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19/07/2010

Hélios et Saturne au jour le jour...

 

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« Certes, mon passé est la matière de ma création, comme la glaise est celle du potier, mais ici le mot passé est un synonyme, non du mot mort, mais du mot vie, puisque, si l’on y réfléchit, tout est passé, l’instant fugace où j’ai tracé la première lettre de la présente phrase ayant déjà basculé dans le passé avant même que j’en eusse écrit la dernière. Il ne s’agit donc pas d’une nostalgie stérile, d’une mémoire figée, mais au contraire d’un transport de piété amoureuse envers le Créateur qui m’a permis de vivre tout ce que j’ai vécu jusqu’à ce jour, d’une action de grâce. » Gabriel Matzneff, ultime paragraphe des Carnets noirs 2007 – 2008

« Pour écrire un Journal, il faut vaincre sa vie. » Marc-Edouard Nabe, Nabe’s dream, p 183

L’ennui, quand on commence à lire le journal intime d’un écrivain, c’est qu’on a tendance à ne lire plus que ça de lui. Genre littéraire mineur s’il en est, c’est l’un des rares dont on fait souvent son bréviaire. Et cela au risque que les autres productions de l’auteur, celles appartenant au genre dit majeur, comme le roman ou l’essai, paraissent secondaires. C’est que le journal d’un écrivain contient généralement l’ensemble de son œuvre à venir ou en cours - et à un état plus brut, plus immédiat, plus transparent, qui nous incite, peut-être à tord, à nous exempter du reste, comme si une fois que l’on avait touché au diamant, on pouvait se dispenser du collier. Cela est particulièrement vrai quand l’écrivain fait dans le roman autobiographique ou l’essai égotiste, comme c’est le cas avec Gabriel Matzneff et Marc-Edouard Nabe qui nous occuperont ici. La révélation que fut pour beaucoup d’entre nous la découverte de Cette Camisole de flammes, puis un peu plus tard, de celle de Nabe’s dream. Certes, ils ne s’accordent pas toujours, le russe blanc et le marseillais jazzy (voir encadré), mais ils se complètent. D’un côté, le solaire, de l’autre, le saturnien. Celui qui éveille et celui qui réveille. Les deux seuls réellement maudits par l’intelligensia et qui ont longtemps travaillé à l’enseigne Jean-Edern. Maîtres en ferveur et en style. Inquiéteurs délictueux et délicieux. Diaristes de chevets, enfin.

On aura beau lire ensuite n’importe lequel de leur autre livre, et cela toujours passionnément, on aura à chaque fois l’impression que tout ce qui n’est pas Journal dans leur œuvre renvoie quand même au Journal - et de fait apparaît comme un avatar de celui-ci. Non qu’Isaïe réjouis-toi, Ivre du vin perdu et Les lèvres menteuses ne soient trois romans magnifiquement écrits, et profondément émouvants, mais du fait que leurs « clefs » se trouvent dans Elie et Phaéton, La passion Francesca et Les demoiselles du Taranne, l’appréciation de littérature pure que l’on devrait avoir à leurs égards est un peu faussée. Au contraire d’un Flaubert, maître et complice de Matzneff, dont la géniale correspondance ne se substitue jamais aux romans géniaux (parce que même si « Madame Bovary, c’est lui », ce l’est de manière détournée, distanciée, déterritorialisée), les romans de notre franco-russe préféré s’exposent toujours à être décryptés au vu de ses Carnets noirs. Si selon la fameuse formule, « le style, c’est l’homme », il y a risque, dans le diarisme, que l’homme, tout styliste qu’il soit, prenne toute la place. Raoul Dolet, Alphonse Dulaurier, Nil Kolytcheff, quoique parfaitement composés, sont trop Matzneff lui-même pour être des personnages de roman crédibles – c’est-à-dire derrière lesquels on oublie l’auteur. Quel intérêt aussi à passer au « il » quand le « je » est tellement plus séduisant ? La force du journal, c’est l’intimité partagée, l’intimité pour tous. Mais la faiblesse de l’intimité, c’est qu’elle rend indifférent à tout ce qui n’est pas elle.

Nabe, lui, n’a pas besoin du « il ». A l’instar des quatre tomes de son Journal, ses romans sont de furieux « je ». Qu’il fasse mine d’être mort dans Je suis mort ou double dans Alain Zannini (où son identité devient le sujet de sa signature), ou qu’il feigne d’arrêter d’écrire dans L’homme qui arrêta d’écrire, son « Je » n’est jamais un autre. Son « Je » est toujours lui, lui, lui. Et la peine qu’on eut naguère quand on apprit qu’il avait brûlé son Journal fut rapidement compensée par le plaisir de retrouver les cendres de celui-ci dans ses derniers romans – Alain Zannini et L’homme qui arrêta d’écrire n’étant rien d’autre que les tomes cinq et six de son immense et crucifiante saga mémorielle - et du reste se lisant comme tel.

Bien entendu, il y a chez l’un et l’autre l’ambition de se faire eux-mêmes livres vivants. Le Nabe’s dream, c’était le moment où tout commençait à devenir entièrement littéraire pour son auteur, où la célèbre formule de Proust selon laquelle la vraie vie est la littérature se réalisait à la lettre – ce qui ne laissa pas d’inquiéter. Car au-delà des dégâts affectifs et relationnels que causa le Journal dans l’entourage de l’Inch’Allahste, l’on finit par se demander si l’entreprise d’écrire (et de publier) sa vie quasi en direct ne serait pas une façon trop littéraire, artificieuse, programmatique, d’envisager celle-ci – en fait de la conjurer. Le Journal de Nabe, c’était la gageure démentielle de faire coller la volonté avec la représentation (comme aurait dit le schopenhaurien Matzneff), d’inscrire la vérité du temps dans le temps de la vérité, d’écrire au présent son passé, son présent, et son futur !

On se rappelle de ce fabuleux passage du vendredi 14 septembre 1990 dans Kamikaze où Nabe, apprenant qu’Hélène, sa femme, devra, par ordre médical, accoucher de leur garçon le 18 septembre, et non le 19 (soit la date-anniversaire de l’apparition de la Vierge à la Salette et qui compte tant pour lui), en fut à espérer que l’accouchement pourrait durer quinze heures juste afin que la tête de leur fils ne fasse son apparition que le 19 septembre à minuit et se confonde ainsi avec celle de la Vierge du 19 septembre 1946. Ce qui, bien entendu, n’arriva pas, la vie n’acceptant pas comme ça d’être une expérimentation de la littérature, un otage de la symbolique intime des gens ; la vie, sadique à souhait, étant, quoique l’on fasse, toujours en avance sur l’écriture – même celle, atomiste, de Nabe. Que de souffrances, donc, à vivre avant et pendant l’événement réel, c’est-à-dire : que de choses encore non écrites à traverser ! « Dire qu’il va falloir passer par là et pas plus tard que dans quatre jours. Si je pouvais être déjà quelque pages plus loin dans mon Journal… », écrit il alors douloureusement.. Tant pis pour La Salette ! Hélène accouchera bien ce 18 septembre anti-historico-mystique, et donc objectivement plus historique et plus mystique pour elle, leur fils, et le fils devenu père, Nabe lui-même qui, revenu de sa mystique déprogrammée, nous donnera ce texte sublime de la naissance d’Alexandre, et avec laquelle il clôturera le dernier tome de son Journal intime connu. Nabe aurait-il cessé son Journal pour son fils ? C’est ce que nous avons toujours pensé. Par amour et respect pour cet être venant de lui et qu’il ne pouvait décemment « clouer comme un papillon sur son liège » comme les autres, il fit sans doute ce saut dans le stade éthique, laissant pour une fois l’esthétique derrière lui et le religieux devant lui. Nabe ne pouvait être l’Abraham de son fils en le sacrifiant à l’autel de son Journal. «  Ils croient tous que c’est amusant d’être un livre», écrivait-il déjà à la page 122 de Nabe’s dream. C’est quand l’homme devint père qu’il arrêta d’écrire… son Journal.

Gabriel Matzneff, lui, s’est arrêté l’an dernier avec ses Carnets noirs 2007 – 2008, même s’il lui reste à mettre au propre ceux des années 1989 – 2006. A la différence de l’Enfonceur de clou qui ne nous épargne aucune de ses sessions mystico-existentielles, le Passionné Schismatique préfère les effets de surfaces, le scintillement de l’être, l’épiphanie fugitive. Séducteur sans cesse séduit par la beauté du monde, il note l’instant présent, la découverte toujours plaisante d’une chambre d’hôtel, la chaleur enivrante d’un soir d’été, le goût d’un sorbet délicieux, ou le ravissement de voir son dernier caprice érotique réalisé – tout cela évidemment entouré de citations latines ou patristiques. Comme son ami Cioran, il nous livre les termes d’une pensée ou d’une sensation plutôt que de nous en imposer le procès. Superficiel par profondeur (alors que Nabe serait plutôt profond par cruauté), il saisit avant tout ce qui suscite le désir ou l’amitié chez un être. Pour autant la mélancolie n’est jamais loin, l’envie d’en finir constante, la malédiction philopédique persistante. Divine scélératesse de cet adolescent qui n’a jamais voulu vieillir et qui s’est cru toute sa vie Prince Eric dans Le Bracelet de vermeil[1] ! « Malgré les chevaux, c’est sinistre », note cet enfant gâté au premier jour de son Journal. Lui aussi cherche à arrêter le temps. Mais à la différence de Nabe qui procède par de longs blocs de récits journaliers et qui ne sont séparés que par les dates, le sien va de bribes en bribes, d’aphorismes malicieux en haïkus épicuriens, de décisions ascétiques (son poids toujours raisonnable et qu’il exhibe avec fierté !) en retombées abouliques. C’est alors le dégoût de soi, le temps des aveux, l’acceptation, très éphémère il est vrai, de sa monstruosité. Et c’est là que toute la perversité du diarisme live se pose. « L’aveu » littéraire ne saurait en aucun cas être une preuve. On peut écrire que l’on fait des choses infâmes – ces choses infâmes, dès qu’elles sont écrites, renvoient plus à leur écriture qu’à leur infamie. Celui qui tient un Journal a beau jeu de tout dire puisqu’il sait que le journal brouille les pistes du littéraire et du réel, du réel et du légal. D’où sait-on que Matzneff cultive des passions coupables ? Seulement de ses écrits - et ces derniers, quel que soit leur caractère « choquant », n’ont en soi n’ont aucune valeur juridique, même s’ils se présentent sous la forme d’un journal intime. En avouant son fait, le diariste peut faire qu’un certain public se retourne contre lui – mais sans avoir pour autant la possibilité que l’on fasse de son Journal une attestation objective de ce dont lui-même s’amuse à s’accuser ! Au pire peut-on l’inquiéter pour « immoralité littéraire », ce qui, on le sait depuis Flaubert, profite plus à l’écrivain qu’à l’opinion publique, mais quant à en faire le suspect véritable des situations qu’il a mis en scène en vue de les publier, c’est ce qu’on ne peut. Equivocité fuyante, forcément irritante, et par là-même fascinante, du Journal qui prétend à la vérité sans qu’on puisse la vérifier. Quand dire c’est faire, et quand écrire c’est faire autre chose.

Au fond, on ne peut répondre à un Journal que par un autre Journal. Ainsi attend-on toujours laquelle des nombreuses petites amies du beau Gabriel passera un jour à l’acte en publiant le propre Journal de ses aventures avec lui. Imaginez ! Une « contre Passion Francesca ».Une « contre-attaque demoiselles du Taranne ». Une offensive de Carnets roses contre les Carnets noirs ! Imaginez, par exemple, ce qu’une Gilda, la frémissante héroïne de ces derniers, tellement prise à partie et parfois sans ménagements (c’est une litote et une métaphore) pourrait raconter de lui ? Pour sûr, ce serait gratiné !

EN CADRE :

Au fait, que pensent nos deux diaristes l’un de l’autre ?

Matzneff, toujours charmant :

« Nabe est honni pour ses idées politiques incorrectes ; moi, pour mes moeurs dissolues. Telle est du moins l'apparence. La réalité est que ce qu'on ne nous pardonne pas à Marc-Edouard et à bibi, c'est notre liberté d'esprit, notre franc-parler, notre courage et, last but not least, notre talent. Si nous n'étions pas d'aussi brillants et fervents serviteurs de la langue française, si nous n'écrivions pas les livres que nous écrivons, nous irriterions infiniment moins.
Ce qui nous différencie, Nabe et moi, c'est la passion qu'il a de la vie littéraire, pour le gendelettrisme, pour les intrigues et les querelles de notre conventicule germanopratin. Son journal en est plein, c'est chez lui une véritable obsession. Moi, de tout ça, je n'ai rien à foutre ; ça n'occupe quasi aucune place ni dans mes pensées, ni dans ma vie quotidienne, ni dans mes carnets noirs.

Il y a aussi, chez Nabe, un fond de nervosité agressive, tracassière, qui parfois donne à penser qu'il n'aime personne, pas même ses amis ; pire, qu'il ne s'aime pas lui-même. » (Carnets noirs, p 448 – 449)

Nabe, toujours cassant :

« Quant à son Journal, c’est bien fainéant. C’est plus facile de dire qu’on a baisé une gamine que de reproduire un dialogue entre Benoît-Meschin et Arno Breker auquel on a eu la chance d’assister.. Matzneff, c’est le type qui aurait vu Céline et qui, le soir, aurait inscrit sur son carnet : vu Céline. Pas rasé. Il nous a tenu le crachoir pendant une heure. Passionnant. » (Tohu-Bohu, p 1473)

 

[Cet article a été publié une première fois dans Le magazine des livres n°24 de mai-juin 2010.]



[1] Premier épisode de la saga du Prince Eric de Serge Dalens, publié en 1936, dans la collection « Signe de piste », et cité au tout début de Cette camisole de flammes.

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