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L'homme qui voulait qu'on l'aime

 

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À Hélène F.

« Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! »

Victor Hugo, préface des Contemplations

« Et c'est parce que tu es, Emmanuel, l'artisan d'une écriture qui renonce elle aussi à l'objectivité que je me sens si à l'aise dans tes livres. »

Marion Muller-Colard[1]

Le nombre de gens avec qui l’on se querelle à cause de Camus, Houellebecq ou Carrère. Le nombre de Grecs qui ont dû se disputer à l’époque à propos de Sophocle, Euripide et Eschyle. On a l’impression que la littérature sert à ça : à se prendre sur la gueule. « Il suffit d’écrire une phrase pour se brouiller avec la moitié de l’humanité », disait un jour Amélie Nothomb (à propos de laquelle on se dispute beaucoup aussi.) Et pas tant pour des raisons politiques ou idéologique (encore que…) que pour des raisons intimes. C’est que lorsqu’on aime un écrivain, on se l’approprie, on se confond avec lui, on s’élève avec lui, on se console avec lui – et dès lors on prendra très mal qu’un critique butor argue que celui-ci est nul, facile, attrape-gogo. Surtout à propos d’un auteur aussi vocatif qu’Emmanuel Carrère en lequel on s’investit nécessairement et à qui la théologienne protestante, Marion Muller-Colard, écrivait un jour : « Moi, quand je lis tes livres, je ne pense pas à toi. Et c'est pour cela que j'aime ton écriture. Quand je lis tes livres - et parce que tu les écris en étant suffisamment libre – je pense à moi. » Voilà précisément ce qui semble insupportable à ceux qui, en littérature, comme en tout, n’aiment pas jouer le jeu de l’introjection, détestent se laisser prendre par l’âme d’un tel (peut-être parce qu’eux-mêmes n’en ont pas), gardent la tête froide en toute circonstance. Il faudra creuser un jour sur ce thème du lecteur-à-qui-on-ne-la-fait-pas, en fait du mauvais lecteur qui se croit exigeant, du non-lecteur plus soucieux de culture que de littérature.

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Mais venons-en à Yoga, un livre qui pour les « carrériens », j’en prends le pari, restera comme le plus attachant, fraternel, consolateur de son auteur, peut-être aussi parce que le plus casse-gueule, le plus déflagrateur, le plus douloureux et le plus malin, qui fait des dégâts de tout côté – et comme l’atteste la querelle publique avec son ex-femme Hélène Devynck après la sortie du livre, pénible épisode médiatico-juridique autant pour eux que pour nous les lecteurs, mais qui, et c’est aussi là le « paradoxe », fait désormais partie de l’œuvre à part entière – et comme si le hors-texte, nous y reviendrons, était englobé par le texte. Jamais Carrère, qui s’était pourtant promis de ne plus le refaire après Un Roman russe (qui mettait en cause sa famille grand-maternelle), n’aura autant fait « effraction dans le réel » (pour reprendre le titre du volume collectif qui lui fut consacré chez P.O.L en 2018 et auquel l’auteur de ses lignes eut le bonheur de participer), et cette fois-ci effraction dans le sien, au risque de se prendre en otage lui-même et entraîner dans son gouffre femme et lecteur (quel curieux rapprochement que celui-là et qui m’est venu naturellement – le lecteur ne serait-il pas l’époux infernal, ou la vierge folle, de l’auteur ?). N’est-ce pas aussi l’un des aboutissements de la littérature : reprendre la vie, les autres, soi-même ? Rendre littéraire le moindre événement ou la moindre situation ? Et même faire sens par un non-dit, un blanc (car Hélène, nous le verrons, est le « blanc », au sens d’ « espace vide », de Yoga.)

 

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De quoi le yoga est-il le nom ?

On le sait depuis longtemps, rien ne va jamais comme il faut avec Emmanuel. Il suffit qu'il parte en vacances au Sri Lanka pour qu'un tsunami éclate et l'oblige à participer au deuil d'amis rencontrés sur la plage qui ont perdu leur fille unique  ; puis qu'il revienne en France et qu'il affronte le cancer, puis la mort, de sa belle-sœur, avant de faire la connaissance d'un collègue de celle-ci, spécialiste dans les affaires d’endettement et qui lui fait découvrir un monde de ruine et de désespoir. 

Dans Yoga, alors qu’il s’apprêtait à écrire « un petit livre souriant et subtil sur le yoga », il se retrouve confronté au terrorisme islamiste, à la crise des réfugiés en plus de sombrer dans une dépression sévère le conduisant au bord de la folie, électro-chocs à l’appui. C’est tout le destin de Carrère d’être rattrapé par la douleur des autres (et ici, de la sienne) et tout son génie d’arriver in extremis à la retranscrire – au risque d’irriter le lecteur « objectif » :

« Je sais que ces souvenirs n’ont d’intérêt que pour moi, pour Anne et pour les garçons, écrit-il à propos d’une anecdote familiale, que nous sommes les quatre seules personnes au monde qu’ils puissent faire sourire ou pleurer, mais tant pis, tant pis, lecteur, il faut supporter que les auteurs racontent ce genre de choses et ne les coupent pas en se relisant, comme il serait raisonnable, parce qu’elles leur sont précieuses et qu’on écrit aussi pour les sauver. »

Le comble est que c’est en commentant son propre texte que celui-ci devient précisément intéressant – alors que cette anecdote du chien du voisin qui vient chez eux tous les jours et qu’ils appellent « le pauvre vieux » n’aurait en soi rien de palpitant si Carrère ne la cristallisait pas comme telle et de fait nous donnait l’impression de faire partie, nous aussi, de sa famille. Ce qui devient signifiant pour le lecteur ne l’est que parce que l’auteur le lui signale. Ça peut paraître facile, un peu putassier, et même assez pervers, mais ça marche – et ça marche parce que ça excite la subjectivité.

Et la subjectivité, c’est aussi, et contre toute attente, la méditation. Pour celui qui comme l’auteur de ces lignes ne s’est jamais intéressé à la science du yoga, la lecture de ce livre pourra apparaître comme une introduction enfin lisible à celle-ci - et pour l'excellente raison que loin de nous décrire la méditation comme un spécialiste le ferait, c'est-à-dire en nous expliquant ce qu'il y a d'apaisant, de relaxant, de transcendantal en ce « silence intérieur par lequel on fait le vide en soi blablabla » et qui nous emmerde aussitôt, Carrère décrit celle-ci à partir des préjugés que l’on peut justement en avoir, sinon des désagréments réels qu'elle draine avec elle :

« L’ennui, c’est la méditation (…) Les pensées parasites, c’est la méditation. Les gargouillis dans le ventre, c’est la méditation. L’impression de perdre son temps à faire un truc de spiritualité bidon, c’est la médiation. »

En fait, tout ce qui empêche la méditation ou irrite en elle fait partie d'elle. Même le type qui pendant dix jours d'exercice transcendantal a pensé « des nichons ! des nichons ! » a médité à sa manière.  On peut aussi « méditer bourré », l’important est de comprendre que tout (ou rien ne) change en nous et autour de nous, y compris le livre qu’on voulait écrire.

La voilà la différence fondamentale de Yoga avec les livres de développement personnel (et qui, comme dirait Stéphane Rose, nous foutent un Cafard noir à force de positive attitude, de joie forcée et de bonheur à deux balles) et que n’ont pas voulu voir, par hauteur de critique bidon et manque total de sens littéraire, les contempteurs de Carrère : la méditation n’est pas toujours le fait de gens calmes et sereins (ou qui feignent de l’être) mais bien de gens comme lui, « pathétiquement névrosés » et qui font avec les moyens du bord. 

C’est que tout le monde souffre et Carrère a bien raison de reprendre à son compte la différence freudienne entre malheur ordinaire et malheur névrotique, le second généralement méprisé par ceux qui croient, les imbéciles, que seul le premier compte – alors que « les indemnes, aussi, en chient ». Et c’est par là que nous nous sentons proches de cet homme douloureux et lucide qui avoue que sur bien des sujets, il « oscille » car « c’est [là son] caractère » changeant, ce qui le conduit souvent à donner raison à tout le monde mais aussi à s'ouvrir à chacun – et comme il décrira un peu plus loin celui, semblable, de son ami l’économiste Bernard Maris :

« C’est un trait que j’ai appris à connaître et qui me plaisait chez lui : son goût d’avoir un pied dans chaque camp, dans chaque caste, de circuler dans des milieux aussi différents que possible. »

À une époque de radicalisation, du « tout ou rien », du « droit dans ses bottes » ou du complotisme à tout-vat, cet éloge de l’oscillation constitue la plus rafraichissante des épochès – ce qu’est précisément aussi la méditation, une épochè, c’est-à-dire une suspension, un arrêt des choses, un heureux confinement intérieur, une attention à sa respiration, ce qu’il appelle plus loin une « amitié des narines ».

Bien sûr, et l’auteur nous le fait comprendre tout de suite, tout cela, comme dans Le Royaume, échouera en bonne et due forme, la quête de spiritualité n’étant en fait qu’une enquête sur celle-ci. Si tout change malgré nous, rien ne change jamais quand on cherche trop à le faire. « Tu veux faire rire Dieu ? Parle-lui de tes projets ! », dit un proverbe juif.

Pire, entre deux méditations sur son zafu, l'auteur en quête de sens ne peut s’empêcher de penser au « carton » probable que fera probablement ce nouveau livre en train de s’écrire sous nos yeux – l’échec spirituel, les bonnes intentions toujours punies, la fêlure burlesque de l’être et par-dessus tout le work in progress constituant à jamais le sujet en or des écrivains.

Et puisqu’ « un livre autorise tout » comme le lui disait sa mère (le précepte le plus délicieusement anti-parental possible, soit dit en passant, et dont elle-même fit les frais dans Un Roman russe), Yoga s’autorise toutes les digressions, fluctuations, tribulations, y compris son propre commentaire par lequel s’accomplit justement la méditation yogique. Tout comme le volontarisme échoue toujours, la rêverie réussit toujours – et le véritable écrivain, à l'instar du yogi, est celui qui note tout ce qui lui passe par la tête, tel Montaigne, « notre saint patron ».

« Écrire tout ce qui vous traverse sans le dénaturer, c'est exactement la même chose qu’observer sa respiration sans la modifier. C'est-à-dire que c'est impossible. Pourtant ça vaut le coup d’essayer. Ça vaut le coup de passer sa vie à essayer. »

Écrire, c’est faire du yoga. Faire l’amour aussi. Sentir le sexe de la femme « qui se contracte doucement, régulièrement autour du [sien], comme une respiration », c'est faire du yoga (et c’est là que l’auteur de ces lignes a envie de se flinguer).

Non – au moins comprendre l’alternance, le fameux yin et yang chinois que notre Ecclésiaste avait tout aussi bien exprimé avec son « il faut un temps pour vivre et un autre pour mourir, un temps pour aimer et un autre pour haïr… » (et même si l’on se demande parfois pourquoi le temps d’aimer ou de s’accomplir ne vient jamais). Au contraire, l’enfer, c’est la non-alternance, la non-relativité, le fiasco ou le malheur permanents : celui du type qui n’a jamais eu de quoi se payer un teinturier et d’en remontrer à son voisin, de l’impuissant qui n’a jamais pu honorer une femme et, sur un registre bien plus tragique, du petit garçon emmuré dans sa nuit noire après qu’une anesthésie a mal tourné (l’image la plus obsessionnellement insoutenable de Carrère et qui revient de livre en livre). Alors, on peut toujours se rassurer avec Nietzsche que « la joie est plus profonde que la tristesse » ou avec l’acteur William Hurt qui explique un jour au jeune Carrère qu’il cherche à être un meilleur humain pour être un meilleur acteur, n’empêche que lorsque le réel vous déflagre, toute la sagesse du monde n’y peut rien. Car, au contraire de la littérature qui n'a jamais peut-être été qu'une infraction et le fait d'enfant gâté malheureux, le réel est l'effraction véritable, l'agression, l'attentat – en l’occurrence celui perpétré par deux héros d’Allah aux locaux de Charlie Hebdo, « notre version nationale du 11 septembre 2001 ».

 

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D’un blanc l’autre.

Entre les douces fluctuations de la médiation transcendantale et l’horreur véritable existent pourtant des passerelles que l’écriture permet de mettre en place. C’est que comme la vie, le livre continue – suit les contingences de celle-ci, intériorise le hasard. Et si l’auteur se retrouve « un peu emmerdé » avec son projet de « livre souriant et subtil sur le yoga »,  il sait qu’il n’a qu’à se confronter, une fois de plus, à d’autres vies que la sienne pour l’accomplir, en l’occurrence celles de Bernard Maris, ce « tonton Bernard », victime des frères Kouachi à Charlie-Hebdo, et de sa compagne Hélène F. – « l’autre Hélène », pourrait-on dire[2], et dont il fait un merveilleux portrait de « blonde jolie et affutée », « au sourire séraphique », « qui s’intéresse aux gens pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font » et qui, contrairement à lui, commence toujours ses phrases par « tu ».

Loin de désaxer le sujet originel du livre, la partie « terroriste » le met encore plus en relief. Puisque c’est ce qui se passe, écrivons ce qui se passe. Suivons l'événement. Respectons les entrées et sorties des personnes/personnages :

« … “je suis un peu perchée, tu sais, en ce moment.“ Hélène F. est une femme remarquablement saine d’esprit, il faut l’être pour avoir conscience dans une telle circonstance qu’on est un peu perchée, et il faut sans doute consentir à être un peu perchée pour atterrir, le moment venu. Elle a atterri, puis rencontré un homme, François, qui se trouve être un de mes meilleurs plus vieux amis, et ça va bien. À priori, il n’y a pas de raison qu’elle reparaisse dans ce récit – je dis ça, mais il apparaît et reparaît dans ce récit tant de choses que je n’avais pas prévues, et encore moins souhaitées… »

La littérature exosquelette d’Emmanuel Carrère, son art de la structure visible, de l’aléatoire assumé comme tel, des tangentes transcrites au plus près – et de la désorganisation organique (la vie, quoi ?). La littérature comme ce qui ne se raconte pas d'histoire. La littérature comme « lieu où l’on ne ment pas. »

Mais la littérature aussi comme conflit de loyauté. Dire la vérité sur soi, pourquoi pas, mais dire la vérité sur les autres ?  Le problème n’est pas simplement diffamatoire mais métaphysique : « que viens-tu m’importuner avec ta subjectivité de vampire ? », pourrait s’insurger l’autre pris à partie dans le livre. « Que viens-tu me réduire à ta petite âme complaisamment autocritique ? Ce n’est pas parce que tu montres ton cul que tu as le droit de montrer le mien ». Le principe du « d’autres vies que la mienne » a ses limites morales et conjugales et Carrère le sait mieux que personne. Pour s’en sortir, il tente de jouer sur les deux tableaux : dire et ne pas dire, émettre et omettre. En racontant comme il a eu une aventure sexuelle avec une inconnue, il fait de « la chambre secrète » une chambre claire mais en omettant la réaction de sa femme, il fait de cette omission un blanc mais un blanc aveuglant – car rien de plus retord, sinon de plus pervers, que de dire qu’on ne va pas dire, que d'imposer un secret qu'on ne va pas dévoiler, que de montrer une porte fermée en interdisant de l'ouvrir avec la clef posée à côté – le comble, au nom d'une personne que l'on prétend  protéger. Il y a dans cette « déontologie » littéraire une dimension Barbe Bleue qui met mal à l’aise, l'auteur agressant à la fois l’intéressée (« pour ton bien, je t’efface »), et le lecteur (« cher ami, vous comprendrez que je ne peux pas tout vous dire mais admirez mon honnêteté intellectuelle à vous le dire »), à la différence que pour ce dernier, cette agression n'est qu'une façon amusante d'être interpellé, sinon embarqué, par l'auteur dans son train fantôme. 

Le truc est que ça marche, « l’omission » étant un thème vieux comme la littérature (un peu comme Mallarmé avec ses « absentes de tout bouquet » et ses ptyx) – et comme si l'auteur pressentait que la vérité (en l’occurrence la rupture avec Hélène et le divorce qui a suivi) éclaterait de toute façon. En laissant un blanc dans son récit, il laisse aux autres, et notamment à Hélène, le soin de le combler à sa place – et le droit de réponse que celle-ci lui fit dans Vanity Fair le 29 septembre 2020[3] est de ce point de vue si éclairant que loin de liquider le livre il en donne la meilleure analyse, dévoilant les fourberies de l’écrivain et son talent diabolique. Car tout ce que l’on peut dire contre un écrivain tourne toujours à son avantage. C’est la force totalitaire d’un texte de s’approprier les critiques qu’on lui fait. Oui, Carrère a omis le personnage de sa femme à sa demande et sur contrat (quoiqu’en la réintégrant en loucedé à la fin par un extrait d’un livre précédent sur lequel le contrat n’avait pas de prise). Oui, il a inversé la chronologie de son récit, plaçant l’épisode des réfugiés après la partie psychiatrique et comme si celui-ci était une rédemption à celle-ci alors que, nous assure Hélène, il a eu lieu avant elle – et pire, n’a pas duré deux mois comme il le prétend mais à peine quelques jours. Oui, Carrère fait tout pour passer aux yeux de son lecteur comme « un type bien » alors qu’il apparaît plutôt, aux dires de sa femme, et on a toutes les raisons de la croire, comme un manipulateur autant dans la vie que dans la littérature. Ce n’est bien entendu pas à nous de juger ce qui s’est réellement passé entre eux mais c’est en revanche à nous de voir comment le livre fonctionne – en bien ou en mal.

Si Yoga, je le répète, est en passe de devenir le livre fétiche des carrériens, c’est précisément pour tout ce côté tordu de Carrère qui, à la lettre, devient son double, son démon, son adversaire. Hélène a raison de dire qu’il trompe son monde mais tort de croire que le monde va être abusé par cette tromperie. L’on sait depuis Jean-Jacques Rousseau que la volonté farouche de se faire passer pour un gars bien peut se retourner contre soi – et il y a bien des lecteurs qui pensent encore que Les Confessions sont un livre odieux. Mais précisément, c’est cela qui est intéressant et foutrement littéraire ! L’enjeu n’est pas de savoir si Carrère est un type bien ou non mais de voir comment il tente de le faire croire à son lecteur, sinon à lui-même. Et l’intérêt de Yoga, et la jubilation qu'il procure, est de voir le processus à l’œuvre, l’ambivalence de la sincérité, l’interface de l'autoportrait – et Carrère qui en est conscient, en use et en abuse. Si l’homme est (peut-être) un imposteur dans sa vie, sa littérature, elle, n’est pas une imposture. Au fond, Emmanuel Carrère, c’est Jean-Claude Romand qui aurait écrit un roman au lieu de massacrer toute sa famille. L’effraction dans le réel a, elle aussi, ses limites et mieux vaut omettre ou inverser certaines situations que vouloir les substituer dans le sang. Hélène est vivante et c’est déjà énorme.

Alors qu’Emmanuel, lui, se retrouve en HP. D’un blanc l’autre, donc.  

 

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Mi-temps retrouvé

Et c’est encore l’écriture qui va le sauver – et celle-là bien au-delà des interfaces, menteries conjugales et autres arrangements juridiques. Non, la vraie, la pure, la littéraire. Celle qui dit la vérité même quand on ment, qui reste en lien même quand on fuit, qui fait dans le sinthome comme aurait dit Lacan, c'est-à-dire tenant en elle les trois noeuds du réel, de l’imaginaire et du symbolique. Celle, surtout, qui n’oublie pas la douleur, contrairement à la mauvaise écriture, à la mauvaise morale qu'on trouve dans les manuels de développement personnel qui n'ont cesse de relativiser, secondariser ou pire moraliser la douleur – alors que lorsqu’on est passé par l’enfer, il faut le raconter sans le dédramatiser après coup et sous prétexte qu’on s’en est « sorti » :

« J'en suis sorti vivant, et je sais que quand on retrouve sa place parmi les vivants on relativise l'enfer, on oublie très vite son horreur, et c'est ce que dans ces pages je voudrais ne pas faire. Comme dit Céline : “la grande défaite en tout, c'est d'oublier, et surtout ce qui vous a fait crever“ ».

Comme saint Paul, « patron des bipolaires », qui n’a pas oublié d’où il venait et qui a vécu dans la panique d’y retourner, Emmanuel sait ce qu’il a vécu et qui est, d’une certaine façon, l’autre versant de ce qu’il aurait voulu vivre. Telle est l’ironie du yin et du yang. Dépression et méditation, au fond, c’est la même chose.

« Tout ce dont je m’apprêtais à parler sur le ton apaisé d'un qui chemine avec confiance vers l'état de quiétude et d’émerveillement se présente aujourd'hui dans une lumière crue et cruelle, une lumière d'aube livide et d'exécution capitale dont je ne peux m'empêcher de croire qu'elle est vraie, plus vraie que celle du grand jour qui chasse les mauvais rêves. »

Et de citer cette merveilleuse phrase d’un mystique anglais du XIVème siècle, peut-être la plus consolante du monde :

« Ce n'est pas celui que tu es que Dieu regarde avec les yeux de sa miséricorde, mais celui que tu as désiré être. »

Contrairement à ce que disaient les philosophes, la vraie distinction n’est plus entre l’être et le non-être mais entre l’être et le désir-être. Et ce désir-être constitue la lumière de notre être ténébreux. Oublier cette lumière qu’on a en nous et malgré nous, voilà le péché irrémissible, le désespoir, le néant.

Alors pour survivre, la mémoire, les souvenirs. Les anecdotes déjà racontées ailleurs (« le dernier conseil de François Roustang »), les livres déjà écrits (D’autres vies que la mienne), le film réalisé il y a quinze ans (Retour à Kotelnitch), autant de flash-backs qui font de Yoga une sorte de collages psychiques, fragments organiques, mi-temps retrouvés. C’est qu’on filme, on peint, on écrit toujours avec son sang (et de rapporter cette anecdote inouïe de Saddam Hussein qui pour remercier Allah d’avoir sauvé son fils d’un attentat, fit écrire un Coran avec son propre sang qu’on venait lui prélever chaque jour) ou avec son sperme, la mémoire sexuelle étant par-dessus-tout ce qui nous empêche de périr complètement – et l'auteur de Bravoure d’aller jusqu’à nous avouer son cri de jouissance quand il pénètre une femme : « oh là là » (deuxième envie pour l’auteur de ces lignes de se flinguer).

 

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« Cette famille lamentable et magnifique des nerveux ».

C’est encore le yin et le yang qui va structurer le retour de l’auteur au monde, le faire passer comme il le dit de manière un peu grossière mais ô combien significative de son « Alain Térieur » à son « Alex Térieur » – en l’occurrence l’île de Léros à la rencontre de réfugiés. De cette partie, intitulée « les garçons » tel un chapitre des Frères Karamazov de Dostoïevski, et qui risque d’apparaître pour le mauvais lecteur comme un insert humanitaire trop signifiant pour être honnête, il faut d’abord souligner l’aspect profondément apolitique de celle-ci, l’auteur passant outre tout engagement social ou jugement idéologique et comme il le fit de mêmes avec le terrorisme islamiste. Ce qui intéresse Carrère, ce n’est pas l’humanitaire mais l’humanité, ses invariants, ses universaux et que connaissent autant le rentier du Vème arrondissement que l'abandonné du bout du monde. Tout comme les souffrances ordinaires se doublaient des souffrances névrotiques, les souffrances extraordinaires se doublent des souffrances ordinaires – comme celle, par exemple, d’Atiq, obligé de quitter son foyer pour aller faire sa vie ailleurs et qui fait pour une dernière fois le tour de sa maison :

« Atiq passe les heures qui lui restent à errer dans la maison de son enfance, à pousser les portes des chambres qui n’ont plus tout à fait leur aspect normal. Il se sent, j’ai noté la rafale d’adjectifs, confused/sad/angry/lonely. Ce n’est plus sa maison, mais déjà la maison telle qu’elle sera le lendemain, la maison d’où il sera parti, la maison sans lui. »

C’est que les vies des autres sont encore les nôtres si on sait les voir sous le bon angle, l’altruisme n’étant jamais qu’un égocentrisme qui s’est déplacé. Au fond, plus on a un gros ego, plus on est susceptible de comprendre les autres – et réciproquement, moins on est dans le culte du moi, moins on connait le monde (ce n’est pas tout à fait vrai mais comme ça va faire hurler les prétentieux de l’humilité, je laisse cette phrase.) Et c’est parce que Carrère est aussi un cinéphile averti qu’il peut comprendre la relation d’Atiq et d’Hamid à travers celle de Renato Salvatori et d’Alain Delon dans Rocco et ses frères de Visconti – le cinéma rejoignant la vraie vie, l'art préparant à toutes les réalités. En vérité, tout est en écho, en complément, en moitié – cette moitié qui « vaut mieux que le tout », comme disait Hésiode

Aucune raison non plus, et sous prétexte qu’on est dans un refuge de migrants, de ne pas écouter la Polonaise héroïque de Chopin interprétée par Martha Argerich (tiens, comme le dernier Nothomb !), et du coup inciter le lecteur à aller l’écouter sur YouTube comme le prévoit ce sacré manipulateur de Carrère, ni de se priver de ses anciennes lectures fétiches telle la nouvelle Récession de George Langelaan qui raconte une sorte de mort immortelle[5]. Comme on est esclave de son baptême (Rimbaud), on est esclave de sa culture – et c’est très bien ainsi.

Ainsi, on les aimera beaucoup ces pages de renaissance, d’accouchement (au sens propre et figuré), de molécule schopenhaurienne qui veut vivre tant bien que mal (ou dit autrement, tant yin que yang). Yoga est un survival, parfait pour cette « famille lamentable et magnifique des nerveux » qui, selon Marcel Proust, ne constituait rien moins que le sel de la terre et dont je crois aussi faire partie. (Quelle prétention, je sais !)

Il est bien trop long cet article, bien trop complaisant aussi, en plus d’être redondant, difforme, plein de sous-entendus familiaux, d’allusions privées, impossible à publier ailleurs que sur mon blog – mais quoi ? C’est mon genre de partir en digression, confession larvée, appropriation abusive d’un livre. Depuis trente ans, je ne suis bon qu’à ça : réécrire le livre que j’ai lu à ma manière parasitaire, m’y insérer avec mes misérables moyens, Zelig littreux (je voulais écrire "lettreux" mais "littreux" est encore mieux) que je suis, écrivain à la noix, sous-auteur surestimé et d’ailleurs toujours pas auteur, peut-être jamais. Mon espérance est que le lecteur pourra dépasser ma vanité, combler mes vides (ou plutôt aérer mes trop pleins) et me lire comme j’aimerais qu’on me lise – un peu comme j’espère que Dieu m’aime et me sauve malgré moi. Je ne connais d’ailleurs pas de meilleure définition du salut que ce « malgré moi » – parce que si c’est moi qui dois me « sauver » par mes « œuvres », je suis vraiment foutu. Non, il faut que Dieu pourvoie à tout et moi faire ce que je peux. Mon côté protestant, je suppose.

 

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Effusions finales

Mais il faut finir. Évoquer la figure de Paul Otchakovsky-Laurens, sa mort (et la curieuse décision de Carrère de ne plus boire qui a suivi celle-ci), son métier d’éditeur, sa croyance en la littérature :

« Paul considérait un livre comme quelque chose d’organique, à prendre ou à laisser et pas à formater. Il était convaincu que ce que qu’on prend pour des défauts quand on a le nez dessus se révèle souvent, avec le recul, être ce qui rend un livre le plus singulier et inimitable. »

Et de se lancer dans un éloge inattendu et fort appréciable de Renaud Camus – qu’évidemment n’ont pas compris les thuriféraires de ce dernier. Certes, Carrère semble d’abord prendre des pincettes avec son ancien collègue et ami de P.O.L., qu’il qualifie comme il se doit d’ « idéologue d’extrême droite, inventeur de la théorie du “grand remplacement“ » et faire tout ce qu’il peut pour rassurer le lecteur bobo, il n'empêche que le vrai lecteur ne s’y trompe pas, c’est le bobo qui est hautement ridiculisé :

« Ne vous fâchez pas, s’il vous plaît. Ne remettez pas votre manteau, ne partez pas en claquant la porte. Rasseyez-vous. Si vous savez qui c’est, vous pensez le plus grand mal de Renaud Camus et moi aussi, je vous le jure, ne vous inquiétez pas. »

J’avoue avoir éclaté de rire en lisant cette apostrophe préventive faite à l'attention du lecteur bien-pensant et qui loin de se ranger de son côté montre plutôt l’intolérance congénitale de celui-ci, sa furibonderie programmée, son fanatisme vivre-ensembliste car oui, on imagine tout de suite le progressiste outré, ayant un haut-le-cœur à la seule vue du nom « infâmant » de Camus, jetant aussitôt Yoga à la poubelle et se précipitant sur son ordinateur pour écrire une lettre d’insulte à son auteur jusque-là préféré et dans laquelle il lui dirait que « celui-ci l’a beaucoup déçu », que « déjà Limonov, c’était limite »  et que « nein ! nein ! nein ! un salaud de raciste ne saurait être un grand écrivain ».  Il n’empêche que Carrère enfonce le clou en rappelant que Camus fut dans le passé « un écrivain pour happy few avant-gardiste », proche de Roland Barthes et d’Andy Warhol, auteur d’une œuvre libertaire, « émancipatrice » comme on disait et, à bien des égards, déjà classique (Tricks), finissant par jurer que même « la tête sur le billot », il continuerait à dire que « Renaud Camus est un écrivain d’exception »  – si fait qu’avant la fin de la page, on a déjà commandé L’Élégie de Chamalières sur Amazon. Que peut demander de plus un écrivain que d’être reconnu comme tel par un autre écrivain ? Non, le vrai drame pour un écrivain est d'en avoir la volonté mais pas la substance. Plutôt être le plus infréquentable des infréquentables que Jack Torrance, l’écrivain à une seule phrase, répétée mille et mille fois, du Shining de Stanley Kubrick et qui a poursuivi Carrère toute sa vie – et avec lui tous ceux qui ont rêvé d’écriture. Mieux vaut même avouer ses « trucs » d’écrivain pour avoir encore quelque chose à dire sur le livre que l’on est en train de finir, comme par exemple que le personnage de Frederica était inventé ; ou mieux, insérer un extrait de D’autres vies que la mienne dans lequel Hélène apparait et de fait la réintégrer malgré elle dans son récit – et comme si le personnage inventé n’avait été là que pour s’effacer devant la personne réelle. Gommer l’un pour faire réapparaître l’autre. Encore une fois, tout est possible, permis, autorisé dans un livre – car il suffit de dire que ce n’est qu’un livre, et voilà.

Au fond, Carrère fait ce que font tous les écrivains roublards (pléonasme ?) : jouer sur les deux tableaux du réel et de la fiction, mélanger temps et modes et montrer qu’on les mélange tel un magicien qui montrerait ses « trucs » et aurait un plus grand succès avec ces derniers qu’avec ses tours proprement dits. Et tout ça, tout ça, juste pour se faire aimer. Car Carrère n’écrit que pour ça, c’est clair. Et l’auteur de ces lignes, sans doute aussi. Mais quoi ? L'effusion est un genre littéraire comme un autre. Et si c’est cela qui fait que nous continuons à ne pas mourir...

 

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[1] Marion Muller-Colard, Je me demande pourquoi – Emmanuel Carrère, faire effraction dans le réel, P.O.L, page 474

[2] Et comme il y aura deux Erica à la fin ou plus précisément deux jumelles, le double étant encore et toujours le thème carrérien par excellence.

[3] https://www.vanityfair.fr/culture/voir-lire/articles/droit-de-reponse-helene-devynck-l-ex-compagne-demmanuel-carrere-repond-a-la-polemique-autour-de-yoga/81120

[5] Ces choses-là ne se disent pas mais il se trouve que j’ai écrit vers dix-huit ans une petite nouvelle qui racontait exactement la même histoire que celle de Langelaan (auteur que je ne connaissais pas jusqu’à aujourd’hui) et qui s’appelait maladroitement Une Mort immortelle – l’histoire d’un homme qui meurt, qu’on enterre mais dont l’âme reste toujours là, immortelle, sans bouger, écoutant le monde, le retenant en elle, lui survivant après sa destruction et se perdant au-delà de l’infini, aux aguets d’un nouveau Big Bang, sans souffrance ni joie. C'est que je m'y croyais à l'époque !

 

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