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2 - Machiavel et la fécondité du mal

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A Mathieu G. qui devrait en prendre de la graine.

 

Et d'abord ne plus envisager les idées comme un universitaire, c'est-à-dire comme un relativiste dont tout l'effort consiste à stériliser les idées, mais comme un homme qui prend les idées au sérieux et connait leur force et leur danger :

« Je m'en tiendrai pour l'essentiel à l'idée que chacun, même l'avoir lu sérieusement, parfois même sans l'avoir lu du tout, se fait de Machiavel ; je m'en tiendrai à la surface de son oeuvre, parce que c'est par c'est par cette surface que Machiavel a agi sur l'esprit des hommes, et que, chez un auteur de son rang, la surface contient, pour ainsi dire, la profondeur. »

On reconnaît le bon professeur à ce qu'il comprend la compréhension superficielle d'un auteur chez les autres, lui qui le connaît en profondeur. Et le mauvais à ce qu'il fait tout, sous prétexte d'érudition, à neutraliser l'impression première de ceux-là - alors que la première impression est toujours la bonne. 

Pourquoi Machiavel dans une histoire du libéralisme ? Et mieux, pourquoi Machiavel à l'origine du libéralisme ?

Parce que le Prince est le premier qui résout le problème théologico-politique - ou plus exactement qui le tranche.

 

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Parce qu'il est le premier qui s'affranchit de la transcendance. Le premier qui sort de la religion. Le premier qui trouve son autonomie politique. Et parce que l'autonomie politique, on le répète, constitue le libéralisme originel.

Et aussi, parce que toute maîtrise (politique, technique, théologique) commence toujours par un maître - qui est toujours quelque part un monstre. Machiavel est le premier monstre de l'histoire de la libéralisation politique des hommes. Le second, ce sera Hobbes.

Comprenons-nous bien : le Prince n'est pas celui qui se réveille un beau matin en se disant : "tiens, tiens, aujourd'hui, j'invente le droit libéral". Non, il est celui qui pense : "tiens, tiens, aujourd'hui, je me débarrasse du curé qui a trop tendance à marcher sur mes plates-bandes, et accessoirement sur celles de mes sujets. Et pour cela, je vais donner plus de pouvoir à ces derniers qui me rendront grâce pour ça et se détourneront peu à peu de celui du curé. Favoriser les individus fera qu'ils me favorisent à leur tour, et à la fin, le curé, il se sentira bien seul. Et peut-être finira-t-il, lui-même, par prier pour nous au lieu de prier contre nous - parce que lui aussi, il a besoin de nous. Punaise, mais j'ai dit nous, là. J'suis déjà un léviathan, moi. Un léviathan qui s'ignore. "

Mais pourquoi « la fécondité du mal » ?

Parce que le mal, c'est la diversité, pour ne pas dire la différence, et que la diversité et la différence, c'est l'individu. De cette guerre entre les individus se fécondera peut-être quelque chose de bien pour tous. Ne serait-ce que le passage progressif des conflits de la vérité qui mènent toujours à la guerre totale à ceux de l'intérêt qui mènent souvent aux intérêts de chacun, c'est-à-dire à la paix. On se tue pour Dieu, mais on s'arrange bien pour du pactole.  La vérité est sacrificielle, l'intérêt est vénal. La vérité peut me conduire au massacre, celui des autres comme le mien, alors que mon intérêt est justement de me préserver - et accessoirement de faire des sous. Bref, au lieu de m'emballer dans une croisade, je vais monter un commerce.

 

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Le libéralisme sera florentin ou ne sera pas.

« la première grande tentative pour émanciper la nature, et d'abord, la nature politique de l'homme, pour en affirmer la bonne plénitude, eut lieu autour de l'an 1300, en Italie. »

Avec Dante, les Marcile (celui de Padoue, opposé aux prétentions temporelles de la papauté, et Ficin, humaniste occultiste s'il en est) et les autres, « le règne intellectuel sans partage de l'Eglise est achevé ». Il est vrai que vu le bordel politique qui règne au pays des cités, la communion des saints si chère à l'Eglise et à la raison raisonnable d'Aristote ne sont plus au goût du jour. Plus personne ne croie aux bonnes finalités du Stagirite ou à l'Apocalypse. Profane « naturel » comme sacré « religieux » sont bien sympathiques mais ne peuvent plus guère régir les affaires de la cité - dont le véritable problème n'est plus tant de résoudre la question, à vrai dire, insoluble du théologico-politique, que de la dissoudre pour des siècles des siècles. A la condition mystique de l'humanité se substitut ce que Marcel Gauchet appellerait sa condition historique. Il ne s'agit plus de savoir si l'influence religieuse est bonne ou mauvaise quant à l'organisation de la cité, il s'agit de la neutraliser. Et pour cela, changer de paradigme - insister non plus, comme le faisaient les docteurs de l'Eglise ainsi que les philosophes grecs, sur les bonnes choses, les bonnes fins, les bonnes intentions mais sur les mauvaises, c'est-à-dire les réelles. Le politique se doit d'être avant tout un réaliste. 

« Parler du réalisme de Machiavel, c'est donc avoir admis le point de vue de Machiavel : le mal est politiquement plus significatif, plus substantiel, plus réel que le bien. » Avec Machiavel, premier penseur du soupçon, nous perdons notre innocence politique. Nous sommes déniaisés - et ce déniaisage est notre nouvelle passion.

 La généalogie prend le pas sur l'eschatologie comme le rapport de force se découvre derrière chaque rapport de moralité. On se rend compte (enfin !) que la moralité provient de l'immoralité. La vertu, du vice. La raison, de l'intérêt - et avec déjà cette idée, libérale en diable, que les intérêts de chacun servent l'intérêt de tous. Le Stagirite croyait aux bonnes finalités, le Florentin n'a d'yeux que pour les mauvais commencements. Origines sanglantes de la culture. Gangs de New York. Loups, singes et lions de Wall Street. Soprano. Affranchis. Le libéralisme comme affranchissement du transcendant. Difficile de ne pas y voir aussi un satanisme - au moins un prométhéisme. Mais comment faire autrement ?

 

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Tout cela non pas tant parce que les hommes sont "méchants", et même s'il l'écrit de temps à autre dans Le Prince. En l'occurrence, "méchant", sous la plume de Machiavel, veut dire "changeant". La vérité est que « les hommes sont rarement tout bons ou tout mauvais » (Tite-Live I - 27). C'est via leur nature changeante et différente que vient le mal d'où l'on fondera le bien.

Ne nous aveuglons pas. Le mal, la plupart du temps, c'est la guerre des biens, des valeurs et des étoiles. Le mal, c’est la dispute pour le bien. Le Prince sera celui qui s'adapte le mieux à la nature humaine qu'il faut traiter par la caresse ou le fouet. Le Prince sera celui qui connaît le mieux la féminité de l'humanité, de l'Histoire, de la nature - de ce qui change et se féconde quels que soient les moyens et les milieux. Le Prince sera en fait une princesse.

Pour autant, « toute la bonté du monde se resserre dans la passivité innocente de ceux qui ordinairement n'agissent pas, en termes politiques, dans le peuple. » Le seul « bon » élément du monde réside en effet dans le peuple dont le seul désir, innocent et légitime, consiste à ne pas vouloir être oppressé. Dès lors, le seul bien qui compte ne sera plus théorique et actif (faire le bien) mais pratique et passif (ne pas subir le mal). Le bien, c'est être délivré du mal, ni plus ni moins (et ce qui est déjà énorme). La poursuite du bonheur, la passion de l'égalité, les droits de l'homme, et le retour de la vertu positive (brrrrr....) ce sera pour plus tard. Pour l'heure, il s'agit de faire en sorte que les hommes soient satisfaits plutôt qu'heureux. Tel est le paradoxe onto-théologiquement insoutenable : au déclin de l'idée du bien correspond l'assomption de l'idée de peuple.

En ce sens, Machiavel est bien le premier penseur démocratique. Le bien n'est plus l'affaire de la divinité mais celle de la souveraineté. Lui-même écrira un jour dans une lettre cette bouleversante déclaration et qui éclaire singulièrement sa pensée :  « je préfère ma patrie à mon âme. »

Et le philosophe qu'il est reste hors de la cité afin de l'observer à son aise et, éventuellement, de participer à sa réforme - attitude scientifique s'il en est. Machiavel est le premier scientifique de la politique. Pour celui qui perçoit mieux que tout le monde les rapports de forces qui agissent dans le monde et le fait que tout n'est que jeu de pouvoir, simulacres, artifices entre les hommes, l'important est alors de penser le meilleur artifice (politique, social, moral).

Et en langage moderne,  c'est-à-dire libéral (garder toujours en tête que la modernité, c'est le libéralisme), penser le meilleur, c'est en fait penser le moins pire - le démocratique.

 

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Machiavel, philosophe des ânes bâtés, d'après Paul Veyne

 

A SUIVRE : HOBBES.

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Commentaires

  • Machiavel ou le désespoir de ne pas pouvoir tenir dans sa main la vérité et d'être pris dans celle-ci.

    Très belle idée de Machiavel monstre créateur de la modernité. Et en même temps, erreur indispensable pour le pèlerinage humain vers la croix. (car, en effet, qu'est ce que serait une humanité sans la tentation libérale??). Non ?

    N'est il pas le prophète de cette religion de l’état moderne ? Puisque le mal c'est la dispute pour le bien, puisque la croix n'entre pas dans l'équation du pouvoir et puisque la sainteté ne s'institue pas...

    Jetons les bonnes finalités et l'Apocalypse et jouons ad vitam aeternam avec les ressorts de la violence humaine...
    Vous y voyez un satanisme, en effet, Machiavel n'est il pas le chrétien qui riche de sa science sacrificielle en profite non pas pour devenir un saint mais pour jouer à l'apprenti sorcier avec les fondations sanglantes de l'humanité ?
    Cela fait beaucoup de questions, j'arrête ici.
    Merci encore

  • Vers l'an 1300 il y a aussi Jean Duns Scot, un franciscain, et Pierre de Jean Olivi, également un franciscain. L'un, théologien radical,décrit la liberté absolue à l'image de celle de Dieu, l'autre ce qui lui permet de décider d'être pauvre: la valeur.

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