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Falstaff, fées et fouets

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Je ne suis pas verdien, je suis wagnérien, mais je donnerais tout Wagner pour Falstaff. Le dernier opéra de Verdi, véritable provocation esthétique à l'égard de ses propres fans - comment ? Pas d'air remarquable ? Pas de grand moment tragique ? Que de la bouffonnerie qui va à cent à l'heure ? "Dans ce panier ridicule où Falstaff s’enveloppa, / Je ne reconnais plus l’auteur de La Traviata" diront certains fâcheux- est pourtant l'opéra qui m'a toujours tiré le plus de larmes, et que je peux réécouter en boucle pendant des jours (à la version plus que parfaite de Toscanini, on peut préférer l'ultra sanguine, un brin cruelle, de Karajan et surtout l'éclaboussante et virtuosissime Bernstein qui va, à mon avis, jusqu'à la transe). Sans doute, parce que la vie comme farce est bien plus insoutenable que la vie comme tragédie. Dans la tragédie, l'on a le désespoir sérieux, le pathétique grandiose et l'on meurt en grandes pompes. Dans la comédie, et particulièrement celle-ci, la vie glousse de notre misère, les démons s'emparent de nos faiblesses et nous font tourner en bourrique, au risque de nous tuer - mais quelle importance puisque notre existence se confond avec notre vanité qui, elle, se confond avec notre misère ? Comme on le plaint alors, ce Sir John, souffrant de sa bedaine, échouant dans la vie à force de mauvaises ruses, ne trouvant de réconfort que dans le vin, se rêvant Don Juan (et donc peut-être d'un commandeur avec qui il pourrait se mesurer) et se faisant fouailler par des bonnes femmes, les commandeuses Quickly, Meg et surtout Ford ; mais comme on l'admire en même temps, cet heureux désespéré, ne prenant jamais au sérieux ni la vie ni le désespoir, et donc les surmontant l'un et l'autre, à l'aise dans les simulacres, et ayant une conscience aiguë, j'allais dire : nietzschéenne, de la vie comme chienne, ou comme dupe. La fugue finale, l'un des morceaux les plus ébouriffants du répertoire, est une sorte de triomphe macabre des apparences, où la seule réalité, la mort, veille à chaque mesure. Falstaff, c'est la mort joyeuse, celle de Verdi sûrement, mais surtout celle d'une l'humanité, qui voudrait se passer de Dieu (personne ne dit jamais que la musique de Verdi est la plus athée du monde, et pourtant...) Au fait,  Falstaff est l'un des rares exemples d'opéra supérieur à la pièce dont il est tiré, les peut-être sous estimées Joyeuses commères de Windsor.
Alors je suis d'accord avec ceux qui disent que ce Falstaff est le meilleur spectacle de la saison parisienne. Des quatre que j'ai vus cette année (Femme sans ombre intéressante car bob wilsonienne, Parsifal cultureux et bobof, Wozzeck chiadé mais chiant), ce Falstaff, peut-être classiquement mis en scène par Mario Martone (quoique l'ambiance "anglaise" était fort intelligente, à mon avis), enthousiasme par sa vigueur, son mouvement perpétuel et naturel (sans précipitation non plus), et ses décors très fonctionnels et très ludiques - et Falstaff est avant tout, et plus que n'importe quel autre Verdi, une question de mise en espace des corps et des voix, non ?
En fait, ce qui m'ait apparu au début comme une faiblesse s'est révélé un peu plus tard comme une force, à savoir que le rôle principal, incarné, donc, par Alessandro Corbelli, était finalement en retrait par rapport aux autres. Un Falstaff presque trop discret, "intellectuel" plutôt que bouffe, et donc forcément secondarisé par les autres personnages, en particulier par les Ford - eux-mêmes, et ce n'est pas un reproche, constituant le couple le plus glamour de Windsor. Ce Ludovic Tézier avait, à mon goût, des airs de Belmonte plus que de vieux barbon. Quant à l'érogène (et je reste poli) Anna Caterina Antonacci, elle fait de sa commère ce que Elizabeth Schwarzkopf avait déjà fait dans l'enregistrement de Karajan, à savoir une Elmire follement sympathique et voluptueuse et par laquelle on se laisserait volontiers "pizzicater" (et je reste correct).
Bref, un spectacle au poil, sans doute mieux dirigé que chanté (ce qui n'est pas si grave vu que Falstaff est, disent les spécialistes, plus une affaire de chef que de chanteurs), qui picote les sens, rafraîchit l'esprit et enivre l'âme. Du piment, du sorbet et du champagne - en somme.
Falstaff, comédie lyrique en trois actes (1893)
Musique de Giuseppe Verdi.
Livret de Arrigo Boito,
d'après Les joyeuses commères de Windsor et Henri IV de William Shakespeare.
THEATRE DES CHAMPS ELYSEES, mercredi 25 juin 2008.

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Commentaires

  • (Le lecteur aura rétabli la vérité de lui-même : la version Toscanini est extraordinaire, il n'y a qu'elle de vrai ; la version Bernstein est une intéressante variation sur un faux "Falstaff" ; la version Karajan est malheureusement sans grand intérêt.) A part ça, tout va bien !

  • Toscanini, c'est l'éternité.
    Karajan, c'est le sexe et la mort.
    Bernstein, c'est la transe.

    Cessez d'être aussi éternel (classique), mon cher Café. Quand on aime Falstaff, on aime tout Falstaff.

  • "Classique", ou "éternel" ? Dans le deuxième cas, je n'ai aucune raison de changer. Dans le premier cas, cela ne m'empêche pas de reconnaître les éventuels mérites d'autres versions que la Toscanini, en l'occurrence de la Bernstein. "Aimer tout Falstafff", cela ne veut pas dire grand-chose, si on pense qu'une version est effectivement ratée, elle peut l'être, Karajan ou pas Karajan. Ceci dit, je vous accorde que la version Toscanini manque un peu de fesse. Ach, on ne peut pas tout avoir !

  • Oui, non, c'était idiot ce que j'ai dit - un peu bcp bourré à vrai dire...
    Mais pour la Karajan (et ce n'est pas parce que c'est Karajan), je l'écoute en ce moment, et je ne la trouve pas ratée du tout...

  • Bonne audition, et bonne gueule de bois !

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