06/11/2014

Sade, littéralement et dans tous les sens - III

 

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C - LA MACHINE DU DESIR

1 – Excès

Sade donne du bonheur. Sade donne deux bonheurs. Celui d’avoir tout dit et celui d’avoir dit plus que tout. Nul mieux que lui n’a à la fois rendu compte de la réalité originaire et exprimé les transports de l’imagination. Obscène dans le sens et dans l’excès de sens, son œuvre a la vertu de poser les choses telles qu’elles sont et le vice de les déborder. C’est ce que nous demandons à la littérature : du réel et du délire. Avec Sade, nous sommes comblés. Grâce à lui, l’existence devient plus supportable - non qu’on se mette à assassiner à tour de bras pour imiter ses héros, mais par ses héros, nous ne nous ferons plus jamais d’illusion sur la nature des idées, nous n’oublierons plus jamais les corps mais nous saurons aussi jusqu’où peut aller l’imagination des hommes.

 

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Et puis il y a la fête. La négation de l’ordre social et moral qu’est la fête. L’inversion des valeurs, la saturnale des sexes, le carnaval des excès.  Tout est bon quand c’est excessif ? Bien sûr que oui, bien sûr que non. Objectivement, cette proposition n’a aucun sens, mais subjectivement, elle les a tous. Personne ne la prend au sérieux, mais chacun la pense avec plaisir. Tant pis pour ceux qui ne suivent pas ! Il faut lire Sade littéralement et dans tous les sens comme on l’a dit. Il faut voir en lui celui qui dévoile la Cause première et celui qui s’y complaît, celui qui libère l’humanité de ses illusions et celui qui l’enferme dans ses perversions, celui qui dénonce l’idéologie du monde et celui qui rend le monde impossible, celui qui limite les plaisirs à la nature et celui qui les excède par l’imagination, celui qui au final n’arrête pas de contredire l’homme et aurait pu écrire à la place de Pascal :

« S’il se vante, je l’abaisse

S’il s’abaisse, je le vante

Et le contredis toujours

Jusqu’à ce qu’il comprenne

Qu’il est un monstre incompréhensible. »

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C’est ce que des commentateurs aussi « vénérables » que Blanchot, Bataille ou Barthes n’ont précisément pas compris en enfermant Sade soit dans le discours absolu (Barthes) soit dans la négation totale (les deux autres), celle-ci hésitant entre l’ennui (Bataille) et le néant (Blanchot). Or, c’est aller à l’opposé de la démarche sadienne que de réduire son langage au néant sous prétexte qu’il le dévoile. C’est se tromper du tout au tout sur l’écriture sadienne, et la neutraliser honteusement, que de croire qu’une fois la négation posée, ce qui a été nié ne reviendra plus dans le discours. Au contraire ! Comme le dit superbement Dolmancé dans La philosophie dans le boudoir, ce n’est pas parce que Dieu n’existe pas qu’il ne faut pas continuer à l’insulter,

« Dès l’instant où il n’y a plus de Dieu, à quoi sert-il d’insulter son nom ? Mais c’est qu’il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales, dans l’ivresse du plaisir, et que ceux du blasphème servent bien l’imagination. Il n’y faut rien épargner ; il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expression ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible car il est très doux de scandaliser. »

Il est très doux de scandaliser car scandaliser, c’est se prouver qu’on est encore vivant et que le néant ne nous aura pas – ce qui, pour un homme qui a passé trente ans de sa vie en prison, apparaît comme le credo le plus vivifiant, sinon le plus émouvant. Le contresens absolu que fait Blanchot est de penser que pour Sade, « écrire n’a finalement nul rapport avec la vie », alors que précisément, pour Sade, écrire a précisément tous les rapports avec la vie. Ecrire, c’est vivre. Et écrire que tout est bon quand c’est excessif, pour y revenir, signifie que c’est par l’excès que s’exprime la vie contre la mort – ou le corps contre l’idée. C’est l’excès qui résiste au néant. C'est l'excès qui nous rend à la vie. C'est l'excès que Nietzsche a nommé surabondance. D’où ce qu’Annie Le Brun appelle le « souci » de Sade et qui consiste à « amener chaque personne, chaque objet, chaque situation, chaque idée, chaque passion, à son être excessif, comme pour investir la singularité de la toute-puissance métaphorique » car en effet « chaque être, chaque objet [recèle] en soi son propre excès » L’excès est ce qui permet de dévoiler, sinon de déniaiser, l’être « excessif » des choses. L’excès est l’être profond des choses, ce que d’autres philosophes ont appelé conatus, volonté de puissance, élan vital. L’excès est au bout du compte le mot que Sade utilise pour dire « énergie ». L’excès est énergie. Et dans l’univers sadien, ce sont précisément ceux qui sont le plus capables d’excès, soit qui ont le plus d’énergie, qui sont les plus forts - Justine compris.

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A contrario, comme le précise Le Brun «  devient victime chez Sade tout être dont la tête ne tient pas l’excès, comme on le dit pour l’alcool ». Dès que l’on n’est plus « excessif », l’on est rattrapé par le néant et l’on périt. La moindre faiblesse est fatale même pour le plus endurci des libertins. Il suffit d’un instant de pitié ou d’humanité, c’est-à-dire un instant de déficit énergétique, pour se voir signer son arrêt de mort. D’autant que les libertins, s’ils s’associent pour mieux foutre ensemble, se gardent bien de lier des amitiés, et finissent toujours par se trahir. Ainsi, Norceuil assassinera Saint-Fond, Clairwil et Juliette précipiteront la Princesse Borghèse dans les flammes du Vésuve, et Juliette, enfin, empoisonnera Clairwil (et il n’est pas de sadien le plus aguerri qui n’ait regretté ce geste - car Juliette et Clairwil, quel merveilleux tableau c'était !)

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De tous les libertins, c’est sans doute l’ogre Minsky, bien connu des lecteurs de Juliette, qui remporte la palme de l’excès. Sorte de Gargantua sadien qui ne mange que de la chair humaine, celui-ci a besoin de dizaines de « boudins au sang de pucelles » et autant de « pâtés de couilles » pour se nourrir. Son immense fortune lui permet de posséder deux harems sans cesse fournis, l’un contenant « deux cent petites filles de cinq à vingt » et l’autre « deux cent femmes de vingt à trente », dont chaque soir une douzaine est allégrement massacrée de sa main et de son vit – ce dernier si énorme qu’il dépasse parfois la taille des victimes qu’il va enculer, comme il l’explique lui-même :

« Il vous faut maintenant, pour achever de me faire connaître à vous, un petit développement sur ma personne. J’ai quarante-cinq ans ; mes facultés lubriques sont telles, que je ne me couche jamais sans avoir déchargé dix fois. Il est vrai que l’extrême quantité de chair humaine dont je me nourris, contribue beaucoup à l’augmentation et à l’épaisseur de la matière séminale (…) Comme j’espère que nous déchargerons ensemble, il est nécessaire que je vous prévienne des effrayants symptômes de cette crise en moi. D’épouvantables hurlements la précèdent, l’accompagnent, et les jets de sperme élancés pour lors s’élèvent au plancher, souvent dans le nombre de quinze ou vingt. Jamais la multiplicité des plaisirs ne m’épuise : mes éjaculations sont aussi tumultueuses, aussi abondantes à la dixième fois qu’à la première, et je ne me suis jamais senti le lendemain des fatigues de la veille. A l’égard du membre dont tout cela part, le voici, dit Minski, en mettant au jour un anchois de dix-huit pouces de long sur seize de circonférence, surmonté d’un champignon vermeil et large comme le cul d’un chapeau. Oui, le voici, il est toujours dans l’état où vous le voyez, même en dormant, même en marchant.»

Sacré Minski ! Il n’en reste pas moins que même lui trouvera ses limites physiologiques. Le « problème » de l’excès est qu’il finit précisément par « excéder » les capacités du corps, fut-il celui d’un géant cannibale. L’être finit par buter sur la nature. Pour le vrai libertin, il faut trouver autre chose.

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2 – Artifice.

L’excès est donc ce qui en nous met la nature en branle. Mais l’excès est aussi ce qui autorise à doubler la nature quand celle-ci apparaît trop limitée par rapport à l’être. Car la nature n’est là que pour satisfaire nos passions. Et ce n’est pas parce qu’elle nous a guidé dans notre compréhension de nous-mêmes que nous lui devons la reconnaissance ou pire le respect. Nulle « écologie » dans le projet sadien. Bien au contraire, faire souffrir la nature fait partie du programme – et révèle notre humanité. D’ailleurs, c’est en la violentant et en l’avilissant que l’on suit paradoxalement le mieux ses lois - comme l’explicite la Delbène à Juliette au tout début de l’éducation de celle-ci :

« C’est alors que tu reconnaîtras la faiblesse de ce qu’on t’offrait autrefois comme des inspirations de la nature ; quand tu auras badiné quelques années avec ce que les sots appellent ses lois, quand, pour te familiariser avec leur infraction, tu te seras plu à les pulvériser toutes, tu verras la mutine, ravie d’avoir été violée, s’assouplissant sous tes désirs nerveux, venir d’elle-même t’offrir à tes fers… te présenter les mains pour que tu la captives ; devenue ton esclave au lieu d’être ta souveraine, elle enseignera finement à ton cœur la façon de l’outrager encore mieux, comme si elle se plaisait dans l’avilissement, et comme si ce n’était réellement qu’en t’indiquant de l’insulter à l’excès qu’elle eût l’art de te mieux réduire à ses lois. »

Des années plus tard, Juliette aura retenu la leçon et ce sera à son tour de convaincre Clairwil que le véritable libertinage consiste à excéder la nature.

« O Clairwil, avant que nous ne nous quittassions, j’en étais encore à la nature, et les nouveaux systèmes, adoptés par moi depuis ce temps, m’enlèvent à elle pour me rendre aux simples lois des règnes. »

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Passer des lois de la nature aux lois des règnes, tel est le point capital de la philosophie sadienne et qu’exceptée Annie Le Brun aucun des plus célèbres commentateurs de Sade n’ont voulu voir. « La loi des règnes » met en effet la nature au pas - un peu d'ailleurs comme la grâce (et l'on pourrait imaginer un "règne des grâces" aussi puissant, et même bien plus que la simple "loi des règnes" qui reste, quoiqu'on dise, précisément légaliste). L’imagination prend le pouvoir et commence à dicter ses propres lois. « Comme si, dit Annie La Brun, pour échapper à la satiété naturelle qui résulte d’une suite d’écarts, il fallait prendre ses distances avec la nature et s’ écarter artificiellement des écarts de la nature. » Sade, le grand apologiste de la nature intégrale, ne serait-il pas plutôt le plus grand des artificialistes ? C’est par la nature que l’on sort de la nature mais c’est par l’artifice que l’on en vient à maîtriser celle-ci. Le volcan le plus intéressant n’est plus celui que l’on contemple de loin mais celui que l’on réveille par des moyens proprement humains. Lors de leur périple en Italie, Juliette et ses compagnons peuvent bien admirer un premier volcan, à la puissance toute naturelle et dont

« La flamme qui sort du foyer est extrêmement ardente, elle brûle et consume à l’instant toutes les matières qu’on y jette, sa couleur est violette comme celle qui s’exhale de l’esprit du vin »

il n’empêche que c’est le second volcan sur qui l’on va « intervenir » qui recueille le plus de ferveur :

« Sur la droite de Pietra-Mala, se voit un autre volcan, qui ne s’enflamme que quand on y met le feu. Rien ne me parut plus plaisant comme l’expérience que nous en fîmes : au moyen d’une bougie, nous allumâmes toute la plaine. Avec une tête comme celle dont j’étais douée, on ne devrait jamais voir de telles choses, il faut que j’en convienne avec vous, mes amis ; mais la bougie que je présentais au sol l’allumait moins vite que la flamme évaporée de ce terrain n’embrasait mon esprit. »

L’artifice force la nature et accomplit l’imagination. Les pommes, c’est bien, mais les pommes dans lesquelles on a mis du poison et qu’on a fait manger à tous les enfants de la région (un jeu de Juliette pour se désennuyer), c’est mieux. A ce niveau, c’est tout le rapport de force initial qui est renversé et qui, comme dit Annie Le Brun, « implique aussi le passage à une autre vitesse » et qui est autant vitesse de l’imaginaire que vitesse de la technique. L’artifice est en effet la technique qui détourne la nature de ses lois afin de mieux servir les nôtres. Le vrai libertin n’est donc pas celui qui obéit à la nature, mais celui qui, une fois l’avoir écouté, l’asservit à ses propres desseins. Si le désir commence toujours par s’enraciner dans la nature, l’excès d’imagination et de technique fait exploser le désir sur un plan supérieur autant qu’il dévaste la nature. Don de la nature, le désir s’est fait bourreau de la nature ou, comme le dit plus exactement Le Brun, machine. Machine à jouir et à détruire, « machine qui dévoile la machination et machine qui ourdit la machination, machine qui détruit les illusions et machine qui construit les illusions, machine qui réduit et machine qui amplifie, machine qui vide et machine qui fabrique, machine qui dénie le système des valeurs et machine qui non seulement produit des valeurs, mais produit des valeurs productrices de valeurs. » Machine enfin qui fait accéder le désir à sa souveraineté absolue. De toutes les créatures de Sade, une seule y parviendra.

 

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3– Gloire

Juliette, on l’adore. On la suit avec jubilation. On aime ses crimes et sa gaieté. On admire ses excès et sa vitalité. On envie son énergie toute féminine – et que d’aucuns prennent pour de la « virilité », car enfin, une « vraie » femme n’agirait pas comme cela. Mais qu’est-ce qu’une vraie femme ? Nous y reviendrons. En attendant, force et plaisir de constater que de tous les libertins décrits par Sade, Juliette a indéniablement quelque chose de plus. Plus vive, plus exubérante, plus légère aussi, elle jouit de toutes les rencontres, triomphe de toutes les situations, et surtout ne reste jamais en place. Juliette est pur mouvement, et c’est là la différence capitale avec ses compagnons qui un jour ou l’autre finissent en rade.

C’est qu’on a beau être libertin, on en est pas moins pépère. Arrive toujours le moment où les fouteurs-athées-assassins s’enferment dans leurs raisonnements ou dans leur château. A force de figer les jouissances, ils en viennent à figer les énergies et de fait à en perdre. Tout à leur système de négation, la pensée devient autarcique et le plaisir, quand il existe encore, purement cérébral. Surtout, leurs principes commencent à oblitérer leurs corps. « Et c’est sans doute pourquoi [écrit Annie Le Brun] Juliette déserte toutes les façons de penser de ses amis, dès qu’elle sent leur cohérence se faire au détriment de l’ébranlement qui part du corps ou y ramène ; dès qu’elle sent poindre en celles-ci le risque majeur de toute pensée qui se fige sur une forme. » L’excès de tête, c’est ce dont se défie par-dessus tout Juliette et qui la fait régulièrement se prostituer afin de ne jamais oublier son corps et ses puissances. Rien de mieux en effet que la prostitution pour rester en forme mentale et physique ! Rien de plus éducatif non plus pour saisir toutes les nuances du néant, tous les artifices du désir, toutes les occurrences de la Cause première ! Car c’est au bordel que l’on apprend, le temps d’une rencontre, d’un corps ou d’une « passe », telle passion ou telle pensée. Nulle mieux que la putain n’a le sens de l’intensité et de l’éphémère, nulle n’est plus à même de débusquer les secrets des corps tout en s’entraînant au détachement des âmes.

Le charme de Juliette est qu’elle reste putain avec tout le monde, c’est-à-dire disponible pour tous mais un temps – le temps précisément d’explorer et d’intérioriser les pensées et les façons de faire de ses « amis » avant de les leur dérober. Comme elle-même n’a pas de singularité particulière, elle peut expérimenter à souhait celles des autres et garder pour elle ce qui lui convient le mieux. Son secret est qu’elle vise « au-delà de la négation, doublant tout et tout le monde, se jetant à corps perdu, dans chaque situation comme dans chaque être, pour en percevoir l’ordre secret, l’organisation intime qui lui donne forme mais surtout pour délivrer de la forme toute l’énergie que celle-ci retient à l’intérieur de ses limites. » S’il y a des voleuses d’âmes, il y aussi des voleuses d’énergie. Si nous aimons tant Juliette, c’est que nous aimons sa façon de tirer « le meilleur » de chacun de ses compagnons avant de les abandonner. Sa grande vertu est la vitesse par laquelle elle séduit les autres, intègre leurs spécialités, épouse leur philosophie et met en correspondance et pour son usage personnel toutes ses découvertes. « C’est en traversant les idées et les mots, les corps et les désirs, que Juliette attente à la finitude de leurs formes pour les relier à l’infini. De cette libération d’énergie, Juliette acquiert sa vertigineuse vitesse de déplacement : être, à la recherche de sa forme au-delà des formes, Juliette est le corps de la plus belle idée qu’on peut se faire de la liberté », conclut Annie Le Brun.

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La liberté de Juliette réside dans son refus absolu de s’enfermer dans le système qui la porte et qui risque toujours de se transformer en tentation religieuse du mal et de la négation. Ainsi surfe-t-elle sur les négations des autres mais sans jamais y chercher d’asile définitif. L’important est moins de se fixer dans la négation que de rester dans le flux. Car le danger du sadisme, c’est le fétichisme, c’est-à-dire la répétition effrénée du même crime qui finit par le vider de sa substance et par atrophier sa jouissance. Or, si Juliette aime le crime avec « fureur », elle ne l’en aime pas moins avec discernement. Pour que celui-ci enflamme à jamais les sens, il faut apprendre à s’en écarter de temps en temps, comme elle le recommande à la comtesse de Donis dans son célèbre discours (« Soyez quinze jours entiers sans vous occuper de luxures, distrayez-vous, amusez-vous d’autres choses… ») et qui va à l’encontre de tout ce qu’enseignent habituellement les autres libertins. Pour ces derniers, la vraie liberté est atteinte lorsque le crime est commis non plus dans l’ivresse, qui lorsqu’elle retombe risque de laisser place au remords, mais dans l’apathie qui est garante de la stabilité du scélérat autant qu’elle est source d’une jouissance supérieure, moins enfantine et plus adulte, pourrait-on dire. Or, c’est bien cet impératif « de sang froid », le plus radical, que conteste franchement Juliette et qui lui fait rétorquer à Clairwil :

« Souviens-toi que Machiavel a dit qu’il valait mieux être impétueux que circonspect, parce que la nature est une femme de qui l’on ne saurait venir à bout qu’en la tourmentant. On voit, par expérience, qu’elle accorde ses faveurs bien plutôt aux gens féroces qu’aux gens froids »

Ce que Juliette est la seule à avoir compris est qu’en s’acharnant à prévenir les excès de la sensibilité, les libertins en ont oublié les excès de tête, mille fois plus difficile à maîtriser, et somme toute mille fois plus nuisibles. L’insensibilité intégrale protège peut-être de la culpabilité mais guère de l’intellectualisation. Or, c’est l’intellectualisation qui finit par miner le corps. A force de trop concevoir tout, on n’effectue plus rien. Même une scélérate aussi voluptueuse que la princesse Borghèse avouera à Juliette qu’avoir trop cogité un crime lui a joué des tours :

« Je comptais étonnamment sur le parricide que je viens de commettre ; le projet avait embrasé mes sens mille fois plus que l’exécution ne les a satisfaits : tout est au-dessus de mes désirs. Mais j’ai trop raisonné mes fantaisies ; il eût cent fois mieux valu pour moi que je ne les analysasse jamais ; en leur laissant l’enveloppe du crime, elles m’eussent au moins chatouillée, mais la simplicité que ma philosophie leur donne fait qu’elles ne m’atteignent même plus. »

 

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Raisonneuse, c’est justement ce que Juliette n’est pas. C’est qu’elle croit au corps plus qu’à l’esprit et qu’elle n’a pas complètement rejeté l’idée, comme le prouve sa citation de Machiavel, que la nature est femme. Là-dessus, il faut s’entendre. Pour Annie Le Brun, la spécificité de Juliette est qu’à aucun moment celle-ci ne réagit en « femme » : elle a eu beau être tour à tour fille, épouse et mère, sa conduite érotique et assassine (qui culmine avec le meurtre de sa fille Marianne), et toute d’une énergie proprement masculine, lui dénie la féminité traditionnelle – mais c’est sous-entendre que la féminité ne saurait être que douceur, passivité et soumission et ne saurait, pauvre féminité décidément, faire le mal ! Or, la « vraie » féminité, celle qui en tous cas fait bander les hommes, n’est pas du tout « traditionnelle » et n’a rien à voir avec les vertus terrifiantes de la mère de famille. Bien au contraire, c’est lorsqu’une femme sort de son carcan social de fille, d’épouse ou de mère qu’elle commence à nous plaire. Et c’est précisément ce que fait Juliette. Annie Le Brun peut donc bien écrire que Juliette ne réagit jamais en femme parce qu’ « elle invente, au contraire, sa liberté en désertant, avec autant d’application que de brio, les comportements qu’on attend d’elle » nous lui répondons que c’est parce qu’elle déserte ces comportements et en invente d’autre qu’à nos yeux elle agit vraiment en femme. Car s’il est un trait que l’on a de toute éternité reconnu à la femme est bien cette faculté à rester indifférente à toute objection et sourde à la contradiction autant qu’à savoir s’adapter, bien mieux que l’homme, à toutes les situations. Insensible au discours, attentif seulement à la réalité, tel est l’éternel féminin, telle est Juliette.

 

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Tel est aussi le principe poétique. Qu’on se rappelle ce que conseillait de faire Juliette à la comtesse de Donis après ces quinze jours sans luxure. Se coucher tout seule « dans le calme, le silence et l’obscurité la plus profonde », se croire réellement la maîtresse du monde, parcourir toutes les formes du désir, se permettre toutes les folies et tous les égarements, s’attacher à celle ou à celui qui lui conviendra le mieux (le savoir par une pollution légère), se relever et noter sur des tablettes ce qui lui a enflammé les sens, recommencer le lendemain, mettre au net tous les épisodes qui ne tarderont pas à suivre, exécuter enfin dans la réalité l’écart sélectionné en commettant un meurtre… ou un livre. « Ainsi, Juliette s’applique-t-elle à fixer successivement les formes instables de son désir, comme la poésie cherche à fixer les normes de l’impensable, comme le plaisir est la forme arrachée à l’indétermination de la jouissance. » Pour sa gloire, elle a compris que c’est en pensant (sans la résoudre) la contradiction qu’on accède à la liberté véritable, que c’est en doublant la nature par l’artifice que l’on survit, et que c’est en concevant l’impossible que l’on se met à écrire. Philosophe (mais non intellectuelle), « dandy érotique » (« le premier connu à ce jour»), poétesse des flux et des excès, voilà donc Juliette, l’héroïne que l’on a toutes et tous un jour rêvé d’être ou de voir…

 

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… et sans qui Sade serait peut-être devenu fou. Comme il a dû aimer son héroïne ! La pensée qui sauve du néant, c’est elle. Et le génie de Sade est d’avoir élaboré une œuvre en laquelle le littéral et le métaphorique ne se contredisent jamais. On comprend qu’il y ait tenu comme à la prunelle de ses yeux.

« Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée, écrit-il à sa femme en novembre 1783. Et que m’importe ? (…)Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie ; elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. (…) Si donc, comme vous le dites, on met ma liberté au prix du sacrifice de mes principes ou de mes goûts, nous pouvons donc nous dire un éternel adieu, car je sacrifierais, plutôt qu’eux, mille vies et mille libertés, si je les avais. »

Il déclarait ailleurs vouloir disparaître de la mémoire des hommes. Quelle coquetterie ! En fait, il l’aura marqué au fer rouge, la mémoire des hommes, plus que n’importe quel autre. Ce n’est pas demain qu’on dira « adieu » au Marquis – surtout en ces temps qui courent où son style et sa pensée s’imposent comme plus nécessaires que jamais. En vérité, il est de notre devoir d’être sadien. Mais qui aujourd’hui osera écrire Les cent vingt journées de Dubaï, La nouvelle Saïda ou La philosophie dans la mosquée ?

 

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 Oeuvre de Neïla Ben Ayed que l'on peut retrouver dans la galerie "REVE DE FEMME" :

 

 

 


 Sauf la dernière, illustrations et gifs tirés des films de Lars von Trier :

- Breaking the waves, avec Emily Watson (inoubliable Bess McNeil)

- Dogville, avec Nicole Kidman.

- Antichrist, avec Charlotte Gainsbourg.

-Mélancholia, avec Kirsten Dunst.

- Nymphomaniac, avec Stacy Martin et Charlotte Gainsbourg.

 

 

 

 

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09:36 Écrit par Pierre CORMARY dans Sade | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : sade, annie le brun, lars von trier, nymphomaniac, dogville, melancholia, neila ben ayed, juliette de sade | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

05/11/2014

Sade, littéralement et dans tous les sens - II

 

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B – LA DESIDEOLOGISATION DU MONDE.

1 – Vitesse et survie.

Sade va vite. Il se répète mais à toute allure. La vitesse mentale est le propre des pervers et des rêveurs. La sexualité imaginaire ne connaît aucun obstacle, ni moral ni plastique. La sexualité écrite, encore moins. Car c’est l’écriture qui permet tous les excès et tous les écarts. On étire les désirs, on disloque les corps, on multiplie les plans et les postures, on excède largement l’endurance des victimes et la performance des fouteurs. Il faudrait être contorsionniste et insensible à la douleur pour aller jusqu’au bout de la physique sadienne. Peu importe puisque le langage dit tout - et même plus que tout. Riche en action mais économique en moyen, la phrase sadienne saisit par ses raccourcis et ses surprises. Exemple typique, la passion vingt de la troisième partie des Cent vingt journées, véritable « somme » sadienne :

« Pour réussir l’inceste, l’adultère, la sodomie et le sacrilège,

il encule sa fille mariée avec une hostie. »

Réussite qui n'est pas sans annoncer celle d'Eugénie dans La philosophie dans le boudoir luand elle enconne sa mère :

« Venez, belle maman, venez, que je vous serve de mari. Il est un peu plus gros que celui de votre époux, n’est-ce pas ma chère ? N’importe, il entrera… Ah tu cries, ma mère, tu cries quand ta fille te fout !… Et toi, Dolmancé, tu m’encules !… Me voilà donc à la fois incestueuse, adultère, sodomite, et tout cela pour une fille qui n’est dépucelée que d’aujourd’hui ! »

Un maximum de sens en un minimum de mot et dont « l’information » finale surprend, à chaque coup, le lecteur, tel est le style sadien - et qui donne parfois dans une poésie unique. Comme dans la passion trente-quatre de la troisième partie des inépuisables Cent vingt journées :

« Il encule un cygne, en lui mettant une hostie dans le cul,

et il étrangle lui-même l’animal en déchargeant ».

Poésie de l’enculade, direz-vous en vous gaussant. Mais non, poésie du blanc. Vous n’avez pas vu le blanc ? Cygne, hostie, sperme. Mallarmé et son cygne n’auraient pas fait mieux.

 

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Alors, ennuyeux Sade ? Il faut s’entendre. Difficile de lâcher Les cent vingt journées ou La nouvelle Justine quand on les a commencées. Au fond, l’engourdissement du lecteur va de pair avec son énervement continuel. Comme le dit plaisamment Justine,

« il n’y a qu’aux horreurs auxquelles on ne s’habitue pas. »

Chaque souffrance ou jouissance est toujours vécue comme si c’était la première et même si c'est la centième. On a beau être submergé par la douleur ou l’extase, on n’en reste pas moins étonné – et la phrase sadienne, qui accumule autant qu’elle ressert les statuts et les traitements, témoigne de cet étonnement perpétuel. C’est d’ailleurs là le trait de ressemblance entre Justine et Juliette. L’une et l’autre ne semblent jamais blasées de leurs aventures. Et c’est cette « fraîcheur » qui les rend sans doute infiniment plus résistantes que leurs compagnons de fortune ou d’infortune, ces derniers finissant toujours par périr parce que justement ils ont fini par s'ennuyer. A la fin de Juliette, Il ne faudra rien moins qu’un éclat de foudre pour se débarrasser de Justine qui sans cela aurait pu survivre encore longtemps dans l’univers sadien. La vertu de Justine est autant morale que physique et si son infortune consiste à subir toutes les horreurs, sa fortune consiste à durer. Elle supporte tous les sévices possibles mais avec un courage et une indignation qui finissent par forcer le respect des libertins. D’où les tentatives (ratées) de ces derniers de la corrompre, voire de l’intégrer dans le camp du « vice ». Car, comme sa sœur, Justine a en elle une énergie extraordinaire qui pourrait, si elle daignait passer de la vertu au vice, servir admirablement les desseins des scélérats. Hélas ! Justine reste honnête jusqu’au bout, et de fait apparaît comme une insulte suprême à l’ordre maléfique des choses. Seul un éclair tombé du ciel pourra la vaincre.

Ce « coup de foudre » n’en est pas moins problématique dans la mesure où il relève d’une intervention irrationnelle, d’un « ouvrage du ciel », certes extrêmement malveillant, mais qui est en contradiction totale avec toute la philosophie matérialiste exposée dans les centaines de pages qui précédent. Comme si Sade avait eu besoin de recourir au mythe pour se débarrasser du seul personnage qui pouvait intellectuellement l’emporter sur ses chers libertins. Comme si le libertinage ne lui suffisait plus pour outrager les valeurs et les sentiments des hommes et qu'au bout du compte le satanisme le tentait. Comme si le mal permis et encouragé par la nature était finalement en deçà du mal fermenté dans l’imagination. Saint-Fond et sa douleur perpétuelle infligée à un patient pour l’éternité n’aurait-il pas eu le dernier mot de Juliette ?

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Quoiqu’il en soit, c’est cet incessant conflit entre les limites de la raison et les excès de l’imagination, mêlés aux énergies du vice et de la vertu, qui empêche le texte de sombrer dans son soi-disant ennui. En vérité, c’est l’intellect du lecteur que Sade cherche à fatiguer, non son imaginaire. « Le temps sadien est très exactement le temps de la propagation de l’image » note Annie Le Brun. L’image qui pulvérise la réflexion. L’excitation sexuelle forcée qui annihile le sens critique. L’essentiel est que « ça » circule sans s’arrêter – d’où l’idée chère à Sade de la perpétuation des maux qu’il conçoit comme une sorte de clinamen des désastres. C’est Clairwil, l’éducatrice de Juliette et l’héroïne dont nous avons toutes et tous été amoureux un jour, qui rêve d’un crime qui lui survivrait.

« Je voudrais, dit Clairwil, trouver un crime dont l’effet perpétuel agit, même quand je n’agirais plus, en sorte qu’il n’y eut pas un seul instant de ma vie, où, même en dormant, je ne fus cause d’un désordre quelconque et que ce désordre pût s’étendre au point qu’il entraînât une corruption générale ou un dérangement si formel qu’au-delà même de ma vie l’effet s’en prolongeât encore. »

C’est Saint-Fond et ses plans pour dépeupler la France. Ce sont les quatre libertins du château de Silling qui, parfois fatigués de torturer, obligent leurs victimes à se torturer entre elles – comme dans la passion cent quarante-six de la troisième partie des Cent vingt journées :

« Il attache la fille et la mère ; pour que l’une des deux vive et fasse vivre l’autre, il faut qu’elle se coupe la main. Il s’amuse à voir le débat, et laquelle des deux se sacrifiera pour l’autre. »

« Débat » abominable et drolatique s’il en est où la pensée devient une question de vie ou de mort. Chez Sade, c’est toujours à la plus innommable des réalités que l’on « accule », pour ne pas dire plus, la pensée. A chaque mot sa mort. A chaque pensée son supplice. Et à chaque mort et à chaque supplice la jouissance de celle ou celui qui les a mis en œuvre. En définitive, et comme le dit Annie Le Brun, «  Sade met à nu le fonctionnement réel de la pensée : ne suffit-il pas que notre désir se manifeste pour que nous ayons tendance à déserter le déroulement continu de la représentation sociale et à faire du théâtre de notre discontinuité mentale le lieu même de l’objectivation de ce désir. » Anti-social, amoral, capable d’abolir le genre humain pour son seul contentement, le désir, d’où toute pensée est issue, est aussi ce qui permet d’exister. Je désire donc je suis, aurait pu dire Sade.

 

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C’est que le nerf sexuel ne lâche pas facilement prise, surtout quand il s’agit, dans le cas de notre auteur, d’une raison de survie. Ecrire, et écrire « cela », fut la seule façon que cet homme, enfermé quasi toute sa vie en prison, trouva pour ne pas périr. Contrairement à ce que pense tout le monde, l’écriture de Sade n’est pas une preuve de sa folie mais bien une résistance à la folie dont le menaçaient tous les « autres » - purs, innocents, normatifs, bourreaux, bonnes âmes, belle-mère. C’est pourquoi nous rendons grâce à Annie Le Brun d’avoir osé écrire que son œuvre est l’ « une des plus formidables luttes pour la santé qui ait jamais été menée. » C’est cette lutte contre la mort et la folie, contre la souffrance, qui, au bout du compte, retient notre attention, sinon notre souffle, et fait que Sade ne peut être ennuyeux. « Il faut avoir vécu pour proprement ressentir le besoin du christianisme » écrivait Kierkegaard dans son Journal. De même, il faut avoir connu l'horreur de la vie, au moins en avoir été conscient, pour ressentir la profondeur de l’œuvre sadienne. Quiconque trouve Sade odieux ou ennuyeux se rend justice à lui-même.

 

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2 – Le corps dans le langage (Sade et Artaud)

« Profondeur » n’est cependant pas le mot qui convient à Sade. Pas plus que « surface ». Ou alors il faut les employer autrement. La surface, c’est les idées. La profondeur, c’est les corps. Faire remonter les corps à la surface des idées – voilà qui est déjà plus juste et plus sadien.

« Sade a une botte secrète pour saisir le vague de l’abstraction, écrit Annie Le Brun, c’est la feinte de la littéralité qui n’est que l’intempestif retour du corps dans le langage. » Le retour du corps dans le langage, littéralement, ça veut dire le sang ou la merde qui remonte dans la bouche. Ca veut dire que ce que nous croyons n’être que des paroles va faire pousser des hurlements de douleur à autrui. Ca veut dire qu’il y a des cadavres au bout de notre petite causerie morale et politique. Contrairement à ce que pensait Roland Barthes « sur la société qui ne voit jamais l’œuvre de Sade que sous le rapport au référent ou au réalisme alors qu’il ne faudrait la lire que sous l’angle de  l’inconcevable », tout n’est pas que blabla dans la parole, tout n’est pas que discours dans le discours - bien au contraire, chez Sade, c’est la réalité matérielle du discours qui est affirmée contre sa misérable idéalité. Que telle ou telle philosophie, apparemment digne, ne soit concrètement qu’une machine à tuer, c’est ce que veut nous faire comprendre le Marquis, et c’est donc bien mal le lire que ne pas le lire aussi à la lettre.

Au fond, Sade raisonne comme Clémenceau qui exhortait les partisans de la peine de mort à aller renifler le cou sanglant et fumant du guillotiné avant de revenir défendre la nécessité de celle-ci. Et comme Clémenceau, Sade était contre la peine de mort - ce qui, soit dit en passant, risque d’inquiéter sérieusement ceux qui sont pour et qui pensent que Sade est un monstre. S’il l’est, c’est parce qu’il rend inactualisable tout raisonnement et caduque tout idéal. Contraindre les idées à la littéralité, c’est révéler leur cruauté foncière et les rendre impossibles à appliquer sinon en admettant que l’on s’est fait sadique. Aucune politique, aucune morale, aucune religion qui n’aient eu leurs chevalets et leurs gibets. Pire, aucun geste de la vie qui n’ait de près ou de loin sa dimension barbare. Le respect pour nos parents qui est une perte de temps et d’argent (et pour des gens qui se sont contentés de « foutre » pour nous avoir), l’éducation de nos enfants dont il faut réprimer, donc mettre à mal, la nature en eux, l’altérité générale imposée par la société et qui est une insulte à notre égoïsme. Il n’y a pas une tendresse qui ne contienne en elle une torture, une caresse qui ne fasse saigner, un clin d’œil qui ne fasse pleurer.

L’anti-sadien, viril et plein de bon sens, pourra dire que Sade est trop sensible à la matérialité des choses et que c’est là que réside sa vraie folie. Comme plus tard Antonin Artaud, il a une perception pathologique de la surface. Aucune différence pour eux entre l’oral et l’anal. Ce qui se passe dans la bouche est toujours sanglant ou excrémentiel. Parler c’est tuer comme manger c’est chier.

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 Salo, Top chef.

« L’anus est toujours terreur, et je n’admets pas qu’on perde un excrément sans se déchirer d’y perdre aussi son âme » écrit Artaud dans une lettre de Rodez. Comme le commente Gilles Deleuze dans « Du schizophrène et de la petite fille », le plus beau chapitre de Logique du sens, la souffrance d’Artaud, et qui en un sens est la souffrance de Sade, réside dans l’abolition des frontières entre surface et profondeur. Il n’y a plus de différence entre les mots et les choses, entre les signifiants et les signifiés, entre l’intérieur et l’extérieur - il n’y a plus surtout de surface des corps.

« Tout est corps et corporel. Tout est mélange de corps et dans le corps, emboîtement, pénétration. Tout est de la physique, comme dit Artaud [dans La tour de feu: "nous avons dans le dos des vertèbres pleines, transpercées par le clou de la douleur et qui, par la marche, l’effort des poids à soulever, la résistance au laisser-aller, font en s’emboîtant l’une sur l’autre des boîtes." Un arbre, une colonne, une fleur, une canne poussent à travers le corps ; toujours d’autres corps pénètrent dans notre corps et coexistent avec ses parties. Tout est directement boîte, nourriture en boîte et excrément. »

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Dès lors, le sens n’est plus une déduction intellectuelle qui exprime un effet incorporel distinct des actions et des passions du corps, mais bien un effet corporel qui ne renvoie qu’à la peau, à la chair et aux nerfs. L’immanence du corps a évacué la transcendance de l’esprit. Le mot cesse de signifier ou de nommer quelque chose mais se confond avec un état sonore insupportable (le cri). L’unique signification de toutes choses n’est plus que fécale ou sanglante, c’est-à-dire corporelle. Comme l’écrit Artaud lui-même :

« "Toute écriture est de la COCHONNERIE",

c’est-à-dire, commente Deleuze, tout mot arrêté, tracé se décompose en morceaux bruyants, alimentaires et excrémentiels. » A la fin, le non-sens triomphe du sens, l’écrit se fait borborygme, et la folie investit tout l’être. Grâce au ciel, s’il est permis d’user de ce genre d’expression concernant notre beau Marquis, Sade ne sombrera pas dans ces extrémités. « Cochonne » autant que salubre, son œuvre lui aura épargné la déraison et bien au contraire nous aura rendu ce que Nietzsche appelait « la grande raison du corps ». C’est le corps qui nous sauve de la véritable aliénation mentale qu’est l’abstraction ; c’est le corps qui matérialise, et ce faisant, sacralise notre être-au-monde ; c’est le corps enfin qui nous permet d’accéder à la vérité et nous prévient de tous les mensonges - c’est-à-dire de toutes les idées qui se passent de corps et qui ont tendance à le liquider, symboliquement ou non.

 

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3 – Les idées sans corps (Robespierre et Sade)

« Ecrire, c’est bondir hors du rang des meurtriers », disait Kafka. Mais ce sont les écrivains plus que les meurtriers que la société craint le plus – sans doute parce que les écrivains sont socialement inutiles, sinon nuisibles à la cité, alors qu’il y a des meurtriers fort nécessaires au bon fonctionnement de celle-ci et que l’on appelle rois, présidents, ministres, juges, clercs, et par-dessus tout idéologues. Quelle est la différence entre un écrivain et un idéologue ? Le premier met du corps dans la pensée, le second évacue tout corps de la pensée. Le premier nous enlève les quelques idées, parfois généreuses, souvent idiotes, toujours criminelles, que nous avions sur le monde, le second nous en remplit tellement la tête qu’on en oublie notre corps et l’effet qu’elles pourraient avoir dessus si on les actualisait. Le premier écrit Les Cent Vingt journées de Sodome qui nous dégoûte à vie de faire quoi que ce soit qui provienne d’une idéologie, le second écrit Que faire ? ou Le petit livre rouge qui nous incitent à faire plein de bonnes choses idéologiques et à réprimer très concrètement tous les méchants qui nous empêcheront de les faire. Le premier tue dans ses livres, le second fait des livres qui tuent. Parfois, le premier se confond avec le second. Il s’appelle Jean-Jacques Rousseau ou Bertolt Brecht et bondit hors du rang des écrivains pour rejoindre celui des meurtriers. Et Annie Le Brun de s’indigner que certains, comme le marxiste Marcel Hénaff, aient pu osé mettre Sade et Brecht du même côté de la barricade.

 « Jusqu’à quand essaiera-t-on de nous cacher que Brecht est du côté des tueurs avec son langage idéologique qui tue les idées, comme les mots, et les mots comme les hommes ? »,

a-t-elle le courage d’ écrire. On ne peut imaginer en effet opposition morale et littéraire plus radicale que celle entre l’auteur de Mère Courage et celui de Justine. Là où le premier ne montre que des corps qui seront « sauvés » par des idées, le second montre en quoi ce sont les idées qui vont précipiter la perte des corps. Si Sade est « immoral », c’est parce qu’il n’est pas dupe de la moralisation des choses qui n’est jamais rien d’autre que leur dématérialisation systématique. Lui rematérialise tout ce qu’il touche et de fait rend tout idéal irrécupérable. Que l’on plaide pour le christianisme, le judaïsme, l’islam, le bouddhisme, l’agnosticisme, l’athéisme, le marxisme, le capitalisme, l’individualisme, l’anarchisme, le socialisme, le royalisme, le cléricalisme, l’anticléricalisme, Sade reniflera toujours la barbarie qui se cache en partie ou intégralement dans n’importe lequel de ces systèmes.

« Ce que Sade met ici en scène, affirme Annie Le Brun, c’est l’intolérable duperie des idées sans corps, l’intolérable duperie de tous les systèmes qui nient la matérialité humaine. De sorte que les aventures de Justine pourraient être aussi être lues comme l’histoire d’une formidable revanche du corps, s’inscrivant sur la vie de Justine à son corps défendant. »

Justine, martyr de l’Histoire et Juliette, incarnation de l’Histoire, mais toutes deux témoins à charge de l’Histoire. Si Sade est l’auteur le plus infréquentable de la littérature, ce n’est pas parce qu’il s’est complu à écrire les horreurs de son imagination perverse, c’est parce qu’il a confondu ces horreurs avec la réalité de l’Histoire, c’est parce qu’il a fait de l’Histoire la perversion suprême. Et à son époque, ceux qui font l’Histoire, les plus pervers donc, ce sont les révolutionnaires. Rien de plus atrocement abstrait en effet qu’un idéal révolutionnaire – du moins pour le révolutionnaire car pour celui qui est « révolutionné », c’est une toute autre affaire. Qu’importe ! L’  « esprit » de la révolution doit l’emporter gaiement sur sa lettre, c’est-à-dire sur sa réalité physique. L’idée suprême, c’est la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’idée effective, c’est la guillotine pour tous ceux qui ne sont pas « dignes » d’humanité et de citoyenneté – soit tous ceux qui doutent peu ou prou des nouveaux principes. Nulle mieux que la révolution n’incarne cette cruauté du bien. Et nul mieux que Sade n’a exprimé le dégoût que lui inspirait celle-ci, que cela soit dans ses livres ou dans sa correspondance. Ainsi, dans une lettre adressée à Gaudifry du 19 novembre 1794, décrit-il les quatre prisons qu’il a connu en dix mois et précise-t-il que la

« quatrième enfin était un paradis terrestre ; belle maison, superbe jardin, société choisie, d’aimables femmes, lorsque, tout à coup, la place des exécutions s’est mise positivement sous nos fenêtres et le cimetière des guillotinés dans le beau milieu de notre jardin. Nous en avons, mon cher ami, enterré dix-huit cents, en trente-cinq jours, dont un tiers de notre malheureuse maison. Enfin, mon nom venait d’être mis sur la liste et j’y passais le 11, lorsque le glaive de la justice c’est appesanti la veille sur le nouveau Sylla de la France. »

…et dans une autre lettre du 21 janvier 1795 toujours à Gaudifry :

« Avec tout cela, je ne me porte pas bien, ma détention nationale, la guillotine sous mes yeux, m’a fait cent fois plus de mal que ne m’en avaient jamais fait toutes les bastilles imaginables. »

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 Guillotine présentée à l'entrée de l'expo "Crime et châtiment" à Orsay (printemps 2010)

 

La guillotine rend malade l’homme qui concevait le supplice insoutenable d’Augustine. C’est qu’Augustine incarnait la réalité insoutenable à laquelle aboutissent tous les systèmes qui exaltent les idées sans corps et qui de fait massacrent les corps. Augustine, comme Justine, Juliette, ou Clairwil, qu’importe finalement que l’on soit patiente ou bourrelle, et pour ne s’en tenir qu’aux femmes, constituent autant de corps qui emplissent de force le champ abstrait des idées. Ainsi, contre Robespierre, qui, comme l’écrit Annie Le Brun, « faute de savoir que les idées ont un corps, fabrique une machine de désincarnation sociale, au sommet de laquelle se trouve la guillotine, là où il croit que règne l’Etre suprême », Sade répond par sa propre machine d’incarnation au sommet de laquelle la seule matière vivante règne. Car c’est bien de la vie contre la mort dont il est question dans cette guerre des corps contre les idées. Mettons des corps dans vos abstractions et comptons après le nombre de morts, semble dire Sade à tous les révolutionnaires du monde.

 

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La pensée de Sade en deux mots ? La désidéologisation du monde. Et le réinvestissement des idées par les corps. L’érotique sert à ça – faire remonter le corps dans la pensée, ne pas laisser un gramme de chair hors de la pensée. Et faire tomber les abstractions. C’est cela le célèbre « effort » que demande Sade aux Français s’ils veulent être républicains – mettre un peu de corps dans les principes afin que les principes ne bousillent pas trop les corps. Contrarier les incorporels de la pensée. Tout comme la philosophie ne pardonna jamais à Marx de l’avoir réduit à une simple idéologie, l’idéologie ne pardonnera jamais à Sade de l’avoir réduit à une érotologie sacrificielle. Où sang, foutre et merde giclent à la surface du monde des idées. La chair meurtrie, les os fracassés, les yeux arrachés, le visage brûlé au fer rouge, les parties génitales tenaillées et le rire infernal des libertins auront finalement fait moins mal aux victimes qu’aux idéologues. Et c’est la raison pour laquelle il y a une véritable joie sadienne. Au fond, tout cela n’a-t-il pas été un immense simulacre destiné à confondre les surfaces ? Justine et Juliette n’ont-elles pas jouées chacune à sa manière un rôle d’historienne ? Et est-il interdit de penser qu’elles se sont appréciées voire aimées l’affaire d’un instant ? Et dans Les cent vingt journées, se laissera-t-on aller à croire qu’à la fin les victimes se relèvent toutes et saluent le public avec les libertins avant de s’applaudir les uns les autres ? Lorsqu’on sait que Sade a adoré le théâtre, qu’il a mis en scène et joué ses propres pièces à Charenton avec les autres « malades », que sa littérature est à bien des égards théâtrale (et pas seulement dans La philosophie dans le boudoir), alors, oui, on peut penser que tout cela fut la plus saisissante et la plus féroce des illusions comiques.

 

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ILLUSTRATIONS :

- Contes immoraux (1), de Walerian Borowczyk (1974)

- Hostie consacrée.

- La comtesse, de et avec Julie Delpy, film consacré à Erzsebet Bathory ( 2009).

- Contes immoraux (2) (épisode "Erzsebeth Bathory avec Paloma Picasso.)

- Antonin Artaud en Marat dans le Napoléon de Gance (1927)

- Salo, Pasolini

- La fameuse porcherie de Courtemelon

- Tête en cire de Robespierre.

- Guillotine à Orsay.

- Contes immoraux (3) 

- Porcherie, de Pasolini (1969).


A SUIVRE

04/11/2014

Sade, littéralement et dans tous les sens - I

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Sade, attaquer le soleil : Musée d'Orsay, 14 octobre 2014 - 15 janvier 2015
 
 
 
 
Vieille étude publiée une première fois en octobre 2006 dans feu La Presse littéraire puis en avril 2008 sur ce blog, et que je re-update ici dans une version revue et corrigée à l'occasion de l'expo "SADE, ATTAQUER LE SOLEIL",  que l'on peut voir en ce moment au musée d'Orsay, et dont la commissaire n'est autre qu' Annie Le Brun,  elle-même auteur de l'essai définitif sur Sade, Soudain, un bloc d'abîme, Sade (Folio-Essais, 1993), qui inspire en grande partie ce post en trois parties.
 
 
 
 
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San Remo, Amandine, été 2004
 
 

 

A vous, ma chère Saïda , la seule « Juliette » que j’ai connue…

 

 

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Juliette O (1012 - 2012)

 

 

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« Vous tenez des propos qui sentent le foutre. »

(Curval à Blangis dans Les cent vingt journées de Sodome.)

Ah Sade, cher vieil oncle ! Le premier écrivain de ma vie. Celui sans qui je ne serais pas ce que je suis. Celui qui m’a appris à raisonner. Celui qui a contenu toutes mes rages d’adolescent et d’adulte. Celui qui m'a fait supporter ma blessure. Quand je pense qu’il y a encore des gens qui sont encore allergiques au Marquis.  Qui sont "scandalisés". Ou pire, qui ne le "sentent pas". Qui baillent à Justine et s’endorment à Juliette. Comme je n’ai rien à voir avec eux ! Les petits bourgeois ! Les puritains ! Les salauds ! Pour moi, ç'a toujours été simple : celui qui n'admet pas le négatif (dette, castration, péché, condition humaine tragique) est un négationniste de l'humanité. « En Sade, du moins, respectez le scandale », exhortait Maurice Blanchot dans son célèbre essai. Mais non, pas eux, ces normaux, ces normatifs, ces purs, ces monstres ! Ils trouvent Sade immature, infantile, pas sérieux. Ils n’en voient pas « l’intérêt ». On en vient à regretter le proverbial père de famille qui voyait en Sade le violeur potentiel de sa fille (son rival, donc). Ou la dame patronnesse qui se demandait s’il ne fallait pas le brûler. Le nombre de gens qui sont sadiques avec Sade ! Simone de Beauvoir / Michel Onfray : même combat. Il faut brûler Sade ! Rendons grâce, malgré tout, à ces censeurs qui sont les seuls à comprendre ce que la littérature a d’anti-sociale ou ce que la société a d’anti-littéraire. Sade est immense et continue à enculer le monde. Pour moi, aucun auteur ne m’a autant touillé.

Ca veut dire quoi aimer Sade ? Ca veut dire avant tout qu’on ne peut pas / plus supporter la souffrance. Ca veut dire que tout nous paraît souffrance. Ca veut dire qu’on n’en peut plus de la vie. "Pourquoi y a-t-il de la souffrance plutôt que rien ?", nous demandons-nous avec Sade. Pas seulement à cause de la société d’ailleurs - trop facile d’incriminer seulement les institutions ou le pouvoir. Non, c’est le monde dans son ensemble qui est visé par le Marquis, le monde et ses lois, ses valeurs, ses idoles, ses dieux, son histoire et même sa géographie. Tout sadien patenté sait que son auteur préféré adore se faire une collection des mœurs de tous les pays du monde et prouver, qu’ici comme là-bas, si les modes de vie changent, la cruauté de ces modes reste la même. Où qu’on aille, quoiqu’on fasse et quoiqu’on pense, il y a toujours du sang et des morts. La moindre parole, le moindre clin d’œil, le moindre raisonnement déclenchent aussitôt la mise en marche des chevalets et des tortures. A chaque idée son cadavre. A chaque système son supplice. A chaque vie sa douleur.  Vivre, c’est souffrir ou faire souffrir. C'est la vie qui est douleur, nous dit Donatien. C'est la vie qui est  est biologiquement sadique. C’est la "nature", comme il l’appelle, qui contient en elle la mort et la destruction. C’est la matière elle-même qui s’arrange pour nous tourmenter et de la meilleure façon possible. Les tourments, l’humanité adore ça de toutes façons. La preuve en est qu’en plus de ceux que la nature nous inflige, nous nous en inventons sans cesse d’autres avec nos idées d’âme, d’outre-monde, d’enfer, de morale, de mérite. Illusions fantasmagoriques à coup sûr, mais qui sont là autant pour consoler les peuples que pour séduire les libertins en quête de nouveaux excès - tel le ministre Saint-Fond dans Juliette avec son idée d’une douleur maximale que l’on infligerait à un patient et qui, par le biais d’une pratique satanique (donc, franchement anti-matérialiste), se perpétuerait éternellement. Au fond, notre seule différence avec la matière, c’est que nous avons plus d’imagination qu’elle. Et comme « tout le bonheur de l’homme est dans son imagination », c’est par elle que nous pourrons dominer la nature et atteindre notre souveraineté. Etre libre, ce n’est pas outrepasser les lois de la nature, ce qui est impossible, mais les doubler par l’artifice – exactement ce que fait Juliette, la seule véritable héroïne sadienne.

Innommable, irrécupérable, infréquentable, Sade l’est précisément pour nous avoir révélé la cruauté atomique des choses, pour nous avoir exercé à la désidéologisation complète du monde, pour nous avoir initié enfin à la l’humanité totale - et qui en un sens est le contraire de l’humanité. Alors, mimétique ou métaphorique le Marquis ? L’aimer, c’est en tous cas, comme le dit Annie Le Brun citant Rimbaud dans son célèbre et indépassable essai Soudain un bloc d’abîme, Sade et qui inspire notre travail, le lire « littéralement et dans tous les sens ». Allons-y, foutre ciel !

 

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 Manuscrit des 120 Journées que l'on peut voir actuellement au Musée des Lettres et Manuscrits

 

 

A – LA CAUSE PREMIERE

1 – Mots

Sade, on en revient malade. Qui en effet peut résister à « ça » ? :

« Pendant la nuit, le duc et Curval, escortés de Desgranges et de Duclos, descendent Augustine au caveau. Elle avait le cul très conservé, on la fouette, puis chacun l’encule sans décharger ; ensuite le duc lui fait cinquante-huit blessures sur les fesses dans chacune desquelles il coule de l’huile bouillante. Il lui enfonce un fer chaud dans le con et dans le cul, et la fout sur ses blessures avec un condom de peau de chien de mer qui redéchirait [sic] les brûlures. Cela fait, on lui découvre les os et on les lui scie en différents endroits, puis l’on découvre ses nerfs en quatre endroits formant la croix, on attache à un tourniquet chaque bout de ces nerfs, et on tourne, ce qui lui allonge ces parties délicates et la fait souffrir des douleurs inouïes. On lui donne du relâche pour la mieux faire souffrir, puis on reprend l’opération, et, à cette fois, on lui égratigne les nerfs avec un canif, à mesure qu’on les allonge. Cela fait, on lui fait un trou au gosier, par lequel on ramène et fait passer sa langue ; on lui brûle à petit feu le téton qui lui reste, puis on lui enfonce dans le con une main armée de scalpel, avec lequel on brise la cloison qui sépare l’anus du vagin ; on quitte le scalpel, on renfonce la main, on va chercher dans ses entrailles et la force à chier par le con ; ensuite, par la même ouverture, on va lui fendre le sac de l’estomac. Puis, l’on revient au visage : on lui coupe les oreilles, on lui brûle l’intérieur du nez, on lui éteint les yeux en laissant distiller de la cire d’Espagne brûlante dedans, on lui cerne le crâne, on la pend par les cheveux en lui attachant des pierres aux pieds, pour qu’elle tombe et que le crâne s’arrache. Quand elle tomba de cette chute, elle respirait encore, et le duc la foutit en con dans cet état ; il déchargea et n’en sortit que plus furieux. On l’ouvrit, on lui brûla les entrailles dans le ventre même, et on passa une main armée d’un scalpel qui fut lui piquer le cœur en dedans, à différentes places. Ce fut là qu’elle rendit l’âme. Ainsi périt à quinze ans et huit mois une des plus célestes créatures qu’ait formée la nature, etc. Son éloge. »

 

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 Salo, polenta.

 

« Ca », c’est le supplice d’Augustine dans Les cent vingt journées de Sodome, la pire page du pire livre qui n’ait jamais été écrit. « Ca », c’est la vie dans son indépassable horreur physique et morale, c’est la réalité physiologique en action et l’action philosophique dans sa réalité, c’est ce à quoi aboutit n’importe quelle religion, n’importe quelle métaphysique, n’importe quelle morale, c’est le nec plus ultra de l’humanité. « Ca », c’est ce qui fait bander l’humanité ou plutôt c’est ce qui n’empêche pas l’humanité de bander. Car il ne faut pas se leurrer, toutes les atrocités du monde n’ont jamais empêché « la vie » de « continuer » comme l’on dit. Des Augustines, il y en eut des millions mais cela ne gêna jamais les juges de condamner à mort leurs coupables ni les parents de fesser leurs enfants. J’exagère ? Je mets sur le même niveau des choses qui n’ont rien à voir ? Je m’excite tout seul à propos d’un auteur que le bon Joseph n’aurait jamais dû me donner à traiter ? Je règle mes comptes avec Papa Maman, l’âne et le boeuf ? Je fais un doigt d’honneur à Dieu ? Et quand bien même ! Tout cela, c’est kif-kif. Pour le malheur de tous les martyrs, l’humanité a toujours préféré la vie – et dans le cas d’Augustine, la vie, c’est la douleur qui ne finit jamais – au doux néant qui abolit les douleurs. Et comme si cela n’était pas suffisant, aux peines judiciaires, temporelles, l’humanité, via le Dieu qu’elle s’était inventé, rajouta les peines éternelles. L’aventure d’Augustine est un témoignage de ce qui peut se passer dans la tête d’un sadique, d’un juge ou d’un chrétien – et aussi la description d’une réalité à peine exagérée. Lisez plutôt :

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Pièces à convictions de Damiens, manteau, gants, couteaux (Photos prises par un particulier lors d'une exposition sur la Bastille à la bibliothèque de l'Arsenal en février 2011 et dénichées ici.)

 

« Damiens avait été condamné, le 02 mars 1757, à « faire amende honorable devant la principale porte de l’Eglise de Paris » ou il devait être « mené et conduit dans un tombereau, nu, en chemise, tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres » ; puis, « dans le dit tombereau, à la place de Grève, et sur un échafaud qui y sera dressé, tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis le dit parricide, brûlée de feu de soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix résine brûlante, de la cire et soufre fondus ensemble et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendre et ses cendres jetées au vent. » « Enfin, on l’écartela, raconte la Gazette d’Amsterdam. Cette dernière opération fut très longue, parce que les chevaux dont on se servait n’étaient pas accoutumés à tirer ; en sorte qu’au lieu de quatre, il en fallut mettre six ; et cela ne suffisant pas encore, on fut obligé pour démembrer les cuisses du malheureux, de lui couper les nerfs et de lui hacher les jointures ». A la fin, « l’un des exécuteurs dit peu après que lorsqu’ils levèrent le tronc du corps pour le jeter sur le bûcher, il était encore vivant. »

Plus tard, dans ses Mémoires, Casanova, qui, lui, ne put soutenir le spectacle du supplice jusqu’au bout, raconta qu’autour de l’échafaud, les gens étaient en fête - certains se faisant faire une fellation par des prostituées, d’autres se masturbant gaiement - et rapporta le mot d’une grande dame de l’époque : « pauvres chevaux, ils doivent souffrir à tirer comme ça ! » Qu’on ne se moque pas ! Cette dame, c’est l’humanité dans tout son angélisme, celle qui sera toujours du côté de la vie, de la justice, des innocents qui souffrent (même s’il s’agit d’animaux), et qui prendra fait et cause contre tous les méchants, applaudira à leur châtiment, et sera beaucoup plus scandalisée par le premier texte que par le second. Car pour les bonnes gens, ce que l’on admet dans la réalité, on ne l’admet plus du tout dans la littérature – surtout une littérature qui (d)énonce la réalité.

 

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Damiens, gant

Au XVIIIème siècle, les supplices font long feu. Pourtant, si l’écartèlement de Damiens a pu exciter la partie la plus traditionnelle du public, il n’en a pas moins horrifié l’ensemble des parisiens. Même si la « honte de punir », dont parle Michel Foucault, qui caractérisera la justice moderne, est encore loin, la cruauté judiciaire commence à paraître un peu « too much ». A vrai dire, le paradigme politique, social et mystique est en train de changer. Jusqu’à Damiens le châtiment renvoyait à la souveraineté du Prince, elle-même garante de la volonté de Dieu, et par là même se devait d’être éclatant. Rouer, écarteler, brûler vif n’étaient rien d’autre qu’accomplir la volonté du Très Haut pour la plus grande joie des ouailles. Or, du fait que le Très Haut se retire peu à peu des affaires humaines, les hommes n’ont plus la même ferveur à se punir les uns les autres. Descartes et Kant sont passés par là. Le monde dépend désormais moins de l’objectivité divine que de la subjectivité du Cogito et de la raison pratique. La mystique pénale d’antan commence à sentir le souffre. Un Joseph de Maistre pourra des années plus tard tenter de réhabiliter le bourreau et la nécessité glorieuse des supplices, l’évolution des mœurs et la transformation du langage, à laquelle participe amplement l’œuvre de Sade, auront fini par rendre caduque « l’innocence » de la violence d’état.

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 Damiens, couteaux.

 

Comme l’a définitivement montré Michel Foucault dans son Histoire de la folie, c’est en effet au moment où l’on abandonne les grandes tortures pénales que celles-ci font leur entrée en littérature. Entrée remarquée et qui pour le philosophe correspond à « cette grande conversion de l’imaginaire occidental » et qui est « le fait culturel massif de la fin du XVIIIème siècle »-  le sadisme. Certes, on n’a pas attendu Sade pour être sadique, mais on l’a attendu pour être sadien, c’est-à-dire pour exprimer non plus la cruauté de situations objectivement « cruelles » et d’ailleurs considérées comme telles depuis le début de l’histoire (guerres, famines, crimes, accidents, maladies, deuils…) mais bien celle des valeurs et des institutions qui structuraient la pensée classique - autrement dit, c’est grâce à Sade que nous a été dévoilée dans toute son obscénité la cruauté du bien. Pour la première fois dans l’histoire de la littérature, et peut-être même du langage, on comprend avec effroi ce que signifient pour de bon « exécution des hautes œuvres », « justice divine », « nature », « bonté », « humanité ». En mettant des mots sous les idées et des morts sous les mots, Sade a déniaisé le langage comme il a défloré la réalité. Impossible après lui de ne plus sentir le sang des hommes et de ne plus entendre le hurlement des femmes quand on parle de morale et de religion. Pire, on comprend avec lui que la cruauté peut désormais aller de pair avec la volupté. Un siècle et demi avant Freud, la sexualité comme origine de toutes choses, et notamment des pensées les plus hautes, bouleverse notre anthropologie d’enfant de choeur. La fureur sexuelle accompagne la fureur morale, sinon la provoque. Avec Sade, non seulement le social ou le pénal deviennent des catégories du cruel mais le cruel devient lui-même une catégorie érotique. « Parce que vous bandez, monsieur le président, vous voudriez qu’on vous parlât tout de suite de roue et de potence ; vous ressemblez beaucoup aux gens de votre robe, dont on prétend que le vit dresse toujours, chaque fois qu’ils condamnent à mort » reproche gentiment Blangis à Curval avant d’aller bras dessus, bras dessous démembrer quelques adolescents.

 

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Robert François Damiens devant ses juges, Bibliothèque Nationale de France.

 

Dès lors, c’est la candeur de Joseph Maistre qui croit que l’on peut continuer à parler du supplice sans sadisme, qui apparaîtra monstrueuse. Et c’est en ce sens que sa page à lui sur le bourreau est mille fois plus abjecte que toute l’œuvre de Sade, car sa réjouissance « divine », contrairement à la jouissance du divin marquis, est toute morale, sans malice aucune, sans volonté de subvertir – d’enculer la loi. « Sadisme » inconscient de lui-même, totalement anti-érotique, et qui croit jouir « sainement » des vertus rigoureuses de la justice quand il célèbre le châtiment. Las ! Depuis Sade et avant Freud, et en n’oubliant pas Sacher-Masoch, on ne peut plus punir (ou se faire punir) sans contentement sexuel. La Loi est devenue érotique – donc impossible.

 

2 – Nombres.

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 Salo, Ligne Azur

 

« Le fait est que si ce livre ébranle tellement, écrit Annie Le Brun à propos des Cent vingt journées de Sodome et citant Georges Bataille, c’est bien parce que, malgré tout, malgré l’aberrante horreur, malgré l’inimaginable horreur représentée là, « cette lecture énerve sensuellement » et là commence l’intolérable. » Intolérable en effet cette liste de perversions sexuelles, qui va des aberrations les plus répugnantes aux meurtres les plus atroces, qui mélange allègrement déviances et crimes, manies et tortures, fantasmagories et passages à l’acte, et qui semble concerner le lecteur lui-même. En bon éducateur, Sade « recommande » à celui-ci de ne pas hésiter à rechercher, entre autres « propositions » abominables, celle qui répond le mieux à son désir, car « il n’y a pas de défaut qui ne trouve un sectateur » :

« Cher lecteur (…) Sans doute, beaucoup de tous les écarts que tu vas voir peints te déplairont, on le sait, mais il s’en trouvera quelques-uns qui t’échaufferont au point de te coûter du foutre, et voilà tout ce qu’il nous faut. Si nous n’avions pas tout dit, tout analysé, comment voudrais-tu que nous eussions pu deviner ce qui te convient ? C’est à toi à le prendre et à laisser le reste ; un autre en fera le temps ; et petit à petit tout aura trouvé sa place. (…) Choisis et laisse le reste, sans déclamer contre ce reste, uniquement parce qu’il n’a pas le talent de te plaire. Songe qu’il plaira à d’autres, et sois philosophe. »

 

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 Salo, mariage pour tous.

 

Ah la philosophie sadienne… En réalité, le but de Sade est moins de complaire au désir secret de son lecteur que de l’emmener à un en deçà du désir, à ce qu’Annie Le Brun appelle « une sorte de trouble primordial qui anticiperait le désir ou serait la houle fomentant les vagues du désir » et qui n’est rien d’autre qu’ « une perte d’identité érotique. » C’est bien là le paradoxe d’un texte qui se présente comme le plus ordonné et le plus précis possible, qui feint de fixer les plaisirs pour mieux en jouir, qui accumule tous les exemples destinés à étayer ces thèses, qui prétend faire preuve de méthode dans son discours, mais qui au bout du compte fait subir au lecteur le plus extraordinaire nettoyage de cerveau de l’histoire de la « rhétorique ». Si méthode il y a, celle-ci consiste à provoquer par la répétition infinie des orgies et des dissertations l’abrutissement total du lecteur. Piégé entre cent vingt foutreries et six cent supplices, ce dernier doit encore supporter des « raisonnements » censés légitimer la foutrerie et le supplice. Nulle « dialectique » là-dedans. Tout étant négatif chez lui, c’est-à-dire univoque, Sade n’a que faire d’un « travail du négatif », et encore moins d’une argumentation reposant sur l’emploi de la thèse-antithèse-synthèse, celle-ci ne pouvant du tout servir la seule « démonstration » qui vaille, à savoir l’accumulation  vertigineuse des « preuves ». Et de fait, à partir de la seconde partie des Cent vingt journées (qui en compte quatre), le rythme des histoires s’accélère au détriment de leur narration. Aux récits les plus détaillés succèdent les énoncés les plus brefs, comme si le texte devait lui-même ne jamais se terminer tout en se resserrant au maximum - comme s’ il fallait aller à l’essentiel à l’infini.

Ce qui se passe alors est que, comme son auteur le précise lui-même au début de la seconde partie, « les chiffres précèdent les récits ». Mieux : les chiffres commencent à faire récit :

« 1. Ne veut dépuceler que de trois ans jusqu’à sept, mais en con. C’est lui qui dépucelle la Champville à l’âge de cinq ans.

2. Il fait attacher une fille de neuf ans en boule et la dépucelle en levrette.

3. Il veut violer une fille de douze à treize ans, et ne la dépucelle que le pistolet sur la gorge.

4. Il veut branler un homme sur le con de la pucelle ; le foutre lui sert de pommade ; il enconne, après, la pucelle tenue par l’homme.

5. Il veut dépuceler trois filles de suite, une au berceau, une à cinq ans, l’autre à sept. »

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 Salo, Rising star

Et ainsi de suite pendant cent cinquante et une « histoires » pour la seule seconde partie. Au bout du compte, c’est le texte lui-même qui devient une succession de nombres, et pourrait d’ailleurs s’intituler « nombres ». Nombres de passions, de supplices, de postures, de possibilités de jouir et de périr. Dès lors que le comptage sert de récit, la numérotation sert de personnification. Comme dans la passion quarante-six de la deuxième partie où l’écriture cède la place à l’algorithme :

«  Il fait chier une fille A et une autre B ; puis il force B à manger l’étron de A, et A de manger l’étron de B ; ensuite elle chient toutes deux, et il mange leurs deux étrons. »

Ou dans la passion quatre-vingt neuf de la même partie où l’identité interchangeable des filles ajoutée à l’anonymat du libertin (« il ») permet à Sade de donner à son texte une rythmique proprement musicale :

« Quinze filles passent, trois par trois ; une fouette, une le suce, l’autre chie ; puis celle qui a chié fouette, celle qui a sucé chie, et celle qui a fouetté suce. Il les passe ainsi toutes quinze ; il ne voit rien, il n’entend rien, il est dans l’ivresse. C’est une maquerelle qui dirige le tout. Il recommence cette partie six fois la semaine. (Celle-là est charmante à faire, et je vous la recommande. Il faut que ça aille fort vite ; chaque fille doit donner vingt-cinq coups de fouet, et c’est dans l’intervalle de ces vingt-cinq coups que la première suce et la troisième chie. S’il veut que chaque fille donne cinquante coups, il en aura reçu sept cent cinquante, ce qui n’est pas trop.) »

 

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Salo, lol.

 

Mathématique. Rythmique. Musique. Et ivresse du lecteur qui lui non plus ne voit et n’entend plus rien. Chaque numéro ajoute son lot de morts et d’aberrations. A la fin, on fait les comptes et c’est le texte lui-même qui devient un calcul :

« Compte du total :

Massacrés avant le 1er mars dans les premières orgies…… 10

Depuis le 1er mars…………………………………………………20

Et ils s’en retournent…………………………………………… 16 personnes

Total ……………………………………………………………… 46 »

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Nymphomaniac, algèbre des "coups".

 

Ainsi est-on passé progressivement du roman historique à la soustraction - soustraction des vivants, des vertus et des vierges, addition des morts. Même les servantes y sont passées, mais l’on a épargné les cuisinières « à cause de leur talent ». Avec elles, ne restent plus que les libertins et leurs maquerelles. Le reste du château est vide comme la tête du lecteur.

On s’est souvent demandé si l’état provisoire du manuscrit permettait une compréhension réelle du projet de Sade. Pour Annie Le Brun, « il faut considérer Les cent vingt journées de Sodome comme achevées et prendre pour définitive la forme sous laquelle elles nous sont parvenues, comme si l’économie interne du projet avait engendré cette forme qui s’est imposée de façon qu’il devienne impossible de la modifier. » Par ailleurs, passer des lettres aux nombres, puis des nombres aux atomes, n’était-ce pas au fond le projet du marquis ?

 

 

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Melancholia, de Lars von Trier en trois gifs.

 

3 – Atomes.

Car ce sont les atomes les coupables. La matière, dont la vie n’est qu’un pompiérisme selon un mot de Cioran, est le lieu où se nouent toutes les souffrances et toutes les jouissances. C’est en elle qu’a lieu ce « choc des atomes voluptueux » cité par Le Brun et dont chacun de nous n’est qu’une misérable et conflictuelle incarnation. L’histoire n’est qu’une guerre atomique ou individuelle où tous les coups sont permis, ou tous les corps sont démis et où toutes les transcendances sont bannies. Inutile de résister, Dieu n’existe pas, pas plus que notre « liberté ». 

« Rien ne naît ; rien ne périt essentiellement, tout n’est qu’action et réaction de la matière, explique Sade par la bouche du Pape dans Juliette, ce sont les flots de la mer qui s’élèvent et s’abaissent dans la masse des eaux ; c’est un mouvement perpétuel qui a été, et qui sera toujours, et dont nous devenons les principaux agents sans nous en douter, en raison de nos vices et de nos vertus. C’est une variation infinie ; mille et mille portions de différentes matières qui paraissent sous toutes sortes de formes, s’anéantissent et se remontent sous d’autres, pour se reperdre et se remonter encore. »

Seule la nature préside à nos tempéraments. Et les horreurs qu’elle nous fait faire ou subir ne sont rien d’autre que des « humeurs » propres à notre métabolisme. Et dans ses Etrennes philosophiques, Sade prévient qu’il est vain de percer le mystère de celui-ci :

« Tu peux analyser les lois de la nature, et ton cœur, ton cœur où elle se grave, est lui-même une énigme dont tu ne peux donner de solution ! Tu peux les définir, ces lois, et tu ne peux pas me dire comment il se fait que de petits vaisseaux trop gonflés renversent à l’instant une tête et fassent dans la même journée un scélérat du plus honnête des hommes. »

Pire, le scélérat est nécessaire au bon fonctionnement de l’ordre des choses :

« Tu veux que l’univers entier soit vertueux, et tu ne sens pas que tout périrait à l’instant s’il n’y avait que des vertus sur la terre ; tu ne veux pas entendre que, puisqu’il faut qu’il y ait des vices, il est aussi injuste à toi de les punir, qu’il le serait de te moquer d’un borgne. »

Le « mal », dont les métaphysiciens font le problème par excellence de l’existence, n’est pas plus problématique qu’un tremblement de terre ou qu’un tsunami - et ses victimes sont équivalentes sur le plan humain, animal, végétal et minéral. Y résister serait prendre le risque de déséquilibrer la nature. Une huître ne vaut pas plus qu’un être humain.

« Je maintiens qu’il faut qu’il y ait des malheureux dans le monde, que la nature le veut, qu’elle l’exige, et que c’est aller contre ses lois en prétendant remettre l’équilibre, si elle a voulu du désordre. (…) L’univers ne subsisterait pas si la ressemblance était exacte dans tous les êtres ; c’est de cette dissemblance que naît l’ordre qui conserve et qui conduit tout»

fait encore dire Sade à la Duclos dans Les cent vingt journées. On pourrait multiplier à l’infini ces déclarations « écologiques » tant elles constituent le premier credo du Marquis : la Cause Première contient en elle toutes les destructions possibles. Des auteurs aussi différents que Schopenhauer, James Cowper Powys… ou Michel Houellebecq disent ce genre de choses. On se rappelle comment ce dernier (pourtant hostile à Sade) faisait son entrée en littérature aux premières lignes de Rester vivant :

« Le monde est une souffrance déployée. A son origine, il y a un nœud de souffrance. Toute existence est une expansion, et un écrasement. Toutes les choses souffrent, jusqu’à ce qu’elles soient. Le néant vibre de douleur, jusqu’à parvenir à l’être : dans un abject paroxysme. »

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Sauf que pour Sade, cet « abject paroxysme » n’est en rien un prétexte pour se plaindre. Au contraire, soyons abjects et paroxystiques. Soyons naturels et nihilistes. Ecrasons tous ceux qui ne sont pas assez forts pour jouir de l’univers et obéissons sans faillir à cet univers qui nous donne l’exemple. La seule chose dont nous pourrions nous plaindre est que nous n’arriverons jamais à l’égaler dans sa capacité de destruction.

« Combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré, regrette Curval, qu’on pût attaquer le soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde ? Ce serait des crimes cela, et non pas les petits écarts où nous nous livrons, qui se bornent à métamorphoser au bout de l’an une douzaine de créatures en mottes de terre. »

Fort de ce qu’Annie Le Brun appelle cette « conscience physique de l’infini. », Sade peut laisser libre cours à la puissance démoniaque, ou plutôt matérialiste, de son instinct de mort. Tant pis s’il en oublie l’instinct de vie tout aussi propre à la nature. C’est là évidemment sa grande faiblesse philosophique. Tout à sa subversion totalitaire, il ne veut surtout pas voir que la nature est encline autant à la férocité qu’à la charité. Car il a beau dire, beau faire, il est bien obligé de se rendre compte que les hommes ne se corrigent jamais entièrement de leur dévotion, et qu’ils ne renoncent pas à mettre leur espoir en Dieu – « le seul tort que je ne puisse pardonner à l’homme » écrit-il rageusement un peu partout. L’erreur en revient à son athéisme total incapable de saisir l’instinct vertical de l’humanité. Même si Dieu est une chimère, c’est un fait que les hommes se sont structurés à partir de cette chimère - et qu’un homme sans Dieu serait précisément… inhumain. Il peut bien s’acharner à dire, par exemple, par la bouche du moribond dans le célèbre Dialogue entre un prêtre et un moribond qu’ « il est parfaitement impossible de croire ce que l’on ne comprend pas », il sera toujours dépassé par Pascal qui lui répondra que « tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être. » Comme Marx plus tard, et comme du reste tous les athées, il bute sur le besoin spirituel (et incompréhensible) de l’humanité. Et il est obligé d’admettre, même en fulminant, que l’on peut faire endurer les pires supplices à quelqu’un sans pour autant lui arracher sa foi - comme c’est le cas de la petite Adélaïde, dernière victime de la troisième partie des Cent vingt journées :

« Ce même soir, Zéphire est livré pour le cul, et Adélaïde est condamnée à une rude fustigation, après laquelle on la brûlera avec un fer chaud, tout auprès de l’intérieur du vagin, sous les aisselles, et un peu grésillée sous chaque téton. Elle endure tout cela en héroïne et en invoquant Dieu, ce qui irrite davantage ses bourreaux. » (c’est nous qui soulignons.)

Ainsi, l’on pourra dire avec Annie Le Brun, et contre elle, que si le château de Silling est « le premier, sinon le seul monument athée », il en est aussi le monument répulsif. Paradoxe ultime d’une pensée qui à force de tirer les conséquences maximales de l’athéisme finit par en détourner Car si un monde sans Dieu ne peut être que celui de Sodome et de ses supplices, alors, il faut en revenir à Dieu, et s’Il n’existe pas, l’inventer. C’est ce que feront tous les contemporains de Sade en refusant d’aller jusqu’au bout de leur athéisme et en se réfugiant dans un déisme diffus (Voltaire) ou un matérialisme tout aimable (Diderot), en attendant l’Etre Suprême de la Révolution. Tant pis, ou plutôt tant mieux pour la superstition si c’est elle qui permet aux hommes d’être au mieux avec la vie – car les hommes, hélas pour Sade, préfèreront toujours l’illusion vitale à la vérité mortifère. Et notre cher Marquis de se retrouver alors dans le rôle du repoussoir nécessaire de l’athéisme. Diable ? Sade serait-il l’auteur le plus secrètement subventionné par le Vatican ? 

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A SUIVRE

 

 

07:42 Écrit par Pierre CORMARY dans Sade | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : expo sade, orsay, annie le brun, salo, pasolini, melancholia, lars von trier | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

01/11/2014

Depardieu par Millet : Le dernier des Français

Sur Atlantico

 

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Welcome to New York.

 

Sans le corps, l’humanité aurait disparu depuis longtemps, écrivait Nietzsche.

Et de fait, l’humanité (du moins, celle qu’on connait jusqu’ici et à laquelle nous sommes encore quelques-uns à être attachés) commence à disparaître à coup de mondialisme, d’hygiénisme, de féminisme, de genrisme, de véganisme et d’athéisme. Jamais plus qu’aujourd’hui, on n’a en effet tenté de nier le corps, de le neutraliser, de le domestiquer, de le commercialiser, de le désorganiser au sens propre, de le rêver justement comme « corps sans organes », ou «  human centipede »,  ou pur artefact à qui on imposerait des règles qui ne sont pas les siennes, en faisant un genre ou un produit comme un autre - alors que c’est lui qui, à l’origine, accordait le genre et permettait (ou interdisait) tels ou tels échanges. Le corps est devenu l’ennemi à abattre. Le maître que l’on veut mettre en esclavage. Le dieu que l’on n’a pas renoncé à crucifier encore et toujours – et dont on se méfie du retour, ou de la résurrection, comme de la peste. Mais le corps qui envers et contre tout reste notre première condition de présence au monde, sinon notre première gloire de et par Dieu. Le corps Depardieu.

Sous le triple exergue d’Isaïe, de Céline et de Bloy, Richard Millet décrit le corps politique, érotique et théologique du plus grand acteur français. Bien sûr, tout ce qui fâche est au rendez-vous. Ses excès qui scandalisent les pisse-froids  alors qu’ils devraient plutôt émouvoir, rappelant la vulnérabilité d’un homme qui a beaucoup donné et beaucoup perdu. Sa jouissance terrienne, charnelle, parfois excrémentielle, qui en affole plus d’un mais qui n’est rien d’autre qu’une forme anti culturelle de survivance. Sa résistance (augustinienne) aux hérésies transhumaines. Depardieu, c’est l’anti-cathare absolu qui rappelle ce qu’est et ce que peut un corps, le sien, c’est-à-dire le nôtre, même si nous faisons tout pour l’abolir, l’oublier, et pire que tout le déchristianiser, sinon le défranciser. La francité anti-germanopratine de « Gégé ». Sa nouvelle incompatibilité avec les media (alors qu’il en fut le chéri dans les années 70 et 80). On dit qu’il a changé. Mais c’est le monde qui a changé. Comme Bardot ou Delon, autres de nos icônes désormais irrécupérables, Depardieu n’a pas bougé d’un iota et c’est bien cela que l’époque qui n’en finit pas de (se) « désidentifier », de (se) « désexualiser », de déconstruire, lui reproche. Qu’il n’ait pas « évolué » comme elle. Qu’il soit resté cet irréductible gaulois éructant, bouffant, buvant, rotant, pétant, pissant et riant aux éclats, étranger, donc « barbare », au nouveau type d’homme que chaque jour l’on veut imposer et qui pue mille fois plus que n’importe lequel des pets de « Gégé » - peut-être parce qu’on lui a retiré, au nouvel homme, ce qui lui permettait avant de se soulager, de se purger. Contre toutes ces atteintes faites aux origines et aux orifices du monde, le corps préhistorique, « Mammuth », de Depardieu s’insurge. Manneken-Pis contre Piss Christ. Valseuses contre Femen. Danton contre Robespierre.  Falstaff contre Tartuffe. Seul contre tous avec son bide, ses quatorze bouteilles par jour et ses cent, voire mille, dents.

Pour autant, Millet ne fait pas une idole de son primitif préféré. Le génie de Depardieu, explique-t-il, est d’avoir incarné la France autant dans sa grandeur (et même si Millet semble faire exprès de rater Cyrano accusé bien à tort d’être à l’origine de « la France disneylandisée avant l’heure ») que dans sa misère : « déterritorialisé par ubiquité autant que par capacité à tout jouer avec une manière d’excès ou dans un décalage par quoi il dit la vérité du personnage qu’il interprète pour l’amener au point où celui-ci se défait, montrant l’homme contemporain comme rôle de moins en moins individuel, de plus en plus interchangeable (…) ». Les comédiens, on le sait, n’ont pas d’âme et Depardieu pas plus que les autres. Il n’en reste pas moins que c’est en Donissan dans Sous le soleil de Satan de Bernanos adapté par Pialat qu’il trouve son meilleur rôle – celui dans lequel il a pu montrer comme nul autre ce que signifie combattre ses démons, aller jusqu’au bout de son corps et révéler au monde entier (fut-ce le public snob du festival de Cannes qui, apprenant que la palme d’or était remise à Pialat, ne trouva rien de mieux que de se ridiculiser en huant celui-ci et se prenant dans la gueule un bras d’honneur amplement mérité – geste depardien s’il en est !) que la seule limite du corps, c’est Dieu.

Dès lors, on lui pardonne tout, et non pas tant parce qu’il est capable du meilleur et du pire, mais parce qu’il a su, dans sa carrière comme dans sa vie, « inclure le pire dans son mode d’existence » (son indéniable vulgarité, son ivrognerie, son exil fiscal, son amitié avec Poutine) ; prouver à tous que ce qu’il y a de plus sale en nous est aussi ce qu’il y a de plus sacré ; risquer, en ce sens, le sacrifice de son corps en en faisant le réceptacle de tout ce que l’époque puritaine rejette - et se donner le droit de dire : « merde alors, un peu de tenue. »

Sans Depardieu, la France aurait disparu depuis longtemps.

 

Richard Millet, Le corps politique de Gérard Depardieu, Editions Pierre Guillaume de Roux, 128 pages, septembre 2104, 17,90 euros.

07:15 Écrit par Pierre CORMARY dans Richard Millet, le plus grand | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : richard millet, gérard depardieu, atlantico | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer