15/11/2009
Houellebecq, un visage et un seul.

« Tout devrait pouvoir se transformer en livre unique, que l’on écrirait jusqu’aux approches de la mort ». Ce n’est pas Montaigne, Proust ou Borgès qui a écrit cette phrase, mais Michel Houellebecq, l’ex-star littéraire des médias et que les médias ont décidé désormais de liquider par le silence – le scandale profitant finalement trop à l’intéressé. On n’est pas le témoin capital du monde post-moderne sans qu’à un moment donné celui-ci ne se retourne contre vous. Il n’empêche. Houellebecq déstarifié reste en France le plus grand écrivain de son temps. Et ses précieuses Interventions II, recueil de textes canoniques et d’interviews saisissantes, continuent de laisser ce qui apparaîtra dans un siècle, et selon le mot de Daniel Rops, « la trace émouvante d’une civilisation ».
Jacques Prévert restera donc un con, et Le mirage de Jean-Claude Guiguet un des films les plus émouvants jamais faits. C’est que Houellebecq le cynique, le provocateur, le beauf, le chien, a toujours aspiré à l’amour, à l’apaisement, à la consolation. Etonnant, d’ailleurs, de constater comment le besoin d’amour réel (et qui n’a rien à voir avec la « solidarité » contemporaine tellement prisée) suscite la haine. Que l’écrivain le plus sensible et le plus blessé soit en même temps l’écrivain le plus honni est un phénomène fort instructif quant à l’état délabré de nos sociétés. On veut nous bien nous faire pleurer sur ces petites masses arrogantes que sont aujourd'hui les minorités (sans papiers pratiquant l'éternel retour, étudiants braillards et militant pour leur propre acculturation, transsexuels exigeant le droit à la différence indifférente) dont nous n’avons que foutre, mais on nous refuse la compassion pour celui ou celle qui ne représente pas une « grande cause ». L’amour des autres, oui, mais à condition qu’on ne privilégie personne. Or, l’amour, le vrai, est toujours un privilège, un dévolu porté sur quelqu’un de particulier, un visage et un seul. C’est la raison pour laquelle houellebecquiens et anti-houellebecquiens s’affrontent sans pitié. Pour les uns, il est un romancier génial qui fait dans l’affect, pour les autres, il est un trublion dégueu qui fait dans l’infect.
Au fond, c’est l’usage des choses qui est toujours en question. Avec ses « temps morts », ses « cieux vides », sa conception capitaliste et o combien juste de la sexualité contemporaine (et qui ne peut mener qu’à la pédophilie), Houellebecq n’est pas précisément l’homme qui approuve notre (im)monde. Et cela même s’il plaide pour la beauté pure, celle de la brume se levant sur la mer (Ciel, terre, soleil), la croyance en l’amour des femmes (J’ai un rêve), ou les plaisirs de la conversation – celle-ci rendue bel et bien impossible aujourd’hui par la vigilance citoyenne. Tant pis pour les citoyens, la beauté sauvera le monde. L’important est de changer sa perception des choses. Par le cinéma muet. Ou par une chanson de Neil Young. Ou par un essai de Jean Cohen sur le langage poétique. Même l’art contemporain peut, malgré sa laideur déprimante, être le meilleur commentaire, sinon la meilleure représentation des Dasein de notre temps.
Avoir un sentiment humain, et qui peut être autant altruiste que raciste, amoureux que bestial, légitime qu’injuste, voilà ce contre quoi s’élève notre monde post-moderne qui ne rêve que d’idées généreuses et de sentiments justes – alors que ce sont les idées qui doivent être justes et les sentiments qui doivent être généreux.
Pourquoi Houellebecq est-il si honni ? Parce qu’il est le seul humain qui nous reste, le dernier des humains qui ose l’être, avec sa grandeur et sa médiocrité, sa générosité et ses bassesses, sa chair et son péché – deux concepts insupportables au siècle. Parce qu’il est l’un des rares (comme par exemple le Pape) à résister à la déshumanisation du monde. Au fond, l’Eglise et la Littérature se sont toujours opposées au monde, aux modes, et à cette culture de mort qui fondamentalement reste celle du pouvoir culturel. Voilà pourquoi « les Occidentaux contemporains ne parviennent plus à être des lecteurs ; ils ne parviennent plus à satisfaire cette humble demande d’un livre posé devant eux : être simplement des êtres humains, pensant et ressentant par eux-mêmes » (Approche du désarroi). Lui a lu et lira toute sa vie (Pif le Chien, Lamartine, Charles Dickens). Même s’il est assez lucide pour savoir que « la littérature ne sert à rien. Si elle servait à quelque chose, la racaille gauchiste qui a monopolisé le débat intellectuel tout au long du XX ème siècle n'aurait même pas pu exister. » (Sortir du XX ème siècle). Ecrits en 1872, Les Possédés de Dostoïevski qui exposaient clairement ce que seraient les méfaits et les crimes des utopistes socialistes n’ont en rien empêché la révolution et le goulag. Tout s’est passé comme si Dostoïevski n’avait pas écrit une ligne. Tant pis, le marché a fini par remplacer le marxisme, les historicismes se sont substitués les uns aux autres, et Chatov continue d’être assassiné partout et toujours.
Dans une société qui passe son temps à s’évaluer et à mettre le paquet sur la « valorisation » individuelle, la sexualité est devenue impossible. Car « il faut quand même oublier sa propre valeur pour faire l’amour » (Entretien avec Christian Authier). Le seul Sentiment Moderne admis, c’est précisément le SM et son dégoût triomphant de la chair. Dénigrement charnel, dénigrement national, dénigrement spirituel. En nous décourageant de penser que « la civilisation occidentale a pu être supérieure sur certains points », on fait tout pour que « celle-ci se dissolve dans le cynisme », et ce faisant, l’on condamne les générations futures. Comment se projeter dans l’avenir avec un tel dégoût – la vie réduite à des valeurs d’usage ? Le paradoxe est que c’est celui qui exprime ce dégoût et cet usage dans ses livres qui est stigmatisé. On a aboli le négatif, haro sur celui qui nous le rappelle ! On reconnaît une société forte et sûre d’elle-même à ce qu’elle peut supporter la littérature négative, ce qui n’est visiblement plus le cas de la France d’aujourd’hui.
Dès lors, comment résister aux impératifs catégoriques de la publicité et du management ? Comment cesser de désirer dans un monde où l’on nous exhorte à désirer tout notre saoul, à aller toujours plus vite dans le sexe, la communication, l’urbanité ? C’est simple, il suffit de s’immobiliser quelques instants. D’éteindre la télé, la radio, de ne plus rien acheter, de « suspendre temporairement toute activité mentale ». Et de réapprendre à lire, à écouter, à humer. Que tout s’arrête et la vraie vie reprendra… C’est la raison pour laquelle lorsque quelque chose tombe en panne, un réseau de transmission qui ne transmet plus, un système d’information qui n’informe plus, un centre informatique qui bugue, ou même une coupure de courant (qui fait si souvent la joie des enfants), bref, « une fois donc l’inconvénient admis, c’est plutôt une joie secrète qui se manifeste chez les usagers ; comme si le destin leur donnait l’occasion de prendre une revanche sournoise sur la technologie. » Le salut a toujours été une affaire de suspension.
Michel Houellebecq, Interventions II, traces, 288 pages, 20 euros.
(Cet article est paru dans Le magazine des livres n° 19 de septembre-octobre 2009)
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10/11/2009
Houellebecq, l'entretien du Magazine des livres n°19

A MARTINE COUPRI SANS QUI RIEN N'AURAIT ETE POSSIBLE.
(Propos recueillis par Joseph Vebret et Pierre Cormary)
En tant que lecteur, les livres ont-ils un impact immédiat sur vous ?
De tous les livres que j’ai lus, les Pensées de Pascal est peut-être le seul que je n’ai pas compris immédiatement – alors que, par exemple, j’ai immédiatement tout compris de Schopenhauer dont l’impact sur moi a été très fort, en une seule fois. Mais peut-être ai-je lu Pascal trop jeune pour que le livre ait un impact total d’emblée. Sans doute aussi les Pensées de Pascal sont-elles particulières, parce que mal fichues, inachevées. Je ne sais pas vraiment comment expliquer cela, mais j’ai l’impression d’un piège caché. Je les ai relues sept fois. À chaque lecture, le christianisme apparaît comme une entreprise un peu plus désespérée. Pour autant, je ne pense pas que ce soit le but poursuivi par Pascal.
Vous dites qu’il y a des choses intéressantes dans le christianisme. À quoi pensez-vous en particulier ?
Le culte des saints est intéressant. Il fournit des images semi-humaines, semi-divines. On n’est pas confronté à l’idée d’un Dieu Créateur, qui est une idée absurde. Les saints, personnages héroïques, permettent de noyer le poisson. Je pense qu’une religion peut se maintenir en étant un peu floue, en détournant l’attention des problèmes de l’origine de l’univers, de l’homme…
Le mot « mystère » revient régulièrement dans le christianisme.
Parler de mystères est également dangereux. Je me souviens d’une phrase fréquemment employée dans les messes auxquelles j’assistais plus jeune : « Il est grand le mystère de la foi. » Il aurait mieux valu ne pas le dire. Quand j’y réfléchissais, je m’apercevais qu’en effet, c’est un mystère beaucoup trop grand pour que ce ne soit pas une imposture pure et simple. En revanche, le fait de multiplier les entités peut provoquer une légère déroute de la raison, ce qui permet à pas mal de gens de croire vaguement en quelque chose : un principe d’harmonie ou un futur optimiste.
On dit de vous que vous êtes un professeur de désespoir. Ne serait-ce pas plutôt de la clairvoyance ?
« Désespoir » a une connotation un peu trop négative. « Absence d’espoir » est plus neutre. On peut vivre sans espoir particulier. J’ai l’impression que l’espoir – croire que les choses vont aller mieux – est une idée assez récente, relativement absente de l’univers classique. L’idée normale est que le monde est comme il est et qu’il doit continuer à être pareil, ni pire ni meilleur. L’idée d’espoir est contestable, ou du moins pas très justifiée. Je n’ai jamais eu, à proprement parler, cette idée d’un progrès, d’un avenir meilleur.
On nous dit que les nouvelles technologies, les avancées politiques, la démocratie… tout mis bout à bout devrait aider les individus à mieux vivre.
Je n’ai jamais pensé cela. Mais je n’ai jamais pensé le contraire non plus. Je n’accorde de sens positif ni à la démocratie ni aux technologies. Ce sont des faits historiques, avec du pour et du contre.
Ces « progrès » ont un intérêt romanesque relativement faible. Le progrès technologique n’est pas un très bon sujet de roman, contrairement aux rapports humains, à l’organisation des sociétés. J’aime bien La Démocratie en Amérique, c’est un bon livre. Mais il y a du pour et du contre. C’est ce qui ressort du livre et qui pourrait en être un résumé très rapide : dans la démocratie, il y a du pour et du contre.
Concernant l’évolution technologique, suivez-vous l’actualité de près ?
Oui. Plus que la moyenne, je pense. La technologie est quelque chose d’assez détendant. Mais dans mes romans, ce ne sont que des éléments de toile de fond. L’élément moteur du roman reste les personnages.
Michel Chaillou dit que très souvent, le sujet apparent d’un roman n’est pas le vrai sujet.
Les personnages, c’est ce qui reste. Les prouesses d’écriture fatiguent. Au théâtre, que je connais mal car je n’y vais jamais, il est évident que les personnages ont une certaine importance. Mais il semble me souvenir que l’intrigue y est relativement importante. Alors que dans les romans, elle n’a presque aucune importance. Pour le dire différemment : il n’y a aucun genre littéraire ou le personnage est aussi dominant que dans le roman.
Pour bien comprendre le roman, il faut à mon avis s’attacher au cas des auteurs qui ont créé des personnages récurrents. En réfléchissant à leur cas, on comprend bien ce qu’est le roman. Tout personnage réussi à une vocation hégémonique sur le roman.
Vous vous attachez aux personnages, mais aussi au style – bien que certains vous reprochent de ne pas en avoir.
Tout le monde a un style. Éventuellement mauvais. Il y a une confusion entre style et hystérie verbale. Globalement, les journalistes ne sont pas des êtres d’une subtilité énorme. Donc, s’il n’y a pas quelque chose de très visible, comme énormément de points d’exclamation ou des phrases réduites à deux mots, ils ne voient pas qu’il y a un style. Il faut des choses très grossières pour attirer leur attention alors qu’en réalité, tout écrit a un style. C’est une prime au style extrêmement visible… qui est celui qui fatigue le plus.
Il peut aussi y a voir le risque d’être trop subtil. Mais c’est plus rare. Par exemple, on peut dire que Perec est parfois trop subtil. À peu près personne n’est capable de voir ce qu’il essaie de faire. Finalement, le débat est très pauvre sur ces questions.
Les médias n’ont pas été tendres avec vous. Peut-être agacez-vous certains ?
J’en ai parlé dans mon livre avec Bernard-Henri Lévy. Pour autant, je ne sais pas l’expliquer. Si l’on fait un petit historique de ce que l’on me reproche, on se rend compte qu’il y a pas mal de choses. Mais ce qui est certain, c’est que ce livre avec Bernard-Henri Lévy a changé la donne. J’avais beau dire que j’étais brouillé avec toute une série de journaux et de magazines – en fait tous les journaux et magazines diffusés nationalement –, il ne se passait pas une semaine sans qu’un de ces titres ne me propose de donner mon avis sur telle ou telle chose. Après le livre avec Bernard-Henri Lévy, cela s’est arrêté brutalement et définitivement. J’avais déjà dit que je répondais systématiquement « non » à ces demandes, mais le fait de l’écrire leur a permis de mieux le comprendre. Depuis, je suis définitivement en dehors. Pour moi, c’est un soulagement. On ne me propose plus jamais rien, ce qui m’évite d’avoir à refuser – sachant que tout refus implique une légère aggravation des rapports. C’est donc un mieux. Et non seulement on ne me propose plus rien, mais les journalistes essaient, dans la mesure du possible, de ne pas trop parler de moi. Ce qui là aussi est un mieux car j’en étais arrivé au point où je ne pouvais plus ouvrir un journal sans avoir peur que l’on parle de moi. Il y a une exception, Le Nouvel Observateur, parce que j’ai brutalement attaqué Jérôme Garcin en disant que ce qu’il écrivait était faux, convenu, truqué, bidon, et que depuis, Le Nouvel Observateur consacre beaucoup d’énergie à m’attaquer sans qu’il y ait de raison particulière liée à l’actualité. Mais sinon, globalement, l’effet de ce livre est que l’on a compris que j’étais irrécupérable.
La médiatisation vous a-t-elle dérangé d’emblée ou après que tant de titres vous soient tombés dessus ?
Jusqu’à présent, j’ai toujours été perçu comme trop important. Les gens ne peuvent pas s’empêcher de parler de moi alors qu’en fait, j’ai tout intérêt à ce que l’on ne parle pas de moi. Mes lecteurs m’achèteront quoi qu’il advienne. Mais quand on vous insulte beaucoup, il en reste toujours quelque chose.
Par exemple, concernant mon dernier film, j’aurais vraiment eu intérêt à ce qu’il n’y ait pas la moindre critique. Les articles ont été suffisamment violents pour décourager les gens – même mes lecteurs – d’aller le voir. J’avais donc tout intérêt à ce que l’on n’en parle pas. Mais je n’ai pas réussi.
Personnellement, êtes-vous satisfait de votre dernier film ?
Pas mal. C’est vrai que ça compte, mais ça ne suffit pas. Après ce film, je ne pense pas que qui que ce soit mettra de l’argent dans un long-métrage tiré d’un de mes livres, même si ce n’est pas moi qui le réalise. Maintenant, les gens éviteront de toucher à ce segment de la littérature. D’autant que les deux précédents films ont également été des échecs commerciaux – moins spectaculaires, mais des échecs tout de même.
Tout cela pour dire qu’en fait, la médiatisation ne peut plus que me desservir.
Finalement, vous êtes très solide !
Pas tant que ça. Le fait est que maintenant, je fatigue.
Ce serait plus admirable si j’avais eu le choix. Mais en pratique, qu’est-ce que je peux faire ? Ce serait contraire à mon essence même de faire un procès à article ou un livre écrit contre moi. En fait, la seule chose que je puisse faire, c’est me taire et attendre que ça passe.
Tout en sachant qu’à la parution de votre prochain roman, on va de nouveau vous tomber dessus.
De toute façon, personne ne m’écoute réellement. J’avais dit que pour ce film, il ne fallait surtout pas faire de projection presse et qu’il fallait le sortir de préférence en août, alors la presse était en vacances, ce qui aurait peut-être permis d’avoir une chance qu’il trouve un public. C’était évidemment ce qu’il fallait faire, mais on ne m’a pas écouté. Ce film était fragile.
Pour un roman, je pense que j’ai a priori suffisamment de lecteurs pour que, quelle que soit l’ampleur des critiques négatives, cela ne change pas grand-chose. Je suis déjà suffisamment installé dans ma fonction d’auteur. D’autant que j’ai souvent eu l’occasion de me rendre compte que les gens ne lisent pas vraiment les journaux, ce qui n’a rien d’étonnant – moi-même, je ne les lis pas vraiment et mes pratiques de lecture sont toujours les mêmes qu’à mes 20 ans : je feuillette au petit bonheur dans les librairies, et c’est tout. Mais à chaque sortie de livre, l’environnement social fait que les éditeurs ne sont pas indifférents aux critiques, ce qui est dommage. Je ne plaisante pas du tout lorsque je dis que j’envie le destin de Marc Levy qui, d’emblée, a été en dehors du circuit.
Ce qui me frappe, c’est que l’instance critique est totalement déconnectée de l’instance « public ». Elle est également totalement déconnectée de l’instance universitaire. Il existe tout un circuit universitaire de gens qui font des thèses sur les livres, qui se lisent entre eux. Il peut y avoir des luttes violentes entre universitaires, et ces gens ne font jamais référence à un article de journal. Ça fonctionne comme un autre monde. Le monde universitaire, le monde du public et celui de la critique sont totalement, intégralement déconnectés. La raison voudrait donc que l’on diminue considérablement l’importance accordée à l’instance dite critique. Sauf que c’est difficile, parce que l’environnement social ne va pas en ce sens.
Cet hallali médiatique tend à occulter votre œuvre. Pourtant, dans 100 ans, on parlera encore de vous, peut-être justement parce que vous êtes entré dans le circuit universitaire.
À long terme, c’est cela qui joue, oui.
Je pense que c’est un grand malheur d’écrire des livres axés dans le monde contemporain car cela favorise les interprétations de type sociologique que les gens font eux-mêmes et qu’ensuite ils vous reprochent. C’est après avoir décortiqué la société dans mon livre qu’ils me reprochent de décortiquer la société et de ne faire que ça, et donc de ne pas être un écrivain authentique.
Peut-être ces gens n’aiment-ils pas le miroir de la réalité que vous leur offrez ?
Peut-être. Mais j’offre ce même miroir aux lecteurs et eux arrivent pourtant à le supporter.
Si l’on prend l’exemple d’une analyse comme celle de Philippe Muray, c’est bien pire : j’offre un miroir, et par ailleurs, je ne propose pas de solution, d’interprétation positive aux événements négatifs. C’est cette espèce d’injonction au positif, sournoise et omniprésente, à laquelle je ne donne aucun gage. De nos jours, lors d’un procès, il très important que le coupable demande pardon. À partir du moment où il l’a fait, c’est en quelque sorte gagné. Alors que du point de vue plus primitif qui est le mien, si je suis représentant des familles des victimes, je ne veux pas que le coupable me demande pardon : je veux qu’il soit puni et je me fous de son pardon.
Philippe Muray aurait tout de même pu arriver aux mêmes conclusions en parlant d’une tendance sourde au happy-end qui ne vient pas des sources qu’il énonce mais de la culture américaine. Il faut que le mal soit très violent, très présent… mais il faut quand même que ça se termine plus ou moins bien. Je pense que ces deux forces à l’œuvre entraînent l’injonction sourde d’un message consolateur. Ce qui est malgré tout nouveau. En fait, la seule chose que l’on pourrait souhaiter à la littérature, c’est que l’Occident aille mieux, redevienne positif, c’est-à-dire confiant en sa mission civilisatrice, dénué de toute culpabilité, persuadé que les choses vont aller de mieux en mieux et que l’expansion économique de retour est une très bonne chose pour tout le monde. Dans une société globalement aussi optimiste, la littérature pourrait être négative sans que personne n’y trouve à redire. Mais là où, l’un dans l’autre, la vision que les populations ont de leur Histoire est celle d’une Histoire qui tourne mal, elles ont envie de fictions consolatrices. Ce désir est fort.
Vous avez écrit que la littérature ne sert à rien.
Intrinsèquement, elle ne sert à rien. Du moins pas dans le sens où elle pourrait changer quoi que ce soit à l’Histoire. Je prends l’exemple des Possédés, qui est l’un des livres les plus clairement militants que je connaisse. Il se trouve que c’est aussi un des meilleurs livres que je connaisse, ce qui prouve accessoirement qu’un livre peut très bien être militant et excellent. Dostoïevski a eu l’idée de ce livre après avoir assisté à un congrès de révolutionnaires russes en Suisse au cours duquel il a été effaré par la violence des proclamations. C’est ce qui lui a donné l’idée de faire un livre centré sur un groupe de révolutionnaires. Et son but était clairement d’empêcher les révolutionnaires d’avoir un impact en Russie. Les révolutionnaires russes n’en ont pas moins gagné, très vite après la sortie de ce livre. C’est donc pour moi une démonstration des plus claires de l’absence d’efficacité historique d’un roman, liée à la nature même du roman.
L’Archipel du Goulag – qui est un assez bon livre même s’il est moins bon que Les Possédés – présente une différence fondamentale dès le départ : c’est un document. Soljenitsyne développe un peu des personnages, mais il y a une différence de statut originel qui, à mon avis, interdit au roman d’avoir une efficacité historique. Je ne peux pas vraiment le préciser plus. C’est quelque chose que je sens. Cette différence de statut originel modifie la perception même que le lecteur a du livre, qui peut le bouleverser mais ne peut pas le rendre militant et actif.
À l’opposé, est-ce qu’écrire peut rendre meilleur ?
Meilleur, non. Mais disons que ça peut calmer. Certains écrivains qui seraient surement devenus des assassins s’ils n’avaient pas écrit. Il y a une violence qui trouve sa traduction. Je pense que cela peut également calmer le lecteur. Pour autant, je ne pense pas que cela puisse créer le bien là où il n’est pas. Mais cela peut apaiser des états nerveux et donc réduire les explosions violentes.
Pourriez-vous arrêter d’écrire ?
Je pense que oui. Mon énergie diminuera forcément. Il est aussi possible que je n’écrive pas la même chose. Ce que j’écris demande de l’énergie.
Quels sont les territoires que vous avez envie d’explorer ?
C’est un peu théorique, mais je n’ai pas l’impression d’être allé au bout de ce qu’il est possible de faire sur la notion de valeur en général : ce qui donne leur valeur aux objets ou aux œuvres. Il y a un mystère de la création de la valeur. J’ai fait une Unité de Valeur d’économie dans ma vie, ce qui est très peu. La plupart des gens font plus que ça. Et je me souviens que je ne comprenais pas comment on fixait le prix des choses ; j’en garde l’impression d’un grand mystère. En fait, je ne comprends toujours pas.
Les sujets ne sont pas égaux en littérature. Tout ce qui concerne les états physiques est assez défavorisé. C’est lié à la pauvreté du vocabulaire. J’ai récemment appris que Beckett a souffert d’eczéma toute sa vie, probablement plus que de n’importe quoi d’autre. Sa peau était un vrai calvaire. Pourtant, il n’en parle jamais. La pauvreté du vocabulaire fait que l’on n’arrive pas à produire de résultat littérairement valable là-dessus. On y arrive pour les choses qui ont directement un impact angoissant lié à la vie. Par exemple, on peut facilement produire un paragraphe impressionnant avec le fait d’entendre son cœur battre. Parce que c’est immédiatement angoissant et immédiatement symbolique. Mais pour beaucoup de maladies, c’est nettement moins évident.
Êtes-vous en phase de création, de réflexion ?
Ni l’un ni l’autre. Je ne fais remarquablement rien. Pour présenter ça de manière positive, disons que je suis en phase de lecture.
Peut-être vaudrait-il mieux travailler tout le temps. Le seul inconvénient lorsqu’on écrit tout le temps, c’est qu’il y a plus à jeter. Alors que si l’on attend suffisamment longtemps, il est rare que l’on produise des trucs mauvais.
Avez-vous besoin de la pression de l’éditeur ?
Non. C’est surtout qu’il est très désagréable de commencer et de ne pas terminer. Et mes romans ne sont pas assez excentriques pour pouvoir être terminés n’importe comment. Je maintiens l’idée qu’il a y tout de même une sorte de pensée cohérente. Et donc, même quand je termine abruptement, relativement en catastrophe, on a l’impression que c’est la pensée de quelqu’un qui est à peu près cohérent sur la longueur du texte. À tout moment je pourrais laisser un personnage en plan, mais je ne le fais pas. Mes romans respectent l’exigence de cohérence minimale : suivi du destin du personnage, temps approprié, etc. Cela dit, je ne cache pas que j’ai souvent envie de laisser en plan telle ou telle chose. Ce que je me permets – et c’est ce que se permettent tous les auteurs –, c’est de tuer un personnage lorsque j’en ai marre. Mais c’est une formule acceptée. Un bon vieil accident, et on ne parle plus du personnage.
Si l’on prend L’Adolescent de Dostoïevski, qu’il a composé dans des conditions particulièrement bordéliques, on se rend compte qu’il laisse des personnages en plan, simplement parce qu’il n’a pas eu le temps de se relire. Et je pense qu’un des charmes les plus durables de l’écriture de Balzac tient à ce qu’il n’est parfois pas très cohérent. Sans doute parce qu’il travaillait sur plusieurs livres en même temps. Quand il reprenait un livre après l’avoir abandonné un certain temps, il ne le reprenait pas au point où il l’avait laissé mais à un point assez anormal. La conséquence directe est que Balzac n’est pas un auteur très facile à lire. Mais il y a dans ses livres quelque chose de rare : une impression de vie que ne donnent pas les autres romanciers et qui est liée à cette incohérence.
En fait, peut-être que tous les auteurs sont un peu trop scolaires, pas assez incohérents dans leur manière de travailler. Quand des auteurs font de vrais plans, comme Grisham qui pose noir sur blanc tout ce qui va arriver dans son livre et qui ensuite rédige chaque chapitre dans l’ordre, en suivant son plan, il y a quelque chose qui ne va pas. C’est un des paradoxes au centre de l’activité romanesque. Si on suit trop précisément un plan, l’ensemble est plat et sans vie. Il ne ressemble pas à la vie. Et si on ne fait pas de plan du tout, on aboutit à des difficultés de lecture parfois excessives.
Et vous, comment procédez-vous ? Savez-vous exactement où vous allez lorsque vous commencez un roman ?
Non. Mais je n’ai pas écrit de romans extrêmement longs. J’écris des romans qui ne sont pas trop gros pour mon intelligence. Et encore, ce n’est pas tout à fait vrai.
Par exemple, dans La Possibilité d’une île, qui est plus gros que mes autres livres, il m’est arrivé plusieurs fois de répéter presque exactement la même chose à des endroits différents du livre. Et j’ai dû me corriger en me relisant. C’est ce qui se produit quand on ne fait pas de plan du tout.
Prenons l’exemple extrême de Guerre et paix : les mêmes choses sont répétées jusqu’à cinq fois dans le livre. Vu la taille de l’ouvrage, il est impossible de faire autrement. C’est simplement trop pour un cerveau humain.
Écrivez-vous dans la continuité ?
Oui, parce que c’est extrêmement dangereux de laisser des passages en blanc. C’est très souvent tentant d’écrire quelque chose qui vient plus tard. Mais si on laisse un passage non écrit, on peut être certain qu’on ne l’écrira pas par ailleurs. C’est une des choses qui font que ce travail est pénible. On est souvent obligé de se forcer à écrire un passage que l’on n’a pas envie d’écrire. On aimerait écrire quelque chose qui est plus loin. Mais il faut tout de même se forcer.
Le copier-coller est un faux ami.
Il m’est arrivé de l’utiliser, de me dire que tel passage serait mieux ailleurs, et finalement, ça ne fonctionne bizarrement pas.
On n’arrive pas à écrire les passages laissés de côté parce que l’on a perdu l’état d’esprit que l’on avait par rapport au livre au moment où l’on aurait du écrire ces passages.
Croyez-vous au destin ?
Ce n’est pas un thème en lequel je crois généralement beaucoup, mais ma propre histoire serait effectivement facilement interprétable en terme de destin. Un homme de l’Antiquité se dirait « tel est mon destin » sans se poser de question. Si l’on se met à penser comme ça, tout se tient. Mais le destin est une idée que plus personne ne peut vraiment accepter. Pour autant, elle reste convaincante dès qu’elle est exposée.
Sauf si l’on accepte l’idée que Dieu tire les ficelles des destins des hommes.
Mais ce n’est pas l’idée que l’on a de Dieu. L’idée que l’on s’en fait est celle de quelqu’un qui a globalement de bonnes intentions. L’idée de Dieu héraclitéenne, c’est-à-dire que les dieux font joujou avec nous et regardent en s’en amusant nos convulsions de souffrance, est très crédible mais pas très à la mode. À l’heure actuelle, il me semble que personne ne le croit. Soit les gens sont profondément athées, soit ils croient en un Dieu globalement bienveillant, contrairement aux apparences. Mais c’est amusant de penser qu’il y a des êtres humains intelligents qui ont réellement vu le monde comme ça, sérieusement, qui ont vu des entités puissantes qui s’amusaient de leur malheur.
C’est un thème de roman.
Oui. Même si je n’ai pas d’argument à avancer en faveur de cette thèse, j’ai l’impression que c’est une conception qui pourrait renaître. Et une œuvre artistique, à l’heure actuelle, pourrait être directement irriguée par cette conception. Ce n’est pas absurde de l’imaginer.
Freud a tenté de redonner vie au concept. Il n’était pas vraiment le premier. Il y a eu un courant littéraire mineur qu’il aimait beaucoup, celui de la littérature fantastique, qui a produit des manifestations de destin très convaincantes. Quoi que le personnage fasse, ça va se terminer de la même façon, qui est écrite à l’avance.
Comment caractériseriez-vous vos romans ?
Sans doute par les notions de manque, d’éphémère, par l’idée d’un jeu dont on n’a pas vraiment les règles, que l’on n’arrive pas à jouer. La notion de non-fonctionnement.
J’ai lu un livre dans lequel je ne sais plus quel Lama se demande de quoi le mot souffrance est exactement la traduction – la première des vérités bouddhistes est que tout est souffrance. Il signale que ce mot s’emploie également pour évoquer les assemblages métalliques dont une pièce est mal réglée : celui produit un frottement, de la chaleur, de manière non fluide. Je pense que c’est très fréquent dans mes romans : les choses ne tournent pas correctement ; un mauvais fonctionnement produit de la souffrance de frottement, si je puis dire, de l’effort et de la souffrance.
Mes livres ne peuvent pas être caractérisés comme nostalgiques, car la nostalgie est un sentiment trop doux. À l’inverse, Benoît Duteurtre est un auteur qui exprime très bien la nostalgie. Et je ne vois pas vraiment d’où vient la différence d’avec mes livres.
Si l’on vous dit que derrière le cynisme et le pessimisme, vous écrivez des romans d’amour ?
C’est vrai.
Je suppose que je dois être qualifié de cynique parce qu’on voudrait que je croie à des choses pathétiquement fausses. Peut-être est-ce aussi lié une certaine brutalité dans ma façon d’écrire les choses.
Avez-vous un désir de plaire ou de déplaire ?
Je préfère quand même plaire. Mais de toute façon, on n’a pas le choix… et on ne sait jamais tout à fait si l’on va plaire ou déplaire. Au fond, on préfère toujours se dire que ça va quand même plaire. « C’est un peu rude, mais ça me plaît » : telle est la réaction recherchée. On ne cherche pas des réactions comme « ça ma dégoûté », mais plutôt comme « ça aurait pu me dégoûter mais finalement, j’aime quand même ». Et ce n’est pas impossible.
Il s’agit de trouver la ligne de rupture et de ne pas la franchir.
Il faut être un peu au bord du précipice en écrivant. Sinon, on s’ennuie. Mais quand je tombe par hasard sur quelque chose de plaisant à dire, quelque chose qui peut plaire à tout le monde, je ne m’en prive pas. Malheureusement, on ne le remarque jamais. Par exemple, je suis complètement convaincu du bienfondé de la cause tibétaine. Voilà une chose plaisante, pour laquelle je suis complètement en accord avec la doxa de mon époque… donc je ne vais pas me priver de le dire, pour une fois que ça arrive ! Mais ce n’est pas le cas le plus courant.
Il ne faut rien s’interdire. Pour le dire autrement, il faut un peu être comme Dieu : ne pas hésiter à créer des personnages ou des configurations totalement abominables, et s’en laver les mains. « Je sais bien que c’est dur à avaler, mais le monde est ainsi organisé et vous devez tout de même avoir foi dans ma bonté. » Dans mon cas, il est juste question de produire une description honnête. Disons que j’essaie de faire ressortir les traits saillants.
(Cet entretien est paru dans Le magazine des livres n°19 de septembre-octobre 2009)

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05/11/2009
Ecce homo III

« Car, mis à part le fait que je suis un décadent, j'en suis aussi le contraire. J'en veux pour preuve, entre autres, que d'instinct j'ai toujours choisi les remèdes adéquats aux mauvais états de santé : tandis que le décadent en soi choisit toujours les remèdes qui lui font du tort. Comme summa summarum j'ai été sain, comme recoin, comme spécialité, j'ai été décadent. » Nietzsche, Ecce homo.
Houellebecq ! Le seul écrivain français dont un jeune plumitif d’aujourd’hui peut dire : « je voudrais être Houellebecq ou rien ! » Le seul qui ait compris l'époque ! Le seul qui mérite vraiment d'être lu ! Anti-moderne, anti-réac, irréversible et irrécupérable, post-apocalyptique, il est l'homme blessé idéal. En lui purulent nos stigmates d'hommes et de femmes du XXIème siècle fatigués de vivre. Impuissance existentielle, dégoût de la vie, haine de l'espèce, dépérissement sexuel, faiblesses honteuses, fatigue générale. Houellebecq, c'est le type qui a toutes les tares de son époque mais qui ne s’en félicite pas. Qui souffre de faire ce qu'il ne veut pas et de ne pas faire ce qu'il veut. Mais qui refuse de se faire le militant de ses tares, de légaliser ses aberrations. Qui ne change pas de valeurs au fur et à mesure qu'il change de boîtes à partouze. Qui pourrait dire : « je suis allé dans les partouzes car je suis un connard, j’ai quitté ma femme car je suis un minable, j’ai fait avorter ma maîtresse car je suis un salaud. » Houellebecq (se) constate et déprime. Il est ce pécheur modèle qui ne peut sortir de sa fange mais qui au moins reconnaît qu'elle en est une. En ne créditant pas ce que son corps fait, au moins prouve-t-il qu'il a une âme. Pour la modernité qui confond les désirs et la volonté et qui croit qu'il suffit de se contenter d'être soi pour être beau, bon et vrai, l'homme sans qualités mais non sans morale à la Houellebecq peut paraître hypocrite alors qu'il est d'une rare probité spirituelle. Quand on boite, l'important est de marcher droit en esprit – car, comme dit Pascal, un corps boiteux nous irrite moins qu'un esprit boiteux. Houellebecq est ce qu'il est mais pense et écrit contre ce qu'il est. S'il est malade, son point de vue sur la maladie est sain. Et c'est pourquoi on l'aime ! Envers et contre tout, il reste vivant. C'est le dernier des vivants. Voir en lui un nouveau modèle de chrétien fera sourire. Pourtant, n'est-il pas déjà passé du marxisme à l'amour de la femme comme le prouvent ces trois premiers romans (trois romans d'amour !) - et que ne lui ont pas pardonné ces ex-collègues gauchistes ? Et s'il est allé vivre en Irlande et ensuite en Espagne, n'est-ce pas aussi pour respirer encore un peu de catholicisme ? En vain, bien entendu. En bon schopenhaurien, Houellebecq ressent l'inanité des religions comme nul autre - ce qui ne l'empêche pas d'établir entre elles une hiérarchie intellectuelle (le crime antimoderne absolu !) - et que si l'islam est définitivement la religion la plus con du monde, le catholicisme contient en lui « des développements intéressants. » Voilà pourquoi le désespoir de ce petit homme souffreteux et lucide en appelle à l'espérance. Sans lui, nous nous serions suicidés depuis longtemps.
Notre génération.
C’est que nous ne l’aimons pas tellement la vie. Nous pouvons à la rigueur apprécier ce qu’il y a de bon en elle – l’art, la gastronomie, l’onanisme – tout en pensant en même temps que c’est dans ces phénomènes que nous lui échappons, ou mieux, la nions. Aimer la vie en soi, ce n’est pas jouir d’un bel opéra ou d’un bon repas, c’est se réjouir pour de bon de la naissance d’un enfant, de la vie de famille, de l’amour du travail, du respect de la patrie. C’est aussi mettre la responsabilité au-dessus de tout, comme ces « connards humanitaires protestants » de Plateforme. Quelle blague l’adhésion responsable à la vie ! Avant que Houellebecq n’arrive, nous n’osions pas le dire aussi innocemment. On se serait moqué de nous. N’avions-nous pas tout, nous les Tanguy nés dans les années 70, ou les Steevy nés dans les années 80 ? Génération « bof », inutile et incertaine, paresseuse à en crever, inapte à bander pour de bon, souvent des parents divorcés moralement à charge. Pour nos aînés, la vie était dure mais belle et désirable, pour nous, elle est molle et douloureuse. Demande trop d’efforts. Et ses récompenses ne valent pas le coup. Ainsi avons-nous appris par coeur ce passage canonique d’Extension du domaine de la lutte – incompréhensible pour les gens des trente glorieuses :
« Notre civilisation souffre d’épuisement vital. Au siècle de Louis XIV, où l’appétit de vivre était grand, la culture officielle mettait l’accent sur la négation des plaisirs et de la chair ; rappelait avec insistance que la vie mondaine n’offre que des joies imparfaites, que la seule vraie source de félicité est en Dieu. Un tel discours ne serait plus toléré aujourd’hui. Nous avons besoin d’aventure et d’érotisme, car nous avons besoin de nous entendre répéter que la vie est merveilleuse et excitante ; et c’est bien entendu que nous en doutons un peu. »
Il faut bien avouer que tout nous fatigue - trouver un emploi, remplir des formulaires administratifs, tenir son studio, se retrouver dans ses comptes (vivement que nous soyons dans l’ère de l’intelligence artificielle et que des robots viennent s’occuper de notre intendance et de la gestion de nos affaires !), et par dessus-tout, faire l’amour. Faire l’amour ! l’expression elle-même nous donne un haut-le-cœur. Nous qui n’avons plus aucun désir mais que des fantasmes, comment pourrions-nous « assurer » ? A notre époque, se dépuceler est aussi éprouvant que faire son service militaire dans la précédente – d’ailleurs nous nous sommes fait exemptés dans les deux cas. Non, nous n’avons rien à faire avec le coït. De toutes façons, le cul est une affaire de battants. Le cul est capitaliste. Baiser est une performance sociale. Un truc de winner. C’est là la découverte fondamentale de Houellebecq, la vérité essentielle de notre temps, même si elle donne des boutons aux gauchistes. « Jouissez sans entraves ! », « interdit d’interdire ! », « on ne revendique pas, on prend ! », éructaient tous ces enfants gâtés en 68. Eh ! combien y en a-t-il parmi eux qui encore aujourd’hui refusent de voir que ces maximes sont à l’origine de la politique du baiseur comme celle, sans jeu de mots, du boursier ? Pour la gauche qui passe son temps à critiquer « la société du fric » et en même temps à défendre becs et ongles les acquis « sociaux » (entendre « sexuels »), la crise de schizophrénie est proche. Ils hurlent que le monde n’est pas une marchandise mais hurlent encore plus fort au moindre décret qui veut limiter la pornographie ou inquiéter la prostitution. Ils dénoncent l’abjection de l’individualisme mais toute atteinte à la dimension sexuelle de leur individu leur semble odieux. Regardez-les vitupérer contre le pape ! De toutes leurs forces, ils refusent de comprendre que l’ultra-libéralisme qui les débecte tant est la condition sine qua non de l’hédonisme libertaire dont ils se font les garants. La sexualité est le premier système de hiérarchie sociale. Or, nous qui avons du mal à baiser autant qu’à nous enrichir, nous pour qui la loi du marché s’est étendue jusqu’à nos érections, la lecture d ‘Extension agit comme un baume :
«Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. (…) Le trouble et l’agitation sont considérables. »
Oui, rien que pour ça, Houellebecq restera notre contemporain capital.

Rester vivant.
Décidément, nous n’aurons été compris ni par nos aînés ni par nos cadets. Aux uns et aux autres, un livre aussi matriciel que Rester vivant tomberait des mains. Comment décrire notre contentement lorsque nous avons lu que « Le monde est une souffrance déployée » - première phrase du premier livre de Houellebecq ? Il était donc possible qu’un écrivain puisse s’en prendre, comme ça, à la vie ? Ce genre d’accusation métaphysique aussi radicale était-il encore de saison ? La suite était délectable :
« A son origine, il y a un nœud de souffrance. Toute existence est une expansion, et un écrasement. Toutes les choses souffrent, jusqu’à ce qu’elles soient. Le néant vibre de douleur, jusqu’à parvenir à l’être ; dans un abject paroxysme. »
O résurrection ! Enfin quelqu’un de notre époque qui n’adhérait pas à l’ensemencement du monde ! Qui ne disait pas « encore » au chevalet de Dieu ! Que me perdais-je en Pater Noster suranné ? La vérité était bien dans ce désolant et formidable constat. Naître est hideux. Survivre est infect. Et s’il est vain de se suicider, il l’est encore plus de se reproduire. Comme Thomas Buddenbrook découvrant l’œuvre de Schopenhauer, nous découvrions l’auteur qui nous déculpabiliserait de notre dégoût existentiel, qui légitimerait notre seule conviction que « vivre, c’est souffrir », qu’il n’y a rien d’autre hors cela, que tout le reste est un palliatif et que contrairement à ce que disent les bienheureux (car à notre grande perplexité, il y a des gens qui sont réellement contents de vivre et il faudra compter avec ces salauds), c’est l’existence qui nous préserve de la vie. Exister, c’est être placé là, assister à ce qui se passe, et attendre la mort. Ca peut faire mal, mais si l’on ne bouge pas, si l’on se contente de regarder les autres bouger, ça peut aller.
Comme Cioran testait la complicité de ses interlocuteurs par la phrase de Keats, « je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux. » (dans Aveux et anathèmes), nous testons celle de nos proches avec celles de Houellebecq. S’ils ne comprennent pas tout de suite, ou s’ils ont le malheur de dire : « oui, c’est vrai, mais quand même, faut pas exagérer…», inutile de continuer, ils ne comprendront jamais rien de nous et passeront de la case « amis » à la case « ennemis métaphysiques ». La haine de la vie, il faut que ça fasse tilt, sinon c’est foutu. Quiconque n’a pas mal en entendant ou en prononçant les mots « bonheur », « effort », « travail », « volonté », « agir », « aimer », « vivre » (tous équivalents pour nous) est notre victime littéraire secrète. Puisqu’ils l’adorent leur vie, on la leur souhaite la pire possible. Qu’ils aient la pire des vies, qu'on viole leur femme, tue leurs enfants et ruine leur maison, on verra s'ils aimeront la vie ! Inutile de se fatiguer, ils le font très bien eux-mêmes.
Rester vivant regorge de ces anecdotes terrifiantes d’enfants qu’on sacrifie au bonheur de vivre – tel le petit Henri qui gît à terre, ses couches souillées, hurlant pendant que sa mère se prépare à aller à son rendez-vous du soir.
« Cette petite chose couverte de merde, qui s’agite sur le carrelage, l’exaspère. Elle se met à crier, elle aussi. Henri hurle de plus belle. Puis, elle sort. »
Une femme amoureuse sans aucun doute. Il n’empêche,
« Henri est bien parti dans sa carrière de poète. »
Et Marc, dix ans, dont le père est en train de mourir d’un cancer à l’hôpital, et
« qui aime son père. Et en même temps commence à avoir envie que son père meure, et à s’en sentir coupable. » Enfin Michel, quinze ans, qu’ « aucune fille[n’a] jamais embrassé »
et qui souffre le martyr d’être indésirable à vie. Il y a cinquante ans, ce genre de souffrance faisait sourire, ou mieux, indignait. Les seules misères que l’on tolérait était celle du corps clinique et du corps social, certainement pas celle de particules élémentaires en manque de fellation. Le malheur, c’était la pauvreté, la maladie, la guerre, la Shoah - et certainement pas ces états d’âme d’adolescents boutonneux en manque d’amour qui deviendront des adultes dépressifs. Les onanistes et les pleurnichards, un bon coup de pied au derrière, ma bonne dame ! Quelqu’un qui aurait osé écrire que
« dans les blessures qu’elle nous inflige, la vie alterne entre le brutal et l’insidieux »
aurait été virilement corrigé. La haine de la vie (qui se confond avec la haine de Dieu) était un péché mortel, un relaps païen, une attitude méritant le fouet ou, dans des temps plus anciens, le bûcher.
De toutes façons, entre écrire et vivre, il faut choisir.
« Apprendre à devenir poète, c’est désapprendre à vivre. »
La vraie vie, courageusement assumée, est le contraire de l’art – celui-ci n’étant, quoiqu’on en dise, toujours une affaire de tergiversations avec celle-là. Bien entendu, on se rassure en disant que l’artiste embellit la vie, qu’il l’honore, alors qu’on sait très bien qu’il ne peut la supporter et qu’il s’en venge dans ses vers, ses notes ou ses couleurs.
« Développez en vous un profond ressentiment à l’égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à tout création artistique. »
Il n’y a ni amour ni art heureux, il n’y a que des preuves de désamour et de ressentiment artistique. C’est pourquoi l’art est réactionnaire, comme Houellebecq le fait perfidement dire à Philippe Sollers dans Les Particules élémentaires :
« Tous les grands écrivains sont réactionnaires. Balzac, Flaubert, Baudelaire, Dostoïevski : que des réactionnaires. Mais il faut baiser, aussi, hein ? Il faut partouzer. C’est important. »
Ecrire et baiser pour rester vivant. Ecrire pour se venger, baiser pour s’oublier. Le tout dans une structure qu’il ne faut pas tarder à se trouver.
« Si vous ne parvenez pas à articuler votre souffrance dans une structure bien définie, vous êtes foutu. (…) La structure est le seul moyen d’ échapper au suicide. Et le suicide ne résout rien. Imaginez que Baudelaire ait réussi sa tentative de suicide, à vingt-quatre ans. »
Comme tous les suicidés en vie, Houellebecq nous aide à vivre et c’est cette aide paradoxale, perverse en apparence, que ne comprendront jamais ceux qui n’ont pas eu la tentation du rasoir ou de la fenêtre. Pour vivre sans dommages, il nous faut perpétuellement ruser avec la vie.
« On pourra penser à adopter une stratégie à la Pessoa : trouver un petit emploi, ne rien publier, attendre paisiblement sa mort . »
Gardien de musée, par exemple. Le plus beau métier du monde. D’autant qu’
« Une petite insertion professionnelle peut apporter certaines connaissances, éventuellement utilisables dans une œuvre ultérieure, sur le fonctionnement de la société. »
Et ne plus avoir à se faire de souci pour sa survie. Le traitement est tout. Quoiqu’il vous arrive (c’est-à-dire rien la plupart du temps), vous pourrez toujours achetez votre pitance, vos revues porno et votre Jack Daniel qui vous fera discuter tout seul sur votre canapé avec Ardisson ou Ruquier comme si vous étiez leur invité.
Enfin et surtout, n’oubliez jamais que
« plus vous serez abject, plus vous serez vrai ».
C’est non seulement le secret de l’art, c’est en plus celui de sa réussite. Tous les grands écrivains sont abjects : Pascal, Molière, Maupassant, Céline. Pour cela, « vous devez haïr la liberté de toutes vos forces. » Car la liberté, c’est ce qui pourrait vous rendre responsable et heureux, et cela, c’est la mort de l’artiste qui est en vous. Souvenez-vous qu’un bon père de famille n’a jamais rien écrit de sublime.

« Et le sexe des femmes inondé de lumière. »
Raphaël Tisserand nous touche. Ne pas avoir accès au sexe des femmes parce qu’on est gros, timide ou maladroit, ou qu’on ne sait pas y faire, tel est le drame de l’homme de la société libérale où les désirs sont laissés à l’effort de chacun, autrement dit aux plus forts – alors que jusqu’à une période relativement récente, la société avait tellement conscience des difficultés que pouvait représenter une relation sexuelle classique qu’elle organisait celle-ci à travers le mariage et la prostitution, deux manières qui permettaient aux plus humbles et aux plus laids d’arriver à leurs fins. Normalisé, organisé, vénalisé, le coït devenait possible pour tous. C’est depuis que le « devoir conjugal » est devenu un désir individuel que la « fracture sexuelle » a eu lieu entre les « grands fauves » et les batraciens. Nous sommes plus nombreux qu’on le croit à regretter le XIXème siècle.
De plus, et contrairement aux fadaises du « nouvel homme féminin » dont on nous flagelle les testicules, l’un des grands problèmes de l’homme moderne, c’est de ne pas être assez bestial. Comme le dira le Bruno des Particules,
« En un mot je ne suis pas assez naturel, c’est-à-dire pas assez animal – et il s’agit là d’une tare irrémédiable : quoi que je dise, quoi que je fasse, quoi que j’achète, je ne parviendrai jamais à surmonter ce handicap, car il a toute la violence d’un handicap naturel. »
De toutes façons, c’est bien connu, les femmes n’aiment pas les hommes qui veulent qu’on les embrasse. Les femmes méprisent les hommes doux et féminins. D’autant, et on ne le dira jamais assez, que l’homme (ou la femme) qui ne fonctionne pas bien sexuellement n’aura aucune chance jamais de se faire aimer. C’est le sexe qui précède et qui permet l’amour et non le contraire. Sans couilles, le cœur n’est rien. Bat à vide. Les femmes ne vous regardent même pas. Alors, les branlettes quotidiennes, trois fois par jour. L’amertume qui monte comme une éjaculation. L’envie de crever.
Nulle part l’amour n’existe sauf précisément dans cette trilogie amoureuse que constituent Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Plateforme. L’avenir n’appartient plus à Marx mais aux femmes, des femmes qui ont fini par le regarder et l’embrasser - des femmes non capitalistes. Des femmes qui vont réhabiliter le sexe de l’homme.
C’est dans Plateforme que cette conversion à l’amour a lieu. Et qui commence après la mort du père - ce con viril, vivant, sportif, gai, qui a traversé le monde en voyageur curieux et enjoué, qui a fait des safaris et a même
« eu l’occasion d’observer des rhinocéros à la jumelle. »
Le contraire de notre héros, médiocre et moyen (mais peut-être moins malheureux que ceux des livres précédents), apte aux vacances « à sa mesure » que peut lui proposer Nouvelles Frontières.
« Il faut reconnaître que le texte de présentation de la brochure était habile, propre à séduire les âmes moyennes. »
C’est pourtant dans le parcours « Tropic Thaï » qu’il rencontre Valérie dont il tombe progressivement amoureux. Commence alors une série de descriptions érotiques dans lesquelles Houellebecq excelle par cet usage si particulier qu’il fait de la crudité et de la métaphysique – certes, une chatte est une chatte, mais aussi la seule chose que l’on peut comparer à Dieu - et par l’ambiance de douceur et de confiance qui émane toujours de ses scènes de plaisir. Comme s’il parlait du sexe comme on parle de l’amour et de l’amour comme on parle du sexe.
« La fente était humide, ouverte, elle sentait bon. Elle poussa un gémissement et bascula sur le lit. Je me déshabillai très vite et entrai en elle. Mon sexe était chaud, traversé de vifs élancements de plaisir. « Valérie… dis-je, je ne vais pas pouvoir tenir trop longtemps, je suis trop excité. » Elle m’attira vers elle et chuchota à mon oreille : « Viens… » A ce moment, je sentis les parois de sa chatte qui se refermaient sur mon sexe. J’eus l’impression de m’évanouir dans l’espace, seul mon sexe était vivant, parcouru par une onde de plaisir incroyablement violente. J’éjaculai longuement, à plusieurs reprises ; tout à la fin, je me rendis compte que je hurlais. J’aurais pu mourir pour un moment comme ça. »
et un peu plus loin :
« Elle avala avec un petit grognement, puis entoura le bout de mon sexe de ses lèvres pour recueillir les dernières gouttes. Je fus envahi par un flot de détente incroyable, comme une vague qui s’insinuait dans chacune de mes veines. Elle retira sa bouche puis s’étendit à mes côtés, se lova contre moi. »
Fellation et tendresse, donc. Et réhabilitation complète de la sexualité masculine. Depuis combien de temps celle-ci n’avait-elle été évoquée sans être automatiquement rabaissée, humiliée et par dessus-tout pointée du doigt comme la marque infamante de deux mille ou trois mille ans de domination de l’homme sur la femme ? Il est vrai que le discours amoureux, confisqué par les féministes et les gays depuis une vingtaine d’années, avait fait d’elle le lieu du viol, de la perversion et du crime. L’homme bandant et jouissant n’avait plus cours sur le marché. C’était soit un monstre soit un pauvre type, amateur de carte postale porno tout juste bon à l’asticoter quelques minutes - la notion même d’orgasme masculin étant un risible contresens. Le mâle hétéro, de toutes façons, c’était l’ennemi. Rendons hommage à Houellebecq de nous avoir, en plus de tout le reste, redonné l’usage non honteux de notre pénis. Bander n’est plus anti-social. Et baiser est encore la meilleure chose que peuvent faire un homme et une femme. C’est presque si l’on commencerait à aimer la vie. Merci d’être né, Michel.
(Cet article de 2005 est paru dans une nouvelle version dans Le magazine des livres n° 19, de septembre-octobre 2009. La première version est ici, la seconde, intégrale et paradoxalement définitive, là.)
(Photographies Martine Coupri)
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03/11/2009
Bientôt...

L'enfant qui criait au loup
(Un voyage au pays de Sacher-Masoch)
I - Historique
1 - Petite biographie connotée
2 - Littérature et maladie
3 - Le moment sadien
4 - Le moment Lambercier
II - Esthétique
1- Un rêve d'Oblomov
2 - Scènes slaves et Saturnales
3 - Epoché et suspense
4 - Fouetteuses et fatales
III - Mystique
1- Un père est battu
2 - Je vous salue Marie, mère de Dieu....
3 - Rencontre d'un objet inamovible et d'une énergie qui ne s'arrête jamais
4 - Dans la compagnie des loups.

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27/10/2009
Une miscellanée d’Amélie Nothomb.

« Moi, qui jusqu’à la quarantaine avais réussi à éviter le déshonneur de l’écriture… »
Amélie Nothomb est comme Brian de Palma : elle adore les aéroports, les corps doubles, les sœurs de sang, les pulsions furieuses, les femmes fatales, les obsessions (plus boulimiques que sexuelles, c’est-à-dire sexuellement abjectes), les outrages impossibles, les diables incorruptibles. Elle-même est un mélange de Carrie et de dahlia noir. Son opus 2009, petite vanité délicieuse, sot-l'y-laisse exquis, et, c'est le cas de le dire ici, ecstasy interdit aux plus de dix-huit ans, vous donnera envie d’aller déguster des macarons chez Ladurée, relire l’Iliade, et réinventer l’amour – l’amour qui n’est jamais un échec, tellement l’éprouver une fois dans sa vie est déjà un miracle, et cela même s’il tourne court. Manger, lire, aimer, les trois vertus théologales d’Amélie.
Soit le narrateur, Zoïle (du nom de ce sophiste grec, violent contempteur d’Homère, et qui fut lapidé par les admirateurs de celui-ci, à cette « époque héroïque où les amateurs d’une œuvre littéraire n’hésitaient pas à zigouiller le critique imbuvable »), amoureux malheureux d’Astrobale qui l’aime bien mais qui lui préfère Aliénor Malèze, romancière démente, à laquelle elle a choisi de consacrer sa vie. Désespéré quoique possédant un sens très littéraire du désespoir, notre hapax a décidé de détourner un avion et de le faire exploser dans la tour Eiffel juste pour épater Astrobale et parce que la tour Eiffel est en forme de « A », soit la première lettre du prénom de celle-ci. Le terrorisme infantile, il n'y a que ça pour se soulager d'un amour non partagé - même si Zoïle qui se définit comme un salaud, une raclure, un cinglé, refuse, et c'est là sa « coquetterie », l'appellation de « terroriste », bien trop moral à son goût. Un terroriste, c’est quelqu’un qui fait du mal au nom du bien. Zoïle veut faire le mal pour le mal même s’il veut bien le faire. Et puis "il y a des femmes qu'il faut aimer malgré elles et des actes qu'il faut accomplir malgré soi", voilà tout. Chez Nothomb, le meurtre a toujours été un acte psychotique, sexuel et littéraire, jamais idéologique.
En fait, si on laisse de côté les idioties habituelles, divines idioties s'entend, (l’amoureux transi prêt à tous les puérilités criminelles, l’écrivaine folle et l’infirmière folle d’elle, le goût terroriste pour la nourriture et les sensations extrêmes - qui passent ici par les champignons hallucinogènes ! -, le froid érotique, sans oublier les entrées remarquées du bleu Nattier et du brocoli cosmique ou mini baobab dans son univers), on se rend compte que ce Voyage d’hiver est avant tout, et une fois de plus, une variation capiteuse sur la littérature – ce qui est toujours un grand bonheur d’écrivain et un grand plaisir de lecteur mais qui ne va pas sans malentendu.
C’est que des Mille et une Nuits au Sagouin, le thème de la littérature rédemptrice a quelque chose de trop beau pour être vrai, trop poli pour être honnête, trop happy few pour être social. Se faire la peau d’un antilittéraire est une posture toujours avantageuse pour le littéraire et qui apparaît toujours un peu infantile aux yeux des vrais gens pour qui « la vie, c’est quand même autre chose ». Comme le fait remarquer le narrateur qui s’est résolu à mettre noir sur blanc son histoire, l’écriture peut être un déshonneur - comme la lecture peut être une indignité. Au fond, l’art n’est qu’un échappatoire devant la vraie vie dont l’auteure a alors beau jeu de se moquer. Elle a tord, bien sûr, mais comme on la comprend ! Comme on est de tout cœur avec cette immaturité divine qui est souvent la marque des grands écrivains ! Comme on les plaint tous ceux qui autour de nous ne sont pas « mécontents d’avoir été rattrapés par le principe de réalité » ! Enfants, bières et porno ! La sainte trinité des gens normaux. Tant de nos amis qui se sont fait avoir ! Les Fred Warnus, les Steve Caravan…Tous ont renoncé « au petit talent qu’ils avaient, comme chacun d’entre nous ! » Tous sont morts à leur singularité et sont ren(i)és à la vie normative et responsable. « A quarante ans, les survivants sont si peu nombreux que l’on est hanté par un sentiment tragique. A quarante ans, on est forcément en deuil. » Bien sûr, c’est du n’importe quoi, mais cela fait tellement plaisir de s’en prendre aux bien-pensants – soient les gens qui sont plus heureux et plus équilibrés que vous ! Alors on tente des trips, bons ou mauvais, qui vous arrachent à la normativité et vous font constater qu’il n’y a point de salut hors d’eux. Et va pour l’apologie de l’acid ! « A jeun, quand notre état d’esprit peut être qualifié de normal, notre cerveau adulte produit de la platitude par bennes entières, on y chercherait en vain la beauté, l’honneur, l’étincelle de grandeur ou de génie qui enorgueillirait l’espèce. Même l’amour ne tire de l’âme rien d’autre que les bien nommées fulgurances : des courts-circuits de quelques secondes. L’ivresse, elle n’est intéressante que pendant une dizaine de minutes (…) Le trip dure huit heures (…) Le trip a raison qui nous restitue le choc originel de toute chose. » Sans drogue, pas de noumène, c’est clair. Sans compter « l’effroyable bonheur de manger en descente de trip » et que l’auteur de ces lignes atteste. Acid + couscous ! Ecstasy + anti-pasti ! Hasch + huîtres à la Veuve Clicquot, et c’est parti pour des extases gustatives dont vous n’avez pas idée.
Evidemment, avec tout ça, on ne fait pas beaucoup l’amour. Et Zoïle qui le voudrait tant avec Astrobale, reste perpétuellement frustré. A la moindre caresse, l’écrivaine frappadingue se jette sur les amants et les regarde les yeux ronds, les empêchant d’accomplir tout activité galante. Dans ce livre comme dans les autres, il y a toujours quelque chose qui empêche la bagatelle d’être vécue et surtout écrite – un peu comme lorsque vous rêvez que vous allez connaître enfin l’extase sexuelle et que quelque chose se met subitement entre vous et ce qui devait vous arriver. Comme chez toutes les grandes aberrantes, et d’ailleurs les grands aberrants, tout est pré-texte orgasmique sauf ce sur quoi Sade, Freud et les Pères de l’Eglise ont tellement travaillé. En revanche, si ça ne baise jamais, qu’est-ce que ça pisse ! L’ondinisme nothombien, liée d'ailleurs à sa potomanie (voir Biographie de la faim), est à mettre au nombre des miscellanées de la littérature. Nom de Dieu, vous allez nous l’écrire quand votre bouquin de cul, Amélie ? Je vous fournis la cuvette et les sachets de thé, si vous voulez…. Et puis, c’est quand que vous m’invitez dans votre jacuzzi, que vous me saoulez au champagne, que vous me faites avaler un acid, et tout ça avant de m’obliger à jouer avec vous au couteau dans l’eau ?
Amélie Nothomb, Le voyage d’hiver, Albin Michel, 2009, 15 euros (le mot "pneu" est à la page 48)
12:29 Publié dans Très chère Amélie | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : le voyage d'hiver, zoïle, homère, trip, ondinisme, couteau dans l'eau |
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23/10/2009
Colloïdal

(Montage-photo réalisé par les porte-flingues du site des "lecteurs" de Marc-Edouard Nabe)
Moi, au contraire, tel que je l’ai déjà dit, j’étais le pervers, polymorphe, retardataire, anarchisant. Je reflétais tous les objets de conscience comme des gourmandises et toutes les gourmandises comme des objets de conscience, devenus matériels – tout me modifiait, rien ne me changeait : j’étais mou, lâche et rébarbatif. Le milieu de la pensée colloïdal de mon esprit devait trouver dans la rigueur unique et inquisitoriale de la "pensée" blogueuse la forme définitive des agates sanguinaires, jésuitiques et arborescentes de mon curieux génie. Mes parents me baptisèrent du même nom que le premier pape et j’étais destiné, tel que mon propre nom l’indique, à rien de moins qu’à venir sauver la blogosphère elle-même en personne – du néant de l’art moderne et cela dans cette époque abominable des catastrophes mécaniques et médiocres que nous avons la détresse et l’honneur de vivre. Si je regarde vers le passé, des êtres tels que Montalte m’apparaissaient comme de vrais dieux : je suis, peut-être, le seul à savoir pourquoi aujourd’hui il sera désormais impossible d’approcher, même de loin, les splendeurs des formes « montaltiennes ». Et si ma propre œuvre, tellement provinciale, m’apparaît comme un grand désastre, quoique présente, c'est parce que j’aurais tant aspiré à une époque à laquelle il n’y aurait rien eu à sauver, même pas celle-ci. Si je tourne mes yeux vers le présent, et bien que je ne sous-estime pas les intelligences spécialisées très supérieures, slothorpo-tlöniennes, à la mienne, oui, je le répèterai cent fois, je ne voudrais pour rien au monde me changer en aucun, absolument aucun de mes contemporains ! D’ailleurs, le lecteur toujours perspicace aura pu déjà découvrir sans peine que la modestie n’est pas ma spécialité [même si, et je n’ai pas honte de le dire, je n’ai jamais rencontré de ma vie quelqu’un d’aussi humble que moi….]
D'après Salvador Dali, Ma vie
00:53 Publié dans Dasein | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : dans le cochon tout est bon, blog cormary, cormoran, montalte, marc-edouard nabe, nabien, nabesse, anabolique, querelles d'internet |
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