15/10/2014

Fincher et les signes

 A l'occasion de la sortie de Gone girlthriller exceptionnel de l'auteur de Zodiac, et sur lequel Guillaume Orignac a, comme à son habitude, commis un commentaire savant et passionnant, ici , il n'est pas inutile de se replonger dans l'étude magistrale qu'il avait publiée en 2011 (et d'ailleurs présentée un jour dans une émission de Taddéi où il avait été invité à l'occasion d'une diffusion de Panic Room.)

 

 

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« Plus ce monde est fait par l’homme, plus le lien du monde et de l’homme est rompu. » Gilles Deleuze

Corriger la vie par la violence consentie (Fight club) ou par la virtualité imposée (The social network). Echapper au réel tout en se vengeant réellement de celui-ci (les tueurs de Seven et de Zodiac). Croire que tout est jeu (The game), temps compris, et que l’on peut inverser les âges et les corps (L’étrange histoire de Benjamin Button). Se sentir toujours menacé dans sa bulle par des étrangers (Panic room) ou par un étranger typique (Alien 3). Coder, décoder, recoder le monde sans fin. Ne plus distinguer la veille du rêve, le sujet du reflet, le rouge du sang. Devenir insomniaque pour résister aux simulacres. En huit films saisissants, David Fincher aura changé les données de l’image contemporaine et mis à jour la nouvelle pixellisation du monde. En un petit livre dense et subtil, Guillaume Orignac explore ce cinéma qui loin d’être simplement celui de nos angoisses est celui d’un nouveau rapport au monde où les signes ont remplacé les corps (et parfois s’inscrivent dedans), où la chair n’est plus qu’une graphie modulable à l’infini, où la vie ne vaut qu’en tant qu’écran derrière lequel on se projette ou on se cache.

 

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L’heure numérique est l’heure des simulacres infinis, des puissances du faux décuplées, du maquillage perpétuel. Le cinéma analogique, qu’il fut image mouvement (Ford, Hitchcock, Renoir) ou image temps (Antonioni, Godard, Tarkovski) se faisait devant la caméra. C’était l’époque de l’enregistrement des corps par les images, de la vie donnée sur pellicule. C’était le temps où l’on disait « moteur ». Puis, bataille, amour, haine, action, violence, mort, en un mot : émotion. Emotion des présences. Celles de Pierrot le fou ou d’un Américain à Paris. Le reste était affaire de montage mais le montage dépendait du vivant. Au contraire, le cinéma numérique commence au montage. L’essentiel ne se joue plus sur le plateau mais dans l’aplat. On utilise encore des acteurs mais pour les dédoubler (un seul acteur pour deux personnages, les jumeaux Winklevoss dans The social network, ou sept acteurs pour un seul personnage dans L’étrange histoire de Benjamin Button). On peut faire que Brad Pitt naisse vieux et meurt bébé. Les corps sont devenus des images qui se déploient sur fond vert. La chair est pixellisable à l’infini. L’objet lui-même dépend des graphistes. Là où l’analogique faisait dans l’effet de surface, le numérique fait dans l’effet d’optique. « La sensation de volume composée par les jeux de lumière sur les plateaux est devenue une information parmi d’autres, elle-même modifiable dans les salles de post-production », écrit Guillaume Orignac. Ce n’est même pas qu’on substitue le robot au vivant, comme dans Métropolis, ou qu’on humanise l’ordinateur, comme dans 2001, l’odyssée de l’espace. Non, on informe corps et objets d’autre chose, on « informe » de manière intransitive. On néantise. On dématérialise et la vie et la matière. On « pirate » les choses. Et, comme le dit malicieusement l’auteur, « la génération des Pères, attachés à la présence matérielle des objets, n’y entend plus rien ». Les jumeaux Winklevoss ont beau expliquer au doyen qu’un nerd leur a piqué leur idée de réseau social privé, celui-ci n’y pige que dalle, car tout cela n’a pour lui ni réalité ni présence. On ne va pas se battre pour ou contre de l’immatériel. Or, c’est l’immatériel, le numérique, qui commence à tout dominer. Là-dessus, le nerd ne s’y est pas trompé. « On vivra sur internet ».

 

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Si Platon avait pensé le cinéma dans le mythe de la caverne, Ovide aura été le précurseur du cinéma numérique dans Les métamorphoses. Le numérique peut tout, permet tout, modifie tout, mais du moment qu’il y ait le moins de vivant possible. Le numérique travaille dans l’image, pour l’image, par l’image. Le film n’arrête jamais d’être repris, peaufiné, retransformé. Le film est une sorte de Transformer. Dans l’absolu, il n’y a pas de fin à sa réalisation, comme il n’y a pas de fin au Jeu ou au Réseau social  Là réside l’ambiguïté de l’œuvre de David Fincher qui, à l’instar de Tyler Durden, le héros subversif de Fight Club, semble vouloir jouer et gagner sur les deux tableaux, éthique et esthétique : à la fois dénoncer cette néantification des corps et s’en servir comme jamais avant lui. « Grand écart, souligné par Orignac, de ceux qui veulent avoir raison partout : une main dans la poche de l’industrie et l’autre qui voudrait signer des manifestes antisystème. » C’est toujours la même histoire avec le cinéma : soit l’on considère sans indulgence que si l’image double les choses, elle confond le vrai et le faux, le bien et le mal, et dans ce cas-là, il n’y a nulle différence entre Charlie Chaplin et Adolf Hitler (comme l’explique sans complexes un Stéphane Zagdanski dans La mort dans l’oeil, l’essai le plus puritain jamais écrit) et dans ce cas l’on ne sort jamais de la caverne, ni d’ailleurs du commandement qui interdit de faire des images ; soit l’on a conscience que l’image n’est qu’une image et que le passage dans la caverne, outre la catharsis qu’il représente, est ce qui nous apprend le mieux à résister aux simulacres du monde (et qui sont bien pire que ceux de la salle obscure), tout en nous redonnant confiance au monde - ce que Gilles Deleuze n’appelait pas moins « la catholicité du cinéma ». Encore une fois, Béthléem ou Jérusalem : l'image permise et libératrice ou l'image prohibée. Rions de la prohibition. Le cinéma n’est pas ce qui nous trompe sur le monde, le cinéma est au contraire ce qui nous prévient contre les tromperies du monde, et ce faisant, nous rend la croyance au monde. Le cinéma nous fait rouvrir les yeux sur le monde. « Si Fincher assume les figures de l’esthétique publicitaire, écrit Orignac, c’est pour en faire la critique et rendre compte des modes de vie occidentaux. Il regarde le monde comme il se produit sous notre regard : par une circulation ininterrompue de signes modalisant nos affects et nos attitudes sans que nous sachions au juste quel en serait le fond. »

 

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Ne confondons pas les personnages de ses films qui  passent leur temps à recoder le monde selon leurs désirs et leurs pathologies et le cinéaste qui nous apprend à décoder ces codes et à nous réapproprier le monde. Le plaisir, toujours un peu sadomasochiste (j’allais dire cinéphile !), que l’on prend à la vision de ses films réside dans ces situations où le personnage se retrouve bloqué dans ce qui précisément devait le protéger (Panic room) ou le divertir (The game) ou même lui faire retrouver sa copine (The social network). Chez Fincher, la capture d’écran devient une affaire numérique autant qu’ontologique. Une figure de style au même titre que le zoom ou le travelling. Un Kairos dans lequel on s’inscrit mais dans lequel on s’enferme – comme Jodie Foster et sa fille dans la panic room pour échapper aux cambrioleurs. Pas de chance, ce que recherchent ces derniers se trouve précisément dans cette chambre. Chez Fincher, le virtuel est toujours menacé de viol, la bulle est toujours prête d’éclater, le jeu d’être le pire des pièges (une définition du suspense). Ce n’est qu’un jeu ou suis-je vraiment en train de me faire flouer ? se demande Michael Douglas dans The Game[1]. On se croyait bien en sécurité dans sa boîte. On risque de retrouver la tête coupée de la femme aimée dans la boîte (Seven). Ce qui protège du monde réel devient irrespirable (au propre et au figuré, puisque dans Panic room les cambrioleurs tentent un moment de gazer la chambre dans laquelle sont enfermées les deux femmes). C’est alors qu’on veut sortir. A la fin du Social Network, Marc Zuckerberg aère désespérément son propre profil Facebook espérant que son ex pourrait accepter sa demande d’invitation. « Baby You’re un Rich Man » des Beatles peut conclure le film, le bébé riche reste bien seul. Le hacker nous a tous mis en boîte mais c’est lui qui est encore le premier prisonnier de celle-ci.

« Cinq cent millions d’amis, cinq cents millions de signes, tout un tas de figures inertes réunies par sa seule volonté. Triste conquête d’un monde numérique peuplé de vides et d’absences. La chair manquera toujours. Appuyer toujours sur la même touche, alors. Espérer renouer avec le vivant. Ne jamais dormir, de peur de l’oublier. »

 

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Nous sommes devenus des images. Nous sommes devenus nos propres icônes. Nous sommes devenus des produits publicitaires. Alors, certains d’entre nous pètent les plombs et décident de faire acte de résistance, soit en polluant les images avant de faire exploser les banques (Fight club) soit en assassinant selon l’ordre biblique des sept péchés capitaux les individus les plus aliénés à la consommation (Seven), à moins que l’on veuille, comme Marc Zuckerberg, ajouter de l’aliénation à l’aliénation, du simulacre au simulacre, et non sans souci démocratique : le réseau social doit être à tout le monde, non pas à quelques fins de race de Harvard. Le complot pour tous. La mondialisation comme nouvelle sentinelle. Le numérique ne fait qu’accompagner cette révolution culturelle, plus exactement cette révolution du culturel sur le vivant, et qui, pour Guillaume Orignac, a commencé au début du siècle dernier avec l’avènement du Bauhaus en 1919 en Allemagne, par l’architecte Walter Gropius. Pour la première fois dans l’histoire des arts s’opéra une fusion entre production artistique et industrialisation de celle-ci : de l’architecture, oui, mais avec du design ; de l’art, certes, mais avec de la publicité. Désormais, plus de créateurs sans « créatifs ». Dès lors, l’art était assujetti au « culturel », lui-même soumis au commercial.  Le monde était contraint de devenir copie de copie, doublure sans cesse doublée, chute sans fin de nombres. Pour y échapper, ne resteraitt plus qu’à se faire fasciste, assassin, ou ouvrir un compte Facebook.  Dans tous les cas, retourner les signes culturels contre eux-mêmes. Faire imploser le monde par tous les moyens.

 

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Alors, « trop sombre, Fincher ? » Peut-être. Aux débuts hyper violents et hyper spectaculaires des Alien 3, Fight Club, Seven ont succédé des films à la cruauté plus voilée, presqu’invisible, (The social network est un remake secret du Parrain, remarque Orignac), en un mot : numérique. Tout se fait dans, par et pour l'image : ça tue autant mais ça fait semblant de vivre, et apparemment ça fait moins mal. La rupture a lieu avec Zodiac et son premier plan à l’élégance oppressante de la rue filmée d’une voiture qui passe. Tout est lisse, beau et parfait. Mais il n’y a que dans les mondes lisses où le carnage surgit comme dans une nouvelle de Ballard du même nom. Le mal devient banal, l’épouvante naît du familier. « Même le jour perd de sa bienveillance », note Orignac dans son beau style impressionniste. Le serial killer n’est plus l’ange exterminateur de Seven qui vient, façon Joker, se rendre à la police et, ce faisant, mettre au point ses derniers crimes. Il est un anonyme insaisissable. Il pourrait être ce gros vendeur dans cette quincaillerie, principal suspect de l’affaire et jamais arrêté faute de preuves. Il pourrait être n’importe qui. Et Fincher de réaliser ce qui est sans doute la scène la plus flippante de ces dernières années lorsque Robert Graysmith, incarné par Jake Gyllenhaal, rend visite à « l’ami » du Zodiac (un loueur de films !) et se demande à  un moment donné si ce n’est pas lui, le Zodiac.  « Permanence d’un cauchemar sans origine ni source, et qui envahit toutes les formes sensibles », écrit Orignac – et triomphe de la paranoïa. Là où il n’y a plus que des signes et de l’informe, c’est le monde entier qui devient une menace confuse et diffuse. C’est la télé qui se met à parler au héros dans The game. C’est le film lui-même qui devient subliminal (Fight club). Ce sont les effets spéciaux qui permettent au film d’exister (L’étrange histoire de Benjamin Button) alors que jusqu’à présent les effets spéciaux n’étaient là que pour faire plus beau, et du reste le film pouvait se faire sans eux[2]. Dans le cinéma numérique, « l’image manquante peut s’inventer et venir combler la trame mitée des événements. » Sa suprême astuce est de faire croire, comme l’autre, qu’elle n’existe pas. On ne remarque pas qu'elle est là devant nous (quoi ? c'est le même acteur qui fait les deux jumeaux ? comment ? ce panoramique dans les rues de Cambridge est un faux ? et ce plan magnifique est en fait la superposition de trois plans fondus en un seul ?) et qu'en plus elle a toujours un pas d’avance sur nous, comme la trame du Jeu sur Michael Douglas, le programme meurtrier de John Doe sur les inspecteurs ou les déploiements de Zuckerberg sur les jumeaux Winklevoss. Inquiétante étrangeté de l’heure numérique qui semble avoir fait perdre au monde son autonomie ; qui, à la lettre, a refait le monde à son image et qui montre que ce n’est pas une simple image mais une image « sample ».

Ainsi, « un monde s’achève dans l’achèvement de son image ». L’irréductibilité des êtres et des choses n’est plus, le numérique l’a liquidé d’un coup de palette graphique.  Il n'y a plus de dehors. Il n'y a plus que des plis. Il n'y a plus que des pixels. Le cinéma numérique agit comme le fusil photographique du physiologiste Etienne-Jules Marey qui tuait les oiseaux en plein vol mais enregistrait en douze clichés le décomposé de leurs battements d'ailes. Fin des présences réelles. Fin des objets singuliers. Partout, la fin. Partout, le cinéma. Vidéodrome en branle. Tête à effacer. Mirage de la vie. Nuit des morts vivants. « Que peut-il alors rester de vivant en nous ? », demande Guillaume Orignac. Et bien, ce livre phare, par exemple.

 

 David Fincher ou l’heure numérique par Guillaume Orignac, Editions Capricci, Actualité critique, septembre 2011, 7, 95 euros.

 

PISTE A SUIVRE : http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2011/10/14/569...

 

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Publié une première fois le 23/10/11.



[1] Bien que très admiratif du film, je me demande toujours si le scénario ne bluffe pas le spectateur dans la mesure où la seule trame possible de ce Jeu est de faire croire au joueur, Michael Douglas en l’occurrence, qu’il ne s’agit plus d’un jeu mais d’une arnaque. Pour que le héros interagisse sincèrement dans les situations qui lui sont données et souffre tout de même un peu, il faut en effet le persuader que celles-ci sont bien réelles, et qu’il a été réellement piégé. Or, tout autre scénario que celui-là, celui du piège financier, lui paraîtrait irréel et par conséquent sans danger. Vous comprenez ce que je veux dire ? Vous signez pour un jeu mystérieux. On vous envoie dans une île déserte avec des filles qui font de vous un James Bond ou dans un Temple Maudit avec des tas de serpents, vous pouvez toujours vous dire "chouette, je suis dans le jeu", mais on vous pique tout votre compte en banque, on disparaît en tant que boîte qui organise ce jeu, bref, là, vous commencez à douter de celui-ci, et vous commencez à prendre réellement peur pour votre vie, et vous ne trouvez tout ça plus du tout chouette. Vous commencez à jouer pour de bon, sauf que vous ne voulez plus.

[2] Ou du moins, ils étaient artisanaux. On n’a pas attendu le numérique pour faire King Kong ou Métropolis, mais on l’a attendu pour faire Benjamin Button.

10/10/2014

Evacuation de l'être dans L'Evêque, de Tchékhov

A Paul Edel

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Isaac Levitan, Par dessus la paix éternelle

 

 

Dieu meurt chez Tchékhov.

Et il est déjà mort, Monseigneur Piotr, alors même qu'il accomplit sa dernière messe. "Tout était comme dans un brouillard". Tout se déréalise, se rêve, s'abolit dans ce monastère de Staro-Petrovske où l'on fête les Rameaux. Les ouailles qui se mettent à pleurer comme s'il n'était déjà plus de ce monde. Sa mère qui lui apparaît au milieu d'eux et dont il se demande si ce n'est pas une apparition. L'ensemble des choses qui "semble vivre à présent d'une vie singulière, incompréhensible, mais proche de l'homme" - mais sans lui, hors de lui

Rentré chez lui, il retrouve sa mère. C'était bien elle dans la foule. Il "rit de joie". Joie du souvenir. Rire de l'enfance. Mais de l'enfance finie, qui est derrière lui - et qui revient aujourd'hui, comme pour le protéger de sa future disparition. Tout dans cette nouvelle bouleversante, une des dernières que celui qui a remplacé Dostoïevski dans notre coeur ait écrites, va dans le sens des présences fantômes, des signes rassurants, de la mort qui ne veut pas effrayer celui qu'elle va bientôt prendre. Ainsi le doux souvenir de ce maître qui avait un paquet de verges de bouleau pendant au mur de sa classe mais qui ne s'en servait jamais sur ses élèves. Lui-même "n'avait jamais pu se résoudre, dans ses sermons, à tenir des propos désagréables [ni à adresser] un reproche à personne parce qu'il avait pitié..." A la veille de sa mort, ne lui revient en mémoire que le doux, l'accommodant, l'indulgent. Et si l'on ne gardait finalement meilleur souvenir des gens qui ont été indulgents avec nous plutôt que bons ?

Quant à la foi, on a beau l'avoir, quelque chose manque toujours et ce manque est peut-être Dieu lui-même.  Vouloir croire en Dieu, c'est déjà croire, disait Dostoïevski. Pas sûr, répond Tchékhov, l'incroyant absolu qui a pourtant écrit un jour le récit de la croyance absolue (L'étudiant).

Décidement, rien ne va en ces jours derniers et comme le répète le rude père Sissoï : "cela ne plaît pas ! cela ne me plaît pas ! Mais pas du tout !", rengaine tchékhovissime ô combien !

Tout semble fuir ou s'annuler autour de Piotr : cette mère si bonne mais si lointaine à force d'humilité, et qui n'arrive plus à le tutoyer, employant un "vous" mortifère qui contribue à son achèvement. Ce ciel "insondable, illimité" qui s'en va au dessus des arbres "Dieu sait où". "Ce rien qui se lève dans son cerveau dès qu'il ferme les yeux." Ces larmes qui surgissent en lui à la moindre évocation du passé. Cette sensation que son être s'évacue progressivement du monde, de lui, des autres. La seule qui lui donne encore un peu d'existence est sa nièce, la petite Katia qui mendie son oncle : "Donnez-nous un peu d'argent... Faites-nous cette bonté... mon cher tonton..." L'argent, fond des choses, réel de la réalité, absolu de la matière.

Dernier office. Derniers tremblements. Et cette subite envie de "partir" - comme les trois soeurs et tant d'autres personnages de Tchékhov. Mais de quel départ s'agit-on ? Lorsque le docteur lui apprendra qu'il a la typhoïde, il ne pourra s'empêcher de penser : "que c'est bien ! que c'est bien !" La mort  comme espérance de sortie, bien plus que comme espérance de vie éternelle. La mort comme soulagement, consolation de l'être. Le néant comme promesse de douceur attendue depuis toujours. Athéisme moral de Tchékhov.

Et cette terrible dernière phrase sur la disparition des êtres dans la mémoire des autres. Cette vieille mère qui raconte ses enfants aux autres villageoises, et notamment ce fils qui fut évêque, craignant qu'on ne la croit pas - et "effectivement, il y en avait qui ne la croyaient pas."

Croire pour vivre et faire vivre.

 

Tchékhov : La steppe, Salle 6., L'Evêque, édition de Roger Grenier, Folio.

 

 

 

12:01 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tchékhov, l'évêque, litttérature, croyance | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

08/10/2014

Comment on n'en finira jamais avec la droite et la gauche, en France.

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Puisque nous sommes à la veille de ces fameux "rendez-vous de l'Histoire" de Blois et qui ont été à l'origine de la polémique grotesque de l'été, dont Pierre Jourde a tout dit dans un article jubilatoire, et même si celle-ci est loin d'être terminée puisque voilà que Médiapart s'en mêle, nous aurions simplement voulu relire un entretien que Marcel Gauchet a accordé à La revue des deux mondes dans son numéro d'avril... 2008 et qui nous semble une excellente introduction à la pensée de celui qui qui est un de nos maîtres. Post qui s'apparente donc à une fiche de lecture destinée à remettre en (première) place quelques idées forces et structurantes, qui n'évite pas les digressions, qui n'en fait qu'à sa tête.

 

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1 - Comment chacun de nous est l'autre mais pas au même moment et pas sur le même point. 

L'Histoire comme continuité, engendrement, enchaînement, plus que comme rupture. La modernité a le culte de la rupture. La modernité se défie de la condition historique. L'Histoire lui sert de détestation. Surtout pas d'origine, de lien, d'héritage avec les salopards du passé. 

"La révolution moderne (je crois qu’on peut parler ainsi, il n’y en a qu’une au fond qui passe par toutes sortes de « sous-révolutions » de tous ordres) instaure un mode d’être inédit des communautés humaines. Néanmoins, cette nouveauté ne nous coupe pas du passé de l’humanité. Les structures profondes du monde humain-social demeurent les mêmes derrière leur métamorphose. Nous avons affaire à une transformation qui nous garde en continuité fondamentale avec l’humanité religieuse, pour faire court. Nous pouvons très bien continuer à comprendre celle-ci dans sa manière de fonctionner socialement, psychiquement, culturellement, intellectuellement. L’Histoire invente des choses jamais vues mais l’humanité reste une."

Derrière cette apparence paisible du déroulement de l'Histoire, mille heurts et mille conflits. Parce que nous sommes tous anciens et modernes. Parce que nous avons tous de l'ancien et du moderne en nous -  mais pas aux mêmes endroits ni aux mêmes moments, d'où les inévitables conflits psychiques. Pareil pour le clivage libéral-conservateur qui est celui, je crois, de la majorité d'entre nous mais qui ne nous empêche pas de nous disputer parce que les deux tendances ont chacun leur mode, leur registre, leur champ d'action. Et ce sont les modes, ces registres, ces champs d'action qui font que l'on se dispute ad nauseam. Souvent, l'on se vante de sa complexité : "je suis trop à droite pour mes amis de gauche et trop à gauche pour mes amis de droite", aime-t-on à dire de soi. Sauf que les amis en question disent (souvent) la même chose d'eux-mêmes et que nous ne sommes d'accord ni sur leur droite ni sur leur gauche. Parce que nous sommes tous ondoyants et cohérents, variants et invariants, mais que nous n'avons pas la même cohérence et la même façon d'ondoyer et que nous ne varions ou n'invarions pas sur les mêmes points. Et c'est une expérience pénible que de se rendre compte que ce qui nous rassemble (et ressemble) s'amoindrit et même s'abolit face à ce qui nous "dissemble". Comment chacun de nous est l'autre mais pas au même moment et pas sur le même point. C'est pourquoi il est si difficile dans une discorde d'éviter le mimétisme qui s'invite diaboliquement entre les protagonistes. 

2 - Point d'achoppement.

Chacun de nous se dit libéral ou socialiste jusqu'à un certain point. Mais quel point ? Celui d'achoppement ? De rupture ? De non-retour ? Là est la questchionne. Très violente, croyez-moi. 

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3 - Ma barbarie anti-barbare

Notre barbarie, c'est de croire que le passé fut barbare (propos finkielkrautien s'il en est) :

"Ainsi, se persuade-t-on, aurions-nous surmonté notre sombre préhistoire, cette période effroyable où les hommes battaient leurs femmes, croyaient dans des dieux et ignoraient les vacances."

Notre péché, c'est notre croyance en l'auto-création suffisante (et d'ailleurs, ce n'est pas un péché, car le péché, c'est ce que nous reconnaissons comme tel et c'est ce qui ce que Dieu est prêt à nous pardonner si nous ne le reconnaissons - or, les auto-créés sont très fiers de l'être et ne se voient pas du tout en pécheurs, notion ringarde pour eux, il est vrai.) L'homme contemporain, ce connard "sans dieux ni maîtres".

Mais à quel point moi-même ne suis-je pas tributaire de ce péché ? "A quel point" ai-je encore des dieux et des maîtres autres que pour des raisons de vernis culturel ? C'est encore la questchionne.

J'accuse les gens de s'auto-créer sans dieux ni maîtres mais moi-même je n'en fais qu'à ma tête et m'abrite ensuite derrière mes paravents mythiques et religieux. Et quand je traite quelqu'un de barbare, qui me dit que ce n'est pas moi, lui ? Tant pis, il faut s'affirmer soi-même aux dépens de l'autre. "Voilà, si on veut vivre comme il faut, on doit laisser aller ses propres passions, si grandes soient-elles, et ne pas les réprimer.", clamait déjà Calliclès.

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4 - La modernité contre le temps.

Le mal moderne, c'est d'avoir aboli le temps (plus que l'Histoire).

"On ne peut même plus parler de « fin de l’histoire », car en bonne doctrine hégélienne celle-ci impliquait la récapitulation et la conscience du chemin parcouru. Plus rien de tel : nous sommes passés dans une sorte de présent post-historique."

Le seul temps admis, c'est le présent-post historique. L'idée djeune que le monde naît avec moi. Il est clair que l'historicité a fait vaciller l'idée d'une nature humaine immuable.

"Pendant longtemps, nous avons vécu sur l’idée d’une nature humaine demeurant égale à elle-même à travers le temps, les variations, par ailleurs bien enregistrées, étant secondaires au regard de cette permanence fondamentale. Depuis le début du XIXe siècle, la conscience historique a miné petit à petit cette représentation de la nature humaine, en nous faisant découvrir la diversité des cultures et des civilisations, l’historicité essentielle des manières d’être de l’humanité. Nous sommes entraînés par l’approfondissement de cette conscience historique à laquelle il nous est impossible de nous soustraire."

NOUS NE POUVONS PLUS NOUS SOUSTRAIRE. Ce qui va rendre méchants les classiques et furieux (de contentement et de triomphe, et donc encore plus méchants) les modernes. La belle éternité de l'être ne séduit plus personne (même si elle persiste malgré nous.) Elle est encore là mais n'a plus la côte.

5 - Pape au centre du dispositif.

L'organisation religieuse de la société n'est plus mais la foi persiste sous de nouvelles formes à la fois très individuelles et très orthodoxes (popularité des papes). Depuis Jean-Paul II, jamais le pape ne fut à ce point au centre du dispositif (y compris Benoît XVI honni par la doxa mais star de l'information, le moindre de ses éternuements faisant le buzz. Quant à François, je ne vais pas vous faire un dessin...)

6 - Génie humaniste du libéralisme classique.

"Il y a une puissante foi libérale dont il est important de retrouver l’âme."

Trois genres de libéralisme : 

- Le « manchesterianisme » "où ce qui compte est l’activité économique en tant qu’elle est productrice de libertés grâce à l’accroissement des richesses. La thèse est simple : la liberté politique dépend de la liberté du travail et des échanges, qui donne aux individus les moyens de leur indépendance."

- Le libéralisme synthétique "qui s’organise autour de la notion de progrès. Celle-ci lie toutes les libertés sous le signe de la raison et de la science".

- Enfin, le libéralisme français et républicain. "Un libéralisme méfiant par rapport à la liberté économique, qui entend faire prédominer la liberté politique et qui attend la solution des problèmes sociaux du suffrage universel" (Gambetta, Clémenceau). Libéralisme modéré où l'Etat décide, intervient et surveille (mais sans collectiviser, contrairement au socialisme), libéralisme gaulliste.

"C’est cela la nouveauté triomphale [libérale] du XIXe siècle. Avant, explique par exemple Spencer, nous avions affaire à des « sociétés militaires », où le commandement était l’axe organisateur de la vie collective. La grande nouveauté du temps, pour Spencer toujours, c’est le passage aux « sociétés industrielles », c’est-à-dire le passage à un monde où le rapport entre pouvoir et société s’inverse, puisque c’est la société qui prend le dessus au nom de son travail et qui dicte sa loi au pouvoir politique au travers du mécanisme de la représentation."

En ce sens, la modernité n'est rien d'autre que la prise en main de la société par elle-même. La société qui prend son pouvoir d'elle-même - ou le libéralisme réalisé.

 

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7 - Génie du libéralisme (individualisme) + vertu des limites, chaque notion possédant sa limite interne.

Et celui de l'individualisme selon MATHIEU LAINE face à Gauchet dans lequel il voit l' aboutissement des droits de l'homme. Le libéralisme comme ce qui respecte l'individu et non comme ce qui veut le changer (révolutions nazie et communiste). A cela, on rappelle que le christianisme fut aussi révolutionnaire et qu'il a voulu changer l'homme. Certes, mais ce n'est pas exactement du même "homme nouveau" dont on parle - celui de Paul étant glorifié dans la foi d'un Autre et n'étant obligé (aliéné) par aucun processus (programme) politique, le royaume des cieux étant plus à venir qu'à mettre concrètement en oeuvre. Mieux, avec le christianisme, l'homme devient vraiment enfin lui-même - individu unique devant Dieu. Alors qu'avec le communisme et les religions post-modernes, l'homme tel qu'il est, individuel et singulier, doit disparaître.

Génie de Locke qui écrivait :

"Tout homme possède une propriété sur sa propre personne. À cela, personne n’a aucun droit que lui-même. Le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, nous pouvons dire qu’ils lui appartiennent en propre."

Et c'est là que le débat sur la liberté de vendre son corps recommence. JUSQU'A QUEL POINT peut-on lire ou réaliser cette très belle proposition de Locke ? Locke est-il ultra-libéral libertaire ? Non, bien sûr, parce que sa proposition, comme toute proposition, comme toute notion, comme tout principe, contient limites. Ainsi, un libéral classique ne verra aucune dimension libertaire à cette déclaration lockienne. Alors qu'un socialiste, donc hostile par définition au libéralisme, et pour qui le mal absolu est le libertarisme, dira que si, justement, cette déclaration lockienne est déjà libertaire, contient du libertaire en germe. Chaque camp voit l'extrême dans le camp de l'autre. Moi, par exemple, je fais partie de ces gens qui voient la terreur et le goulag en germe dans Rousseau et Marx mais aucunement dans Montesquieu et Constant. Parce que le libéralisme contient ses propres limites. Le libéralisme croit au désordre et aux bienfaits du désordre JUSQU'A UN CERTAIN POINT. Le socialiste est celui qui oblige le libéral à se croire ultra-libéral et libertaire sans voir que le libéral est bien souvent aussi conservateur.

En fait, l'utopie libérale n'est pas l'ultralibéralisme mais l'autorégulation naturelle. Le libéral croit que du désordre va surgir un ordre naturel sans doute inégalitaire mais ni aliénant ni misérable. L'aboutissement du "libéralisme authentique" serait non pas le triomphe du plus fort mais "l’émergence d’un ordre social bien plus efficient que l’ordre naturel ou l’ordre artificiel qui semblaient jusque-là devoir régner sans partage sur la réflexion consacrée à l’optimisation de l’organisation sociale." Un ordre quasi taoïste où le laisser- aller le plus total aurait donné lieu à la société la plus équilibrée, ou le libertarisme, si libertarisme il y a, aurait conduit non pas à Las Vegas mais à la cité de Dieu. Où princes et pauvres s'entendraient comme larrons en foire. L'utopie libérale comme utopie bisounours.

A quoi Gauchet, refusant ce libéralisme idéal, répond : " Nous ne parlons pas du même point de vue. Vous parlez d’une manière normative : ce que le libéralisme devrait être, ce qu’il aurait dû être. Je me contente de parler du libéralisme tel qu’il a été historiquement." Et bien sûr, on acquiesce - tout en se demandant quand même pourquoi nous les libéraux devrions renoncer à notre idéal bisounours alors que les marxistes et autres gauchistes n'y renoncent pas et ont du sang sur les mains ou sur la plume bien plus que nous.

8 - Génie et médiocrité du sarkozysme (selon Mathieu Laine)

"À mon sens, Nicolas Sarkozy a gagné l’élection présidentielle parce qu’il était le candidat des idées. Il était celui qui ne cessait de proposer quand les autres se cantonnaient de réagir à ses audaces plus ou moins heureuses programmatiques. Mais même s’il y avait beaucoup d’idées, il n’y avait pas de ligne, pas de cohérence, pas de choix net entre, par exemple, des ambitions interventionnistes d’une part, et des velléités libératrices, d’autre part. Il refusait même explicitement de se laisser « enfermer » dans un camp intellectuel, cette attitude n’étant manifestement pas que tactique. Maintenant qu’il est au pouvoir, cette absence de vision se révèle au grand jour et explique, sans doute, sa paralysie dans l’action. Car si de nombreux chantiers ont été ouverts, nous ne connaissons en rien la rupture promise. Cela ne condamne pas le quinquennat de Nicolas Sarkozy, mais cela le contraint, s’il veut marquer son temps, à choisir une ligne, une perspective de société, et à s’y tenir."

(Rappelons que cet entretien date de 2008 et que force est de constater que...)

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9 - Gouvernance et croyance au laisser- aller

"Notre idéologie est discrète, voilà tout. Elle se résume dans une foi dans les régulations automatiques. Nos ancêtres de l’âge totalitaire étaient obsédés par la volonté de maîtriser le fonctionnement de leur société. Nous sommes aux antipodes de cette hantise. Notre foi à nous, c’est que les choses marchent très bien toutes seules. Le mot qui condense ce nouvel esprit de l’époque est « gouvernance ». Un peu de gouvernement, mais le moins possible. Pour le reste, le plus possible d’ajustements spontanés dans le système le plus décentralisé possible. C’est à la puissance de ce schéma de pensée qu’il faut attribuer la désintellectualisation frappante de nos sociétés. À quoi bon chercher à comprendre et à maîtriser des processus dont l’équilibre doit se trouver de lui-même ? L’Union européenne est l’incarnation planétaire de cette façon « post-politique » de faire de la politique…"

L'Europe - nouveau monde qui doit se trouver lui-même. L'idée européenne comme ce qui va s'arranger de soi. L'Europe comme croyance quiétiste. Et c'est marrant parce que je me reconnais totalement là-dedans en me disant en même temps que c'est totalement délirant et irréaliste.

Alors que les Américains croient encore à l'action, eux, courageux, forts et cons qu'ils sont toujours. Plus nous. Nous, nous croyons au petit bonheur la chance. Au Kairos. "Nous sommes de ce point de vue, sans le savoir, à l'avant-garde de l'Histoire."

10 - Sarkozy par Gauchet en 2008

"Le cas Sarkozy est très intéressant. C’est un homme dont la grande intelligence fonctionne à l’instinct, sans grandes théories. Son intelligence est d’avoir compris que, dans un pays comme la France, il faut un compromis entre la gouvernance et un certain rôle des idées, de l’Histoire, de l’autorité de l’État, de la mobilisation d’une grande mémoire. Sarkozy, c’est l’union de la technocratie version Union européenne avec le besoin d’idéal. C’est la composante que lui a apportée Henri Guaino. Grâce à lui, Sarkozy a trouvé une synthèse originale qui s’est révélée électoralement déterminante."

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11 -Identité française

La France n'a pas un problème d'identité nationale (contrairement à ce que pensent les "nationalistes") mais un problème d'identité historique (contrairement à ce que pensent les marxistes et consorts, tout ceux qui croient que le problème est "économique et social.").

 

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12 - Domination de la gauche culturelle depuis l'après-guerre.

Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Gauchet :

"Le problème nouveau de la droite en France, c’est que c’est la gauche qui définissait l’avenir dans ce pays. La droite était le parti du passé. Or la gauche étant défaillante dans sa fonction traditionnelle, la droite se trouve dans l’obligation de faire ce travail à sa place si elle veut être crédible. La campagne s’est plutôt jouée sur le renouement avec le passé, comme condition de l’avenir. Sarkozy a retrouvé de ce point de vue le fil conducteur du gaullisme."

Le problème est que ce fil a fait long feu et s'est rompu, Sarko apparaissant au fil de son quinquennat comme un opportuniste, une girouette, un derviche tourneur, insuivable même et surtout pour son propre camp.

13 -Génie gaulliste : faire une politique de gauche quand on est de droite

"De Gaulle pouvait faire d’une certaine manière la politique de la gauche à droite."

Du moment que le président est de droite, peu importe (jusqu'à un certain point) qu'il fasse une politique de gauche. Ca peut être très bien une politique de gauche, mais moi c'est l'ambiance de gauche que je n'aime pas, la musique de gauche, l'immigré de gauche. Alors qu'un immigré de droite, il faudrait lui donner la nationalité française tout de suite !

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14 - Simplifier nos complexités

" À commencer par le poids des extrêmes, même si leur rôle n’est plus ce qu’il a été. L’extrême gauche fonctionne comme un surmoi pour la gauche socialiste, et le vote d’extrême droite est le grand problème électoral de la droite, dont il n’est pas sûr qu’il soit derrière nous. Cet extrémisme structurel contribue au durcissement des clivages. Par ailleurs, la raison première qui a présidé à l’implantation du partage demeure. Pourquoi y a-t-il eu une droite et une gauche ? Parce que le camp conservateur et le camp progressiste ont toujours été traversés en France par des failles très profondes exigeant une unification abstraite. D’où le besoin de fédérer ces familles disparates au moyen d’un affrontement symbolique simplificateur. Prenez nos partis. L’UMP est tout sauf un bloc homogène, c’est une réunion de courants dans une machine politique construite pour les besoins de la cause. Le Parti socialiste se divise à chaque occasion. Il est manifeste qu’il y a plusieurs gauches dans la gauche."

Et plusieurs droites dans la droite, plusieurs extrêmes droites dans l'extrême droite - et aussi plusieurs catholicismes, plusieurs islams, etc. Et là il dit quelque chose de très important et de très émouvant : nous avons besoin de simplifier nos positions non pas parce que nous sommes trop simples mais parce que nous sommes justement trop compliqués ! Nous sommes traversés par de telles failles idéologiques et religieuses qui sont autant d'irrésolvables contradictions (et que bien sûr l'adversaire prend plaisir à stigmatiser, mais comme nous le faisons aussi, c'est de bonne guerre) que nous sommes bien obligés de recourir à une unification abstraite. Parce qu'un moment donné, Anagké sténaï, "il faut s'arrêter" au sens littéral. Non pas arrêter, mais s'arrêter, s'arrêter soi, et tenter d'avancer, c'est-à-dire de laisser en jachère des parties de soi qui vont dans le mauvais sens - quitte à les reprendre plus tard. Et c'est la raison pour laquelle je m'insurge contre la fameuse objection "trop facile". "C'est trop facile de se dire catho et de se conduire comme un libertaire, c'est trop facile de se dire libéral alors qu'on est un fonctionnaire, c'est trop facile de parler de responsabilité quand on est bien loti, c'est trop facile...." Mais non, justement, c'est très difficile d'organiser toutes les forces en soi, de respecter toutes les configurations de domination ou autres formations de souveraineté. Quelle Herrschaftsgebilde pour quel problème ? Il est bien là le problème.

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16:31 Écrit par Pierre CORMARY dans Penser | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marcel gauchet, michel crepu, revue des deux mondes, libéralisme, politique, droite, gauche | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

07/10/2014

Touche pas à sa pute

Sur Causeur

 

eyes wide shut

 

Et si ce n’était ni Nabe, ni Zagdanski, ni Régis Jauffret qui avait écrit le livre définitif sur DSK mais Bruno Deniel-Laurent ? Non que cet Idiot du Palais, première fiction de ce surdoué en tout qu’est « BDL » (créateur de revues1, essayiste, documentariste et aujourd’hui romancier), traite des exploits carltoniens de celui qui a failli devenir notre président de la République, mais son histoire de pute et de puissant, de fric et de violence, de désir fou et de déchéance, y fait d’abord furieusement penser.

Au début, on croit qu’on va rire tant le décor improbable, les personnages grotesques et les situations ubuesques semblent relever du roman satirique et picaresque. Palais oriental en plein quartier haussmanien avec « piscine en marbre noir » et « ascenseurs empestant la friture et le safran ». Règlement intérieur épuisant jusqu’au délire mais qui n’empêche ni la médisance, la corruption et l’arbitraire de régner en maîtresses et où « un simple sourire ou un haussement d’épaules mal interprété dégringole à travers les étages du Palais et fauche au hasard deux ou trois employés modèles. » Armada multi ethnique de subalternes mis en caste pour le service des maîtres des lieux – et d’abord de la « Princesse » dont chacun se demande si « elle est belle » comme dans les contes de fées alors qu’elle est une sorte de monstre nothombien dont le corps obèse et enflé n’est plus qu’ « une cacophonie » pétante et rotante « que ne couvre pas le tintement de ses montres à un million d’euros ».  Dans ce monde totalitaire et ultralibéral où l’on se doit de combler dans l’instant le moindre caprice de ces émirs d’Oukbahr, Dušan,  l’agent de sécurité serbe chargé de veiller sur les entrées et les sorties de chacun, a trouvé sa place. Lorenzaccio passif et ironique de ce monde hors du temps et presqu’hors des lois, il croit résister à l’ambiance délétère du Palais. Pourtant, à lui aussi, il arrive «  pour tromper son monde, de décocher, ici ou là, une phrase d’une infinie bassesse, une saillie raciste, un trait de soumission » et de devenir peu à peu ce qu’il méprise. Ce sera son drame.

Tout se complique lorsque le Prince revient au Palais et charge Dušan, via son intendant, le « docteur Elias », et âme damnée des lieux,  de devenir son rabatteur. Accompagné de deux gorilles, voici notre « idiot » dans la Mercedes de l’Emir à rechercher sur le périphérique parisien celle que l’on présente comme « une jeune fille en difficulté » que son Altesse se propose d’aider en lui apportant « pour quelques heures un répit dans sa précaire existence ».  Ce sera Khadijia, « une beauté presque terrifiante », et dont, comme on l’imagine,  Dušan tombe amoureux dès qu’il la ramène au Palais, craignant instantanément pour sa vie et tentant de se rassurer en se persuadant que le Prince et ses gens « ne sont pas des monstres quand même. » On pense à l’ Eyes wide shut de Kubrick, ses orgies de notables, ses simulacres d’exécution (ou non), sa violence paranoïaque : « Le Prince : une transcendance aberrée. Il est partout et nulle part. On ne le voit jamais, mais il est sans cesse dans votre tête, dans votre dos. » Comme dans le film de Kubrick (et L’idiot du Palais pourrait faire un sacré bon film), on attend la mésaventure qui se termine bien, la rédemption par l’amour, la sortie propre.

Et c’est là que le roman surprend, désamorçant ce qu’il semblait promettre dans sa première partie un rien abstraite, refusant la fiction facile du salut glamour – et cela au risque de décontenancer le lecteur, celui-ci pris au piège d’un style aussi élégant qu’impitoyable qui agit sans anesthésie et le plonge progressivement dans un état d’insécurité morale qui est aussi celui de son personnage. Car comme le dira Kadija à Dušan dans la scène la plus terrible du livre, il ne suffit pas de faire partie des « gentils » pour être aimé, ni même respecté – le désir secret de tout un chacun. Le tort de Dušan est d’avoir cru qu’il suffisait de vouloir sauver quelqu’un pour pouvoir vraiment le faire, ou pire, de vouloir être sauvé soi-même (par une prostituée miséricordieuse et blablabla) pour l’être.  Au fond, l’idiot s’est révélé un imbécile non seulement incapable « d’être au niveau de ses intentions » mais encore qui s’est trompé complètement sur lui-même et celui de son « vrai visage » soi-disant à naître.

Un corrompu qui se croit pur, un esclave qui se croit libre, un homme qui s’imagine que l’amour d’une femme le révélera et à qui la femme aimée révèle surtout qu’il ne l’aime que par mimétisme princier – tel est l’histoire de ce petit factotum qui apprend à ses dépens que les bonnes intentions sont toujours punies et qu’on ne peut espérer une quelconque rédemption sans le sacrifice réel de ses illusions, même les plus vénielles, ce que l’auteur appelle superbement « la joie de la perte franche ». Roman girardien en somme où l’on se voit amputer de sa part mensongère, « romantique », et dont la miséricorde ne réside, si miséricorde il y a, non dans le fait d’être aimé mais dans celui de se rendre compte qu’on ne peut justement pas l’être. Khadija n’est pas Sonia, la fille perdue et magnifique de Crime et châtiment qui accompagnait Raskolnikov jusqu’à la fin. Ici, la femme qui sauve est la femme qui quitte, qui abandonne, qui refuse de se prendre au petit jeu compassionnel de son prétendant.  Si la grâce agit, c’est dans et par la crasse. « Khadija avait raison : il avait éprouvé de la pitié, une pitié suave, vaine, confortable, non la pitié qui sauve, mais celle qui égare, qu’on achète au rabais et que l’on revend avec intérêt. » Pas de récompense ni de happy end pour celui qui sort de l’enfer, mais un purgatoire qui risque de durer encore longtemps. Et c’est pourquoi L’idiot du Palais est ce livre génialement antipathique, antipathiquement catholique, qui, à quelques niveaux existentiels que l’on se place, dévoile la vénalité de nos affections.

 

L’idiot du palais, Bruno Deniel-Laurent, La Table ronde, 2014.

1 - Revues littéraires, bien entendu, les subversifs Cancer! (2000), Tsim Tsoûm (2005), Impur (2007), et non de cabaret, quoiqu’avec BDL, on n’est jamais sûr

 

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BDL (pantalon rouge) dans le Figaro littéraire du 04 septembre 2013

08:01 Écrit par Pierre CORMARY dans Bruno Deniel-Laurent | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bruno deniel-laurent, premier roman, littérature, prostitution, prince arabe | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer