05/11/2009
Ecce homo III

« Car, mis à part le fait que je suis un décadent, j'en suis aussi le contraire. J'en veux pour preuve, entre autres, que d'instinct j'ai toujours choisi les remèdes adéquats aux mauvais états de santé : tandis que le décadent en soi choisit toujours les remèdes qui lui font du tort. Comme summa summarum j'ai été sain, comme recoin, comme spécialité, j'ai été décadent. » Nietzsche, Ecce homo.
Houellebecq ! Le seul écrivain français dont un jeune plumitif d’aujourd’hui peut dire : « je voudrais être Houellebecq ou rien ! » Le seul qui ait compris l'époque ! Le seul qui mérite vraiment d'être lu ! Anti-moderne, anti-réac, irréversible et irrécupérable, post-apocalyptique, il est l'homme blessé idéal. En lui purulent nos stigmates d'hommes et de femmes du XXIème siècle fatigués de vivre. Impuissance existentielle, dégoût de la vie, haine de l'espèce, dépérissement sexuel, faiblesses honteuses, fatigue générale. Houellebecq, c'est le type qui a toutes les tares de son époque mais qui ne s’en félicite pas. Qui souffre de faire ce qu'il ne veut pas et de ne pas faire ce qu'il veut. Mais qui refuse de se faire le militant de ses tares, de légaliser ses aberrations. Qui ne change pas de valeurs au fur et à mesure qu'il change de boîtes à partouze. Qui pourrait dire : « je suis allé dans les partouzes car je suis un connard, j’ai quitté ma femme car je suis un minable, j’ai fait avorter ma maîtresse car je suis un salaud. » Houellebecq (se) constate et déprime. Il est ce pécheur modèle qui ne peut sortir de sa fange mais qui au moins reconnaît qu'elle en est une. En ne créditant pas ce que son corps fait, au moins prouve-t-il qu'il a une âme. Pour la modernité qui confond les désirs et la volonté et qui croit qu'il suffit de se contenter d'être soi pour être beau, bon et vrai, l'homme sans qualités mais non sans morale à la Houellebecq peut paraître hypocrite alors qu'il est d'une rare probité spirituelle. Quand on boite, l'important est de marcher droit en esprit – car, comme dit Pascal, un corps boiteux nous irrite moins qu'un esprit boiteux. Houellebecq est ce qu'il est mais pense et écrit contre ce qu'il est. S'il est malade, son point de vue sur la maladie est sain. Et c'est pourquoi on l'aime ! Envers et contre tout, il reste vivant. C'est le dernier des vivants. Voir en lui un nouveau modèle de chrétien fera sourire. Pourtant, n'est-il pas déjà passé du marxisme à l'amour de la femme comme le prouvent ces trois premiers romans (trois romans d'amour !) - et que ne lui ont pas pardonné ces ex-collègues gauchistes ? Et s'il est allé vivre en Irlande et ensuite en Espagne, n'est-ce pas aussi pour respirer encore un peu de catholicisme ? En vain, bien entendu. En bon schopenhaurien, Houellebecq ressent l'inanité des religions comme nul autre - ce qui ne l'empêche pas d'établir entre elles une hiérarchie intellectuelle (le crime antimoderne absolu !) - et que si l'islam est définitivement la religion la plus con du monde, le catholicisme contient en lui « des développements intéressants. » Voilà pourquoi le désespoir de ce petit homme souffreteux et lucide en appelle à l'espérance. Sans lui, nous nous serions suicidés depuis longtemps.
Notre génération.
C’est que nous ne l’aimons pas tellement la vie. Nous pouvons à la rigueur apprécier ce qu’il y a de bon en elle – l’art, la gastronomie, l’onanisme – tout en pensant en même temps que c’est dans ces phénomènes que nous lui échappons, ou mieux, la nions. Aimer la vie en soi, ce n’est pas jouir d’un bel opéra ou d’un bon repas, c’est se réjouir pour de bon de la naissance d’un enfant, de la vie de famille, de l’amour du travail, du respect de la patrie. C’est aussi mettre la responsabilité au-dessus de tout, comme ces « connards humanitaires protestants » de Plateforme. Quelle blague l’adhésion responsable à la vie ! Avant que Houellebecq n’arrive, nous n’osions pas le dire aussi innocemment. On se serait moqué de nous. N’avions-nous pas tout, nous les Tanguy nés dans les années 70, ou les Steevy nés dans les années 80 ? Génération « bof », inutile et incertaine, paresseuse à en crever, inapte à bander pour de bon, souvent des parents divorcés moralement à charge. Pour nos aînés, la vie était dure mais belle et désirable, pour nous, elle est molle et douloureuse. Demande trop d’efforts. Et ses récompenses ne valent pas le coup. Ainsi avons-nous appris par coeur ce passage canonique d’Extension du domaine de la lutte – incompréhensible pour les gens des trente glorieuses :
« Notre civilisation souffre d’épuisement vital. Au siècle de Louis XIV, où l’appétit de vivre était grand, la culture officielle mettait l’accent sur la négation des plaisirs et de la chair ; rappelait avec insistance que la vie mondaine n’offre que des joies imparfaites, que la seule vraie source de félicité est en Dieu. Un tel discours ne serait plus toléré aujourd’hui. Nous avons besoin d’aventure et d’érotisme, car nous avons besoin de nous entendre répéter que la vie est merveilleuse et excitante ; et c’est bien entendu que nous en doutons un peu. »
Il faut bien avouer que tout nous fatigue - trouver un emploi, remplir des formulaires administratifs, tenir son studio, se retrouver dans ses comptes (vivement que nous soyons dans l’ère de l’intelligence artificielle et que des robots viennent s’occuper de notre intendance et de la gestion de nos affaires !), et par dessus-tout, faire l’amour. Faire l’amour ! l’expression elle-même nous donne un haut-le-cœur. Nous qui n’avons plus aucun désir mais que des fantasmes, comment pourrions-nous « assurer » ? A notre époque, se dépuceler est aussi éprouvant que faire son service militaire dans la précédente – d’ailleurs nous nous sommes fait exemptés dans les deux cas. Non, nous n’avons rien à faire avec le coït. De toutes façons, le cul est une affaire de battants. Le cul est capitaliste. Baiser est une performance sociale. Un truc de winner. C’est là la découverte fondamentale de Houellebecq, la vérité essentielle de notre temps, même si elle donne des boutons aux gauchistes. « Jouissez sans entraves ! », « interdit d’interdire ! », « on ne revendique pas, on prend ! », éructaient tous ces enfants gâtés en 68. Eh ! combien y en a-t-il parmi eux qui encore aujourd’hui refusent de voir que ces maximes sont à l’origine de la politique du baiseur comme celle, sans jeu de mots, du boursier ? Pour la gauche qui passe son temps à critiquer « la société du fric » et en même temps à défendre becs et ongles les acquis « sociaux » (entendre « sexuels »), la crise de schizophrénie est proche. Ils hurlent que le monde n’est pas une marchandise mais hurlent encore plus fort au moindre décret qui veut limiter la pornographie ou inquiéter la prostitution. Ils dénoncent l’abjection de l’individualisme mais toute atteinte à la dimension sexuelle de leur individu leur semble odieux. Regardez-les vitupérer contre le pape ! De toutes leurs forces, ils refusent de comprendre que l’ultra-libéralisme qui les débecte tant est la condition sine qua non de l’hédonisme libertaire dont ils se font les garants. La sexualité est le premier système de hiérarchie sociale. Or, nous qui avons du mal à baiser autant qu’à nous enrichir, nous pour qui la loi du marché s’est étendue jusqu’à nos érections, la lecture d ‘Extension agit comme un baume :
«Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. (…) Le trouble et l’agitation sont considérables. »
Oui, rien que pour ça, Houellebecq restera notre contemporain capital.

Rester vivant.
Décidément, nous n’aurons été compris ni par nos aînés ni par nos cadets. Aux uns et aux autres, un livre aussi matriciel que Rester vivant tomberait des mains. Comment décrire notre contentement lorsque nous avons lu que « Le monde est une souffrance déployée » - première phrase du premier livre de Houellebecq ? Il était donc possible qu’un écrivain puisse s’en prendre, comme ça, à la vie ? Ce genre d’accusation métaphysique aussi radicale était-il encore de saison ? La suite était délectable :
« A son origine, il y a un nœud de souffrance. Toute existence est une expansion, et un écrasement. Toutes les choses souffrent, jusqu’à ce qu’elles soient. Le néant vibre de douleur, jusqu’à parvenir à l’être ; dans un abject paroxysme. »
O résurrection ! Enfin quelqu’un de notre époque qui n’adhérait pas à l’ensemencement du monde ! Qui ne disait pas « encore » au chevalet de Dieu ! Que me perdais-je en Pater Noster suranné ? La vérité était bien dans ce désolant et formidable constat. Naître est hideux. Survivre est infect. Et s’il est vain de se suicider, il l’est encore plus de se reproduire. Comme Thomas Buddenbrook découvrant l’œuvre de Schopenhauer, nous découvrions l’auteur qui nous déculpabiliserait de notre dégoût existentiel, qui légitimerait notre seule conviction que « vivre, c’est souffrir », qu’il n’y a rien d’autre hors cela, que tout le reste est un palliatif et que contrairement à ce que disent les bienheureux (car à notre grande perplexité, il y a des gens qui sont réellement contents de vivre et il faudra compter avec ces salauds), c’est l’existence qui nous préserve de la vie. Exister, c’est être placé là, assister à ce qui se passe, et attendre la mort. Ca peut faire mal, mais si l’on ne bouge pas, si l’on se contente de regarder les autres bouger, ça peut aller.
Comme Cioran testait la complicité de ses interlocuteurs par la phrase de Keats, « je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux. » (dans Aveux et anathèmes), nous testons celle de nos proches avec celles de Houellebecq. S’ils ne comprennent pas tout de suite, ou s’ils ont le malheur de dire : « oui, c’est vrai, mais quand même, faut pas exagérer…», inutile de continuer, ils ne comprendront jamais rien de nous et passeront de la case « amis » à la case « ennemis métaphysiques ». La haine de la vie, il faut que ça fasse tilt, sinon c’est foutu. Quiconque n’a pas mal en entendant ou en prononçant les mots « bonheur », « effort », « travail », « volonté », « agir », « aimer », « vivre » (tous équivalents pour nous) est notre victime littéraire secrète. Puisqu’ils l’adorent leur vie, on la leur souhaite la pire possible. Qu’ils aient la pire des vies, qu'on viole leur femme, tue leurs enfants et ruine leur maison, on verra s'ils aimeront la vie ! Inutile de se fatiguer, ils le font très bien eux-mêmes.
Rester vivant regorge de ces anecdotes terrifiantes d’enfants qu’on sacrifie au bonheur de vivre – tel le petit Henri qui gît à terre, ses couches souillées, hurlant pendant que sa mère se prépare à aller à son rendez-vous du soir.
« Cette petite chose couverte de merde, qui s’agite sur le carrelage, l’exaspère. Elle se met à crier, elle aussi. Henri hurle de plus belle. Puis, elle sort. »
Une femme amoureuse sans aucun doute. Il n’empêche,
« Henri est bien parti dans sa carrière de poète. »
Et Marc, dix ans, dont le père est en train de mourir d’un cancer à l’hôpital, et
« qui aime son père. Et en même temps commence à avoir envie que son père meure, et à s’en sentir coupable. » Enfin Michel, quinze ans, qu’ « aucune fille[n’a] jamais embrassé »
et qui souffre le martyr d’être indésirable à vie. Il y a cinquante ans, ce genre de souffrance faisait sourire, ou mieux, indignait. Les seules misères que l’on tolérait était celle du corps clinique et du corps social, certainement pas celle de particules élémentaires en manque de fellation. Le malheur, c’était la pauvreté, la maladie, la guerre, la Shoah - et certainement pas ces états d’âme d’adolescents boutonneux en manque d’amour qui deviendront des adultes dépressifs. Les onanistes et les pleurnichards, un bon coup de pied au derrière, ma bonne dame ! Quelqu’un qui aurait osé écrire que
« dans les blessures qu’elle nous inflige, la vie alterne entre le brutal et l’insidieux »
aurait été virilement corrigé. La haine de la vie (qui se confond avec la haine de Dieu) était un péché mortel, un relaps païen, une attitude méritant le fouet ou, dans des temps plus anciens, le bûcher.
De toutes façons, entre écrire et vivre, il faut choisir.
« Apprendre à devenir poète, c’est désapprendre à vivre. »
La vraie vie, courageusement assumée, est le contraire de l’art – celui-ci n’étant, quoiqu’on en dise, toujours une affaire de tergiversations avec celle-là. Bien entendu, on se rassure en disant que l’artiste embellit la vie, qu’il l’honore, alors qu’on sait très bien qu’il ne peut la supporter et qu’il s’en venge dans ses vers, ses notes ou ses couleurs.
« Développez en vous un profond ressentiment à l’égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à tout création artistique. »
Il n’y a ni amour ni art heureux, il n’y a que des preuves de désamour et de ressentiment artistique. C’est pourquoi l’art est réactionnaire, comme Houellebecq le fait perfidement dire à Philippe Sollers dans Les Particules élémentaires :
« Tous les grands écrivains sont réactionnaires. Balzac, Flaubert, Baudelaire, Dostoïevski : que des réactionnaires. Mais il faut baiser, aussi, hein ? Il faut partouzer. C’est important. »
Ecrire et baiser pour rester vivant. Ecrire pour se venger, baiser pour s’oublier. Le tout dans une structure qu’il ne faut pas tarder à se trouver.
« Si vous ne parvenez pas à articuler votre souffrance dans une structure bien définie, vous êtes foutu. (…) La structure est le seul moyen d’ échapper au suicide. Et le suicide ne résout rien. Imaginez que Baudelaire ait réussi sa tentative de suicide, à vingt-quatre ans. »
Comme tous les suicidés en vie, Houellebecq nous aide à vivre et c’est cette aide paradoxale, perverse en apparence, que ne comprendront jamais ceux qui n’ont pas eu la tentation du rasoir ou de la fenêtre. Pour vivre sans dommages, il nous faut perpétuellement ruser avec la vie.
« On pourra penser à adopter une stratégie à la Pessoa : trouver un petit emploi, ne rien publier, attendre paisiblement sa mort . »
Gardien de musée, par exemple. Le plus beau métier du monde. D’autant qu’
« Une petite insertion professionnelle peut apporter certaines connaissances, éventuellement utilisables dans une œuvre ultérieure, sur le fonctionnement de la société. »
Et ne plus avoir à se faire de souci pour sa survie. Le traitement est tout. Quoiqu’il vous arrive (c’est-à-dire rien la plupart du temps), vous pourrez toujours achetez votre pitance, vos revues porno et votre Jack Daniel qui vous fera discuter tout seul sur votre canapé avec Ardisson ou Ruquier comme si vous étiez leur invité.
Enfin et surtout, n’oubliez jamais que
« plus vous serez abject, plus vous serez vrai ».
C’est non seulement le secret de l’art, c’est en plus celui de sa réussite. Tous les grands écrivains sont abjects : Pascal, Molière, Maupassant, Céline. Pour cela, « vous devez haïr la liberté de toutes vos forces. » Car la liberté, c’est ce qui pourrait vous rendre responsable et heureux, et cela, c’est la mort de l’artiste qui est en vous. Souvenez-vous qu’un bon père de famille n’a jamais rien écrit de sublime.

« Et le sexe des femmes inondé de lumière. »
Raphaël Tisserand nous touche. Ne pas avoir accès au sexe des femmes parce qu’on est gros, timide ou maladroit, ou qu’on ne sait pas y faire, tel est le drame de l’homme de la société libérale où les désirs sont laissés à l’effort de chacun, autrement dit aux plus forts – alors que jusqu’à une période relativement récente, la société avait tellement conscience des difficultés que pouvait représenter une relation sexuelle classique qu’elle organisait celle-ci à travers le mariage et la prostitution, deux manières qui permettaient aux plus humbles et aux plus laids d’arriver à leurs fins. Normalisé, organisé, vénalisé, le coït devenait possible pour tous. C’est depuis que le « devoir conjugal » est devenu un désir individuel que la « fracture sexuelle » a eu lieu entre les « grands fauves » et les batraciens. Nous sommes plus nombreux qu’on le croit à regretter le XIXème siècle.
De plus, et contrairement aux fadaises du « nouvel homme féminin » dont on nous flagelle les testicules, l’un des grands problèmes de l’homme moderne, c’est de ne pas être assez bestial. Comme le dira le Bruno des Particules,
« En un mot je ne suis pas assez naturel, c’est-à-dire pas assez animal – et il s’agit là d’une tare irrémédiable : quoi que je dise, quoi que je fasse, quoi que j’achète, je ne parviendrai jamais à surmonter ce handicap, car il a toute la violence d’un handicap naturel. »
De toutes façons, c’est bien connu, les femmes n’aiment pas les hommes qui veulent qu’on les embrasse. Les femmes méprisent les hommes doux et féminins. D’autant, et on ne le dira jamais assez, que l’homme (ou la femme) qui ne fonctionne pas bien sexuellement n’aura aucune chance jamais de se faire aimer. C’est le sexe qui précède et qui permet l’amour et non le contraire. Sans couilles, le cœur n’est rien. Bat à vide. Les femmes ne vous regardent même pas. Alors, les branlettes quotidiennes, trois fois par jour. L’amertume qui monte comme une éjaculation. L’envie de crever.
Nulle part l’amour n’existe sauf précisément dans cette trilogie amoureuse que constituent Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Plateforme. L’avenir n’appartient plus à Marx mais aux femmes, des femmes qui ont fini par le regarder et l’embrasser - des femmes non capitalistes. Des femmes qui vont réhabiliter le sexe de l’homme.
C’est dans Plateforme que cette conversion à l’amour a lieu. Et qui commence après la mort du père - ce con viril, vivant, sportif, gai, qui a traversé le monde en voyageur curieux et enjoué, qui a fait des safaris et a même
« eu l’occasion d’observer des rhinocéros à la jumelle. »
Le contraire de notre héros, médiocre et moyen (mais peut-être moins malheureux que ceux des livres précédents), apte aux vacances « à sa mesure » que peut lui proposer Nouvelles Frontières.
« Il faut reconnaître que le texte de présentation de la brochure était habile, propre à séduire les âmes moyennes. »
C’est pourtant dans le parcours « Tropic Thaï » qu’il rencontre Valérie dont il tombe progressivement amoureux. Commence alors une série de descriptions érotiques dans lesquelles Houellebecq excelle par cet usage si particulier qu’il fait de la crudité et de la métaphysique – certes, une chatte est une chatte, mais aussi la seule chose que l’on peut comparer à Dieu - et par l’ambiance de douceur et de confiance qui émane toujours de ses scènes de plaisir. Comme s’il parlait du sexe comme on parle de l’amour et de l’amour comme on parle du sexe.
« La fente était humide, ouverte, elle sentait bon. Elle poussa un gémissement et bascula sur le lit. Je me déshabillai très vite et entrai en elle. Mon sexe était chaud, traversé de vifs élancements de plaisir. « Valérie… dis-je, je ne vais pas pouvoir tenir trop longtemps, je suis trop excité. » Elle m’attira vers elle et chuchota à mon oreille : « Viens… » A ce moment, je sentis les parois de sa chatte qui se refermaient sur mon sexe. J’eus l’impression de m’évanouir dans l’espace, seul mon sexe était vivant, parcouru par une onde de plaisir incroyablement violente. J’éjaculai longuement, à plusieurs reprises ; tout à la fin, je me rendis compte que je hurlais. J’aurais pu mourir pour un moment comme ça. »
et un peu plus loin :
« Elle avala avec un petit grognement, puis entoura le bout de mon sexe de ses lèvres pour recueillir les dernières gouttes. Je fus envahi par un flot de détente incroyable, comme une vague qui s’insinuait dans chacune de mes veines. Elle retira sa bouche puis s’étendit à mes côtés, se lova contre moi. »
Fellation et tendresse, donc. Et réhabilitation complète de la sexualité masculine. Depuis combien de temps celle-ci n’avait-elle été évoquée sans être automatiquement rabaissée, humiliée et par dessus-tout pointée du doigt comme la marque infamante de deux mille ou trois mille ans de domination de l’homme sur la femme ? Il est vrai que le discours amoureux, confisqué par les féministes et les gays depuis une vingtaine d’années, avait fait d’elle le lieu du viol, de la perversion et du crime. L’homme bandant et jouissant n’avait plus cours sur le marché. C’était soit un monstre soit un pauvre type, amateur de carte postale porno tout juste bon à l’asticoter quelques minutes - la notion même d’orgasme masculin étant un risible contresens. Le mâle hétéro, de toutes façons, c’était l’ennemi. Rendons hommage à Houellebecq de nous avoir, en plus de tout le reste, redonné l’usage non honteux de notre pénis. Bander n’est plus anti-social. Et baiser est encore la meilleure chose que peuvent faire un homme et une femme. C’est presque si l’on commencerait à aimer la vie. Merci d’être né, Michel.
(Cet article de 2005 est paru dans une nouvelle version dans Le magazine des livres n° 19, de septembre-octobre 2009. La première version est ici, la seconde, intégrale et paradoxalement définitive, là.)
(Photographie bibi)
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| Tags : le magazine des livres, michel houellebecq, littérature, modernité, critique |
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03/11/2009
Bientôt...

L'enfant qui criait au loup
(Un voyage au pays de Sacher-Masoch)
I - Historique
1 - Petite biographie connotée
2 - Littérature et maladie
3 - Le moment sadien
4 - Le moment Lambercier
II - Esthétique
1- Un rêve d'Oblomov
2 - Scènes slaves et Saturnales
3 - Epoché et suspense
4 - Fouetteuses et fatales
III - Mystique
1- Un père est battu
2 - Je vous salue Marie, mère de Dieu....
3 - Rencontre d'un objet inamovible et d'une énergie qui ne s'arrête jamais
4 - Dans la compagnie des loups.

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| Tags : sacher-masoch, littérature, sadomasochisme, pathologie, lycanthropie, vierge marie, le froid et le cruel, gilles deleuze |
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27/10/2009
Une miscellanée d’Amélie Nothomb.

« Moi, qui jusqu’à la quarantaine avais réussi à éviter le déshonneur de l’écriture… »
Amélie Nothomb est comme Brian de Palma : elle adore les aéroports, les corps doubles, les sœurs de sang, les pulsions furieuses, les femmes fatales, les obsessions (plus boulimiques que sexuelles, c’est-à-dire sexuellement abjectes), les outrages impossibles, les diables incorruptibles. Elle-même est un mélange de Carrie et de dahlia noir. Son opus 2009, petite vanité délicieuse, sot-l'y-laisse exquis, et, c'est le cas de le dire ici, ecstasy interdit aux plus de dix-huit ans, vous donnera envie d’aller déguster des macarons chez Ladurée, relire l’Iliade, et réinventer l’amour – l’amour qui n’est jamais un échec, tellement l’éprouver une fois dans sa vie est déjà un miracle, et cela même s’il tourne court. Manger, lire, aimer, les trois vertus théologales d’Amélie.
Soit le narrateur, Zoïle (du nom de ce sophiste grec, violent contempteur d’Homère, et qui fut lapidé par les admirateurs de celui-ci, à cette « époque héroïque où les amateurs d’une œuvre littéraire n’hésitaient pas à zigouiller le critique imbuvable »), amoureux malheureux d’Astrobale qui l’aime bien mais qui lui préfère Aliénor Malèze, romancière démente, à laquelle elle a choisi de consacrer sa vie. Désespéré quoique possédant un sens très littéraire du désespoir, notre hapax a décidé de détourner un avion et de le faire exploser dans la tour Eiffel juste pour épater Astrobale et parce que la tour Eiffel est en forme de « A », soit la première lettre du prénom de celle-ci. Le terrorisme infantile, il n'y a que ça pour se soulager d'un amour non partagé - même si Zoïle qui se définit comme un salaud, une raclure, un cinglé, refuse, et c'est là sa « coquetterie », l'appellation de « terroriste », bien trop moral à son goût. Un terroriste, c’est quelqu’un qui fait du mal au nom du bien. Zoïle veut faire le mal pour le mal même s’il veut bien le faire. Et puis "il y a des femmes qu'il faut aimer malgré elles et des actes qu'il faut accomplir malgré soi", voilà tout. Chez Nothomb, le meurtre a toujours été un acte psychotique, sexuel et littéraire, jamais idéologique.
En fait, si on laisse de côté les idioties habituelles, divines idioties s'entend, (l’amoureux transi prêt à tous les puérilités criminelles, l’écrivaine folle et l’infirmière folle d’elle, le goût terroriste pour la nourriture et les sensations extrêmes - qui passent ici par les champignons hallucinogènes ! -, le froid érotique, sans oublier les entrées remarquées du bleu Nattier et du brocoli cosmique ou mini baobab dans son univers), on se rend compte que ce Voyage d’hiver est avant tout, et une fois de plus, une variation capiteuse sur la littérature – ce qui est toujours un grand bonheur d’écrivain et un grand plaisir de lecteur mais qui ne va pas sans malentendu.
C’est que des Mille et une Nuits au Sagouin, le thème de la littérature rédemptrice a quelque chose de trop beau pour être vrai, trop poli pour être honnête, trop happy few pour être social. Se faire la peau d’un antilittéraire est une posture toujours avantageuse pour le littéraire et qui apparaît toujours un peu infantile aux yeux des vrais gens pour qui « la vie, c’est quand même autre chose ». Comme le fait remarquer le narrateur qui s’est résolu à mettre noir sur blanc son histoire, l’écriture peut être un déshonneur - comme la lecture peut être une indignité. Au fond, l’art n’est qu’un échappatoire devant la vraie vie dont l’auteure a alors beau jeu de se moquer. Elle a tord, bien sûr, mais comme on la comprend ! Comme on est de tout cœur avec cette immaturité divine qui est souvent la marque des grands écrivains ! Comme on les plaint tous ceux qui autour de nous ne sont pas « mécontents d’avoir été rattrapés par le principe de réalité » ! Enfants, bières et porno ! La sainte trinité des gens normaux. Tant de nos amis qui se sont fait avoir ! Les Fred Warnus, les Steve Caravan…Tous ont renoncé « au petit talent qu’ils avaient, comme chacun d’entre nous ! » Tous sont morts à leur singularité et sont ren(i)és à la vie normative et responsable. « A quarante ans, les survivants sont si peu nombreux que l’on est hanté par un sentiment tragique. A quarante ans, on est forcément en deuil. » Bien sûr, c’est du n’importe quoi, mais cela fait tellement plaisir de s’en prendre aux bien-pensants – soient les gens qui sont plus heureux et plus équilibrés que vous ! Alors on tente des trips, bons ou mauvais, qui vous arrachent à la normativité et vous font constater qu’il n’y a point de salut hors d’eux. Et va pour l’apologie de l’acid ! « A jeun, quand notre état d’esprit peut être qualifié de normal, notre cerveau adulte produit de la platitude par bennes entières, on y chercherait en vain la beauté, l’honneur, l’étincelle de grandeur ou de génie qui enorgueillirait l’espèce. Même l’amour ne tire de l’âme rien d’autre que les bien nommées fulgurances : des courts-circuits de quelques secondes. L’ivresse, elle n’est intéressante que pendant une dizaine de minutes (…) Le trip dure huit heures (…) Le trip a raison qui nous restitue le choc originel de toute chose. » Sans drogue, pas de noumène, c’est clair. Sans compter « l’effroyable bonheur de manger en descente de trip » et que l’auteur de ces lignes atteste. Acid + couscous ! Ecstasy + anti-pasti ! Hasch + huîtres à la Veuve Clicquot, et c’est parti pour des extases gustatives dont vous n’avez pas idée.
Evidemment, avec tout ça, on ne fait pas beaucoup l’amour. Et Zoïle qui le voudrait tant avec Astrobale, reste perpétuellement frustré. A la moindre caresse, l’écrivaine frappadingue se jette sur les amants et les regarde les yeux ronds, les empêchant d’accomplir tout activité galante. Dans ce livre comme dans les autres, il y a toujours quelque chose qui empêche la bagatelle d’être vécue et surtout écrite – un peu comme lorsque vous rêvez que vous allez connaître enfin l’extase sexuelle et que quelque chose se met subitement entre vous et ce qui devait vous arriver. Comme chez toutes les grandes aberrantes, et d’ailleurs les grands aberrants, tout est pré-texte orgasmique sauf ce sur quoi Sade, Freud et les Pères de l’Eglise ont tellement travaillé. En revanche, si ça ne baise jamais, qu’est-ce que ça pisse ! L’ondinisme nothombien, liée d'ailleurs à sa potomanie (voir Biographie de la faim), est à mettre au nombre des miscellanées de la littérature. Nom de Dieu, vous allez nous l’écrire quand votre bouquin de cul, Amélie ? Je vous fournis la cuvette et les sachets de thé, si vous voulez…. Et puis, c’est quand que vous m’invitez dans votre jacuzzi, que vous me saoulez au champagne, que vous me faites avaler un acid, et tout ça avant de m’obliger à jouer avec vous au couteau dans l’eau ?
Amélie Nothomb, Le voyage d’hiver, Albin Michel, 2009, 15 euros (le mot "pneu" est à la page 48)
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| Tags : le voyage d'hiver, zoïle, homère, trip, ondinisme, couteau dans l'eau |
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23/10/2009
Colloïdal

(Montage-photo réalisé par les porte-flingues du site des "lecteurs" de Marc-Edouard Nabe)
Moi, au contraire, tel que je l’ai déjà dit, j’étais le pervers, polymorphe, retardataire, anarchisant. Je reflétais tous les objets de conscience comme des gourmandises et toutes les gourmandises comme des objets de conscience, devenus matériels – tout me modifiait, rien ne me changeait : j’étais mou, lâche et rébarbatif. Le milieu de la pensée colloïdal de mon esprit devait trouver dans la rigueur unique et inquisitoriale de la "pensée" blogueuse la forme définitive des agates sanguinaires, jésuitiques et arborescentes de mon curieux génie. Mes parents me baptisèrent du même nom que le premier pape et j’étais destiné, tel que mon propre nom l’indique, à rien de moins qu’à venir sauver la blogosphère elle-même en personne – du néant de l’art moderne et cela dans cette époque abominable des catastrophes mécaniques et médiocres que nous avons la détresse et l’honneur de vivre. Si je regarde vers le passé, des êtres tels que Montalte m’apparaissaient comme de vrais dieux : je suis, peut-être, le seul à savoir pourquoi aujourd’hui il sera désormais impossible d’approcher, même de loin, les splendeurs des formes « montaltiennes ». Et si ma propre œuvre, tellement provinciale, m’apparaît comme un grand désastre, quoique présente, c'est parce que j’aurais tant aspiré à une époque à laquelle il n’y aurait rien eu à sauver, même pas celle-ci. Si je tourne mes yeux vers le présent, et bien que je ne sous-estime pas les intelligences spécialisées très supérieures, slothorpo-tlöniennes, à la mienne, oui, je le répèterai cent fois, je ne voudrais pour rien au monde me changer en aucun, absolument aucun de mes contemporains ! D’ailleurs, le lecteur toujours perspicace aura pu déjà découvrir sans peine que la modestie n’est pas ma spécialité [même si, et je n’ai pas honte de le dire, je n’ai jamais rencontré de ma vie quelqu’un d’aussi humble que moi….]
D'après Salvador Dali, Ma vie
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19/10/2009
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13/10/2009
Nous les salauds qui soutenons Roman Polanski et Frédéric Mitterrand...


... je me demande bien ce qui ce qu'il y a de pourri en nous. Je me demande bien ce qui fait que nos sympathies vont épidermiquement du côté des coupables - car Roman et Frédo sont coupables, il n'y a aucun doute là-dessus, l'un d'un délit avéré et avoué doublé d'un délit de fuite, l'autre de complaisance narcissique et de confessions abjectes. L'un relève de la loi et risque la prison, l'autre relève de la morale et risque le bannissement politique. L'un a commis un délit sexuel, l'autre s'est vanté des siens dans un livre - car il s'est vanté, c'est clair, il a vanté sa repentance, sa culpabilité, sa souffrance même ! Il en a fait une tartine de sa souffrance ! Sous prétexte de ne pas mentir et de faire acte d'écrivain, il a avoué des choses qui tombent sous le coup de la loi si elles étaient des faits et qui heurtent l'opinion dès qu'elles sont lues. Sauf qu'un livre dans lequel on explique son crime ne sera jamais une preuve de ce crime ! Je peux violer ou tuer quelqu'un et l'avouer dans une autobiographie ou un journal intime, on ne pourra jamais se servir de cette autobiographie ou de ce journal intime pour m'accuser de meurtre ou de viol - à la limite, on pourra m'accuser de mauvais esprit, ou de faire l'apologie du viol et du meurtre, et dans ce cas-là je pourrais toujours me défendre en disant que mes excellents confrères, Agatha Christie ou Dostoïevski, n'ont pas fait autre chose. Ecrire ses enculades thaïlandaises, c'est enculer la loi. On peut faire passer ses actions réelles pour des fantasmes, dire aux gens qui vous aiment que ce ne sont pas que des fantasmes et aux gens qui ne vous aiment pas que ce ne sont que des fantasmes. Un vrai problème littéraire quand on y pense, un problème qui pose même l'essence de la littérature. Jusqu'à présent, les littérateurs (je parle des plus grands écrivains comme des plus médiocres) se sont protégés derrière le secret social, mais dans une société transparente comme la nôtre, tous les secrets sont violés - et bien souvent la violation de ces secrets révèle des viols réels. Si demain, on retrouvait des indices, puis des preuves, démontrant que Baudelaire participait à des tournantes, ou que Dostoïevski avait vraiment été Stavroguine dans la vie - devrions-nous continuer à les lire ? A les admirer ? Mitterrand n'est certes ni Baudelaire ni Dostoïevski mais sur le plan moral, le problème est le même. Et sa Mauvaise vie nous le met en plein dans la gueule.
Et c'est pourquoi Mitterrand est beaucoup plus pervers que Polanski puisqu'il avoue ce qu'il a fait en sachant qu'il ne sera jamais pénalement inquiété, alors que Polanski nie ce qu'il a fait alors que c'est de cela qu'on l'inquiète. A la perversion sexuelle s'ajoute la perversion littéraire : on dit des choses qui pourraient nous mener en taule si on les prouvait, mais comme rien n'est prouvable en littérature, eh bien, on prend simplement le mini risque de passer pour un douteux personnage, ce qui pour un dandy est le suprême chic. C'est quand le dandy devient ministre que tout cela ne fonctionne plus. Entre parenthèses, pourquoi diable Sarkozy a-t-il été cherché Frédéric Mitterrand ? Parce qu'il voulait s'offrir un Mittterrand et ce faisant s'emparer du dernier symbole de l'ancienne France ? Certainement, mais pas seulement. Mon avis est que Frédo est un homme qui correspond tout à fait à "l'éthique sarkozienne" (on ne rit pas). "Courageux et talentueux", aurait dit le président à propos de La mauvaise vie. Eh oui, car transparent ! La vertu sarkozyste cardinale ! Tout montrer, tout dire, tout faire au grand jour. Lui-même, Sarko, a commencé sa campagne comme ça, en avouant très fièrement qu'il pensait à la présidence pas seulement le matin en se rasant ! Les gens ont applaudi tant de sincérité assumée. Depuis, il en a tellement fait dans l'exposition blingo-bimbo que cela s'est retourné contre lui. Le Fouquet’s avec Halliday et les autres, le soutien au grand jour pour Clavier, le "pauvre con" au plouc, l'augmentation insensée de son propre salaire clamée à tous, les footing live, la déshydratation quasi en direct, le fils préféré à la Défense, et Carla en vitrine perpétuelle, les gestes de tendresse derrière la vitre de la voiture - très beau d'ailleurs, ces derniers. Je suis certain qu'ils vivent une passion amoureuse, ces deux-là, et c'est sans doute ce qui fera sa légende à Sarko : un héros de roman, président incroyable qui aura plus fait pour lui que pour la France, se permettant tout, osant tout, ayant fait de son cynisme une sorte de candeur héroïque et innocente. Loft Elysée, et donc loft Mitterrand. Hélas ! Il y a des lofts qui ne passent pas auprès du public.
Un écrivain a le droit, surtout en France, d'être immoral, équivoque et trouble, un homme politique a le devoir, même en France, d'être exemplaire - surtout dans les affaires de mœurs qui, contrairement à ce que pensent les sociologues, touchent beaucoup plus les gens que les scandales financiers. Pour autant, Marine Le Pen a tout à fait raison quand elle argue qu'il y a une morale d'Etat qui n'a rien à voir avec la morale individuelle ou littéraire. Ce faisant, elle pose là un problème politique et philosophique majeur, déjà posé par Pascal et Montaigne, et que ceux-là résolvaient en disant que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire au peuple, et que, par conséquent, la morale d'Etat se doit d'être nécessairement hypocrite, au moins sélective. La vérité est l'affaire des philosophe, éventuellement des gouvernants (et encore !), jamais des gouvernés. Pour le peuple qui a tort même quand il a raison (car quand il a raison, c'est par hasard), des vérités comme celles des affaires Polanski-Mitterrand mèneraient les intéressés, et d'ailleurs sont en train de les mener, au lynchage. Comme aurait pu le dire Finkielkraut dans sa diatribe hallucinée sur France Inter, ce n'est plus la France qui a peur, c'est la France qui fait peur. Pour le peuple, la vérité, ça veut dire la guillotine, et la justice, ça veut dire la vengeance sociale. Se faire un artiste connu et célébré, c'est le méga pied ! Brûler un cultureux, un ministre, un Mitterrand pédophile, c'est la mauvaise joie immense et assurée ! La dénonciation de l'argent et du sexe, le peuple est au coeur de son système moral, celui qui fonctionne enfin pour lui et que personne n'aura la décence de lui refuser - sans compter que dans cette affaire, c'est la droite qui est obligée de défendre le libertin et la gauche qui se voit prendre des airs d'ordre moral. Enculé de peuple, quand même ! Et saloperie d'Internet ! (car Internet, aujourd'hui, c'est le peuple, et le peuple dans ce qu'il de plus férocement démocratique). Au fond, ce que Sarko, Mitterrand et les autres n'ont pas compris est que dans une société ultra-démocratique, la transparence se retourne contre les élites. C'est une sorte de nuit du quatre août dont les puissants n'ont pas vu qu'elle finirait par les desservir. En fait, le triomphe de la transparence, c'est le triomphe du puritanisme. Avant on ne savait pas grand-chose, on pouvait se douter, on ne pouvait rien prouver, on finissait par laisser tomber ; aujourd'hui, on sait tout, on voit tout, on lit tout (il y a encore dix ans, aucune chance que La mauvaise vie tombe dans les mains du pékin moyen), et donc on fait la révolution - car elle a lieu la seconde révolution française et d'ailleurs mondiale, en ce moment même, elle a lieu derrière les écrans d'ordinateur et non plus dans la rue.
Mais alors, puisque nous-mêmes sommes conscients de la culpabilité évidente du réalisateur du Locataire et du locataire de la rue de Valois, pourquoi ne signons pas contre eux ? Pourquoi ne réclamons-nous pas l'extradition de l'un et la démission de l'autre ? Pourquoi, puisque nous avons admis la vérité, avons-nous tant de mal à admettre la justice ? Parce que nous sommes quoiqu'il arrive toujours du côté de l'empire ? Parce que nous ne voulons pas hurler avec les loups ? Parce que nous nous persuadons que nous sommes au dessus des foules, et ce faisant, donnant raison à celles-ci sur ce qu'elles pensent de nous - qu'en effet nous sommes bien de sacrés enfoirés incapables de s'indigner de ce que les jugements de cour vous rendent blanc et noir selon que vous êtes puissant ou misérable ? Parce que nous préférons notre mère à la justice et nos oncles imaginaires à l'opinion publique ? Parce que nous avons réellement intégré l'innocence du désir et l'inconscient créateur et que le désir nous apparaît bien plus sacré que l'enfant ? Parce que nous rêvons d'un monde idéal où la justice se ferait sans mal et où la vérité ne blesserait personne ? C'est vrai, ça. Pourquoi faut-il que la vérité serve toujours les chiens ? A priori, nous étions pour que Roman Polanski rende des comptes à la justice, il ne faut pas croire, nous ne sommes pas si immoraux, mais ces cris de haine autour de lui, ce ressentiment social d'une violence inouïe, cette infection populiste, cette croisade anti-pédophile aussi hystérique que les croisades anti-fascistes (Maurice Sachs, revenez !), nous auront vraiment écoeuré. On rendrait volontiers la justice s'il n'y avait pas ces assoiffés de justice ! On punirait sans état d'âme s'il n'y avait pas tous ces sadiques bien-pensants. La meute nous irrite tant que nous finissons par être du côté du salaud et que nous devenons salauds à notre tour. Nous choisissons notre injustice individuelle qui ne fait de mal à personne à la justice collective qui veut faire du mal aux individus - donc à nous ! Nous préférons les accusés nommés que les accusateurs anonymes ! Contre ces derniers, plein de morale odieuse, nous en appelons au pire monstre jamais généré par l'intelligence humaine : le droit.
C'est ce que m'expliquait Lord Henry, l'autre jour, entre deux huîtres. Nous parlions de l'affaire Polanski et j'avançais l'argument du vice de forme que prit l'affaire en 77 à cause d'un juge mégalo.
- Quand on connait l'affaire dans le détail, on s'aperçoit que le juge Rittenband s'est vraiment rendu coupable de vice de forme et que par conséquent...
- Et que par conséquent, quoi ? Polanski est innocent ?
- Heu oui, non... En fait...
- Vous savez ce qui fait de nous des salauds, Montalte ? Miamm slurrrp...
- Non, Henry. Qu'est-ce qui fait de nous des salauds ?
- Eh bien, sslliiieeurp, c'est que pour nous, mniammm, le vice de forme est pire que le crime, sleurrp.
- Pas faux.
- Oui, slupr, ce qui nous indigne dans cette affaire, c'est la sale gueule du juge, Laurence Rittenband, tronche de cake de texan puritain et impitoyable, miiiaaam, rustre d'extrême droite qui devait être inculte, vulgaire, flingueur sans complexe de tout ce que nous aimons dans la vie, sllluuurppppp.
- C'est vrai, mais...
- En revanche, siiiiiamm, laaccchhh, miam, l'acte lui-même de Polanski qui viole une gamine après l'avoir droguée et saoulée, ça, sluuupr, passe au second, buuuuuorgh, plan. Miam.
- Pourtant, vous avez vu le film "Roman Polanski : Wanted and desired" de Marina Zenovich, vous avez vu qu' il a manipulé tout le monde, ce juge, Polanski, la fille, l'avocat, et même le procureur. Bon, ce dernier est revenu sur ses déclarations, mais globalement...
- Globalement, miam, vous trouvez que cette manipulation est plus grave que le délit, sluuuuuuurp ? Oui, vous le trouvez, c'est clair, shhhlliou. C'est vrai qu'il a manipulé tout le monde, mais enfin quoi, c'est une petite manipulation juridique dont la gravité est minuscule par rapport au délit reproché à Polanski, non ? C'est une manipulation au service de la bonne cause ? Schhhuiiiop. Après tout, la morale, c'est plus important que le droit, vous ne trouvez pas ? Sllurrrrp.
- La morale, la morale...
- Oui, la morale, elle nous fait mal, la morale, tellement elle est réelle, elle. Et c'est pour ça qu'on se réfugie dans le droit, afin d'atténuer ce réel, et mieux, de condamner ceux qui y sont trop sensibles, comme ce juge indéniablement antipathique et qui avait une manière plutôt perverse de mener son enquête...
- Vous le reconnaissez !
- Je reconnais surtout qu'on ne pardonne pas à un juge la perversité de sa sévérité alors qu'on a déjà accordé un blanc-seing à la perversité d'un violeur.
- Faux ! L'accusation a renoncé au viol, il ne s'agit que de détournement de mineur !
- Vous avez sans doute techniquement raison, mais cette raison me navre. Que vous vous acharniez à défendre Polanski, que vous n'ayez pas une pensée pour sa victime...
- Qui lui a pardonné !
- Elle ne lui a pas pardonné ! Elle a retiré sa plainte car elle n'en pouvait plus qu'on lui rappelle cette histoire. Elle a été trop faible pour supporter ce qui pouvait lui rendre justice ! Heureusement que la loi est là pour sanctionner les coupables même quand leurs victimes les "pardonnent" pour avoir la paix. La justice se doit d'être impitoyable car elle sert plus la collectivité que l'individu. Si Samantha Geimer-Gailey a été assez lâche pour lui pardonner ou assez vénale pour accepter cinq cent mille dollars et on n'en parle plus, c'est son affaire et sa honte.
- Elle a peut-être retiré sa plainte car au fond elle était consentante et...
- Une fille de 13 ans n'est pas consentante même si elle le dit ! Une fille de 13 ans n'a pas à donner son consentement ! Même si la nuit avec Polanski s'était bien passée, même si elle avait été heureuse avec lui, la loi aurait dû le condamner, lui, et la fesser, elle, point barre ! Pas de pitié pour les détourneurs de mineurs ni pour les mineurs qui se laissent détourner, et vive la justice ! Ha !
- Et la mère, elle était où ce soir-là ? Qu'est-ce que c'est que cette mère qui laisse sa fille de treize ans toute une soirée avec un homme connu pour aimer les jeunes filles, et psychologiquement instable ?
- Regardez comme vous êtes corrompu ! Après le juge et la fille, la mère ! On charge la mère ! Haro sur la mère ! Puis ensuite sur le père, le cousin, la vieille tante ! Tout le monde coupable, tout le monde responsable, sauf Polanski ! Ah, elle est belle la France de Matzneff !
- Je croyais que vous aimiez Matzneff !
- La tête que vous faites quand vous dites ça ! La tête de l'esthète déçu qu'on l'abandonne, qu'on lui préfère la dure morale, qu'on l'accule à cette morale qu'il hait tant, et pour ne pas dire plus ! Tordant ! Allons, rassurez-vous, Montalte, je l'adore, Matzneff ! Et je l'adore, Polanski ! Et je le respecte, Mitterrand ! Tout comme vous, je préfère l'art à la justice, vous savez... Et puis, ce n'est même pas une question d'art, non, c'est une question de sympathie naturelle que j'ai toujours eu pour les blessés du désir, les maudits de la sexualité. Franchement, si Dieu existe, je le remercie de ne pas m'avoir fait pédophile ! vous imaginez cette horreur qui tombe sur vous. Bander pour des pisseux, des morveux, des gamins ! L'angoisse que ça doit être ! Tiens, j'ai envie d'aller me faire étriller comme un sale gamin chez maîtresse Misandra ! Ca m'apprendra à dire des conneries grosses comme moi ! Vous venez avec moi, Montalte ? Je la connais et elle va vous mijoter une fricassée au petits oignons.
- Heu, une autre fois...
- Alors, à la prochaine, l'ami !
Et tandis que je regardais Lord Henry s'éloigner en titubant (putain ! écrire cette phrase !), je me disais que c'était finalement un grand péché, sinon le péché irrémissible, que d'avoir en face de soi la vérité et la justice et de leur résister. Derrière moi, des dîneurs causaient de l'affaire et rivalisaient de sévérité contre ce juif de polonais violeur et cette pédale pédol de traitre socialiste. Non, décidément, impossible de ne pas me sentir de tout cœur avec ces salopiauds. Impossible de ne pas dire la vérité, mais impossible d'être du côté de la justice. La transparence fait décidément bien des ravages. Et la pesanteur est totale.
PS : à propos de l'extrait de La mauvaise vie lue par Marine Le Pen, et dont on a dit qu'elle avait tronqué le texte (en fait, elle a lu "jeunes garçons" alors qu'il était écrit "garçons"), il est remarquable de constater qu'au bout du compte, la page non tronquée est pire que la page tronquée.
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/culture/2009100...
Sinon, il paraît que 67 % des Français sont contre la démission de Mitterrand. Comme quoi... Comme quoi d'ailleurs ?
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