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Sade, littéralement et dans tous les sens - III

 

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C - LA MACHINE DU DESIR

1 – Excès

Sade donne du bonheur. Sade donne deux bonheurs. Celui d’avoir tout dit et celui d’avoir dit plus que tout. Nul mieux que lui n’a à la fois rendu compte de la réalité originaire et exprimé les transports de l’imagination. Obscène dans le sens et dans l’excès de sens, son œuvre a la vertu de poser les choses telles qu’elles sont et le vice de les déborder. C’est ce que nous demandons à la littérature : du réel et du délire. Avec Sade, nous sommes comblés. Grâce à lui, l’existence devient plus supportable - non qu’on se mette à assassiner à tour de bras pour imiter ses héros, mais par ses héros, nous ne nous ferons plus jamais d’illusion sur la nature des idées, nous n’oublierons plus jamais les corps mais nous saurons aussi jusqu’où peut aller l’imagination des hommes.

 

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Et puis il y a la fête. La négation de l’ordre social et moral qu’est la fête. L’inversion des valeurs, la saturnale des sexes, le carnaval des excès.  Tout est bon quand c’est excessif ? Bien sûr que oui, bien sûr que non. Objectivement, cette proposition n’a aucun sens, mais subjectivement, elle les a tous. Personne ne la prend au sérieux, mais chacun la pense avec plaisir. Tant pis pour ceux qui ne suivent pas ! Il faut lire Sade littéralement et dans tous les sens comme on l’a dit. Il faut voir en lui celui qui dévoile la Cause première et celui qui s’y complaît, celui qui libère l’humanité de ses illusions et celui qui l’enferme dans ses perversions, celui qui dénonce l’idéologie du monde et celui qui rend le monde impossible, celui qui limite les plaisirs à la nature et celui qui les excède par l’imagination, celui qui au final n’arrête pas de contredire l’homme et aurait pu écrire à la place de Pascal :

« S’il se vante, je l’abaisse

S’il s’abaisse, je le vante

Et le contredis toujours

Jusqu’à ce qu’il comprenne

Qu’il est un monstre incompréhensible. »

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C’est ce que des commentateurs aussi « vénérables » que Blanchot, Bataille ou Barthes n’ont précisément pas compris en enfermant Sade soit dans le discours absolu (Barthes) soit dans la négation totale (les deux autres), celle-ci hésitant entre l’ennui (Bataille) et le néant (Blanchot). Or, c’est aller à l’opposé de la démarche sadienne que de réduire son langage au néant sous prétexte qu’il le dévoile. C’est se tromper du tout au tout sur l’écriture sadienne, et la neutraliser honteusement, que de croire qu’une fois la négation posée, ce qui a été nié ne reviendra plus dans le discours. Au contraire ! Comme le dit superbement Dolmancé dans La philosophie dans le boudoir, ce n’est pas parce que Dieu n’existe pas qu’il ne faut pas continuer à l’insulter,

« Dès l’instant où il n’y a plus de Dieu, à quoi sert-il d’insulter son nom ? Mais c’est qu’il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales, dans l’ivresse du plaisir, et que ceux du blasphème servent bien l’imagination. Il n’y faut rien épargner ; il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expression ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible car il est très doux de scandaliser. »

Il est très doux de scandaliser car scandaliser, c’est se prouver qu’on est encore vivant et que le néant ne nous aura pas – ce qui, pour un homme qui a passé trente ans de sa vie en prison, apparaît comme le credo le plus vivifiant, sinon le plus émouvant. Le contresens absolu que fait Blanchot est de penser que pour Sade, « écrire n’a finalement nul rapport avec la vie », alors que précisément, pour Sade, écrire a précisément tous les rapports avec la vie. Ecrire, c’est vivre. Et écrire que tout est bon quand c’est excessif, pour y revenir, signifie que c’est par l’excès que s’exprime la vie contre la mort – ou le corps contre l’idée. C’est l’excès qui résiste au néant. C'est l'excès qui nous rend à la vie. C'est l'excès que Nietzsche a nommé surabondance. D’où ce qu’Annie Le Brun appelle le « souci » de Sade et qui consiste à « amener chaque personne, chaque objet, chaque situation, chaque idée, chaque passion, à son être excessif, comme pour investir la singularité de la toute-puissance métaphorique » car en effet « chaque être, chaque objet [recèle] en soi son propre excès » L’excès est ce qui permet de dévoiler, sinon de déniaiser, l’être « excessif » des choses. L’excès est l’être profond des choses, ce que d’autres philosophes ont appelé conatus, volonté de puissance, élan vital. L’excès est au bout du compte le mot que Sade utilise pour dire « énergie ». L’excès est énergie. Et dans l’univers sadien, ce sont précisément ceux qui sont le plus capables d’excès, soit qui ont le plus d’énergie, qui sont les plus forts - Justine compris.

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A contrario, comme le précise Le Brun «  devient victime chez Sade tout être dont la tête ne tient pas l’excès, comme on le dit pour l’alcool ». Dès que l’on n’est plus « excessif », l’on est rattrapé par le néant et l’on périt. La moindre faiblesse est fatale même pour le plus endurci des libertins. Il suffit d’un instant de pitié ou d’humanité, c’est-à-dire un instant de déficit énergétique, pour se voir signer son arrêt de mort. D’autant que les libertins, s’ils s’associent pour mieux foutre ensemble, se gardent bien de lier des amitiés, et finissent toujours par se trahir. Ainsi, Norceuil assassinera Saint-Fond, Clairwil et Juliette précipiteront la Princesse Borghèse dans les flammes du Vésuve, et Juliette, enfin, empoisonnera Clairwil (et il n’est pas de sadien le plus aguerri qui n’ait regretté ce geste - car Juliette et Clairwil, quel merveilleux tableau c'était !)

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De tous les libertins, c’est sans doute l’ogre Minsky, bien connu des lecteurs de Juliette, qui remporte la palme de l’excès. Sorte de Gargantua sadien qui ne mange que de la chair humaine, celui-ci a besoin de dizaines de « boudins au sang de pucelles » et autant de « pâtés de couilles » pour se nourrir. Son immense fortune lui permet de posséder deux harems sans cesse fournis, l’un contenant « deux cent petites filles de cinq à vingt » et l’autre « deux cent femmes de vingt à trente », dont chaque soir une douzaine est allégrement massacrée de sa main et de son vit – ce dernier si énorme qu’il dépasse parfois la taille des victimes qu’il va enculer, comme il l’explique lui-même :

« Il vous faut maintenant, pour achever de me faire connaître à vous, un petit développement sur ma personne. J’ai quarante-cinq ans ; mes facultés lubriques sont telles, que je ne me couche jamais sans avoir déchargé dix fois. Il est vrai que l’extrême quantité de chair humaine dont je me nourris, contribue beaucoup à l’augmentation et à l’épaisseur de la matière séminale (…) Comme j’espère que nous déchargerons ensemble, il est nécessaire que je vous prévienne des effrayants symptômes de cette crise en moi. D’épouvantables hurlements la précèdent, l’accompagnent, et les jets de sperme élancés pour lors s’élèvent au plancher, souvent dans le nombre de quinze ou vingt. Jamais la multiplicité des plaisirs ne m’épuise : mes éjaculations sont aussi tumultueuses, aussi abondantes à la dixième fois qu’à la première, et je ne me suis jamais senti le lendemain des fatigues de la veille. A l’égard du membre dont tout cela part, le voici, dit Minski, en mettant au jour un anchois de dix-huit pouces de long sur seize de circonférence, surmonté d’un champignon vermeil et large comme le cul d’un chapeau. Oui, le voici, il est toujours dans l’état où vous le voyez, même en dormant, même en marchant.»

Sacré Minski ! Il n’en reste pas moins que même lui trouvera ses limites physiologiques. Le « problème » de l’excès est qu’il finit précisément par « excéder » les capacités du corps, fut-il celui d’un géant cannibale. L’être finit par buter sur la nature. Pour le vrai libertin, il faut trouver autre chose.

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2 – Artifice.

L’excès est donc ce qui en nous met la nature en branle. Mais l’excès est aussi ce qui autorise à doubler la nature quand celle-ci apparaît trop limitée par rapport à l’être. Car la nature n’est là que pour satisfaire nos passions. Et ce n’est pas parce qu’elle nous a guidé dans notre compréhension de nous-mêmes que nous lui devons la reconnaissance ou pire le respect. Nulle « écologie » dans le projet sadien. Bien au contraire, faire souffrir la nature fait partie du programme – et révèle notre humanité. D’ailleurs, c’est en la violentant et en l’avilissant que l’on suit paradoxalement le mieux ses lois - comme l’explicite la Delbène à Juliette au tout début de l’éducation de celle-ci :

« C’est alors que tu reconnaîtras la faiblesse de ce qu’on t’offrait autrefois comme des inspirations de la nature ; quand tu auras badiné quelques années avec ce que les sots appellent ses lois, quand, pour te familiariser avec leur infraction, tu te seras plu à les pulvériser toutes, tu verras la mutine, ravie d’avoir été violée, s’assouplissant sous tes désirs nerveux, venir d’elle-même t’offrir à tes fers… te présenter les mains pour que tu la captives ; devenue ton esclave au lieu d’être ta souveraine, elle enseignera finement à ton cœur la façon de l’outrager encore mieux, comme si elle se plaisait dans l’avilissement, et comme si ce n’était réellement qu’en t’indiquant de l’insulter à l’excès qu’elle eût l’art de te mieux réduire à ses lois. »

Des années plus tard, Juliette aura retenu la leçon et ce sera à son tour de convaincre Clairwil que le véritable libertinage consiste à excéder la nature.

« O Clairwil, avant que nous ne nous quittassions, j’en étais encore à la nature, et les nouveaux systèmes, adoptés par moi depuis ce temps, m’enlèvent à elle pour me rendre aux simples lois des règnes. »

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Passer des lois de la nature aux lois des règnes, tel est le point capital de la philosophie sadienne et qu’exceptée Annie Le Brun aucun des plus célèbres commentateurs de Sade n’ont voulu voir. « La loi des règnes » met en effet la nature au pas - un peu d'ailleurs comme la grâce (et l'on pourrait imaginer un "règne des grâces" aussi puissant, et même bien plus que la simple "loi des règnes" qui reste, quoiqu'on dise, précisément légaliste). L’imagination prend le pouvoir et commence à dicter ses propres lois. « Comme si, dit Annie La Brun, pour échapper à la satiété naturelle qui résulte d’une suite d’écarts, il fallait prendre ses distances avec la nature et s’ écarter artificiellement des écarts de la nature. » Sade, le grand apologiste de la nature intégrale, ne serait-il pas plutôt le plus grand des artificialistes ? C’est par la nature que l’on sort de la nature mais c’est par l’artifice que l’on en vient à maîtriser celle-ci. Le volcan le plus intéressant n’est plus celui que l’on contemple de loin mais celui que l’on réveille par des moyens proprement humains. Lors de leur périple en Italie, Juliette et ses compagnons peuvent bien admirer un premier volcan, à la puissance toute naturelle et dont

« La flamme qui sort du foyer est extrêmement ardente, elle brûle et consume à l’instant toutes les matières qu’on y jette, sa couleur est violette comme celle qui s’exhale de l’esprit du vin »

il n’empêche que c’est le second volcan sur qui l’on va « intervenir » qui recueille le plus de ferveur :

« Sur la droite de Pietra-Mala, se voit un autre volcan, qui ne s’enflamme que quand on y met le feu. Rien ne me parut plus plaisant comme l’expérience que nous en fîmes : au moyen d’une bougie, nous allumâmes toute la plaine. Avec une tête comme celle dont j’étais douée, on ne devrait jamais voir de telles choses, il faut que j’en convienne avec vous, mes amis ; mais la bougie que je présentais au sol l’allumait moins vite que la flamme évaporée de ce terrain n’embrasait mon esprit. »

L’artifice force la nature et accomplit l’imagination. Les pommes, c’est bien, mais les pommes dans lesquelles on a mis du poison et qu’on a fait manger à tous les enfants de la région (un jeu de Juliette pour se désennuyer), c’est mieux. A ce niveau, c’est tout le rapport de force initial qui est renversé et qui, comme dit Annie Le Brun, « implique aussi le passage à une autre vitesse » et qui est autant vitesse de l’imaginaire que vitesse de la technique. L’artifice est en effet la technique qui détourne la nature de ses lois afin de mieux servir les nôtres. Le vrai libertin n’est donc pas celui qui obéit à la nature, mais celui qui, une fois l’avoir écouté, l’asservit à ses propres desseins. Si le désir commence toujours par s’enraciner dans la nature, l’excès d’imagination et de technique fait exploser le désir sur un plan supérieur autant qu’il dévaste la nature. Don de la nature, le désir s’est fait bourreau de la nature ou, comme le dit plus exactement Le Brun, machine. Machine à jouir et à détruire, « machine qui dévoile la machination et machine qui ourdit la machination, machine qui détruit les illusions et machine qui construit les illusions, machine qui réduit et machine qui amplifie, machine qui vide et machine qui fabrique, machine qui dénie le système des valeurs et machine qui non seulement produit des valeurs, mais produit des valeurs productrices de valeurs. » Machine enfin qui fait accéder le désir à sa souveraineté absolue. De toutes les créatures de Sade, une seule y parviendra.

 

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3– Gloire

Juliette, on l’adore. On la suit avec jubilation. On aime ses crimes et sa gaieté. On admire ses excès et sa vitalité. On envie son énergie toute féminine – et que d’aucuns prennent pour de la « virilité », car enfin, une « vraie » femme n’agirait pas comme cela. Mais qu’est-ce qu’une vraie femme ? Nous y reviendrons. En attendant, force et plaisir de constater que de tous les libertins décrits par Sade, Juliette a indéniablement quelque chose de plus. Plus vive, plus exubérante, plus légère aussi, elle jouit de toutes les rencontres, triomphe de toutes les situations, et surtout ne reste jamais en place. Juliette est pur mouvement, et c’est là la différence capitale avec ses compagnons qui un jour ou l’autre finissent en rade.

C’est qu’on a beau être libertin, on en est pas moins pépère. Arrive toujours le moment où les fouteurs-athées-assassins s’enferment dans leurs raisonnements ou dans leur château. A force de figer les jouissances, ils en viennent à figer les énergies et de fait à en perdre. Tout à leur système de négation, la pensée devient autarcique et le plaisir, quand il existe encore, purement cérébral. Surtout, leurs principes commencent à oblitérer leurs corps. « Et c’est sans doute pourquoi [écrit Annie Le Brun] Juliette déserte toutes les façons de penser de ses amis, dès qu’elle sent leur cohérence se faire au détriment de l’ébranlement qui part du corps ou y ramène ; dès qu’elle sent poindre en celles-ci le risque majeur de toute pensée qui se fige sur une forme. » L’excès de tête, c’est ce dont se défie par-dessus tout Juliette et qui la fait régulièrement se prostituer afin de ne jamais oublier son corps et ses puissances. Rien de mieux en effet que la prostitution pour rester en forme mentale et physique ! Rien de plus éducatif non plus pour saisir toutes les nuances du néant, tous les artifices du désir, toutes les occurrences de la Cause première ! Car c’est au bordel que l’on apprend, le temps d’une rencontre, d’un corps ou d’une « passe », telle passion ou telle pensée. Nulle mieux que la putain n’a le sens de l’intensité et de l’éphémère, nulle n’est plus à même de débusquer les secrets des corps tout en s’entraînant au détachement des âmes.

Le charme de Juliette est qu’elle reste putain avec tout le monde, c’est-à-dire disponible pour tous mais un temps – le temps précisément d’explorer et d’intérioriser les pensées et les façons de faire de ses « amis » avant de les leur dérober. Comme elle-même n’a pas de singularité particulière, elle peut expérimenter à souhait celles des autres et garder pour elle ce qui lui convient le mieux. Son secret est qu’elle vise « au-delà de la négation, doublant tout et tout le monde, se jetant à corps perdu, dans chaque situation comme dans chaque être, pour en percevoir l’ordre secret, l’organisation intime qui lui donne forme mais surtout pour délivrer de la forme toute l’énergie que celle-ci retient à l’intérieur de ses limites. » S’il y a des voleuses d’âmes, il y aussi des voleuses d’énergie. Si nous aimons tant Juliette, c’est que nous aimons sa façon de tirer « le meilleur » de chacun de ses compagnons avant de les abandonner. Sa grande vertu est la vitesse par laquelle elle séduit les autres, intègre leurs spécialités, épouse leur philosophie et met en correspondance et pour son usage personnel toutes ses découvertes. « C’est en traversant les idées et les mots, les corps et les désirs, que Juliette attente à la finitude de leurs formes pour les relier à l’infini. De cette libération d’énergie, Juliette acquiert sa vertigineuse vitesse de déplacement : être, à la recherche de sa forme au-delà des formes, Juliette est le corps de la plus belle idée qu’on peut se faire de la liberté », conclut Annie Le Brun.

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La liberté de Juliette réside dans son refus absolu de s’enfermer dans le système qui la porte et qui risque toujours de se transformer en tentation religieuse du mal et de la négation. Ainsi surfe-t-elle sur les négations des autres mais sans jamais y chercher d’asile définitif. L’important est moins de se fixer dans la négation que de rester dans le flux. Car le danger du sadisme, c’est le fétichisme, c’est-à-dire la répétition effrénée du même crime qui finit par le vider de sa substance et par atrophier sa jouissance. Or, si Juliette aime le crime avec « fureur », elle ne l’en aime pas moins avec discernement. Pour que celui-ci enflamme à jamais les sens, il faut apprendre à s’en écarter de temps en temps, comme elle le recommande à la comtesse de Donis dans son célèbre discours (« Soyez quinze jours entiers sans vous occuper de luxures, distrayez-vous, amusez-vous d’autres choses… ») et qui va à l’encontre de tout ce qu’enseignent habituellement les autres libertins. Pour ces derniers, la vraie liberté est atteinte lorsque le crime est commis non plus dans l’ivresse, qui lorsqu’elle retombe risque de laisser place au remords, mais dans l’apathie qui est garante de la stabilité du scélérat autant qu’elle est source d’une jouissance supérieure, moins enfantine et plus adulte, pourrait-on dire. Or, c’est bien cet impératif « de sang froid », le plus radical, que conteste franchement Juliette et qui lui fait rétorquer à Clairwil :

« Souviens-toi que Machiavel a dit qu’il valait mieux être impétueux que circonspect, parce que la nature est une femme de qui l’on ne saurait venir à bout qu’en la tourmentant. On voit, par expérience, qu’elle accorde ses faveurs bien plutôt aux gens féroces qu’aux gens froids »

Ce que Juliette est la seule à avoir compris est qu’en s’acharnant à prévenir les excès de la sensibilité, les libertins en ont oublié les excès de tête, mille fois plus difficile à maîtriser, et somme toute mille fois plus nuisibles. L’insensibilité intégrale protège peut-être de la culpabilité mais guère de l’intellectualisation. Or, c’est l’intellectualisation qui finit par miner le corps. A force de trop concevoir tout, on n’effectue plus rien. Même une scélérate aussi voluptueuse que la princesse Borghèse avouera à Juliette qu’avoir trop cogité un crime lui a joué des tours :

« Je comptais étonnamment sur le parricide que je viens de commettre ; le projet avait embrasé mes sens mille fois plus que l’exécution ne les a satisfaits : tout est au-dessus de mes désirs. Mais j’ai trop raisonné mes fantaisies ; il eût cent fois mieux valu pour moi que je ne les analysasse jamais ; en leur laissant l’enveloppe du crime, elles m’eussent au moins chatouillée, mais la simplicité que ma philosophie leur donne fait qu’elles ne m’atteignent même plus. »

 

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Raisonneuse, c’est justement ce que Juliette n’est pas. C’est qu’elle croit au corps plus qu’à l’esprit et qu’elle n’a pas complètement rejeté l’idée, comme le prouve sa citation de Machiavel, que la nature est femme. Là-dessus, il faut s’entendre. Pour Annie Le Brun, la spécificité de Juliette est qu’à aucun moment celle-ci ne réagit en « femme » : elle a eu beau être tour à tour fille, épouse et mère, sa conduite érotique et assassine (qui culmine avec le meurtre de sa fille Marianne), et toute d’une énergie proprement masculine, lui dénie la féminité traditionnelle – mais c’est sous-entendre que la féminité ne saurait être que douceur, passivité et soumission et ne saurait, pauvre féminité décidément, faire le mal ! Or, la « vraie » féminité, celle qui en tous cas fait bander les hommes, n’est pas du tout « traditionnelle » et n’a rien à voir avec les vertus terrifiantes de la mère de famille. Bien au contraire, c’est lorsqu’une femme sort de son carcan social de fille, d’épouse ou de mère qu’elle commence à nous plaire. Et c’est précisément ce que fait Juliette. Annie Le Brun peut donc bien écrire que Juliette ne réagit jamais en femme parce qu’ « elle invente, au contraire, sa liberté en désertant, avec autant d’application que de brio, les comportements qu’on attend d’elle » nous lui répondons que c’est parce qu’elle déserte ces comportements et en invente d’autre qu’à nos yeux elle agit vraiment en femme. Car s’il est un trait que l’on a de toute éternité reconnu à la femme est bien cette faculté à rester indifférente à toute objection et sourde à la contradiction autant qu’à savoir s’adapter, bien mieux que l’homme, à toutes les situations. Insensible au discours, attentif seulement à la réalité, tel est l’éternel féminin, telle est Juliette.

 

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Tel est aussi le principe poétique. Qu’on se rappelle ce que conseillait de faire Juliette à la comtesse de Donis après ces quinze jours sans luxure. Se coucher tout seule « dans le calme, le silence et l’obscurité la plus profonde », se croire réellement la maîtresse du monde, parcourir toutes les formes du désir, se permettre toutes les folies et tous les égarements, s’attacher à celle ou à celui qui lui conviendra le mieux (le savoir par une pollution légère), se relever et noter sur des tablettes ce qui lui a enflammé les sens, recommencer le lendemain, mettre au net tous les épisodes qui ne tarderont pas à suivre, exécuter enfin dans la réalité l’écart sélectionné en commettant un meurtre… ou un livre. « Ainsi, Juliette s’applique-t-elle à fixer successivement les formes instables de son désir, comme la poésie cherche à fixer les normes de l’impensable, comme le plaisir est la forme arrachée à l’indétermination de la jouissance. » Pour sa gloire, elle a compris que c’est en pensant (sans la résoudre) la contradiction qu’on accède à la liberté véritable, que c’est en doublant la nature par l’artifice que l’on survit, et que c’est en concevant l’impossible que l’on se met à écrire. Philosophe (mais non intellectuelle), « dandy érotique » (« le premier connu à ce jour»), poétesse des flux et des excès, voilà donc Juliette, l’héroïne que l’on a toutes et tous un jour rêvé d’être ou de voir…

 

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… et sans qui Sade serait peut-être devenu fou. Comme il a dû aimer son héroïne ! La pensée qui sauve du néant, c’est elle. Et le génie de Sade est d’avoir élaboré une œuvre en laquelle le littéral et le métaphorique ne se contredisent jamais. On comprend qu’il y ait tenu comme à la prunelle de ses yeux.

« Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée, écrit-il à sa femme en novembre 1783. Et que m’importe ? (…)Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie ; elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. (…) Si donc, comme vous le dites, on met ma liberté au prix du sacrifice de mes principes ou de mes goûts, nous pouvons donc nous dire un éternel adieu, car je sacrifierais, plutôt qu’eux, mille vies et mille libertés, si je les avais. »

Il déclarait ailleurs vouloir disparaître de la mémoire des hommes. Quelle coquetterie ! En fait, il l’aura marqué au fer rouge, la mémoire des hommes, plus que n’importe quel autre. Ce n’est pas demain qu’on dira « adieu » au Marquis – surtout en ces temps qui courent où son style et sa pensée s’imposent comme plus nécessaires que jamais. En vérité, il est de notre devoir d’être sadien. Mais qui aujourd’hui osera écrire Les cent vingt journées de Dubaï, La nouvelle Saïda ou La philosophie dans la mosquée ?

 

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 Oeuvre de Neïla Ben Ayed que l'on peut retrouver dans la galerie "REVE DE FEMME" :

 

 

 


 Sauf la dernière, illustrations et gifs tirés des films de Lars von Trier :

- Breaking the waves, avec Emily Watson (inoubliable Bess McNeil)

- Dogville, avec Nicole Kidman.

- Antichrist, avec Charlotte Gainsbourg.

-Mélancholia, avec Kirsten Dunst.

- Nymphomaniac, avec Stacy Martin et Charlotte Gainsbourg.

 

 

 

 

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Commentaires

  • Je me dis que pour être sadien il faut une sacrée énergie, quel travail de boucher en trois huit, pour égorger, violer, découper, enfoutrer toutes ces petites filles ... tenez ! moi je demande tout de suite l'application des accords de Grenelle et une augmentation subséquente de mon salaire et aussi une semaine de congé supplémentaire ...

    Laissez-moi m'ennuyer gentiment dans mon coin ! Baillez aux corneilles, respirez quoi ... vous avez juré de transformer mon plaisir et mon bonheur en enfer ? mon loisir en travaux forcés ? Cela ressemble aux vacances modernes dans ces camps de concentration des Alpes où il faut absolument se démener en tous sens ... descendre, grimper et ne jamais s'arrêter !

    Non ! franchement plutôt qu'une vie de sadique je préfère encore être enfermé à la Bastille et attendre la Révolution.

  • Bonjour,

    n'étant pas sadien, ce qui j'espère ne me juge pas trop, j'ai bien aimé ce texte fort clair, je vous livre quelques remarques d'importance inégale, positives ou négatives, au fil du texte :

    Introduction : "Pourquoi y a-t-il de la souffrance plutôt que rien ? Nous demandons-nous avec Sade. Pas seulement à cause de la société d’ailleurs - trop facile d’incriminer seulement les institutions ou le pouvoir. Non, c’est le monde dans son ensemble qui est visé par le Marquis, le monde et ses lois, ses valeurs, ses idoles, ses dieux, son histoire et même sa géographie." Voilà, surtout mise en rapport avec d'autres de vos textes, une conception bien étroite des institutions : elle permet de classer le social à gauche, et de croire résoudre un problème que l'on a préalablement mal posé. Les institutions, ce ne sont pas seulement les méchants politiciens, c'est la société elle-même telle qu'elle s'institue (Castoriadis). A la limite et si je comprends bien, Sade a ici raison contre vous.

    A-1 : "Au XVIIIème siècle, les supplices font long feu..." ; "Dès lors, c’est la candeur de Joseph Maistre qui croit que l’on peut continuer à parler du supplice sans sadisme, qui apparaîtra monstrueuse. (...) La Loi est devenue érotique – donc impossible." : tout cela est fort intéressant et peut aussi être argumenté de façon girardienne de diminution du sacrificiel. Maistre chercherait artificiellement à restaurer du sacrificiel, serait conscient qu'il y a du sacrificiel dans la religion mais pas que le "sens de l'histoire" incline à sa diminution - pour le meilleur et pour le pire. A creuser en vérifiant dans les textes !

    A-3 : "Fort de ce qu’Annie Le Brun appelle cette « conscience physique de l’infini. », Sade peut laisser libre cours à la puissance démoniaque, ou plutôt matérialiste, de son instinct de mort. Tant pis s’il en oublie l’instinct de vie tout aussi propre à la nature. C’est là évidemment sa grande faiblesse philosophique. Tout à sa subversion totalitaire, il ne veut surtout pas voir que la nature est encline autant à la férocité qu’à la charité. (...) Il sera toujours dépassé par Pascal qui lui répondra que « tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être." - c'est un des meilleurs passages, avec Sade pris en flagrant délit de réductionnisme.

    B-1 : "A la fin de "Juliette", Il ne faudra rien moins qu’un éclat de foudre pour se débarrasser de Justine qui sans cela aurait pu survivre encore longtemps dans l’univers sadien." - erreur, lapsus ?

    B-3 : "les quelques idées, parfois généreuses, souvent idiotes, toujours criminelles, que nous avions sur le monde..." : toujours criminelles, voilà encore une exagération cormaryenne. Même en admettant qu'elles soient "criminelles" par essence, puisqu'elles impliquent volonté de changement et donc violence, elles peuvent l'être plus ou moins, et il faut aussi les juger par rapport à l'état des choses.

    Deux remarques encore sur ce paragraphe : Rousseau meurtrier, c'est sans doute provocateur, c'est surtout abusif. Outre que lui n'a pas été contemporain des événements dont on le rapproche, à la différence de Marx (au sujet duquel je me permets de vous renvoyer à une remarque de J. Bouveresse ici : http://cafeducommerce.blogspot.com/2008/02/un-bon-socialiste-est-un-socialiste.html, paragraphe : "Le même genre de futilité...") et surtout Brecht, la question de son influence reste problématique : quelqu'un comme R. Chartier va jusqu'à dire que c'est après coup que l'on a été chercher des choses chez lui et d'autres, pour donner une justification théorique à ce qui venait de se passer.
    Sur Robespierre, je vous trouve bien court. Admettons qu'il ne soit là que comme symbole, et poursuivons.

    C-2 : "le grand apologiste de la nature intégrale, ne serait-il pas plutôt le plus grand des artificialistes ? C’est par la nature que l’on sort de la nature mais c’est par l’artifice que l’on en vient à maîtriser celle-ci." - très intéressant, autant par rapport à Dumont (Louis) que par rapport à des débats actuels (cf. notamment ici : http://www.pauljorion.com/blog/?p=420).

    C-3 : Le chapitre sur Juliette est globalement et évidemment le meilleur, assez bandant effectivement. Le passage sur la prostitution est très intéressant. Je retiens un point particulier : "Or, la « vraie » féminité, celle qui en tous cas fait bander les hommes, n’est pas du tout « traditionnelle » et n’a rien à voir avec les vertus terrifiantes de la mère de famille. Bien au contraire, c’est lorsqu’une femme sort de son carcan social de fille, d’épouse ou de mère qu’elle commence à nous plaire. Et c’est précisément ce que fait Juliette. Annie Le Brun peut donc bien écrire que Juliette ne réagit jamais en femme parce qu’ « elle invente, au contraire, sa liberté en désertant, avec autant d’application que de brio, les comportements qu’on attend d’elle » nous lui répondons que c’est parce qu’elle déserte ces comportements et en invente d’autre qu’à nos yeux elle agit vraiment en femme. Car s’il est un trait que l’on a de toute éternité reconnu à la femme est bien cette faculté à rester indifférente à toute objection et sourde à la contradiction autant qu’à savoir s’adapter, bien mieux que l’homme, à toutes les situations. Insensible au discours, attentif seulement à la réalité, tel est l’éternel féminin, telle est Juliette."

    - cela m'a fait penser à notre belle Brünnhilde... mais qui est femme aussi grâce à la scène du dépucelage dans "Siegfried", où elle est se montre très féminine au sens traditionnel. Bref : la femme bandante n'est pas "traditionnelle", mais garde un arrière-plan de féminité "traditionnelle". (Une confidence en passant : je vais arrêter d'écrire sur N. Sarkozy : est-ce sous l'influence de votre texte, que je venais de finir, j'ai rêvé dans la nuit d'avant-hier à hier que je prenais (en levrette) Cécilia, sous les yeux de son ex-mari, lequel fulminait. Elle tenait des propos très louangeurs sur ma virilité - mais de toute évidence pour faire enrager monsieur. Je n'étais qu'un objet sexuel, et ce n'était en l'occurrence pas désagréable. Cécilia avait comme une odeur de péché que l'on ne retrouve pas chez la trop courtisane Carla.)

    "C’est en pensant (sans la résoudre) la contradiction qu’on accède à la liberté véritable..." oui, je signe des deux mains, mais ce ne doit pas être un alibi pour écrire n'importe quoi.

    La pointe anti-islam finale... Vous auriez pu vous (nous) l'épargner. Dieu vous le rendra !

  • Tout d'abord, merci mon cher Café du Commerce, de m'avoir lu jusqu'au bout, j'aurais presque l'impression que vous êtes le seul. Décidément, même Sade ne fait plus recette.
    Pour vous répondre du tac au tac :

    Intro - où voyez-vous que je mets ici ou ailleurs les institutions sur le compte des méchants politiciens ??? Au contraire, il me semble que l'un de mes leitmotive, fort critiquables d'ailleurs, est d'associer les institutions à la société, sinon le mal à la vie, sinon au peuple lui-même. "Salauds de pauvres !". "Le triomphe des imbéciles !" Rappelez-vous... Et c'est pourquoi je dis ici textuellement qu'il est trop facile d'incriminer le pouvoir et d'innocenter les citoyens qui l'ont voulu. Si j'osais, je dirais caricaturalement que ce sont finalement plus souvent les politiques qui sont innocentes et les peuples qui sont coupables. Salaud de peuple ! Salope d'humanité ! Saloperie de cause première ! C'est le biologique qui est bourreau. Non, là, cher Café, je suis foutrement sadien et je me demande ce qui vous fait dire le contraire.

    A1 - Maistre aurait-il été girardien ? Non, dans la mesure où l'idée de sacrifice a quelque chose chez lui de politique, d'extérieur, donc d'antichrétien. Par ailleurs, son apologie du sacrifice ne connaît aucune compassion, et semble finalement concerner plus les autres que lui-même. Cela dit, il faut voir les textes comme vous dites...

    A3 - Sade, réductionniste car univoque, oui, tout à fait. Le sourire de l'enfant, le lait de la tendresse humaine, l'amour féminin de la vie, ça existe...

    B1 - Quelle erreur ? Quel lapsus ?

    B3 - Les idées "toujours criminelles" ? Mais mon cher Café, je traite de Sade, donc je me mets du côté de Sade. Eh oui, du point de vue de Sade (et d'Annie le Brun, les idées sont criminelles, comme la nature). Je remarque souvent que vos objections ne tiennent pas compte du contexte.
    Par exemple, imaginons que je fasse demain un post sur la morale des fables de La Fontaine. Je serais certainement amené à un moment donné de dire que cette morale est bien immorale et que ce qui ressort de La Fontaine est que le monde est atroce, injuste, "sadien", et que les loups triomphent toujours contre les agneaux. Et voilà que vous viendrez me dire que j'exagère car la justice, ça existe aussi et qu'il y a des loups qui sont condamnés. Ben oui, évidemment, heureusement même ! Mais là j'étais dans La Fontaine, vous comprenez...
    Pour en revenir à Sade, l'idée fondamentale est que chaque idéologie, chaque métaphysique, chaque politique, chaque humanisme a toujours son lot de cadavres.
    Quant à Rousseau et Brecht, on est tout à fait en droit de dire que l'oeuvre du premier contient en germe les totalitarismes à venir (dire le contraire, c'est ne pas le prendre au sérieux, c'est aussi ne pas croire aux idées - ce qui se discute d'ailleurs, mais l'on ne peut prendre en compte les idées de Rousseau sans prendre en compte les conséquences), et que l'autre, de par son engagement personnel, était en effet du côté de la révolution et de la violence - même si lui n'a peut-être jamais tenu un révolver.

    C2 - Au fond, c'est son réductionnisme qui fait passer Sade du naturalisme à l'artificialisme. Car le désir de jouir (et de détruire), tout naturel chez lui, trouve ses limites naturelles. Il faut donc outrepasser celles-ci et se retrouver sur le terrain de l'artifice ou de la culture ou du social. Il aurait aussi pu faire le contraire - partir des désirs sociaux, qui ont aussi leurs limites, et arriver aux désirs naturels. Mais il est évident du point de vue de Sade que le chemin nature-social est plus intéressant que celui du social-nature car dans le premier cas l'on passe de l'instinct à la volonté, de l'inconscient au conscient. Et si le mal doit être maximal, il le sera plus en étant volontaire et conscient.

    C3 - Brunnehilde est d'autant plus bandante qu'elle atteint à la fin du Crépuscule la souveraineté absolue. Elle est plus femme que toutes les femmes et plus homme que tous les hommes - et même plus divine que les dieux puisqu'elle provoque leur fin. Très sadien d'ailleurs cette façon d'embraser les dieux et de les faire disparaitre.

    Cécilia ou Carla ? Les deux mon général !

    La pointe finale sur l'islam, Donatien aurait adoré !

  • Est-ce que je ne tiens pas compte du contexte, ou est-ce vous qui, emporté éventuellement par le rythme de votre écriture, ne précisez pas assez ce qui revient à César ? Ce n'est pas toujours simple de le faire, a fortiori lorsque l'on commente X qui commente Y, et sans doute est-ce un reproche que l'on peut me faire aussi, mais je crois que vous éviteriez des malentendus si vous délimitiez plus précisément les positions de tel ou tel (et non, je ne fais pas allusion à la chaîne sexuelle de "Sauve qui peut (la vie)).

    Restons-en donc à ce qui vient de vous. Je laisse tomber Brecht, que je connais très mal, et reviens à Rousseau. Je me souviens d'une remarque que vous avez faite il y a assez longtemps en réponse à un commentaire, une remarque assez indulgente à l'égard de Heidegger et de son attitude vis-à-vis du nazisme. On peut être indulgent avec tout le monde, pourquoi pas, après tout "nous n'étions pas là à cette époque", etc., ce n'est pas cette remarque que je vise en tant que telle, mais cette indulgence m'avait frappé par rapport à votre sévérité sur Marx (http://pierrecormary.blogspirit.com/archive/2006/09/07/essai.html, avec les commentaires) :

    d'un côté nous avons quelqu'un d'influent et prestigieux, dont l'adhésion au nazisme (même avec des nuances et des revirements sur la sincérité desquels les spécialistes s'étripent) ne fait pas de doute, et ce alors qu'il était tout à fait possible de ne se pas se méprendre sur le vernis de respectabilité que Hitler s'était donné en 33 (cf. les analyses de Kraus, Voegelin, Anders, Arendt même...), quelqu'un de contemporain d'événements funestes dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a rien fait pour en empêcher la venue ;

    d'un autre côté, dans le cas de Rousseau, un penseur mort une quinzaine d'années avant la Terreur, dont l'oeuvre principale (le "Contrat social") dans le cas qui nous occupe a été écrite trente ans avant, oeuvre qui d'après ce que l'on sait maintenant, était surtout lue par la noblesse désoeuvrée, qui la prenait d'ailleurs plus ou moins ou sérieux, oeuvre qui semble bien, si l'on suit donc R. Chartier, avoir été surtout revendiquée après coup par les révolutionnaires, pour donner une apparence de fondement théorique sûr à une déclaration des droits de l'homme rédigée dans une forme d'urgence (je vous renvoie au livre de Gauchet sur le sujet), oeuvre enfin dont l'interprétation plus de deux siècles après n'est pas univoque. Alors je ne nie pas son influence, réelle, ni qu'elle ait participé à un certain air du temps, je ne dis pas non plus que sur certains points on ne puisse faire des rapports avec des idéologies totalitaires, je trouve que la notion de "germe" est bien peu précise, que l'influence des idées sur les événements (et réciproquement d'ailleurs) doit être pesée au cas par cas, qu'elle peut être fort diffuse et parfois contradictoire, et que du coup traiter Rousseau (ou Marx) de "meurtrier" est bien expéditif, notamment par comparaison avec des gens comme Heidegger ou Brecht.

    Sinon, et c'est peut-être plus important, c'est sans doute plus important, nous sommes d'accord sur Brünnhilde - encore que je ne sache pas s'il faille écrire qu'elle est "plus homme que tous les hommes", ou qu'elle est bandante parce qu'elle atteint le stade de la virilité féminine, concept que je me ferais une joie d'éclaircir un jour, en théorie comme en pratique.

    Bien à vous !

    (Il n'y a peut-être aucune erreur, aucun lapsus, si le personnage de Justine réapparaît dans "Juliette", ce que j'ignore.)

  • Justine et Juliette sont bel et bien deux personnages distincts dans l'oeuvre de Sade. Elles se connaissent, elles sont soeurs. Elles sont aussi des oppositions dialectiques : Justine est la vertueuse qui se fait (fort littéralement) avoir à chaque tournant. Juliette et la vicieuse si delectablement décrite par Cormary...

    Ce qui est intéressant à souligner (et c'est peut-être la grande faiblesse de l'article de M. Cormary, car il ne prend pas le temps d'analyser la dichotomie que représentent ces deux parangons de la féminité) est qu'elles sont de forces égales. Malgré toute ces infortunes, Justine reste vertueuse. Il faut une intervention divine (c'est à dire un acte gratuit de la part de l'auteur) pour la détruire. Elle sera foudroyée, comme si Sade fermait résolument la fenêtre sur la lumière (pourtant tout aussi indéniable) pour mieux nous concentrer sur les ténèbres.

    Pour ce qui est de l'article en général, je trouve que la supplice d'Augustine est tolérable, parcequ'elle est décrite : on ne pourrait pas le montrer : il faudrait y ajouter tous les menus détails qu'une description peut ôter et que se résument à une seule : les réactions des personnages. C'est parce que Sade peut littéralement faire abstraction d'Augustine qu'il peut s'intéresser aux bourreaux. L'image serait obligée de juxtaposer bourreau et victime.

    Il se peut que Sade ait été quelque peut éclipsé par la Grande Guerre et par la Shoah : comme le remarque fort intelligemment M. Cormary. On ne peut supporter de parler d'une chose ou d'une situation que lorsqu'elle n'existe plus. (Soit dit en passant que cela est tout aussi vrai pour le banal que pour l'extraordinaire). Le retour de l'horreur aurait rendu sa lecture intolérable...

    Enfin quel déferlmement d'énergie! Je comprends (et d'une certaine manière j'y adhère) la réaction d'ipidibule quand il dit qu'il préfère se reposer dans sa Bastille en attendant le Révolution. Mais toutefois remarquons que ne plus dépenser d'énergie c'est la mort - et le repos. Mais la mort n'est elle pas le repos éternelle. Après une vie sadienne, elle serait bien méritée!

  • Ah mais mon cher Hawkeye, que Justine et Juliette se ressemblent, je l'ai dit et bien dit (relisez, s'il vous plaît, le paragraphe "vitesse et survie"). Comme Juliette la vicieuse, Justine la vertueuse a une énergie infinie qui la fait durer et contre laquelle il faut précisément un coup du ciel pour la stopper (et donc, l'idée que Sade est univoque, essentialiste, partial dans sa vision du monde, etc)

    Le supplice d'Augustine non montrable ? Pas sûr. Allez donc feuilleter " Marie-Gabrielle de Saint-Eutrope" de George Pichard, absolument gerbant pour moi. Quant au cinéma, je crois que ce serait un problème de production. Jusqu'où un grand cinéaste peut-il aller dans la représentation du supplice ? A-t-on déjà fait un film sur l'écartèlement de Ravaillac ou de Damiens ? Peut-on même le faire ?
    Tolérable, Sade ? Peut-être par protection personnelle alors...

    Café du commerce, à votre accusation que je mettrais tout sur le dos de Rousseau et de Marx et rien sur celui de Heidegger, je répondrais ceci.
    D'abord, et pour vous rassurer, je ne fais pas de Rousseau, ni de Marx, les seuls inventeurs de la terreur et du goulag. Je dis simplement que l'on peut lire dans leurs oeuvres les ferments d'une politique à venir. Ensuite, et même si cela me fait mal, je dois bien reconnaître, puisque je crois à la force des idées, qu'existe aussi une influence positive de Rousseau et de Marx, comme de Freud d'ailleurs, sur l'esprit humain. A un certain moment, nous sommes tous plus ou moins rousseauistes, marxistes et freudiens dans nos raisonnements. A tort ou à raison, ces trois-là nous ont structuré la pensée moderne et nous leur en sommes redevables. Comment pourrais-je personnellement rejeter un auteur qui sur le plan psycho-sexuel a tout dit du masochisme et de ses avatars ? Jean-Jacques, c'est la modernité dans sa transparence, son innocence perverse, sa pureté coupable. Et un formidable écrivain.
    Pour autant, quand je lis Le contrat social ou le dialogue sur l'inégalité et celui sur les arts, je ne peux m'empêcher de voir chez ce bonhomme une propension à un égalitarisme féroce, une volonté de saper toutes les excellences au nom du bon sauvage, sinon de liquider tous ceux qui seront en désaccord avec son citoyen universel, et l'envie d'une politique de la pureté qui en effet n'est pas sans lien avec l'homme communiste du XX ème siècle.

    Or, l'on ne peut pas en dire autant de Heidegger. Rousseau a pu influencer une certaine forme de totalitarisme, Heidegger a été directement contemporain de l'une d'entre elles. Rousseau a annoncé la terreur, Heidegger y a participé. Ce sont les bonnes idées de Rousseau qui sont en cause. C'est le comportement personnel du philosophe allemand qui l'est, "le druide nazi" comme le nommait Deleuze. Avec ce dernier, le débat est moins philosophique qu'historique. Ce n'est pas une disputation, c'est une enquête.
    Et une enquête qui dit en gros qu'Heidegger a été nazi comme, disons, Karajan ou Fürtwangler le furent. Par ambition personnelle, par volonté d'être le maître à penser des nazis (ce qu'il ne fut pas et ce qui le vexa), et par paganisme national. Heidegger ne fut sans doute pas antisémite et le génocide des Juifs n'entrait certainement pas dans sa dialectique, mais il n'en reste pas moins qu'il y a dans sa philosophie comme dans le nazisme un mysticisme germanique commun, type sang-sol-langue, certes beauf chez les uns et très raffiné chez lui, une volonté, qu'on dira présocratique ou celtique, d'en finir avec le judéochristianisme, une tendance, enfin, à pratiquer la religion de l'art, l'art du sacré, le national-esthétique, etc. Bref, Heidegger s'est vu comme un Parsifal venant sauver Amfortas-Hitler et devenir ce philosophe-roi cher à Platon.
    En fait, je dirais que ce n'est pas Heidegger qui a influencé le nazisme (comme Rousseau a pu influencer le communisme) mais bien le nazisme qui a pu influencer Heidegger - le problème étant donc moins une question d' "influence" que de "confluence" et surtout de "complaisance".
    Maintenant, je voudrais bien qu'on m'explique la valeur, s'il y en a une, de la pensée heideggerienne. Fasciné à 20 ans par la lettre sur l'humanisme, le Dasein, la Chose et tous les Arraisonnements du monde, je dois bien avouer que ces textes me semblent aujourd'hui du blabla conceptuel. Mais bien sûr, je dois avoir tort.

  • Restons-en donc là pour aujourd'hui, je ne sais pas si ce sont vos références wagnériennes (bon vendredi saint, d'ailleurs) qui me caressent dans le sens du poil, mais il me semble qu'exprimée ainsi votre position est plus modérée qu'à l'accoutumée.

    Quoi qu'il en soit, sur Heidegger, ne lisant en ce moment que de farouches anti-heideggeriens, de Kraus à Descombes en passant bien sûr par Bouveresse, ce n'est pas moi qui peut vous aider. Il est possible qu'il n'ait été qu'un charlatan, après tout. Cela s'est vu.

    Cordialement !

  • Heidegger charlatan, oui, il faudrait demander ça à Elisabeth Barth.

    Wagner, aussi, était un charlatan, mais quel charlatan ! J'y arrive dans le post suivant, d'ailleurs...

    A tout de suite, donc !

  • Du blabla conceptuel d'Heidegger, tout n'est pas à jeter : Dasein fait un joli titre pour la rubrique en haut à droite :)

  • Cher Montalte,
    j'ai écrit mon premier commentaire sans avoir lu les 3 parties, et je m'en excuse. Maintenant que c'est fait, je vois que le sujet du blasphème est abordé dans la troisième mais d'une manière encore trop rapide à mon sens. Je comprends l'argument du blasphème comme pur "excitant" (cf. Dolmancé) mais il ne peut agir de la sorte que pour quelqu'un qui baigne encore suffisamment dans la religion (fût-ce en la niant et la méprisant) pour y trouver une forme de défi. Celui qui la considère comme nulle devrait bien plutôt considérer qu'il y a là "de quoi débander pour 6 mois" comme le dit l'un des personnages de Sade dans un autre contexte. On peut imaginer que vivre dans un environnement religieux de part en part suffit à faire du blasphème un acte de rébellion, quand bien même on n'accorde aucune importance à la croyance elle-même - il s'agit d'un défi à la société. Mais cela n'explique pas la jouissance du libertin qui se croit lui-même bien au-dessus ou à l'écart des lois et plein de mépris pour ses semblables - c'est ici que Girard nous serait peut-être de quelque secours pour pointer le manque de celui qui se croit souverain de son propre désir.

    Je vois que vous insistez à nouveau sur l'écriture "sèche" des 120 Journées mais je ne peux vous suivre sur ce terrain: la rupture est complète entre le récit de la Duclos et la suite, et cette écriture "sèche" ne se retrouve dans aucune des oeuvres ultérieures du marquis. Epiloguer sur le style d'un brouillon (ou d'un "plan détaillé", ce qu'il est très exactement) a-t-il du sens? Et si l'on imaginait plutôt à quoi aurait ressemblé l'ouvrage si la partie de Desgranges était intégralement rédigée, comme celle de Duclos? Et encore une fois, comment cela se fait-il que personne n'ait effectué le travail?

    Sur l'infilmable (dans vos commentaires): si vous avez vu quelques épisodes de la saga "Saw" on y trouve très exactement le style de supplices et de pièges monstrueux imaginés par Sade, et filmés de manière relativement réaliste. Le thème du premier Saw (se couper la jambe pour échapper à un piège) se trouve d'ailleurs explicitement dans les 120 Journées. Difficile quand on a lu ce livre de considérer les films soit-disant les plus "extrêmes" comme autre chose que des succédannés. Le sommet véritablement infilmable étant d'ailleurs le 148è ("il y en avait 150 dans les brouillons, vérifiez.."), dit "de l'enfer". Filmer la prise de "30 pucelages" suivie des 15 tortures est proprement impossible -en tout le cas le résultat serait impossible à regarder... d'où il apparaît que c'est l'accumulation, bien plus que l'extrême en soit, qui constitue l'irreprésentable.

    Pour finir: quelqu'un a-t-il fait le rapprochement avec Dante? Après tout Sade est bien moins cruel avec ses personnages que Dieu (via l'Enfer) ne l'est avec les pécheurs dans la Divine Comédie. Et si le scandale était bien plutôt là: la croyance commune, tout à fait répandue et considérée comme saine pendant des siècles, que le Dieu tout-puissant et digne d'adoration ait réservé à ceux qui ne suivaient pas son chemin des supplices à côté desquels ceux des libertins sadiens (limités dans le temps) apparaissent comme négligeables?

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