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26/02/2015

Entretien avec Isabelle Kersimon - islamophobie, mythe ou réalité ?

 

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À en croire certains « vigilants » de la sociologie officielle et certaines associations religieuses et militantes, l’islamophobie serait le fléau de notre temps, cause de tous nos maux, et à l’origine même des violences « islamistes » que nous venons de connaître en France et au Danemark. Dans un livre qui devrait faire date, Isabelle Kersimon et Jean-Christophe Moreau, sans du tout nier la réalité d’actes islamophobes aussi attestés que marginaux, démontrent comment cette notion d’islamophobie a été fabriquée puis instrumentalisée en vue de communautariser la société, en plus d’ajouter à sa culpabilisation permanente.

Rencontre avec la co-autrice (et instigatrice) de cette étude.

 

 

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Ces jours-ci, les médias alertent sur une nouvelle flambée de l’islamophobie en France. Ils se basent sur les nouveaux chiffres du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) qui viennent de tomber. Mais de quoi parle-t-on exactement ?

Les statistiques du CCIF, entre fin 2003 et fin 2012 - les relevés ne figurent plus dans ses rapports depuis 2013 -, constituent un véritable inventaire à la Prévert. Toutes sortes d’actes y sont recensés comme islamophobes, dont une partie non négligeable ne relève en rien de délits à motif religieux. Par exemple, des fermetures administratives de mosquées clandestines ou ne respectant pas les obligations de sécurité ; des expulsions d’individus impliqués dans des entreprises terroristes ou tenant des discours antioccidentaux et antisémites virulents ; mais aussi des crimes ou délits dont il a été établi que l’intention de leurs auteurs était indépendante de la religion de leurs victimes (vols de cuivre sur des chantiers de mosquées, par exemple). Les cas sont nombreux où la stricte application de la loi est dénoncée comme acte islamophobe - ce qui pose un sérieux problème spéculatif  et idéologique : tout se mélange dangereusement.

Par exemple ?

Parmi les actes relevés suite aux attentats de janvier, évidemment inadmissibles et condamnables, certains sont aussi sujets à caution. Le 8 janvier, en marge de la minute de silence, un lycéen maghrébin a été roué de coups devant son établissement à Bourgoin-Jallieu, en Isère. Considérée comme l’expression de l’« islamophobie ambiante », cette agression s’est finalement révélée être un règlement de comptes entre adolescents, dont l’un a été condamné pour violences aggravées car commises à proximité d’un établissement scolaire. Autre exemple : celui de ce meurtrier ayant poignardé un père de famille musulman à Beaucet en janvier, diagnostiqué schizophrène et dont, pour l’instant, le parquet n’a pas établi qu’il y ait eu la circonstance aggravante d’islamophobie. Or, avant que l’aspect islamophobe ait été reconnu, le CCIF surfe sur cette tragédie.

J’ajouterai enfin que s’il existe une vague de haine dirigée contre les personnes principalement, c’est l’antisémitisme : 51 % des violences racistes commises en France ciblent des juifs (moins de 1 % de la population). Malheureusement, nous assistons à une compétition victimaire indigne.

 

 

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Peut-être pour « rassurer » le lecteur « méfiant », vous  précisez dès le début de votre essai que celui-ci ne veut aucunement nier les vrais actes islamophobes mais dénoncer une extension de ce terme à des fins abusives.

Pour moi, il n’existe pas d’« actes islamophobes », mais des actes antimusulmans : les profanations et les agressions de personnes. Ces actes existent en France, malheureusement, et ils sont heureusement réprimés par la loi.

Le terme d’islamophobie a été forgé par des administrateurs coloniaux français au tout début du XXe siècle pour dénoncer la diabolisation politique de l’islam, perçu comme la négation de la civilisation, et des musulmans, considérés comme ennemis naturels, ontologiques, irréconciliables, des chrétiens et des Européens. C’est la seule acception qui, d’ailleurs, me paraisse pertinente puisqu’elle désigne historiquement un rejet fondé sur une vision réductrice et essentialiste. Plus tard, les ayatollahs ont repris ce terme pour condamner ce qu’ils jugeaient être des errances non conformes à leur vision religieuse, à leur orthopraxie.

En fait, le terme est réapparu en France, indirectement, au moment de l’affaire Rushdie, puis brutalement, lors du procès intenté à Michel Houellebecq, en 2002 et avec la publication en 2003 de La Nouvelle Islamophobie du sociologue Vincent Geisser. Il est entériné en 2005 par le Conseil de l’Europe à Varsovie, au même titre que l’antisémitisme, ainsi que par l’OCI (Organisation de la coopération islamique).

Tout le monde peut donc être soupçonné d’islamophobie ?

En effet. Lorsqu’on accuse par exemple Michel Onfray d’être islamophobe, on lui reproche essentiellement de poser un regard (très) critique sur l’islam. C’est son droit le plus strict et qui n’a rien à voir avec une agression de personnes ni même avec un quelconque « racisme ». Il en fait d’ailleurs usage à l’égard des deux autres monothéismes. La liberté absolue d’exprimer toute critique doctrinale est chez nous sacrée depuis Spinoza.

Or, les promoteurs du concept d’islamophobie ont, d’une part, racialisé la question dans le but de la rendre délictuelle, et, d’autre part, s’emploient à dénoncer toute critique de l’expression publique d’un certain islam comme islamophobe et persécutrice. Enfin, ils visent à réhabiliter le délit de blasphème. Avec eux, « l’islamophobie n’est pas une opinion, c’est un délit ».

 

 

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Peut-on dire que l’islamophobie est un anticléricalisme appliqué à l’islam et non un « racisme » comme certains bien-pensants aimeraient nous en persuader ?

Je réfute le terme de « racisme antimusulman », justement dans la mesure où je ne considère pas l’islam comme un bloc monolithique et les musulmans comme ayant un trait commun irréfragable : leur croyance en un islam qui serait un tout indifférencié. Par ailleurs, l’islam n’est ni un peuple, ni une ethnie. Quiconque, Européen, Américain, Asiatique ou Africain peut s’y convertir. Enfin et curieusement, la notion de racisme antimusulman se substitue à celle de racisme anti-arabe. Or, tous les Arabes ne sont pas musulmans ; et tous les musulmans ne sont pas Arabes. Cette notion est donc un raccourci que les associations comme le CCIF ont réussi à faire adopter, avec, indifféremment, l’un ou l’autre concept : une confusion ethnico-religieuse où toute agression envers une personne supposée musulmane en raison de son origine ethnique serait une agression non contre la personne, mais contre sa confession supposée. Pour le CCIF, le racisme n’est plus simplement ethnique, si l’on ose dire, mais bien religieux.

Adieu l’anticléricalisme d’antan !

L’islamophobie strico sensu serait en  effet proche de l’anticléricalisme politique qui est notre sport national depuis toujours. On veut se moquer de l’imam comme on se moquait, et ô combien, du curé. N’oublions pas que dans notre démocratie, si la personne est sacrée, sa religion ou son idéologie, en revanche, ne le sont pas.  J’ai le droit de me moquer de vos idées et de vos croyances, pas d’appeler à la haine contre vous. Le CCIF veut confondre la personne avec ses idées – et, de fait, interdire la critique de celles-ci !  L’islamophobie n’a donc rien d’un racisme.

 

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Le problème, comme vous le dites, c’est « la loi commune » laïque, égalitaire, républicaine qui, aujourd’hui, devient elle-même islamophobe, voire raciste, dès qu’on décide de l’appliquer.

La dénonciation exponentielle, par le CCIF, d’actes antimusulmans se double d’un discours très construit sur un rejet national et institutionnel de l’islam et des musulmans. Il repose sur l’idée que politiques, législateurs et médias minoreraient ce type d’agressions, ce qui est évidemment une vue de l’esprit, sinon un outil de propagande. La remise en cause de la laïcité, par l’adoption fréquente de mots tels que « laïcards » ou « laïcistes », qui critique pêle-mêle les lois de 2004,  2010 et les lois de séparation notamment sur le financement des lieux de culte, vise, plus globalement, l’universalisme républicain ainsi que la notion d’égalité homme-femme telle que la France l’a connue, développée, expérimentée puis institutionnalisée dans son histoire.

Même si l’expression a été utilisée récemment à tort et à travers, vous êtes d’accord qu’il ne faut pas faire « d’amalgame » entre l’islam, troisième religion monothéiste du livre, et l’islamisme, catégorie politique, s’il en est ? L’islam n’est pas l’islamisme comme du reste l’islamophobie n’est pas le racisme ?

Vous avez raison d’établir un parallèle entre les amalgames : l’islam n’est pas l’islamisme (cela dit, on a longtemps employé l’un et l’autre terme sans volonté d’appuyer une péjoration pour le second, mais ce n’est plus le cas de nos jours) ; l’islamophobie n’est pas un racisme. Le terme islamisme demeure cependant flou, mais on comprend bien qu’il désigne un islam ultra rigoriste - dans lequel on évoque pêle-mêle wahhabisme takfiriste ou Frères musulmans -, voire potentiellement subversif, politiquement (islamisme) ou militairement (djihadisme).

Dans tous les cas, il est fort de café d’entendre toujours les mêmes accusations d’islamophobie. D’une part, l’intégralité du monde politique (hormis Marine Le Pen) a soigneusement évité d’employer les mots « islamisme/islamiste » au moment des attentats et pendant quelques jours ; d’autre part, la mise en garde la plus populaire, du côté des médias comme des réseaux sociaux, a été le désormais trop célèbre « pas d’amalgame ». On ne peut donc objectivement pas, contrairement à ce que prétend le CCIF, accuser politiques et médias d’avoir encouragé l’« islamophobie » à l’occasion.

 

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N’y a-t-il pas dans cette soi-disant explosion de « l’islamophobie » une responsabilité patente d’une certaine tendance des sciences sociales où l’on invente sans cesse de nouveaux paramètres qui vont prouver un peu plus chaque jour que nous sommes islamophobes, racistes – et d’ailleurs sexistes, homophobes, responsables et coupables de tous les maux du monde ?

Nul besoin d’inventer de nouveaux critères. Ils ont été définis par le Runnymède Trust, un think tank britannique multiculturaliste, en 1997. Ce qui se dessine depuis cette date, c’est plutôt une nouvelle procédure taxonomique. En l’occurrence, les zélateurs du concept orientent leurs doléances dans deux directions : les institutions et les médias. Ils parlent donc d’islamophobie d’État et d’islamophobie médiatique. Et ajoutent à la confusion.

Que pensez-vous de la déclaration d’Emmanuel Todd dans Le Figaro quand il dit que  « blasphémer l'islam, c'est humilier les faibles de la société que sont ces immigrants »[1] ?

On pourrait comprendre ses réticences si l’on considérait l’Occident comme un grand tout dominateur, exploitant et méprisant les cultures islamiques, à tort à mon avis. J’aurais pu entendre ses doléances s’il avait analysé les responsabilités russe et américaine dans les déflagrations afghane et irakienne, voire française en Libye et les drames humains consécutifs. Il ne faudrait pas pour autant négliger les racines idéologiques du djihad et le rêve de Califat, ces crispations identitaires mondiales qui n’ont pas besoin de l’Occident pour exister. Sa prise de position est inaudible pour moi lorsqu’il évoque les immigrants, car ses présupposés sont inacceptables : 1) Tous les immigrants en provenance du Maghreb ou d’Orient ne sont pas musulmans ; 2) La classe ouvrière n’est pas exclusivement musulmane ; 3) C’est montrer une condescendance de classe que d’ignorer l’émergence d’une classe moyenne musulmane ; 4) C’est mépriser le libre-arbitre que de supposer que les ouvriers musulmans sont tous inaptes à apprécier l’humour de Charlie ou, à tout le moins, tous incapables d’y rester indifférents ; 5) Les jeunes de banlieue ne sont pas les seuls qui souffrent économiquement. Une récente étude d’envergure montre que la discrimination à l’emploi touche surtout les +55 ans, les femmes enceintes et les obèses.

 

 

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À propos de la « victimisation des musulmans », vous parlez des « impasses du mimétisme analytique » auxquelles aboutit cette comparaison douteuse entre islamophobie et antisémitisme… car enfin, et contrairement à l’islamophobie, l’antisémitisme a tué et continue de tuer - tout comme d’ailleurs l’islamisme.

L’antisémitisme a persécuté et assassiné ses victimes pour avoir été juives, quel que fut leur degré de religiosité. Ce n’est en effet pas le cas de l’islamophobie, même telle que définie par le CCIF et consorts. Ainsi, en France, les musulmans victimes d’agressions d’autres musulmans parce que leurs pratiques ne sont pas orthodoxes (ramadan non respecté, non-port du voile…) ne sont pas la préoccupation du CCIF. Par ailleurs, les configurations juridique et sociale ne sont absolument pas comparables : l’arsenal juridique protégeant aujourd’hui les musulmans n’existait pas pour les juifs dans les années noires, de même qu’il n’existe pas en France aujourd’hui moult ligues et journaux dont la raison d’être serait la haine des musulmans. Nul pamphlet célinien contre les musulmans !

Ce qui est sûr, c’est que les promoteurs du « délit d’islamophobie » ont mis en place une armada de concepts  - ce « mimétisme analytique » - pour que cette comparaison finisse par s’imposer comme une évidence. Leur but, in fine, est de voir l’islamophobie érigée au rang de crime contre l’humanité. Depuis au moins 2009, le Premier ministre turc Erdogan l’a d’ailleurs déclaré plusieurs fois et devant plusieurs instances (entre autres l’ONU et l’OCI). Ekmeleddin Ihsanoglu, secrétaire général de l’OCI, a affirmé au Monde en 2010 que « nous nous dirigeons vers un paradigme ressemblant à l’antisémitisme des années 1930 ». Ce mantra connaît une belle prospérité, alors même que la moitié des actes racistes frappent les Juifs, qui représentent moins de 1 % de la population.

Au fond, ce délit d’islamophobie qu’on veut faire reconnaître n’est rien d’autre que l’ancien délit de blasphème. Que dit exactement le droit français là-dessus ?

Le délit de blasphème a été abrogé en France en 1789, mais il perdure en Alsace-Moselle, comme une part d’héritage du Code pénal allemand de 1871, dans le cadre du régime concordataire. Il n’a heureusement jamais été appliqué. La veille de la tuerie à Charlie Hebdo, des représentants de l’ensemble des cultes d’Alsace-Moselle ont demandé son abrogation. À ce jour, il n’y a plus d’unanimité.

À quoi aboutirait, selon vous, une « laïcité ouverte », apparemment votre bête noire ?

La « laïcité ouverte » correspond selon moi à l’irruption de tous les particularismes religieux dans la sphère publique et à une hyper confessionnalisation de la France, que j’estime dangereuse pour la communauté nationale.

 

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Que vous inspire l’affaire de l’enseignant suspendu parce qu’il ne voulait pas faire cours devant une étudiante voilée ? Certes, la loi, qui interdit le voile à l’école, le permet à l’université, mais cette affaire n’est-elle pas le symptôme de quelque chose de plus grave ?

Cet enseignant, par ailleurs avocat, savait parfaitement à quoi il s’exposait puisque les signes ostensibles d’appartenance religieuse ne sont pas interdits à l’université. Cette affaire révèle les crispations qu’engendrent l’atomisation accrue de notre société et la radicalisation identitaire : une étudiante voilée se présente à autrui d’abord comme musulmane. Ce phénomène, qui commença à Creil en 1989, nous rapproche de la vie communautaire anglo-saxonne.

[Sur ce sujet, lire l'excellent article de Jean-Paul Brigelli : "face à la vague noir, interdisons le voile à l'université"]

 

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« Le concept d’islamophobie, écrivez-vous, repose sur une théorie qui prétend révéler les ressorts d’un phénomène social (les différentes formes de rejet de l’islam) mais dont la véritable fonction est d’influencer l’action politique en faveur d’une seule catégorie d’acteurs sociaux (la « communauté musulmane »). Vous ne virez pas complotiste, là ?

Le CCIF milite activement pour l’abrogation de la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires à l’école ; et l’OCI souhaite étouffer toute expression critique de l’islam, ce sont des objectifs publics, or vous savez que les complots sont tenus secrets ! Ainsi, l’OCI a mené campagne à l’ONU, entre 1999 et 2011, pour instaurer le délit de « diffamation des religions », un euphémisme pour « blasphème ». La Ligue de défense judiciaire des musulmans (LDJM), association concurrente du CCIF, avait d’ailleurs assigné Charlie Hebdo pour blasphème devant le tribunal correctionnel de Strasbourg en 2013. Quoi qu’il en soit, en poussant le concept de racisme antimusulman, le CCIF voudrait voir disparaître le principe selon lequel, en France, on ne réprime pas des discours dits islamophobes, sauf s’ils visent expressément des personnes (diffamation, injure, provocation à la haine, à la discrimination et à la violence). Pour résumer, les actions du CCIF visent à instaurer une sorte de justice d’exception pour les musulmans et tout ce qui relève de l’islam. Car il n’y a pas de « communauté musulmane », mais des personnes de confession musulmane, et des lois communes, quelle que soit la confession des personnes.

 

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Avez-vous lu Soumission, de Michel Houellebecq ?

Je suis une grande admiratrice de Michel Houellebecq, et les procès en islamophobie qui lui sont faits à l’occasion sont dénués de fondement. Son postulat est le même que celui de nombreux sociologues : face au déclin apparemment inexorable du christianisme en France, rayonnent le dynamisme et la vitalité de l’islam. Reste à savoir quel islam l’emportera.

 

 

Isabelle Kersimon, Jean-Christophe Moreau, Islamophobie, la contre-enquête, Editions Plein Jour, octobre 2014, 288 pages, 19 euros.

 

PISTES A SUIVRE :

 

Caroline Fourest analyse Islamophobie - la contre-enquête sur France Culture. A ECOUTER ABSOLUMENT.

Quand Elsa Ray, porte-parole du CCIF, explique que la radicalisation est le produit de l'islamophobie, face à Claude Askolovitch.
 
Quand Abd al Malick déclare que Charlie Hebdo a "fait preuve d’irresponsabilité en multipliant ces caricatures. Même si le but était de montrer du doigt les intégristes, et même s’ils en avaient le droit au sens légal" (Libération.)
 
 
 

[1] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/02/06/97001-20150206FILWWW00017-todd-pas-d-accord-avec-je-suis-charlie.php

 

24/02/2015

La France Big Brother, de Laurent Obertone - "1984" ou "La guerre du feu" ?

SUR LE HUFFINGTON POST

 

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Le revoilà, l'Avengers de la sociologie mise à bas, le X-men de l'idéologie déculottée, l'Orange mécanique de la France réelle, le journaliste enragé (et non « encarté » comme on voudrait le forcer à « avouer ») qui décrit, décrypte, défrise les expertises officielles, affole la bien-pensance et hante les cauchemars d'Aymeric Caron - j'ai nommé Laurent « Obertonnerre », celui qu'on n'ose pas ou plus inviter sur les plateaux télé, ou qu'on décommande à la dernière minute, celui à côté duquel Eric Zemmour paraît un bisounours et Michel Houellebecq un Shadock, celui dont les livres cartonnent au grand dam des observateurs officiels car ils sont une revanche des gens sur les élites, du provincial sur la capitale, du plouc imprécateur sur l'intello censeur.

Il est vrai que l'auteur de La France Orange mécanique et d'Utoya a un sens de l'intempestif peu commun. Dans ce nouveau livre, conçu comme une série de lettres envoyées par les tenants d'un Pouvoir totalitaire à un « Monsieur Moyen » qui serait chacun de nous, il s'agit rien moins d'expliquer comment « nous », habitants du pays de Voltaire et parlant la langue de Molière, avons pu être à ce point aliénés moralement, politiquement, socialement, esthétiquement, historiquement, et par-dessus tout biologiquement et zoologiquement. Car pour Obertone, il s'agit moins d'aliénation que de dressage, de cité que de zoo, de robot que de chien, de loup, de mouton, de poule et même de porc. En lecteur assidu de Konrad Lorenz (dont L'Agression, une histoire naturelle du mal pourrait servir de titre générique à ses trois livres), il traite l'homme moyen comme un animal domestique qui aurait perdu tout instinct de survie - ce qui, disons-le tout de suite, ne va pas sans poser de petits problèmes de réductionnisme. Si le darwinisme social a ses vertus, il a aussi et assez vite ses limites. Or lui, Obertone, n'a pas de limite, si bien qu'à un moment donné son livre si fort, si drôle, si exact dans ses informations, devient problématique quant à son sens profond. On a beau trouver très pertinentes les remarques sur la perte de nos immunités défensives, la chute de notre instinct de survie, notre propre haine de l'anthropologie classique qui était jusqu'ici garante de notre présence au monde, on se dit que ses comparaisons animalières permanentes font long feu. Et que même si l'on rit souvent (« Tu crois que François Hollande aurait eu une chance, face à un tigre à dents de sabre du paléolithique supérieur ? »), son approche presqu'exclusivement comportementale et « survival » de l'humanité finit par rendre perplexe - et nous donner envie de lui dire : « ok Laurent, tu dénonces la dimension 1984 de notre époque, mais tu ne plaiderais pas pour un retour à la guerre du feu, là, quand même ? »

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Konrad Lorenz

 

En même temps, et c'est toute l'ambiguïté de ce livre bien informé et mal conçu, on se régale. Les portraits font mouche (Plenel, Taubira, Barthès, BHL), les chiffres corrigent quelques vieux fantasmes (aux Etats-Unis, les Blancs sont deux fois plus victimes des Noirs que l'inverse ; en France, la différence de salaire entre hommes et femmes est ultra-marginale) ; les déclarations des uns et des autres, diaboliquement remises à jour (dont celles de Najat Vallaud-Belkacem sur la théorie du genre, affirmée comme telle en août 2011 puis niée en juin 2013), rappellent comment la manipulation est à ce point formatée, légitimée et surtout acceptée dans notre beau pays. Certes, Obertone n'hésite pas à puiser abondamment dans des travaux déjà faits, d'ailleurs très honnêtement cités, comme tel article de Science, Slate ou Capital, ou tel ouvrage de référence comme La Face cachée du Monde, de Péan et Cohen, ou encore La Barbarie intérieure, magnifique essai sur « l'immonde moderne » du regretté Jean-François Mattéi - mais qui l'en blâmerait ? L'information est faite pour circuler, et ce qu'un public intello a lu, par exemple, sous la plume de ce grand philosophe disparu l'an dernier, le grand public le lira sous la plume de ce journaliste infréquentable à force d'être intraitable qu'est Obertone. C'est d'ailleurs ce qui déplaît tant chez ses contempteurs qui sont légion. Qu'il vende la mèche à tous. Qu'il déverse des vérités grossières sans déontologie, hors de tout esprit de sérieux ou de conscience « responsable ». Obertone, au fond, est aussi « irresponsable » qu'un célèbre journal qui vient récemment de payer le prix du sang pour avoir osé être libre sans dieu ni maître. Et c'est pour cette raison que personne ne veut discuter avec lui. Quelqu'un qui écrit sans complexe, à propos du sacrifice expiatoire de Cahuzac via Médiapart, que « le pire est souvent légal », que c'est grâce à Libération, Le Monde et L'Humanité, que « la France est mentalement communiste », que « subventionner la presse, c'est exactement comme si on obligeait les gens à acheter les journaux qu'ils ont choisi de ne pas lire » ou, encore mieux, que l'antiracisme est le « knout du régime » , et que l'islamophobie, voudrait-on nous faire croire à propos de la décapitation de Hervé Gourdel, est pire que l'islamisme ne peut décemment être invité sur Canal +.

 

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Sans compter l'analyse du féminisme dans le chapitre le plus savoureux et le plus osé du livre intitulé comme il se doit « le camp des seins » et dans lequel on apprend, entre autres, comment les féministes radicales ont déclaré la guerre à l'anisogamie - soit cette réalité physiologique qui veut que « les mammifères femelles s'investissent plus que les mâles dans leurs progénitures » et dès lors développent des facultés différentes que celles de la créature qui les a ensemencées. Du fait que pour une femme, concevoir un enfant occupe neuf mois de sa vie, c'est son cerveau lui-même qui a choisi la stabilité, la paix, l'ordre invariant des choses, soit tout ce qui permet d'assurer la gestation et la protection de son enfant - alors que l'homme, qui peut avoir des centaines d'enfants par an sans même s'en rendre compte, est beaucoup plus sensible au changement de temps, aux mutations historiques, à la violence voulue comme telle - et au charme de la voisine. Contrairement à l'adage répandu, la femme est finalement beaucoup plus « invariante » qu'elle ne « varie », au contraire de son irresponsable compagnon toujours prêt à mettre en péril le monde. Même « un ver de terre mâle a un cerveau différent d'un ver de terre femelle (Science, août 2012) », va jusqu'à écrire Obertone. Mais c'est cette inégalité sexuelle qui est « le prix de la civilisation » et le garant de la vie.

 

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Avouons-le, notre ancien collègue du Ring s'emmêle parfois les pinceaux, notamment quand il parle d'art : qu'est-ce que c'est que ce jugement sur Matisse qui « dessine mal », Laurent, enfin ? Et comment mettre sur le même plan l' auteur du « Grand nu rose, couché » de 1935 avec la « performance », pour le coup bien débile, de cette « artiste » venue récemment exhiber son sexe devant L'origine du monde de Courbet au Musée d'Orsay ? En fait, c'est à partir de ce moment qu'on finit par se demander qui est exactement ce Big Brother avec lequel tu tiens à nous faire si peur. Les media ? L'Etat ? Tout le monde ? Nous-mêmes ? Moi-même ? Toi-même ? En vérité, trop de big brother tue le big brother. Si sur le plan littéraire, ton enquête fonctionne à merveille car tu sais comme pas un faire d'un livre un compte à rebours, sur le plan sociologique, celle-ci finit par faire long feu, et à flirter avec une sorte de paranoïa que pour ma part, je suis bien incapable de suivre.

Passons sur ta dénonciation du « dysgénisme » censé propager les débiles (« le contraire de l'eugénisme », sembles-tu écrire avec regret [1]), ainsi que sur ta critique plutôt douteuse du refus de l'Etat « d'armer ses citoyens », et qui semble signifier, même si tu ne le dis pas clairement, que tu es bel et bien pour que chaque citoyen possède son propre fusil à pompe !!

Non, le vrai problème de ton livre (qui se lit avec avidité, là-dessus, pas de problème), est qu'il semble que pour toi, tout finit par relever de Big Brother - non seulement la presse et certains groupes de pression (et là aussi, comment ne pas te suivre ?), mais encore les institutions en elles-mêmes, l'Education Nationale (et pas celle de la seule Najat Vallaud-Belkacem, non, mais bien celle de Jules Ferry et de Charlemagne), l'Eglise, et pourquoi pas les arts et la littérature, la philosophie et la religion. Et c'est là que je finis par me demander où s'arrête, et d'ailleurs où commence, ta critique. Parce que tout à ta dénonciation tout azimut, tu donnes l'impression de confondre « l'idéologie dominante » avec l'ensemble de nos valeurs communes, la « soumission » avec l'éducation en soi, le « Parti » avec tous les régimes que la France a connus depuis deux mille ans. Big Brother, ce ne serait donc pas simplement les mass media, le « système », le capitalisme ou le socialisme, mais bien le pays lui-même et son Histoire. La République, et avant elle, la Monarchie, l'Empire, l'Ancien Régime, la féodalité, le christianisme, le paganisme, Athènes et Jérusalem, Rome et Babylone - même l'époque Cro-Magnon. Big Brother, à te suivre, ça pourrait commencer à Lascaux ! 2001, l'odyssée de Big Brother ! Notre Big Brother qui est aux cieux ! Et je ne plaisante pas. C'est bien toi qui écris, page 70, que « le passage du polythéisme au monothéisme [est] un premier pas vers l'adoration du Maître » !

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Au bout du compte, Big Brother, ce n'est pas ce qui aliène le monde, c'est le monde lui-même. C'est l'enracinement, l'appartenance, l'hominisation, « la volonté générale » et même « le sens commun » - dont tu prétends être, un comble, le défenseur. Mais le sens commun, Laurent, implique précisément qu'on ne soit pas seul au monde pour s'en réclamer. Ton individu « libre » et affranchi du système, au fond, un être hors de toute collectivité, de toute socialité et de toute Histoire, on se demande à quoi il pourrait ressembler. A part l'homme nu hurlant dans le désert à la fin du Théorème de Pasolini, je ne vois pas...

 

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[1] Et d’ailleurs tu te trompes complètement, car la tendance actuelle est justement à la disparition clinique des trisomiques. Voir l’excellent livre de Bruno Deniel-Laurent sur ce sujet, Eloge des phénomènes.

 

 Laurent Obertone sur ma page :

1 - La France Orange mécanique

2-  Utoya.

19/02/2015

Flandres de Bruno Dumont - L'abjection et le pardon

 
A l'occasion de la sortie en Blue Ray de l'intégrale Dumont
et du P'tit Quinquin, en plus du fil Dumont sur mon mur,
revoici ce texte commis en 2006.
 
 

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Bruno Dumont est un cinéaste si ombrageux que même si on aime passionnément son oeuvre et qu’on écrit tout le bien qu’on en pense, ce n’est pas sûr que lui apprécie. On craindrait qu’il nous appelle et nous engueule en disant : « je vous interdis d’aimer mon film de cette façon aussi dégueulasse ! », ou bien : « si vous aimez aussi passionnément mon film, c’est que vous n’y avez rien compris ! »

Nous ne lui dirons donc pas que nous avons trouvé Flandres magnifique, émouvant, inoubliable. Une splendeur sensorielle d'abord, sensualiste même, et qui contredit entièrement la thèse d'un cinéma simplement clinique, sec et austère. Voyez le panoramique sur la campagne bleu vert au début du film et que traverse l’homme ; voyez le plan de la savane jaune or éblouissant ; admirez les montagnes « cézaniennes » que les soldats, eux, semblent ne pas voir - à la guerre, on ne contemple pas le paysage, il est vrai. Ecoutez le son des arbres, des feuilles et du vent, ou le bruit de la gadoue, ou les brindilles qui craquent – et qui couvrent la parole des hommes. Ceux-là souffrent mais n’en savent rien.

C'est que pour Bruno Dumont, le paradis est le décor de l'enfer. La beauté de la création va de pair avec sa cruauté, la flamboyance éblouit autant qu'elle brûle. Il y a là quelque chose qui rappellerait le cinéma de Terence Malick quoique dans un sens beaucoup moins humaniste : la nature est belle mais l’Homme de Dumont est trop pataud pour en jouir (contrairement à celui de Malick, contemplatif, animiste, et qui trouve en elle de quoi se ressourcer). Barbares sans doute, mais sauvages en aucun cas, les êtres de Dumont ne savent pas communier avec ce qui les entoure. Leur seul désir est de retourner à la terre. Pendant les « scènes d’amour » qui, dans le cas de Dumont, sont plutôt des scènes « d’accouplement », la face de l’homme est toujours contre terre, alors que celle de la femme est tournée vers le ciel. Plus tard, on verra celle-ci se dresser sur la pointe des pieds, tout le corps tendu vers le ciel, le visage implorant, comme si elle voulait s'élever, ou comme si elle attendait qu’un ange passe et l’enlève. Certes, la caméra filme la fille plutôt que le ciel, et semble dire qu’elle a beau le scruter, rien n’en viendra jamais - que la grâce n’est pas de ce monde. Mais si, elle l’est, puisque la fille la cherche. Le désir de prière est déjà une prière, disait Bernanos. Et Barbe est une jeune fille qui est liée aux choses invisibles (et dans un sens que n’aurait pas dénié un Night Shyamalan). C’est pour cette raison qu’elle deviendra folle un moment, mais n’allons pas trop vite.

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En attendant, la guerre. Sa férocité absurde. Sa mise à mort de l’innocence. Comme dans le Full Métal Jacket de Kubrick, la référence évidente de Flandres (présente dès l’affiche avec sa figure de casque), ce sont des enfants « sniper » qui déciment la petite troupe et qui seront vaincus à leur tour. Sauf que Demester n’a pas le geste d’humanité du « Joker » de Kubrick et ne tue pas le gamin pour abréger ses souffrances. Ce que montre Dumont (et qui n’est pas tant montré que ça dans les films de guerre) est que les comportements indignes ou les décisions injustes sont pleinement des actes de guerre – et non des dommages collatéraux ou des erreurs stratégiques qu’on essaye ensuite d’expliquer devant les caméras de l’ONU. Quand on fait la guerre, on laisse crever l’ennemi dans sa douleur, on se bagarre avec son voisin de chambrée (surtout s’il est d’origine africaine) pour « entraîner » son agressivité, on viole les femmes du camp ennemi - et quand la femme retrouve les violeurs, elle choisit de faire castrer le seul qui ne l'a pas touché. Car il s’agit moins de se venger personnellement que d’atteindre l’ennemi dans ce qu’il croit encore avoir de plus précieux, sa belle âme.

Pour autant, et ce n’est pas le moindre des paradoxes de Flandres, si la guerre est le lieu de la violence, elle est aussi celui de la survie et par l)-même de la prise de conscience des choses. On sait quand on a mal, quand on fait mal ou quand on a trahi - en l'occurrence abandonner son copain blessé sur le chemin et le condamner à une mort certaine (et qui pour le coup n’est pas un acte de guerre, mais une occasion de se débarrasser d’un rival amoureux). Rentré chez lui, on verra Demester pleurer de honte et avouer qu’il est un « salaud » - comme si la guerre avait eu quelque chose de « civilisateur » pour lui, comme si elle l’avait obligé à reconnaître ce qu’il avait fait et par conséquent à lui faire comprendre ce qu’il était. Pour un personnage qui semblait a priori, et comme c’est toujours le cas chez Dumont, dénué de toute intériorité, le progrès moral est immense. Dans ses précédents films, la violence naissait du néant pour y retourner, inconséquente et irrécupérable, extérieure même à ceux qui en étaient les auteurs. Qu’on se rappelle le Freddy et ses copains de La vie de Jésus incapables de comprendre qu’ils s’étaient rendu coupable d’un viol. Demester lui a changé, c’est la bonne nouvelle de ce quatrième film de Bruno Dumont – le plus grand cinéaste français actuel.

 

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Le cinéma comme croyance

Plus que dans la partie « guerre », c'est dans la partie « Flandres » (nous allions dire « France ») que nous sommes le plus inquiétés. Ici, le spectateur retrouve le chaos, le néant, l'incommunicabilité chers à l’auteur de Twentynine palms, et une folie qui menace cette fois l'héroïne. C'est que « les indemnes aussi en chient », comme aurait dit le Nabe du Régal. Faire un parallèle (et sans tomber dans la « dialectique ») entre les horreurs de la guerre (soit le monde comme il ne va pas) et la douleur de la vie (soit le monde comme il va) est narrativement audacieux et intellectuellement risqué. Jusqu'où le télérameux pourra-t-il suivre Dumont ?

D'autant que la vie dans les films de Dumont ne se réduit pas à l’immanence pure. Arrive toujours le moment où quelque chose d’inattendu se passe à l’écran – l’évasion improbable de Freddy à la fin de La vie de Jésus ou l’instant de lévitation de Pharaon dans L’humanité. Sauf que l’inattendu dans Flandres n’a pas besoin d’être spectaculaire. Lorsqu’à l’hôpital psychiatrique, Barbe fait sa crise d’hystérie, nous supposons d’abord, comme ce que disent son père et son médecin, qu’à l'instar de sa mère, elle a  un problème mental. Mais quand nous l’entendrons affirmer à Demester, de retour au pays, qu'elle sait que son fiancé n'est pas mort d'un simple balle dans la tête, que c’est lui, Demester, qui l’a abandonné, et qu’elle le sait parce qu’ « elle l’a vu », nous comprendrons alors, du moins si nous nous le permettons, que sa folie passagère relevait bien plus d’une connaissance extralucide que d’une simple maladie mentale. Pour qui veut comprendre la signification profonde du film, ce saut (kierkegaardien) du clinique au mystique s’avère nécessaire. Et c’est précisément ceux qui ne se le permettent pas qui vont être les plus grands ennemis de ce film, n’y comprenant d’ailleurs plus rien (car sans cette interprétation spirituelle, le récit lui-même n’a plus de sens). Pour eux, Dumont apparaîtra comme un affreux nihiliste alors que c'est un mystique miséricordieux.

Telle une héroïne claudélienne qui « ressent » et devine les choses de loin, Barbe possède ou plutôt est possédée par un pouvoir de télépathie qui lui a fait voir ce qui s’est réellement passé au combat (et peut-être, même si le film ne l’explicite pas clairement, bien plus qu’elle n’en dit : elle a vu le viol, elle a vu la castration, elle a tout vu.) Déjà dans L’humanité, Pharaon pressentait que son ami était l'auteur du crime - et allait pousser un long cri de douleur dans les champs le temps qu'un train passe. Au spectateur rationaliste qui n’aime pas trop que le cinéma flirte avec la croyance (se méprenant par là-même complètement sur la nature de celui-ci, car comme le dit Dumont, « le cinéma c’est la croyance »), et qui s’acharne à ne voir en Barbe qu’une hystérique et non une voyante, Flandres apparaîtra au mieux incompréhensible, au pire inacceptable.

Et tout comme Pharaon, Barbe pardonnera. A l'anthropologie la plus abjecte répond la rédemption la plus douce. La femme accomplit le miracle de l’amour auprès du salaud. La femme permet à l’homme de lui faire dire « je t’aime. » De la guerre à son retour au pays, Demester a terminé son éducation morale et sentimentale et s’est forgé une âme.

Passer du réalisme le plus âpre au spiritualisme le plus irrationnel, et en excluant tout aspect sociologique du monde (tarte à la crème de ce genre de films), tel est le credo de ce cinéaste singulier qui risque de passer comme provocateur et moralement douteux aux yeux de tous les  rationalistes exemplaires. Car c’est bien cette volonté de montrer le réel sans recourir au « socio-politique » qui est aujourd'hui tabou. Dumont change la donne du cinéma français en osant raconter des histoires humaines où l’existentiel prime sur le psychologique, où le spirituel l’emporte sur le « sociétal », et où la mystique (c’est-à-dire, comme il l’explique lui-même, « l’intuition qu’il y a une unité ») pulvérise l’idéologie. Enfin un cinéma social non sociologique pourrait-on dire et qui s’ouvre à la dimension verticale… de l’humanité ! Pour qui la guerre et l’amour ne se racontent que selon un mode historique, économique et social, Dumont sera un monstre. Mais pour qui les vrais traits de l’humanité se saisissent par la croyance, la transcendance et l’existence pure, il sera un archange.

 

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(10 octobre 2008 : Cet article est paru dans feu La revue du cinéma n°4, décembre 2006 sous la signature d’Armand Chasle)

12:52 Écrit par Pierre CORMARY dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : flandres, bruno dumont, cinéma, croyance, full metal jacket | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

18/02/2015

Cendres 2015 - Hors Satan

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Mercredi 18 février – Cendres – Hors Satan

En suis-je capable ?

En général, non. C'est souvent même la pire période de l'année. L'idée de prendre soin de moi me mine tellement que je fais le contraire exact de ce qu'il faut faire.

Et pourtant, ce Carême pourrait, si j'en avais la force, être quarante jours de repos intérieur, d'anagké sténaï et de poésie

Et pour commencer, ce beau texte de Crépu dans La revue des deux mondes :

« Une société qui n’est pas capable de mettre quelque chose au-dessus du marché ne mérite plus qu’on l’appelle une société. Quand on en est à vouloir travailler le dimanche, cela veut dire qu’on est une larve, un impuissant de la création. J’aime beaucoup ces pasteurs puritains américains qui faisaient le tour des villages autrefois, au cas où l’un de leurs paroissiens se serait mis à bricoler quelque chose. Ils étaient impitoyables pour ceux qui ne respectaient pas le repos sacré. Travailler le dimanche était un péché. (…) Si en plus, le dimanche devient une sorte de lundi obèse, nous sommes foutus. J’aime ces religieux juifs un peu ultras, qui n’utilisent pas l’électricité durant tout le week-end. Cela redonne du lustre à la lumière, quand elle revient. Inutile d’être rabbin pour ça, d’ailleurs. Il suffit d’avoir un peu le goût du monde. (…) La vraie question est de savoir pourquoi nous sommes nuls tout le long de la semaine. Croit-on qu’un jour de plus de travail arrange la dépression, le burn out ? Vous allez voir, la marée de burn out qui s’annonce. L’heure est terriblement à la poésie, justement. »

Il a raison, mais rien ne pourra freiner le processus. L'immonde mondialisation est là et nous en sommes tous très contents puisque c'est nous, puisqu'elle est nous. Tout ce qui arrive est de notre volonté, notre désir. On a beau en être "dégoûté", on la désire encore...

Ces 40 jours, non pas jeuner, me priver ou m’obliger à des choses impossibles dans lesquelles je me ratatinerai grave, mais m’apaiser. Respirer. Prendre soin de mon corps et de mon cœur. Me souvenir de ses derniers pincements. Me rappeler que je peux mourir demain et que je n’y tiens pas tant que ça. Me distinguer, pour une fois, de mes démons.

Mon Dieu, ne sois pas avec mes démons contre moi mais avec moi contre mes démons.

Euphytose.

Messe à Saint Léon.
"La mort est le salaire du péché."
"Si à moi tout est impossible, à Dieu, rien."
"Quarante jours pour être libre."


Sonate n°18 de Beethoven (puisqu'on est le 18), à l’allegro post-mozartien. Même si ma préférée reste la Waldstein, en lien sur mon troisième post sur Beethoven :

Pierre Cormary - Plus que le destin qui frappe à la porte, le temps qui sort de ses gonds. Si la peinture rend visible les choses, la musique rend audible le temps. Frappe dans le temps. Frappe le temps. Le dilate, le contracte, le concentre, le fait exploser, le répète, le transforme, le reprend - sur tous les tons - l'anticipe, le déduit, l'identifie, le mémorise, le donne et le redonne. La première force de Beethoven est d'avoir "réactiver à fond la force de frappe". Même si l'on n'est pas musicologue, on comprend immédiatement ce que Boucourechliev entend par là. La force de frappe. Réécoutez le tout début de la troisième, de la cinquième, de l'Empereur, de la Kreutzer, de la Waldstein (ma préférée) et vous comprendrez aussitôt. La force de frappe. Vous allez me dire "c'est pareil pour Bach et Mozart". Oui et non. Chez Bach, ça vient de commencer qu'on a l'impression d'y être déjà. Chez Mozart, de n'être déjà plus là. Beethoven (et après lui les romantiques) semble nous réveiller de nous-même, nous sortir de notre torpeur, de notre... surdité. Voire de notre débauche. Beethoven, c'est la statue du commandeur... qui frappe à la porte, justement. Force brute (donc immédiatement séduisante). "Grossièreté harmonique délibérée" (qu'on redemande illico tellement c'est bon). Cadence maniée "comme un bazooka, en tueur" (et qui fait de nous des tueurs - bonheur total.) Depuis le temps qu'on vous dit que la musique est fasciste en soi...
La mélodie, qui était reine chez Vivaldi et chez Mozart, perd chez Beethoven son leadership. Elle est mise "sous surveillance". C'est le rythme qui la met en valeur - même si Boucourechliev n'aime pas ce mot de "rythme" et préfère parler de "système des durées". Soit. Beethoven rend aux durées leur indépendance. Avec lui commence la "vastitude" de la musique (qui conduira à Bruckner et Mahler) et qui pourra ennuyer l'auditeur sévère pour qui la musique s'arrête à la neuvième symphonie - sinon à la première mesure de Don Giovanni, pour y revenir. Après, c'est de l'errance, de la complaisance, du temps perdu. Laissons-là ce connard.
Avec Beethoven, il s'agit donc bien de pénétrer les "macro-molécules de temps", de faire de "l'intensité" le premier paramètre, celui-ci pouvant aller jusqu'à la violence - en vérité qui y va tout de suite, demandez à Alex. D'ailleurs, il faut réadapter les pianos pour monsieur. En construire de plus solides, de plus puissants, qui supporteront les nouvelles frappes, et sous la surveillance, paraît-il ultra chiante, de Beethoven lui-même. Car il ne faut pas se leurrer : si la musique avait toujours connu ses instants paroxystiques, chez Ludwig van, le paroxysme devient un mode d'être : "le subito pianissimo au terme d'un grand crescendo est chez lui un geste familier - et tout puissant."
Sans oublier la trille, fondamentale pour lui. "Qu'est-ce qu'une trille ? c'est un son. Un seul son, qui palpite le plus rapidement possible, et dont les impacts (le micro-rythme), indécomposables et fondus - lui confèrent une qualité, une sonorité spécifique. La trille est un timbre" - et le timbre, chez Beethoven, est une fonction du temps. On le reconnaît tout de suite par là : "c'est du Beethoven". Vous allez encore me dire que tous les musiciens ont leur spécificité, leur timbre. Encore une fois, oui et non. Par exemple, ce n'est pas le "timbre" qui distingue Haydn et Mozart, c'est disons quelque chose de plus subjectif - que l'un est un gros terrien et l'autre un ange. Alors que chez Beethoven, la première chose que l'on repère, c'est le son, sa frappe, sa nervosité, sa palpitation extraordinaire, toujours conflictuelle, en opposition, sa façon de le traiter en "explosif", son feu. https://www.youtube.com/watch?v=J3l18HTo5rY


Enfin, un dîner propre, sans gras ni alcool. Brocoli.

Ce soir, Hors-Satan, de Bruno Dumont. Puis, fil sur mon mur.

Pierre Cormary -  J'ai un problème avec Bruno Dumont. Non pas avec le cinéaste que je trouve génial - le plus grand de tous aujourd'hui en Europe, et de très loin. Ni même avec le bonhomme que je trouve singulier, sympathiquement antipathique et passionnant (fabuleux bonus de l'intégrale Blue-Ray qui constituent un véritable master class - il est vrai que Philippe Rouyer, critique aussi dumontien que kubrickien, est un formidable passeur). Mais avec l'intellectuel, ou, plus exactement, avec le regard qu'il porte sur ses propres films. Car à l'entendre, Dumont ne croit qu'en l'art. L'art comme aboutissement du divin. L'art comme preuve que le divin n'a plus besoin d'exister si tant est qu'il ait jamais existé. L'art, raison supérieure du monde. Outre que j'ai depuis longtemps pris mes distances avec ce genre de credo nietzschéen purement esthétique (et même si celui-ci continue à me séduire secrètement - ma part adolescente et satanique, je suppose), ce qui, à un certain moment, me fait douter de l'authenticité de Dumont est qu'il semble, du moins intellectuellement, nier ce qui fait que l'on adhère justement à ses films. En se prétendant systématiquement antireligieux, voire athée, alors que ses films nous parlent de résurrection, d'exorcisme, d'extra-lucidité, de télépathie, de miséricorde, il se retrouve en porte à faux avec son oeuvre. Alors certes, on pourra toujours faire remarquer que l'oeuvre est plus grande que l'homme et que ce n'est pas la première fois qu'un artiste raconte des conneries sur son propre art. Qu'importe le discours, après tout, du moment que l'oeuvre brille ? Mais comme on aime Dumont, on voudrait que ses jugements soient en adéquation, en communion, en unité avec ses films. "L'unité, c'est la mystique", disait-il un jour en interview. Mille fois d'accord. Mais alors pourquoi prétendre partout que Dieu est mort, que la foi est une aliénation, et que seul l'art, émanation du divin, donc de l'ancienne aliénation, sauvera le monde ? Pourquoi tenir un discours aussi frigide sur une oeuvre aussi théologiquement érotique ? Ce côté "mystique sans Dieu", passion triste de tous les "esprits forts" (des supers cons) ne laisse pas d'être profondément irritant - et au cinéma frise l'imposture. C'est comme si on tombait un jour sur des interview de John Ford expliquant qu'il n'en a jamais rien eu à foutre des westerns, de l'Amérique, de ses mythes et de John Wayne - ou mieux, qu'il n'en a jamais rien eu à foutre du cinéma.
La force inouïe des films de Dumont provient de la réalité intensément spirituelle qu'il filme et que l'on ne apprécier à sa juste valeur qu'à la condition qu'on la prenne, à mon avis, au premier degré. Avec lui, l'appréciation esthétique ne suffit pas. Il faut faire le saut de la foi pour le comprendre - du moins ses films, et puisque lui-même semble ne pas les comprendre. Pharaon lévite vraiment. Barbe a vu par télépathie ce que Démester a vraiment fait à la guerre. Hadewijch doit passer par l'amour de Dieu pour arriver à l'amour de l'homme. Carpentier et Van der Weyden sont des saints policiers. Et Jésus, dans La vie de Jésus, n'est pas tant le pauvre Freddy, âme en peine, que la volonté invisible de Jésus de vouloir le/la sauver. La vie de Jésus, ce n'est pas la vie de Freddy, mais bien la vie de Jésus, pouvant sauver Freddy. La vie de Jésus, sa mission, son rôle, sa volonté de sauver - au plan final de Freddy dans les herbes regardant le ciel, on peut penser que "quelque chose s'est passé ou, mieux, va se passer." La mission de Dumont, c'est de filmer ses sauvetages, ses passages, ses Pâques. S'il n'y croit pas lui-même, ce serait très fâcheux. Mais plus je l'écoute, et plus je revois ses films, plus je pense qu'il y croit malgré lui - qu'il va y arriver, à la conversion. Parce que voila... Quand on filme un miracle, il faut y adhérer - ne serait-ce que pour ne pas vendre son âme au diable.

(Extraits du fil :)
 
G. -  Vous ne retrouvez pas un peu Tarkovski chez Dumont ? Sauf que le russe assume pleinement son mysticisme.

Pierre C. - Absolument. C'est là leur différence. En même temps, comme je le disais, je ne peux concevoir Dumont imposteur. Ca serait un déni d'humanité et d'art.

PP. - Je vais pas développer mais je ressens exactement les mêmes choses que vous, une recherche sans fin jusqu'à l'absurde du sacré. Si bien que j'en tire des conclusions différentes, il y a une volonté très forte chez Dumont de comprendre si on veut l'ontologie de ce qui devient sacré et donc qui devient un fait mystique mais il repousse aussi très fort.

K - J'ai une remarque pas du tout intéressante sur Hadewijch. Je peux ?

Stéphane R. -  Peut-être qu'il en a juste plein le dos de ne plus pouvoir allumer sa radio ou sa télé ou participer au moindre débat ni à la moindre discussion sans croiser un imam, un rabin, un curé, ou juste un croyant qu'il ne faut pas heurter, et c'est peine perdue puisqu'il sera heurté de toute façon, juste parce qu'on lui en offre la possibilité. Peut-être qu'il souffre lui même de cette prolifération régressive de la religion dans la sphère publique alors qu'il souhaiterait qu'elle ne sorte pas de l'intime et du privé. Peut-être qu'il scinde le philosophique du politique. Peut-être que s'il buvait une bière avec toi, en tête à tête, il ne te contredirait pas et assumerait volontiers son sens du sacré, mais que quand on l'interviewe, c'est-à-dire quand on l'invite à se joindre publiquement au bal des pleureuses offensées, il adopte un point de vue un peu plus radical. Peut-être que la supercherie qu'est devenu la parole religieuse lui empêche d'exprimer la sienne, et qu'il la garde donc pour lui. Ou pas.

S. -  Le sens du mystique sans Dieu lui épargne de sombrer dans la bigoterie religieuse et c'est sans doute pourquoi il touche autant les croyants non fanatiques que les non-croyants spirituels.
Et Camille Claudel est très beau, nom de Dieu !

K - L'actrice dans Hadewijch est un boudin et une très belle femme à la fois. Jamais vu ça. Très troublant.

Pierre C. - Mais oui, K., c'est exactement ça. Le secret de Dumont réside dans cette ondoyance plastique et spirituelle qui structure tous ses films. On voit les gens physiquement changer de plan en plan - comme si, tel un grand écrivain, il savait rendre chaque facette du visage, donc chaque de l'âme. Toutes les femmes chez lui sont à la fois repoussantes et attirantes - et il disait lui-même de celle qui joue Barbe dans Flandres, qu'elle était à la fois belle et laide. Ca marche aussi pour les hommes qui, eux, oscillent entre le débile et le surhumain, la sauvagerie qui peut aller jusqu'au crime et l'angélisme au sens strict. Même les paysages du nord deviennent splendides filmés par sa caméra. C'est par là aussi qu'il est immense. Donner de la beauté à ce qui n'en a pas au premier regard. Passer du dégoût au désir. Accorder du sens aux choses et à la fin vaincre le néant. S'il ne croit pas en Dieu, son cinéma y croit.

Pierre C. - @Stéphane - ça doit être ça en effet. Surtout quand on se refait l'ensemble de l'entretien avec Rouyer, on se rend compte qu'il n'est pas si clair que ça question "sacré" et que même ses propos deviennent confus - et cette confusion le sauve.

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23:55 Écrit par Pierre CORMARY dans Temps qui passe | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : carême, cendres, hadewijch, hors satan, bruno dumont | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer