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Photos partout, regard nulle part.

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Sur Causeur

 

Et voilà. Pendant six ans, le musée d’Orsay fut, parmi les grands musées de France, le seul qui réussit héroïquement à interdire les photos dans ses salles – et cela malgré la charte citoyenne « Tous photographes » qui, tant qu’on y est, aurait pu s’appeler « tous artistes », « tous génies », voire « tous Vélasquez, surtout moi » . Imposée depuis l’été dernier au ministère de la Culture, celle-ci avait pour ambition d’autoriser le visiteur à consommer autant d’art et de culture que la batterie de son smartphone le lui permettait – autant dire lui assurer une boulimie d’images reproductibles à l’infini en même temps qu’une cécité grandissante vis-à-vis des œuvres réelles.

Car c’était bien de ça dont il s’agissait : accorder un crédit illimité au public en vue d’un consumérisme démocratique et culturel tout azimut. Lui faire croire que la sensibilité esthétique passe par l’archivage culturel, et que l’œil est avant tout un oeilleton.  C’est à cet impératif libéral (qui devait, de toutes façons, l’emporter un jour ou l’autre) que le musée d’Orsay avait quelques temps tenté de résister. L’idée, certes peu démocratique,  intempestive, d’interdire les photos au public avait pour but non pas de favoriser les ventes de cartes postales à la librairie du musée, comme on a pu le dire un peu vite, mais de réapprendre à regarder la peinture sans passer par un filtre et faire comprendre que la peinture n’est pas une image. Contempler un tableau, en effet, c’est contempler un unique tableau, soit le contraire d’une image qui est toujours multiple. Mieux, contempler un tableau, c’est être unique à son tour devant lui. « Si je relis Le Misanthrope,écrivait Sacha Guitry dans Toutes réflexions faites, je me dis que nous sommes cinq en ce moment, peut-être dix, peut-être mille à le relire. Mais si je reste seul pendant vingt-cinq minutes devant Le Fifre de Manet, je me dis que, pendant ces vingt-cinq minutes-là, moi seul au monde ai vu Le Fifre de Manet. »

Il est clair que l’interdiction de photographier les oeuvres, d’ailleurs admise et comprise par une majorité de visiteurs, avait fait que, malgré quelques récalcitrants, les visites se faisaient globalement dans un plus grand recueillement. L’œuvre avait retrouvé sa sacralité. L’œil s’était redonné une mémoire. La « réappropriation » du patrimoine de l’humanité, si chère à nos cultureux, s’effectuait pour de bon – soit par la seule opération qui vaille : la mentale et non la numérique. On ne reproduisait plus Manet ou Van Gogh. On communiait avec eux.

Las ! Il fallut un malheureux tweet et quelques Instagram de Fleur Pellerin, qui, en effet, ne trouva rien de mieux à faire, lors de l’inauguration de l’exposition « Bonnard. Peindre l’Arcadie », le 16 mars dernier, que de photographier certaines toiles de l’artiste et de les publier sur la toile, pour mettre le feu aux poudres des égalitaristes vigilants.

Comment ? On interdit les photos au pékin moyen et pas à une officielle ? Quoi ? « La France des privilèges » est de retour au palais des impressionnistes ? Hein ? Un membre du gouvernement s’arroge un passe-droit au vu de tout le monde ? La dépêche ne fit qu’un tour au pays de la nuit du quatre août. Fleur Pellerin  argua par un nouveau tweet qu’elle n’avait fait qu’appliquer la charte « Tous photographes ». Et le surlendemain,  Guy Cogeval, le président du Musée d’Orsay, fut obligé de céder aux pressions du Ministère et de renoncer à sa belle exception culturelle.   « On a gagné », clama sur son Facebook, et sur un ton quasi thermidorien, Bernard Hasquenoph, l’un des auteurs de la charte. Effectivement, à l’instant même où l’interdiction vola en éclats, le public redevenait cette meute photographique et flasheuse (même si le flash reste prohibé) et se ruait devant l’Olympia de Manet (salle 14) pour en faire toutes les copies possibles (et qu’importe que la photo soit floue ou mal cadrée, l’important étant de la posséder) tandis que le  Portrait de l’artiste de Van Gogh (salle 72) redevenait le détail de dizaines et de dizaines de selfies.

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Peut-être faut-il un gardien de musée pour l’attester mais il est évident que cette nouvelle permission accordée au public de se faire un album d’images en live ne va pas sans provoquer une certaine fébrilité dans les salles, notamment dans celles qui contiennent les tableaux stars et devant lesquels chacun voulant pixelliser à son aise, est pressé de prendre sa part d’espace et de temps, et par conséquent s’impatiente de voir que tout le monde fait la même chose que lui, tout cela, bien entendu, au risque que la sécurité des œuvres et des personnes en pâtisse. Il suffit d’ailleurs de se rendre dans les salles d’exposition temporaire (notamment celle, au cinquième étage, consacrée à l’art italien pendant les années mussoliniennes, intitulée comme il se doit Dolce Vita ? très classieuse et très troublante) où les photos restent encore interdites pour voir la différence d’ambiance.

Non, ce qui est remarquable dans le comportement du photographe frénétique, et là aussi, il faut discuter avec un agent de surveillance pour s’en rendre compte, c’est la façon dont il procède. Tenez, en voilà un qui entre dans notre salle. Remarquez comme il a l’œil vissé à sa caméra, sans doute depuis son entrée dans le musée – et qu’il doit traverser comme s’il était dans un jeu vidéo. Mais attention. Il vient de remarquer un tableau intéressant, disons, surtout célèbre. Il le vise immédiatement par l’oeilleton de son appareil. Clic-clac, il appuie sur la gâchette, pardon, sur le bouton, pour prendre sa proie, je veux dire, sa  photo. On a eu de la veine, il n’a pas fait de flash. Mais là, regardez bien notre homme. Voyez comme dans un premier temps il baisse la tête vers son écran pour vérifier si l’œuvre du maître est bien devenue son œuvre à lui, et comme, dans un second temps, il ne la remonte pas, sa tête, ne serait-ce qu’un instant, vers l’œuvre qu’il vient de prendre – et cela avant de passer à l’œuvre suivante. Si bien que lorsqu’il quittera la salle, vous verrez, il n’aura pas regardé une seconde en face et en vrai les tableaux qu’il a si méticuleusement enregistrés dans son appareil. Il aura photocopié quelque chose qu’il n’a pas vu de ses yeux vus. Il aura trahi la peinture par l’image. Et il aura l’impression d’avoir fait « acte de culture ».

Bien sûr, on rétorquera que tout le monde n’est pas comme ça, que parmi les visiteurs, il y a de vrais amateurs de peinture et de vrais photographes, et que par ailleurs, si tout le monde est content de la nouvelle donne, (y compris les gardiens de musée qui n’ont plus à s’égosiller avec leurs « no foto ine ze miouséomme, plise »), pourquoi s’en plaindre ?

Il n’empêche.  La parenthèse aristocratique est bien terminée.

 

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Commentaires

  • Cette « prédation photographique » des visiteurs est affectivement incompréhensible autrement que sur la base d’une boulimie consumériste. On bouffe de la culture (du « culturel » plus exactement) comme on bouffe du hamburger. Jean Clair n’a-t-il pas dit des choses là-dessus ? Bien d’autres aussi, probablement. Sans doute faudrait-il d’autant fouiller les causes de cette boulimie, appelant des explications comportementales, que nous vivons à une époque où la photographie amateur, dès lors qu’elle s’attache à fixer exclusivement le tableau, le monument, le paysage, n’a même plus d’utilité. Presque toujours désormais, il suffit de quelques clics sur un moteur de recherche pour accéder aux mêmes images, souvent dans des qualités équivalentes ou supérieures.

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