Thor et par Odin !

 

 

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Dernier soir. Je vais fumer mon cigare sur les remparts, m'imaginer qu'un jour je pourrais vivre dans un de ces appartements qui, à partir du troisième étage, ont une vue qui donne sur le port, le Môle ou le Grand Bé. Redescendu dans les ruelles, j'hésite à pénétrer les portes du Riff Magnétique, établissement que je ne connais pas, et préfère aller m'échouer à l'Aviso, le bar aux perruches où j'avais passé une tellement bonne soirée en septembre dernier avec ce petit groupe d'étudiants légèrement grunges dont cette métisse à lunettes adorable, Céline, je crois, belle et émouvante. Revenir aux mêmes endroits dans l'espoir de retrouver les mêmes personnes comme s'ils étaient toujours là depuis deux mois et reprendre avec eux les mêmes conversations. L'éternité par intermittence, ça peut être ça aussi le paradis. Hélas, ils n'y sont pas – et les perruches non plus, car étant en phase de « reproduction » chez lui, m'explique l'hipster du bar. En revanche, je cristallise sur la nouvelle serveuse, une jeune brunette à deux chignons qu'on croirait sortie d'un tableau de la Renaissance. Beaux cils noirs qui donnent traits à ses pensées, une fossette au coin de la bouche, un long petit nez qui lui fait un air interrogateur et goguenard, des gestes d'une délicatesse exquise, tout à la fois fine et nonchalante, le genre de fille qui pourrait prononcer ce vers de Rimbaud si touchant « Monsieur, j'ai deux mots à te dire... ». Moi qui en général ai la photo facile, là, je n'ose lui en demander une. Il est vrai que si j'avais commandé autre chose que de la tisane, un calva, un rhum, un cidre ou les trois à la fois, comme ce que je faisais naguère, j'aurais été plus audacieux et aurais pu sans mal déjà faire sa connaissance, alimenter une conversation et à la fin capter son minois dans mes images. Tant pis, ce sera pour une autre fois en espérant qu'elle soit encore là la prochaine fois tout comme j'espérais revoir la grunge aux lunettes de la dernière fois – et comme si la réalité était au service de mes souvenirs. A la place, je photographie les petits dessins épinglés en haut du bar avec ce charmant portrait de femme qui pourrait être celui de ma troublante rimbaldienne.

 

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Voilà, je pars demain.

 

Abacus Chapelle -Alors là nous avons carrément le conditionnel qui exprime une possibilité jouxtant le conditionnel cormaryen qui exprime une sorte de futur antérieur, embarquant le lecteur dans son propre onirisme, son propre champ des possibles, et finalement sa propre anticipation des regrets. La boucle est bouclée.

 

Dimanche 25 novembre 2018 - SEPTIEME JOUR

Dans le train qui me ramène à Paris, je repense à la phrase de Paul Edel : « Je venais depuis des années. Et puis, un jour, j'ai décidé que je ne repartai pas. »

A mettre en écho avec ce poème d’Aurora, Chrysanthème :

 

Cette fleur qui me regarde, me chagrine

Le chrysanthème dans ses loques de neige

Je lui donne pour se nourrir du miel

Les pâles flocons de ses pétales tombent

 

Comme étrangère l’eau franchit ses veines

J’essaie en vain de soutenir sa tige

Déchire le temps précis, impitoyable

L’infante gracile de ce Pays de l’Aube

 

Je peux tout faire, elle se meurt discrète

Son monde harmonieux n’est pas ici

Trop âpre ma maison pour qu’elle demeure

… ET TOI, POURQUOI N’Y REVIENS-TU PAS ?

 

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