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Le hochet d'Amélie

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Au Salon littéraire

Une amie me disait que la seule chose que lui avait donnée envie de faire le dernier Nothomb, plutôt décevant selon elle, était de boire du champagne tous les jours à tous les repas. Pas si décevant que ça, donc, car un livre qui parle d’ivresse et qui donne envie de s’enivrer est un livre réussi au-delà de toutes limites - et je suis bien d’accord avec elle (Amélie, pas cette amie)  quand elle déclare dès la deuxième page que les gens qui font attention à ne pas être « pompette » quand ils boivent sont aussi absurdes que ceux qui prendraient garde à ne pas être charmés en regardant une jolie fille. Pour ma part, ce que j’ai toujours adoré dans ses livres est l’effet physique qu’ils faisaient sur moi et que ce Pétronille king size n’aura pas démenti. Non seulement il donne envie de s’enivrer mais encore de faire du ski, d’aller à Londres et, par-dessus tout, de lire les livres de cette mademoiselle Fanto, jeune écrivain qui débarque un jour dans la vie d’Amélie et qui va devenir son compagnon de beuverie, ou plutôt, puisque « le mot compagnon a pour étymologie le partage du pain », son « convignon » ou sa « convigne » – en même temps, et en vieux routier nothombien, je le dis tout net, que son meilleur personnage.

 Pétronille Fanto, c’est une Amélie Nothomb prol', hard, sans filtre, qui n’hésite pas à dire à celle-ci « qu’on devient écrivain à cause d’elle, sans se rendre compte que personne ne dispose de son combustible. » Une romancière qui plaît moins aux critiques qu’aux écrivains et qui par conséquent se révèle meilleur critique que les critiques. Une fille d’un genre mauvais garçon comme on en voit dans les pièces de Shakespeare dont elle est d’ailleurs spécialiste. Une excessive qui aime le désert autant qu’Amélie aime la neige. Une synesthésique qui pousse l’expérimentation de son corps jusqu’à mettre celui-ci en danger.  Une gauchiste intégriste qui trouve sa poésie dans ses origines populaires et prouve à l’aristocrate belge que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes – à ce propos, a-t-on remarqué que l’auteur du Sabotage amoureux, dont tout le monde dit qu’elle écrit le même livre depuis vingt ans, a, au contraire, une curiosité sociale dont peu de ses collègues puissent se réclamer, preuve ses derniers livres qui explorent autant de nouveaux mondes et de nouveaux milieux, bien au-delà de son Japon matriciel ?  L’Amérique beatnick de Tuer le père ou militaire d’Une forme de vie, l’Espagne des Grands de Barbe Bleu, et aujourd’hui cette France « rouge » qu’on croyait à tort d’un autre âge.

Alors, il y aura tout ce que l’on aime dans un roman d’Amélie : les cingleries extatiques comme skier en buvant du champagne, les  jugements esthétiques, toujours bien plus cruels que les jugements moraux (« Au premier coup d’œil, il y a des êtres qu’on aime et des malheureux qu’on ne peut pas encadrer. Le nier serait une injustice supplémentaire »), le style sans effort (Amélie écrit autant qu’elle boit vite ou qu’elle visite un musée) qui laisse en rade les grincheux toujours plus soucieux de culture critique que de culture littéraire, les mots étranges («  glyptodon », « échanson »), le mot « pneu » (page 60), la séquence burlesque (le voyage à Londres pour une rencontre impayable avec Vivienne Westwood), la scène ondiniste entre les deux filles, les sous-entendus qui fouettent le sang (une phrasecomme « Tels Milord et Milady, nous étions assises chacune à l’extrémité d’une très longue table »  vaut toutes les musardines), le fantasme d’assassinat, enfin, si chère à la romancière de Robert des noms propres et dont elle donne la meilleure version. Sans compter ce petit détail où Amélie, page 154, parle de son engouement pour les « hymnes gothiques », musique qu’elle disait honnir dans Antéchrista. Mince ? C’était donc elle, Antéchrista ? ;)

Pétronille, Amélie Nothomb, Albin, Michel, 176 pages, 16,50 euros.

 

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AN à la librairie Albin Michel (ex-Julliard), près du musée d'Orsay, le 10 septembre 2014. (Photos bibi.)

 

Extraits de la rencontre :

"- Mais Montaaaalte, c'était en 98, notre deuxième rencontre ! - Ma première photo, Amélie, qui trône depuis dans mon studio et qui veille sur moi. - Mesdames, voici mon fils, un ogre ! - Maman a toujours été exubérante. - Que feriez-vous quand je ne serai plus là, salopard ? - Tant que vous êtes en vie, je vis. Mon côté Oedipe. - Alors, buvons, fiston ! - Vubons ma reum ! (...) - Et vous voulez vraiment que je vous signe cette photo préhistorique, Montalte ? - Vous m'obligeriez, Amélie. - "A Pierre, sadique, sadien." - Je vais pleurer là. - Tant mieux. - Et pouvez-vous aussi me signer ceci ? [Et je lui tends mon exemplaire de sa Nostalgie heureuse] - Encore pour vous, enfant que j'élève mal ? - Pas exactement. Plutôt à.... ? - Oui ? - Au-ro-ra-Cor-nu. - Très très beau nom. - Un jour, je vous expliquerai... - En attendant, filez et lisez-moi Mishima, La marquise de Sade, ça devrait vous plaire. - A vos ordres, mère. "


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