23/10/2014

Au Royaume des aveugles

 

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Saint Luc dessinant la Vierge, par Roger Van der Weyden

 

Au Salon Littéraire.

 

Avec Le Royaume, Emmanuel Carrère croit tenir son chef-d’œuvre. A voir...

 

Tout va bien, Emmanuel Carrère va mal. On est en 2005, et il déprime sec. La crise existentielle la plus sévère de sa vie. Il a l’impression de ne pas être à la hauteur de son destin d’homme et d’écrivain, de mal aimer tout le monde, de se perdre dans le ricanement parisien et de n’être qu’un méchant raté doublé d’un horrible malchanceux à la Pete Best, le batteur oublié des Beatles. Il manque même de se suicider pour de bon  – et c’est à ce moment-là, en retombant sur d’anciens carnets consacrés à l’Evangile, qu’il se rappelle avoir eu la foi. De 1990 à 1993, il se la joua en effet ultra catho avec tout le ridicule possible mais aussi avec toute avec la profondeur dont lui, fils à maman,  écrivain bientôt en vue et bobo douloureux, était alors capable. De ses anciennes notes, mélanges de commentaires théologiques et de prières personnelles est tirée la première partie, et disons-le tout de suite, la meilleure de ce gros livre, à la fois passionnant et indigeste, sincère au risque d’en être décevant, mais qui fait, ou veut faire, précisément, de la déception son enjeu ontologique : celui de quelqu’un qui s’est cru croyant. Entrons-y pas à pas.

 

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De l’avantage mondain de se proclamer chrétien. 

A l’auteur de L’Adversaire, la redécouverte de l’Evangile permet d’abord, et avec cette délectation masochiste dont de livre en livre il a fait sa spécialité, de « rabattre son caquet d’intellectuel porté à tout juger de haut ». Car la foi sert d’abord à ça – à mater son intelligence, et notamment la sienne qualifiée ironiquement par lui-même de « redoutable » et qui lui a permis jusqu’ici d’avoir le désespoir avantageux et de mettre en échec toutes ses tentatives psy ; à dépasser son inconscient par la grâce ; à redevenir, au moins pour quelque temps, humble et heureux.  Et à se rendre compte que Dieu est peut-être plus présent dans « la plus tarte des saintes vierges en plâtre » vendues à Lourdes que dans une toile de Rembrandt ou de Piera della Francesca « qui sont à la portée du premier esthète venu ». C’est que Dieu ne nous demande ni de l’esthétiser ou de l’intellectualiser mais bien de se rendre à Lui. Croire, c’est d’abord prendre conscience que le Christ est toujours avec nous, qu’il nous suit à la trace, et qu’il est d’autant plus proche que nous sommes désespérés. Il suffit de baisser la tête rien qu’un instant, d’apercevoir notre ombre et de se rendre compte que cette ombre, c’est Lui.  L’Evangile, dit Kierkegaard quelque part, est fait pour ceux qui n’en peuvent plus, et c’est pourquoi tous les lieux de douleurs, prisons, hôpitaux, camps de concentration ou d’otages, et sans même parler des communautés persécutés, ont toujours été des lieux de conversion et d’espérance - qui n’est pas la même chose que l’espoir. L’athéisme, au contraire, c’est pour ceux qui n’ont pas assez vécu ou qui n’ont jamais été en danger[1]. Et Carrère, très courageusement, de se coltiner tout le catéchisme des familles même, et nous sommes bien d’accord avec lui,  s’il est toujours un peu ridicule d’aimer et de nommer ce Jésus « avec cette bouche en cul-de-poule qu’on est obligé de faire pour émettre la seconde syllabe (essayez de dire « zu » autrement) et qui, même au temps de [sa] plus grande dévotion, [lui] a toujours rendu ce nom vaguement obscène à prononcer. »

Entre Jacqueline, sa marraine plus avancée en âme et en connexion spirituelle qu’il ne le sera jamais, et son ami Hervé qui « fait partie de cette famille de gens pour qui être ne va pas de soi », il va parfaire sa connaissance de la théologie, comprendre ce qu’est un chrétien, tenter de l’être lui-même – et cela en évitant si possible l’inévitable vanité qu’il y a toujours à s’affirmer croyant dans un monde athée ou agnostique et à laquelle, confessons-le, nous avons tous, nous les lettreux cathos, cédé un jour ou l’autre. Car être chrétien, c’est aussi se trouver très intéressant à soi-même. C’est se dire qu’on a des « relations » que d’autres non pas. C’est aussi avoir sa phrase préférée du Christ, celle qui nous est particulièrement adressée, qui nous comprend mieux que nous, qui fait la synthèse de notre être (nous en avons tous une, assure-t-il[2]). Pour autant, l’autoglorification catholique n’a qu’un temps car très vite, il s’agit de saisir ce qu’il  peut y avoir d’insoutenable et de très peu « mondain » dans l’enseignement du Christ. Là-dessus, reconnaissons que l’auteur de Limonov fait un merveilleux commentateur des paraboles les plus difficiles de Luc, celles du gérant avisé[3], des talents[4], de l’ouvrier de la onzième heure[5], autant d’histoires scandaleuses et immorales au vu de nos valeurs « chrétiennes » et qu’il a l’intelligence (encore elle !), de lire moins comme des contes lourdement édifiants que comme des fables de La Fontaines plus cruelles que jamais. Sa plus belle interprétation concerne celle du Fils Prodigue dont on ne dira jamais assez que le personnage principal, celui en lequel chacun de nous devrait se reconnaître s’il en avait l’honnêteté, n’est pas tant le fils lui-même (trop facile) ni le père (trop difficile) mais bien le frère – ce laborieux normatif, méritant et hargneux qui ne comprend vraiment pas pourquoi on fait gras pour son voyou de frère et jamais pour lui. Mais parce que lui est sauvé depuis longtemps, qu’il ne s’est jamais perdu, qu’il n’a jamais eu et n’aura jamais aucun problème dans la vie - et c’est ce qu’il devrait comprendre, ce merdeux égalitaire, au lieu de s’indigner. N’empêche, cette histoire jure avec notre sens de la justice et de l’équité, prend à rebrousse-poil nos sentiments les plus élémentaires. Ce sur quoi insiste Carrère, c’est l’aspect insupportable du christianisme,  sa préférence accordée aux victimes autant qu’aux bourreaux, aux gentils autant qu’aux salauds - tous ceux que nous avons de bonnes raisons de haïr et de mépriser mais qui, somme toute, ont bien plus besoin de Dieu que nous : « percepteurs, collabos, psychopathes, pédophiles, chauffards qui prennent la fuite, types qui parlent tout seuls dans la rue, alcooliques, clochards, skinheads capables de foutre le feu à un clochard, bourreaux d’enfants, enfants martyrs qui devenus adultes martyrisent leurs enfants à leur tour… » - sans oublier Alicia Durand, cette adolescente de Nancy qui, avec ses copines, ont récemment agressé une jeune trisomique, filmant et diffusant cette agression sur Youtube, et est devenue dans les réseaux sociaux la fille la plus détestée de France[6]. Il est sans doute là le sens profond et scandaleux de la fameuse formule des premiers qui seront les derniers : le Christ est venu chercher non le meilleur mais le pire d’entre nous (et dont sans doute Jean-Claude Romand fait partie[7]). Mais cette attention au « pire » ne signifie-t-elle que nous serons tous sauvés, pharisiens compris ? Et Carrère de regretter qu’on ne trouve nulle part dans l’Evangile la parabole d’un « bon pharisien » comme existe celui du « bon samaritain » et qui serait la preuve d’une réconciliation totale non seulement entre Dieu et l’homme mais également entre tous les hommes ?

Certes,  à force de donner sa chance au méchant, Carrère a tendance à « bouddhifier » quelque peu l’Evangile, n’hésitant pas à écrire que les lois de Dieu sont finalement moins morales que karmiques : c’est comme ça que ça passe, point barre (mais alors à quoi bon être sauvé si tout réside dans le « c’est comme ça ? »). C’est pour cette raison que les filous sont plus avisés que les vertueux et que les enfants en savent plus long sur la vraie vie que les sages. 

 

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L'Arche, fondée par Jean Vanier

 

Eloge des phénomènes 

Les enfants, justement. C’est entre deux tragédies d’enfants que s’enchâsse le parcours spirituel de l’auteur. D’abord l’histoire de ce petit garçon resté paralysé, aveugle, sourd et muet à vie après que son anesthésie, lors d’une opération bénigne, ait mal tournée, et qui déclenche chez l’auteur de La classe de Neige, lorsqu’il l’apprend dans un article de Libération, rien moins qu’un effondrement spirituel (page admirable) et le début de sa sortie de la religion. Ensuite, la rencontre avec Elodie, une adolescente trisomique, recueillie à  « l’Arche », cette communauté catholique fondée par Jean Vannier qui s’occupe de malades mentaux, et avec laquelle, lors d’un cantique de kermesse,  il finit par danser tant bien que mal, dépassant malgré lui le « kitsch religieux » de cette farandole de simples d’esprits (de « phénomènes », dirait Bruno Deniel-Laurent), « entrevoyant un instant ce que peut être le Royaume ».  

Entre le petit garçon emmuré et la jeune fille handicapée, nous aura été racontée par le menu la conscience d’un homme de bonne volonté qui a voulu chercher de toute son âme, mais pas forcément de tout son cœur,  la chaleur, voire la brûlure, de Dieu,  qui a cru la trouver un moment, mais qui, tiède malgré lui, malgré toutes ses lectures et ses gestes religieux, effectués par lui ad nauseam, a fini par s’en détacher (et de fait donnant tort à Pascal) et à retrouver ce scepticisme de bon aloi qui fut au fond toujours le sien. Au sens propre, la quête spirituelle a bien été une révolution, c’est-à-dire un tour sur soi-même,  un retour à zéro ; une tentative de conversion où le « presque », un mot que l’auteur n’en peut plus d’écrire mais qu’il  est bien obligé d’employer à son endroit, finit par l’emporter ;  une entrée qui n’a jamais dépassé son seuil. Le Royaume aurait pu s’appeler Le château.  

Il est vrai que Dieu envoie parfois des signes bizarres, très irritants pour le bon sens, surtout quand il s’agit de protéger ses propres enfants. Ainsi de l’épisode savoureux de la nounou beatnick que sa femme et lui, surtout lui, se croient obligés d’engager pour s’occuper de leurs enfants et pour la seule et bonne raison, outre le fait qu’elle est lectrice de Philip K. Dick dont Carrère est un zélote, qu’être chrétien signifie aussi forcer sa charité et porter secours à quelqu’un dont on devrait a priori se méfier, en l’occurrence une nurse incapable et dangereuse et qui se révèle en outre une horripilante squatteuse, impossible à aimer et à renvoyer. Accepter le Christ en des personnes aussi détestables que cette Jamie, se rendre compte que les misérables ne sont pas toujours hugoliens et qu’ils peuvent au contraire se révéler plus arrogants et plus caractériels que n’importe qui, « emmerdant le monde avec leur exigence et leur misère », c’est là l’épreuve d’Emmanuel - et qui me rappelle ma propre et très ridicule propension à ne donner l’aumône dans le métro qu’aux gens qui me dégoûtent le plus. Dur dur d’être un chrétien. Et le voilà, plus mortifié que jamais, à expliquer à son fils qu’il faut se méfier de cette fausse Super Nanny : 

« “Mais pourquoi ? demande-t-il. Elle est méchante ? – Non, elle n’est pas méchante, pas vraiment, mais tu comprends, elle est très malheureuse, et quelquefois les gens très malheureux font des choses… comment dire ?.... des choses qu’il ne faut pas faire… - Quel genre de choses ? – Je ne sais pas, moi… Des choses qui te feraient du mal. – Alors, il ne faut pas parler aux gens très malheureux ? Il ne faut rien accepter d’eux ?“ Je voulais élever notre fils dans la confiance et l’ouverture aux autres : chaque mot de cette conversation m’est un supplice. »

En vérité, s’il est relativement facile d’admettre que le Christ nous suit, il est bien difficile de le suivre, Lui. Bien difficile de ne pas tourner la foi à son avantage ou d’appréhender l’Espérance comme autre chose qu’un petit espoir existentiel ou littéraire du genre « merci Seigneur de me faire écrire un si beau livre ou un si bel article ». Tu parles ! Dieu n’attend pas que nous réussissions dans la vie mais que nous sacrifiions celle-ci, la profane, à celle-là, la sainte. Et ici, force est de constater que nous risquons tous de réagir devant le Christ comme le jeune homme riche auquel Carrère finit par se comparer, désolé de ne pas avoir la force ni l’envie de renoncer à ses biens les plus précieux et qui ne sont pas seulement l’argent et le bien-être, mais le sexe, la santé et, pire que tout, le talent.  Combien de chrétiens, plus sincères que véridiques, oseront cracher le morceau et avouer avec l’auteur  que « la rencontre avec Dieu a changé [leur] esprit et [leurs] opinions, mais n’a pas changé [leur] cœur » ? Si le christianisme est là pour inquiéter les âmes,alors Le Royaume est un grand livre chrétien qui fait mal et mouche.

 

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Mulholland Drive

 

De la quête à l’enquête en passant par la quéquette.

 Mais cette louange que nous faisons ne concerne-t-elle finalement que le tiers de ce livre de 638 pages (ce qui somme toute ne serait pas si mal) ? Quid du reste ? Car entre cette crise des trente-trois ans qui l’amène à se croire chrétien et son épilogue glorieux d’écrivain consacré, Carrère a l’ambition de nous donner, et ce sur quatre cent pages, sa propre version des Actes des Apôtres. Si l’on ne doute ni de sa sincérité, ni de son érudition, ni surtout de sa proximité avec le Verbe (car à cet écrivain du «  tu », plus encore plus que du « moi », et qui n’aime tant que passer de ses personnages à lui et de lui à ses lecteurs, il ne manquait que la légitimité évangélique pour accomplir sa littérature vocative), l’on risque en revanche, et pour la première fois dans un de ses ouvrages, de voir d’un peu trop près les ficelles narratives qui lui ont si bien servi jusque-là, et dès lors de commencer à douter non pas tant de son histoire (il ne manquerait plus que ça !) que de son traitement grossier.

Car à la longue, ses atermoiements font long feu. Son scepticisme bon teint finit par lasser. Ses « j’y crois/j’y crois pas/ je voudrais y croire/j’y crois presque/j’en ai marre de dire presque/finalement non/encore que/peut-être/peut-être pas/qu’est-ce que je suis malin quand même avec mes incertitudes/comme on va encore dire que je suis un mec super honnête » agissent comme des jingles usés. Son style d’ordinaire si attachant devient progressivement irritant à force de se légitimer sans cesse. Bientôt la vulgarisation tourne à la vulgarité. « Jésus, il faut l’avouer, ne semblait pas très porté ni sur les ventres ni sur les seins. » Ce n’est pas comme toi, dis, Manu, qui va se palucher tous les soirs sur les sites pornos à la recherche de lesbiennes qui se masturbent, épisode qui surgit en pleine méditation mariale et qui va en bluffer plus d’un (page 390, pour les pressés). La profanation sexuelle de la Mère, et nous n’avons a priori rien contre, est le petit secret de Carrère. Rappelez-vous, la nouvelle érotique qui s’insérait en plein milieu d’Un roman russe, récit d’ailleurs admirable consacré et dédié à sa mère. Mais ce qui marchait dans ce livre trébuche quelque peu dans celui-ci tant on sent l’intention transparente : parler de cul en plein sacré. Quête, enquête, quéquette. Et attrape gogo.

 

 

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De l'inconvénient du mélange des genres.

Moins spectaculaire mais plus déplaisant – les comparaisons déplacées et insistantes entre Jésus et Marx, Paul et Lénine (voire Staline !), Jean et Ben Laden. Non que nous en ayons contre les transpositions (au contraire, celles-ci faisaient merveille dans Limonov), mais la soviétologie appliquée au Nouveau Testament, en plus d’être éculée, finit par faire  douter du sérieux de l’auteur à qui l’on a un peu honte de rappeler que non, même si cela épate les intellos, le christianisme primitif n’a rien à voir avec le bolchévisme, ceux qui l’ont fondé ont été des martyrs et non des bourreaux – la croix ayant été par ailleurs et à l’époque moderne le premier symbole liquidé sans pitié par la faucille et le marteau.  

Mais c’est surtout dans le récit des Actes des Apôtres que la machine Carrère s’enraye - et cela malgré les efforts de l’auteur qui avoue par deux fois qu’il « se donne un mal de chien » pour mettre cette histoire en ordre. Pourtant, la division en trois grosses parties distinctes, « Paul », « L’enquête », « Luc » parait bien aléatoire. Lui d’ordinaire si à l’aise dans le présent peine avec le passé, avouant d’ailleurs que dès que l’on plante dans un livre un décor « antique », comme dans Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar qu’il n’a jamais pu finir, il a l’impression immédiate d’être dans Astérix. Alors, au lieu de décrire, il énonce, au lieu de raconter, il explique, tuant peu à peu sa propre narration dans le flot de faits rapportés, plus juxtaposés que reliés. Certes, tout est factuellement intéressant mais tout n’est pas toujours lisible. Surtout, à force de mélanger les genres, et qui plus est, en précisant à tout bout de champ qu’on les mélange, l’on ne sait plus si l’on a affaire à des notes vaguement retravaillées, à un scénario en cours ou à un essai qui veut se faire passer pour un roman.  Le « work in progress », que l’auteur ne cache jamais au lecteur et qu’il exhibe au contraire comme garant de sa lisibilité,  finit par se retourner contre lui. Ce livre qu’il se représente comme son « chef-d’œuvre » et à propos duquel il rêve d’ « un succès planétaire » apparaît plutôt comme un chef-d’œuvre d’intention, un chef-d’œuvre culturel, encyclopédique, mais hélas plombé par sa propre structure et qui ne vaut alors que par ses détours et ses digressions. Ainsi, lorsqu’il déclare que tout dans la vie se joue entre le dogmatisme et le pyrrhonisme – ce qui nous vaut l’anecdote la plus drôle et la plus (involontairement ?) vacharde de son texte : évoquant avec son ami Luc Ferry le destin et ses incertitudes, ce dernier ne trouve rien de mieux à lui répondre, et avec l’assurance inébranlable du kantien psychorigide qui ne doute de rien et surtout pas de son appartenance au bien, que lui est au moins sûr d’une chose dans sa vie, c’est  « de ne jamais devenir membre du Front National ». Oh la belle âme. 

 

 

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Avec sa femme Hélène Devynck.

 

Amour VS charité.

Tant pis. Contre toute attente, le romancier aura raté sa partie romanesque alors qu’il aura excellé, et c’est ce qui  le « sauve » in extremis, dans la théorie littéraire et théologique : celle par exemple qui lui fait dire que Luc a été le nègre de Jacques ; ou que lorsqu’une chose est embarrassante à dire, c’est qu’elle doit être vraie,  ce qu’il appelle le « critère d’embarras » ;  ou que reprocher à l’Eglise d’avoir trahi le message primitif, comme les imbéciles le font si souvent, c’est comme lui reprocher d’avoir vécu, car « l’enfant qui reste un enfant est un enfant mort »[8] ;  ou encore que la vraie question du christianisme est celle de la foi contre la charité (en gros, Paul contre Luc[9]), sinon celle de l’amour contre la charité – position brutale, mais ô combien compréhensible, inspirée par sa propre femme, Hélène.  Nul n’aime par charité, nul ne fait la charité par amour. Et peut-être, en effet, peut-on dire du Christ lui-même « qu’il n’aimait personne, au sens où aimer quelqu’un c’est le préférer et donc être injuste avec les autres. »

 Voilà donc le livre le plus ambitieux de Carrère : stupéfiant, comme on pouvait s’y attendre, dans la confession, toujours au poil dans la tergiversation (et dont il a fait son art), très au point dans l’interprétation des textes, mais aussi très et trop malin dans son intention, se cherchant les faveurs des croyants et des non-croyants et visiblement les trouvant, du reste rassurant les uns et les autres par son côté « curé de gauche » un rien affecté - comme à la très irritante page 463 dans laquelle il y va de son petit couplet niais et normatif façon Jacques Duquesne, expliquant que « le vrai Jésus » est plus celui de Jacques, humble, doux, gentiment banal, proche des gens, que celui de Paul et Jean, beaucoup trop glorieux et apocalyptique pour être honnête. Ah l’honnêteté ! C’est elle qui aura finalement tué son inspiration et fait de ce livre un livre d’ennuyé et donc partiellement ennuyeux,  incapable qu’il est de rendre le souffle de cette épopée, finissant d’ailleurs par en convenir lui-même : « Stop là-dessus. J’ai beau dire qu’il y a un roman à faire, ça ne m’inspire pas » et croyant qu’il suffit d’en faire l’aveu pour en être dédouané. Un livre désespérément horizontal - borgne.

C’est cela, au fond, que nous reprochons à Carrère, d’avoir scruté Dieu, reniflé Dieu, flirté avec Dieu, et, au bout du compte, de l’avoir abandonné – de ne plus avoir été avec lui alors qu’il le portait dans son nom (Emmanuel = « Dieu avec nous »), de n’avoir été à l’aise, et qui plus est pas toujours avec bonheur, dans la seule métaphore et jamais dans la métamorphose. Sera-ce le péché qui ne lui sera pas remis ? Espérons que non. Après tout, si Carrère n’est pas dans la foi ni l’espérance, il est au moins, toute son œuvre l’atteste, dans la charité. Mais est-ce suffisant ? Peut-être, comme Hélène, aurait-on souhaité un peu moins de charité et un peu plus d’amour, de feu, de vie.

 

 

Le royaume, Emmanuel Carrère, POL, septembre 2014, 638 pages, 23, 90 euros.

 

 

 



[1] Dans le film de Valérie Donzelli, La guerre est déclarée, qui raconte l’histoire vraie du combat médical qu’ont mené la réalisatrice et son compagnon pour sauver leur fils atteint d’une tumeur au cerveau, il y a cette scène magnifique où la mère demande au père de prier Dieu parce que, dit-elle en substance, « même si on n’a pas la foi, là, on n’a pas le choix de ne plus l’avoir. »

[2] Pour moi, ce serait celle du glaive, c’est-à-dire celle de la différence absolue, de la fracture psychique, de la coupure ontologique, de l’écart insurmontable qui peut exister entre les êtres et qui fait que l’intimité totale avec l’aimé, l’ami, la sœur reste toujours cet impossible auquel pourtant nous tendons tous. Mais j’aime aussi beaucoup la célèbre déclaration paulinienne : « je fais ce que je ne veux pas et je ne fais pas ce que je veux » qui me semble vérifiable tous les jours, toutes les heures, toutes les secondes que Dieu fait. Et comme on ne dit jamais deux sans trois, je ne pourrais pas non plus me passer de « Le Seigneur patiente avec nous car il ne veut pas que certains périssent, non, il veut que tous parviennent au repentir », magnifique volonté de salut pour tous énoncé par l’apôtre dont je porte le prénom (Seconde Epître de Pierre, III-9)

[3] La parabole du gérant avisé (Luc, 16)  qui, contre toute attente, récompense la filouterie, en fait l’audace, du gérant - en plus de forcer la malhonnêteté à se mettre au service de l’honnêteté : « Faites-vous des amis avec le Mamon de la malhonnêteté, afin que, lorsqu’il viendra à faire défaut, ceux-ci vous accueillent dans les tentes éternelles. Qui est fidèle en très peu est fidèle aussi en beaucoup (…) Si donc vous ne vous êtes pas montrés fidèles dans le malhonnête Mamon, qui vous confiera le bien véritable ? »

[4] La parabole des talents (Luc, 19-11, mais aussi Matthieu 25-14) qui affirme au mépris de toute rétribution et de toute équité que celui qui n’a pas risqué son talent, au sens propre comme au sens figuré, se le voit confisqué au profit de celui qui a le plus risqué le sien – la mission de chaque être étant de développer au maximum sa puissance existentielle, qu’elle soit charitable… ou non.

[5] La parabole de l’ouvrier de la onzième heure (dans Matthieu 20, mais pas dans Luc, Carrère, enfin !) qui affirme que si chacun est appelé au royaume, cet appel se fait sans méritocratie aucune, sans socialisme aucun - chacun recevant sa part de grâce hors de toute émulation avec le voisin. Acceptons la place que nous propose Dieu auprès de Lui et gardons-nous bien de « vérifier » si notre voisin est plus, ou moins, méritant que nous  – péché mortel s’il en est. Car le premier qui fait une comparaison de mérite, de travail et d’efforts entre lui et un autre, c’est lui qui risque exclu d’être du Royaume. Morale paradoxale et scandaleuse mais qui n’est que la reprise du propre credo de Carrère déjà exposé dans Limonov et qu’il reprend ici à la lettre : « L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité. » (page 617)

[7] Romand qui devrait sortir de prison en 2015, nous dit-il en passant.

[8] « Ce qui m’étonne le plus, ce n’est pas que l’Eglise se soit à ce point éloignée de ce qu’elle était à l’origine. C’est au contraire que, même si elle n’y parvient pas, elle se fasse à ce point un idéal d’y être fidèle. Jamais ce qui était à l’origine n’a été oublié. Jamais on n’a cessé d’en reconnaître la supériorité, de chercher à y revenir comme si la vérité était là, comme si ce qui demeurait du petit enfant était la meilleure part de l’adulte. » (page 615)

[9] Là où Paul insiste sans cesse sur l’importance de la Résurrection et s’acharne à expliquer que toute la foi réside en l’acceptation de cet événement impossible et sans précédent dans l’histoire de l’humanité, Luc semble admettre celle-ci, mais sans lu accorder de prédominance particulière, l’acceptant avec une certaine désinvolture, en faisant même « une série », tant pour lui l’important n’est pas de revenir des morts que de faire du bien aux vivants (page 281).

08:00 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : emmanuel carrère, le royaume, critique, actes des apôtres, saint luc, saint paul | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

15/10/2014

Fincher et les signes

 A l'occasion de la sortie de Gone girlthriller exceptionnel de l'auteur de Zodiac, et sur lequel Guillaume Orignac a, comme à son habitude, commis un commentaire savant et passionnant, ici , il n'est pas inutile de se replonger dans l'étude magistrale qu'il avait publiée en 2011 (et d'ailleurs présentée un jour dans une émission de Taddéi où il avait été invité à l'occasion d'une diffusion de Panic Room.)

 

 

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« Plus ce monde est fait par l’homme, plus le lien du monde et de l’homme est rompu. » Gilles Deleuze

Corriger la vie par la violence consentie (Fight club) ou par la virtualité imposée (The social network). Echapper au réel tout en se vengeant réellement de celui-ci (les tueurs de Seven et de Zodiac). Croire que tout est jeu (The game), temps compris, et que l’on peut inverser les âges et les corps (L’étrange histoire de Benjamin Button). Se sentir toujours menacé dans sa bulle par des étrangers (Panic room) ou par un étranger typique (Alien 3). Coder, décoder, recoder le monde sans fin. Ne plus distinguer la veille du rêve, le sujet du reflet, le rouge du sang. Devenir insomniaque pour résister aux simulacres. En huit films saisissants, David Fincher aura changé les données de l’image contemporaine et mis à jour la nouvelle pixellisation du monde. En un petit livre dense et subtil, Guillaume Orignac explore ce cinéma qui loin d’être simplement celui de nos angoisses est celui d’un nouveau rapport au monde où les signes ont remplacé les corps (et parfois s’inscrivent dedans), où la chair n’est plus qu’une graphie modulable à l’infini, où la vie ne vaut qu’en tant qu’écran derrière lequel on se projette ou on se cache.

 

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L’heure numérique est l’heure des simulacres infinis, des puissances du faux décuplées, du maquillage perpétuel. Le cinéma analogique, qu’il fut image mouvement (Ford, Hitchcock, Renoir) ou image temps (Antonioni, Godard, Tarkovski) se faisait devant la caméra. C’était l’époque de l’enregistrement des corps par les images, de la vie donnée sur pellicule. C’était le temps où l’on disait « moteur ». Puis, bataille, amour, haine, action, violence, mort, en un mot : émotion. Emotion des présences. Celles de Pierrot le fou ou d’un Américain à Paris. Le reste était affaire de montage mais le montage dépendait du vivant. Au contraire, le cinéma numérique commence au montage. L’essentiel ne se joue plus sur le plateau mais dans l’aplat. On utilise encore des acteurs mais pour les dédoubler (un seul acteur pour deux personnages, les jumeaux Winklevoss dans The social network, ou sept acteurs pour un seul personnage dans L’étrange histoire de Benjamin Button). On peut faire que Brad Pitt naisse vieux et meurt bébé. Les corps sont devenus des images qui se déploient sur fond vert. La chair est pixellisable à l’infini. L’objet lui-même dépend des graphistes. Là où l’analogique faisait dans l’effet de surface, le numérique fait dans l’effet d’optique. « La sensation de volume composée par les jeux de lumière sur les plateaux est devenue une information parmi d’autres, elle-même modifiable dans les salles de post-production », écrit Guillaume Orignac. Ce n’est même pas qu’on substitue le robot au vivant, comme dans Métropolis, ou qu’on humanise l’ordinateur, comme dans 2001, l’odyssée de l’espace. Non, on informe corps et objets d’autre chose, on « informe » de manière intransitive. On néantise. On dématérialise et la vie et la matière. On « pirate » les choses. Et, comme le dit malicieusement l’auteur, « la génération des Pères, attachés à la présence matérielle des objets, n’y entend plus rien ». Les jumeaux Winklevoss ont beau expliquer au doyen qu’un nerd leur a piqué leur idée de réseau social privé, celui-ci n’y pige que dalle, car tout cela n’a pour lui ni réalité ni présence. On ne va pas se battre pour ou contre de l’immatériel. Or, c’est l’immatériel, le numérique, qui commence à tout dominer. Là-dessus, le nerd ne s’y est pas trompé. « On vivra sur internet ».

 

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Si Platon avait pensé le cinéma dans le mythe de la caverne, Ovide aura été le précurseur du cinéma numérique dans Les métamorphoses. Le numérique peut tout, permet tout, modifie tout, mais du moment qu’il y ait le moins de vivant possible. Le numérique travaille dans l’image, pour l’image, par l’image. Le film n’arrête jamais d’être repris, peaufiné, retransformé. Le film est une sorte de Transformer. Dans l’absolu, il n’y a pas de fin à sa réalisation, comme il n’y a pas de fin au Jeu ou au Réseau social  Là réside l’ambiguïté de l’œuvre de David Fincher qui, à l’instar de Tyler Durden, le héros subversif de Fight Club, semble vouloir jouer et gagner sur les deux tableaux, éthique et esthétique : à la fois dénoncer cette néantification des corps et s’en servir comme jamais avant lui. « Grand écart, souligné par Orignac, de ceux qui veulent avoir raison partout : une main dans la poche de l’industrie et l’autre qui voudrait signer des manifestes antisystème. » C’est toujours la même histoire avec le cinéma : soit l’on considère sans indulgence que si l’image double les choses, elle confond le vrai et le faux, le bien et le mal, et dans ce cas-là, il n’y a nulle différence entre Charlie Chaplin et Adolf Hitler (comme l’explique sans complexes un Stéphane Zagdanski dans La mort dans l’oeil, l’essai le plus puritain jamais écrit) et dans ce cas l’on ne sort jamais de la caverne, ni d’ailleurs du commandement qui interdit de faire des images ; soit l’on a conscience que l’image n’est qu’une image et que le passage dans la caverne, outre la catharsis qu’il représente, est ce qui nous apprend le mieux à résister aux simulacres du monde (et qui sont bien pire que ceux de la salle obscure), tout en nous redonnant confiance au monde - ce que Gilles Deleuze n’appelait pas moins « la catholicité du cinéma ». Encore une fois, Béthléem ou Jérusalem : l'image permise et libératrice ou l'image prohibée. Rions de la prohibition. Le cinéma n’est pas ce qui nous trompe sur le monde, le cinéma est au contraire ce qui nous prévient contre les tromperies du monde, et ce faisant, nous rend la croyance au monde. Le cinéma nous fait rouvrir les yeux sur le monde. « Si Fincher assume les figures de l’esthétique publicitaire, écrit Orignac, c’est pour en faire la critique et rendre compte des modes de vie occidentaux. Il regarde le monde comme il se produit sous notre regard : par une circulation ininterrompue de signes modalisant nos affects et nos attitudes sans que nous sachions au juste quel en serait le fond. »

 

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Ne confondons pas les personnages de ses films qui  passent leur temps à recoder le monde selon leurs désirs et leurs pathologies et le cinéaste qui nous apprend à décoder ces codes et à nous réapproprier le monde. Le plaisir, toujours un peu sadomasochiste (j’allais dire cinéphile !), que l’on prend à la vision de ses films réside dans ces situations où le personnage se retrouve bloqué dans ce qui précisément devait le protéger (Panic room) ou le divertir (The game) ou même lui faire retrouver sa copine (The social network). Chez Fincher, la capture d’écran devient une affaire numérique autant qu’ontologique. Une figure de style au même titre que le zoom ou le travelling. Un Kairos dans lequel on s’inscrit mais dans lequel on s’enferme – comme Jodie Foster et sa fille dans la panic room pour échapper aux cambrioleurs. Pas de chance, ce que recherchent ces derniers se trouve précisément dans cette chambre. Chez Fincher, le virtuel est toujours menacé de viol, la bulle est toujours prête d’éclater, le jeu d’être le pire des pièges (une définition du suspense). Ce n’est qu’un jeu ou suis-je vraiment en train de me faire flouer ? se demande Michael Douglas dans The Game[1]. On se croyait bien en sécurité dans sa boîte. On risque de retrouver la tête coupée de la femme aimée dans la boîte (Seven). Ce qui protège du monde réel devient irrespirable (au propre et au figuré, puisque dans Panic room les cambrioleurs tentent un moment de gazer la chambre dans laquelle sont enfermées les deux femmes). C’est alors qu’on veut sortir. A la fin du Social Network, Marc Zuckerberg aère désespérément son propre profil Facebook espérant que son ex pourrait accepter sa demande d’invitation. « Baby You’re un Rich Man » des Beatles peut conclure le film, le bébé riche reste bien seul. Le hacker nous a tous mis en boîte mais c’est lui qui est encore le premier prisonnier de celle-ci.

« Cinq cent millions d’amis, cinq cents millions de signes, tout un tas de figures inertes réunies par sa seule volonté. Triste conquête d’un monde numérique peuplé de vides et d’absences. La chair manquera toujours. Appuyer toujours sur la même touche, alors. Espérer renouer avec le vivant. Ne jamais dormir, de peur de l’oublier. »

 

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Nous sommes devenus des images. Nous sommes devenus nos propres icônes. Nous sommes devenus des produits publicitaires. Alors, certains d’entre nous pètent les plombs et décident de faire acte de résistance, soit en polluant les images avant de faire exploser les banques (Fight club) soit en assassinant selon l’ordre biblique des sept péchés capitaux les individus les plus aliénés à la consommation (Seven), à moins que l’on veuille, comme Marc Zuckerberg, ajouter de l’aliénation à l’aliénation, du simulacre au simulacre, et non sans souci démocratique : le réseau social doit être à tout le monde, non pas à quelques fins de race de Harvard. Le complot pour tous. La mondialisation comme nouvelle sentinelle. Le numérique ne fait qu’accompagner cette révolution culturelle, plus exactement cette révolution du culturel sur le vivant, et qui, pour Guillaume Orignac, a commencé au début du siècle dernier avec l’avènement du Bauhaus en 1919 en Allemagne, par l’architecte Walter Gropius. Pour la première fois dans l’histoire des arts s’opéra une fusion entre production artistique et industrialisation de celle-ci : de l’architecture, oui, mais avec du design ; de l’art, certes, mais avec de la publicité. Désormais, plus de créateurs sans « créatifs ». Dès lors, l’art était assujetti au « culturel », lui-même soumis au commercial.  Le monde était contraint de devenir copie de copie, doublure sans cesse doublée, chute sans fin de nombres. Pour y échapper, ne resteraitt plus qu’à se faire fasciste, assassin, ou ouvrir un compte Facebook.  Dans tous les cas, retourner les signes culturels contre eux-mêmes. Faire imploser le monde par tous les moyens.

 

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Alors, « trop sombre, Fincher ? » Peut-être. Aux débuts hyper violents et hyper spectaculaires des Alien 3, Fight Club, Seven ont succédé des films à la cruauté plus voilée, presqu’invisible, (The social network est un remake secret du Parrain, remarque Orignac), en un mot : numérique. Tout se fait dans, par et pour l'image : ça tue autant mais ça fait semblant de vivre, et apparemment ça fait moins mal. La rupture a lieu avec Zodiac et son premier plan à l’élégance oppressante de la rue filmée d’une voiture qui passe. Tout est lisse, beau et parfait. Mais il n’y a que dans les mondes lisses où le carnage surgit comme dans une nouvelle de Ballard du même nom. Le mal devient banal, l’épouvante naît du familier. « Même le jour perd de sa bienveillance », note Orignac dans son beau style impressionniste. Le serial killer n’est plus l’ange exterminateur de Seven qui vient, façon Joker, se rendre à la police et, ce faisant, mettre au point ses derniers crimes. Il est un anonyme insaisissable. Il pourrait être ce gros vendeur dans cette quincaillerie, principal suspect de l’affaire et jamais arrêté faute de preuves. Il pourrait être n’importe qui. Et Fincher de réaliser ce qui est sans doute la scène la plus flippante de ces dernières années lorsque Robert Graysmith, incarné par Jake Gyllenhaal, rend visite à « l’ami » du Zodiac (un loueur de films !) et se demande à  un moment donné si ce n’est pas lui, le Zodiac.  « Permanence d’un cauchemar sans origine ni source, et qui envahit toutes les formes sensibles », écrit Orignac – et triomphe de la paranoïa. Là où il n’y a plus que des signes et de l’informe, c’est le monde entier qui devient une menace confuse et diffuse. C’est la télé qui se met à parler au héros dans The game. C’est le film lui-même qui devient subliminal (Fight club). Ce sont les effets spéciaux qui permettent au film d’exister (L’étrange histoire de Benjamin Button) alors que jusqu’à présent les effets spéciaux n’étaient là que pour faire plus beau, et du reste le film pouvait se faire sans eux[2]. Dans le cinéma numérique, « l’image manquante peut s’inventer et venir combler la trame mitée des événements. » Sa suprême astuce est de faire croire, comme l’autre, qu’elle n’existe pas. On ne remarque pas qu'elle est là devant nous (quoi ? c'est le même acteur qui fait les deux jumeaux ? comment ? ce panoramique dans les rues de Cambridge est un faux ? et ce plan magnifique est en fait la superposition de trois plans fondus en un seul ?) et qu'en plus elle a toujours un pas d’avance sur nous, comme la trame du Jeu sur Michael Douglas, le programme meurtrier de John Doe sur les inspecteurs ou les déploiements de Zuckerberg sur les jumeaux Winklevoss. Inquiétante étrangeté de l’heure numérique qui semble avoir fait perdre au monde son autonomie ; qui, à la lettre, a refait le monde à son image et qui montre que ce n’est pas une simple image mais une image « sample ».

Ainsi, « un monde s’achève dans l’achèvement de son image ». L’irréductibilité des êtres et des choses n’est plus, le numérique l’a liquidé d’un coup de palette graphique.  Il n'y a plus de dehors. Il n'y a plus que des plis. Il n'y a plus que des pixels. Le cinéma numérique agit comme le fusil photographique du physiologiste Etienne-Jules Marey qui tuait les oiseaux en plein vol mais enregistrait en douze clichés le décomposé de leurs battements d'ailes. Fin des présences réelles. Fin des objets singuliers. Partout, la fin. Partout, le cinéma. Vidéodrome en branle. Tête à effacer. Mirage de la vie. Nuit des morts vivants. « Que peut-il alors rester de vivant en nous ? », demande Guillaume Orignac. Et bien, ce livre phare, par exemple.

 

 David Fincher ou l’heure numérique par Guillaume Orignac, Editions Capricci, Actualité critique, septembre 2011, 7, 95 euros.

 

PISTE A SUIVRE : http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2011/10/14/569...

 

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Publié une première fois le 23/10/11.



[1] Bien que très admiratif du film, je me demande toujours si le scénario ne bluffe pas le spectateur dans la mesure où la seule trame possible de ce Jeu est de faire croire au joueur, Michael Douglas en l’occurrence, qu’il ne s’agit plus d’un jeu mais d’une arnaque. Pour que le héros interagisse sincèrement dans les situations qui lui sont données et souffre tout de même un peu, il faut en effet le persuader que celles-ci sont bien réelles, et qu’il a été réellement piégé. Or, tout autre scénario que celui-là, celui du piège financier, lui paraîtrait irréel et par conséquent sans danger. Vous comprenez ce que je veux dire ? Vous signez pour un jeu mystérieux. On vous envoie dans une île déserte avec des filles qui font de vous un James Bond ou dans un Temple Maudit avec des tas de serpents, vous pouvez toujours vous dire "chouette, je suis dans le jeu", mais on vous pique tout votre compte en banque, on disparaît en tant que boîte qui organise ce jeu, bref, là, vous commencez à douter de celui-ci, et vous commencez à prendre réellement peur pour votre vie, et vous ne trouvez tout ça plus du tout chouette. Vous commencez à jouer pour de bon, sauf que vous ne voulez plus.

[2] Ou du moins, ils étaient artisanaux. On n’a pas attendu le numérique pour faire King Kong ou Métropolis, mais on l’a attendu pour faire Benjamin Button.

10/10/2014

Evacuation de l'être dans L'Evêque, de Tchékhov

A Paul Edel

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Isaac Levitan, Par dessus la paix éternelle

 

 

Dieu meurt chez Tchékhov.

Et il est déjà mort, Monseigneur Piotr, alors même qu'il accomplit sa dernière messe. "Tout était comme dans un brouillard". Tout se déréalise, se rêve, s'abolit dans ce monastère de Staro-Petrovske où l'on fête les Rameaux. Les ouailles qui se mettent à pleurer comme s'il n'était déjà plus de ce monde. Sa mère qui lui apparaît au milieu d'eux et dont il se demande si ce n'est pas une apparition. L'ensemble des choses qui "semble vivre à présent d'une vie singulière, incompréhensible, mais proche de l'homme" - mais sans lui, hors de lui

Rentré chez lui, il retrouve sa mère. C'était bien elle dans la foule. Il "rit de joie". Joie du souvenir. Rire de l'enfance. Mais de l'enfance finie, qui est derrière lui - et qui revient aujourd'hui, comme pour le protéger de sa future disparition. Tout dans cette nouvelle bouleversante, une des dernières que celui qui a remplacé Dostoïevski dans notre coeur ait écrites, va dans le sens des présences fantômes, des signes rassurants, de la mort qui ne veut pas effrayer celui qu'elle va bientôt prendre. Ainsi le doux souvenir de ce maître qui avait un paquet de verges de bouleau pendant au mur de sa classe mais qui ne s'en servait jamais sur ses élèves. Lui-même "n'avait jamais pu se résoudre, dans ses sermons, à tenir des propos désagréables [ni à adresser] un reproche à personne parce qu'il avait pitié..." A la veille de sa mort, ne lui revient en mémoire que le doux, l'accommodant, l'indulgent. Et si l'on ne gardait finalement meilleur souvenir des gens qui ont été indulgents avec nous plutôt que bons ?

Quant à la foi, on a beau l'avoir, quelque chose manque toujours et ce manque est peut-être Dieu lui-même.  Vouloir croire en Dieu, c'est déjà croire, disait Dostoïevski. Pas sûr, répond Tchékhov, l'incroyant absolu qui a pourtant écrit un jour le récit de la croyance absolue (L'étudiant).

Décidement, rien ne va en ces jours derniers et comme le répète le rude père Sissoï : "cela ne plaît pas ! cela ne me plaît pas ! Mais pas du tout !", rengaine tchékhovissime ô combien !

Tout semble fuir ou s'annuler autour de Piotr : cette mère si bonne mais si lointaine à force d'humilité, et qui n'arrive plus à le tutoyer, employant un "vous" mortifère qui contribue à son achèvement. Ce ciel "insondable, illimité" qui s'en va au dessus des arbres "Dieu sait où". "Ce rien qui se lève dans son cerveau dès qu'il ferme les yeux." Ces larmes qui surgissent en lui à la moindre évocation du passé. Cette sensation que son être s'évacue progressivement du monde, de lui, des autres. La seule qui lui donne encore un peu d'existence est sa nièce, la petite Katia qui mendie son oncle : "Donnez-nous un peu d'argent... Faites-nous cette bonté... mon cher tonton..." L'argent, fond des choses, réel de la réalité, absolu de la matière.

Dernier office. Derniers tremblements. Et cette subite envie de "partir" - comme les trois soeurs et tant d'autres personnages de Tchékhov. Mais de quel départ s'agit-on ? Lorsque le docteur lui apprendra qu'il a la typhoïde, il ne pourra s'empêcher de penser : "que c'est bien ! que c'est bien !" La mort  comme espérance de sortie, bien plus que comme espérance de vie éternelle. La mort comme soulagement, consolation de l'être. Le néant comme promesse de douceur attendue depuis toujours. Athéisme moral de Tchékhov.

Et cette terrible dernière phrase sur la disparition des êtres dans la mémoire des autres. Cette vieille mère qui raconte ses enfants aux autres villageoises, et notamment ce fils qui fut évêque, craignant qu'on ne la croit pas - et "effectivement, il y en avait qui ne la croyaient pas."

Croire pour vivre et faire vivre.

 

Tchékhov : La steppe, Salle 6., L'Evêque, édition de Roger Grenier, Folio.

 

 

 

12:01 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tchékhov, l'évêque, litttérature, croyance | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

08/10/2014

Comment on n'en finira jamais avec la droite et la gauche, en France.

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Puisque nous sommes à la veille de ces fameux "rendez-vous de l'Histoire" de Blois et qui ont été à l'origine de la polémique grotesque de l'été, dont Pierre Jourde a tout dit dans un article jubilatoire, et même si celle-ci est loin d'être terminée puisque voilà que Médiapart s'en mêle, nous aurions simplement voulu relire un entretien que Marcel Gauchet a accordé à La revue des deux mondes dans son numéro d'avril... 2008 et qui nous semble une excellente introduction à la pensée de celui qui qui est un de nos maîtres. Post qui s'apparente donc à une fiche de lecture destinée à remettre en (première) place quelques idées forces et structurantes, qui n'évite pas les digressions, qui n'en fait qu'à sa tête.

 

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1 - Comment chacun de nous est l'autre mais pas au même moment et pas sur le même point. 

L'Histoire comme continuité, engendrement, enchaînement, plus que comme rupture. La modernité a le culte de la rupture. La modernité se défie de la condition historique. L'Histoire lui sert de détestation. Surtout pas d'origine, de lien, d'héritage avec les salopards du passé. 

"La révolution moderne (je crois qu’on peut parler ainsi, il n’y en a qu’une au fond qui passe par toutes sortes de « sous-révolutions » de tous ordres) instaure un mode d’être inédit des communautés humaines. Néanmoins, cette nouveauté ne nous coupe pas du passé de l’humanité. Les structures profondes du monde humain-social demeurent les mêmes derrière leur métamorphose. Nous avons affaire à une transformation qui nous garde en continuité fondamentale avec l’humanité religieuse, pour faire court. Nous pouvons très bien continuer à comprendre celle-ci dans sa manière de fonctionner socialement, psychiquement, culturellement, intellectuellement. L’Histoire invente des choses jamais vues mais l’humanité reste une."

Derrière cette apparence paisible du déroulement de l'Histoire, mille heurts et mille conflits. Parce que nous sommes tous anciens et modernes. Parce que nous avons tous de l'ancien et du moderne en nous -  mais pas aux mêmes endroits ni aux mêmes moments, d'où les inévitables conflits psychiques. Pareil pour le clivage libéral-conservateur qui est celui, je crois, de la majorité d'entre nous mais qui ne nous empêche pas de nous disputer parce que les deux tendances ont chacun leur mode, leur registre, leur champ d'action. Et ce sont les modes, ces registres, ces champs d'action qui font que l'on se dispute ad nauseam. Souvent, l'on se vante de sa complexité : "je suis trop à droite pour mes amis de gauche et trop à gauche pour mes amis de droite", aime-t-on à dire de soi. Sauf que les amis en question disent (souvent) la même chose d'eux-mêmes et que nous ne sommes d'accord ni sur leur droite ni sur leur gauche. Parce que nous sommes tous ondoyants et cohérents, variants et invariants, mais que nous n'avons pas la même cohérence et la même façon d'ondoyer et que nous ne varions ou n'invarions pas sur les mêmes points. Et c'est une expérience pénible que de se rendre compte que ce qui nous rassemble (et ressemble) s'amoindrit et même s'abolit face à ce qui nous "dissemble". Comment chacun de nous est l'autre mais pas au même moment et pas sur le même point. C'est pourquoi il est si difficile dans une discorde d'éviter le mimétisme qui s'invite diaboliquement entre les protagonistes. 

2 - Point d'achoppement.

Chacun de nous se dit libéral ou socialiste jusqu'à un certain point. Mais quel point ? Celui d'achoppement ? De rupture ? De non-retour ? Là est la questchionne. Très violente, croyez-moi. 

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3 - Ma barbarie anti-barbare

Notre barbarie, c'est de croire que le passé fut barbare (propos finkielkrautien s'il en est) :

"Ainsi, se persuade-t-on, aurions-nous surmonté notre sombre préhistoire, cette période effroyable où les hommes battaient leurs femmes, croyaient dans des dieux et ignoraient les vacances."

Notre péché, c'est notre croyance en l'auto-création suffisante (et d'ailleurs, ce n'est pas un péché, car le péché, c'est ce que nous reconnaissons comme tel et c'est ce qui ce que Dieu est prêt à nous pardonner si nous ne le reconnaissons - or, les auto-créés sont très fiers de l'être et ne se voient pas du tout en pécheurs, notion ringarde pour eux, il est vrai.) L'homme contemporain, ce connard "sans dieux ni maîtres".

Mais à quel point moi-même ne suis-je pas tributaire de ce péché ? "A quel point" ai-je encore des dieux et des maîtres autres que pour des raisons de vernis culturel ? C'est encore la questchionne.

J'accuse les gens de s'auto-créer sans dieux ni maîtres mais moi-même je n'en fais qu'à ma tête et m'abrite ensuite derrière mes paravents mythiques et religieux. Et quand je traite quelqu'un de barbare, qui me dit que ce n'est pas moi, lui ? Tant pis, il faut s'affirmer soi-même aux dépens de l'autre. "Voilà, si on veut vivre comme il faut, on doit laisser aller ses propres passions, si grandes soient-elles, et ne pas les réprimer.", clamait déjà Calliclès.

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4 - La modernité contre le temps.

Le mal moderne, c'est d'avoir aboli le temps (plus que l'Histoire).

"On ne peut même plus parler de « fin de l’histoire », car en bonne doctrine hégélienne celle-ci impliquait la récapitulation et la conscience du chemin parcouru. Plus rien de tel : nous sommes passés dans une sorte de présent post-historique."

Le seul temps admis, c'est le présent-post historique. L'idée djeune que le monde naît avec moi. Il est clair que l'historicité a fait vaciller l'idée d'une nature humaine immuable.

"Pendant longtemps, nous avons vécu sur l’idée d’une nature humaine demeurant égale à elle-même à travers le temps, les variations, par ailleurs bien enregistrées, étant secondaires au regard de cette permanence fondamentale. Depuis le début du XIXe siècle, la conscience historique a miné petit à petit cette représentation de la nature humaine, en nous faisant découvrir la diversité des cultures et des civilisations, l’historicité essentielle des manières d’être de l’humanité. Nous sommes entraînés par l’approfondissement de cette conscience historique à laquelle il nous est impossible de nous soustraire."

NOUS NE POUVONS PLUS NOUS SOUSTRAIRE. Ce qui va rendre méchants les classiques et furieux (de contentement et de triomphe, et donc encore plus méchants) les modernes. La belle éternité de l'être ne séduit plus personne (même si elle persiste malgré nous.) Elle est encore là mais n'a plus la côte.

5 - Pape au centre du dispositif.

L'organisation religieuse de la société n'est plus mais la foi persiste sous de nouvelles formes à la fois très individuelles et très orthodoxes (popularité des papes). Depuis Jean-Paul II, jamais le pape ne fut à ce point au centre du dispositif (y compris Benoît XVI honni par la doxa mais star de l'information, le moindre de ses éternuements faisant le buzz. Quant à François, je ne vais pas vous faire un dessin...)

6 - Génie humaniste du libéralisme classique.

"Il y a une puissante foi libérale dont il est important de retrouver l’âme."

Trois genres de libéralisme : 

- Le « manchesterianisme » "où ce qui compte est l’activité économique en tant qu’elle est productrice de libertés grâce à l’accroissement des richesses. La thèse est simple : la liberté politique dépend de la liberté du travail et des échanges, qui donne aux individus les moyens de leur indépendance."

- Le libéralisme synthétique "qui s’organise autour de la notion de progrès. Celle-ci lie toutes les libertés sous le signe de la raison et de la science".

- Enfin, le libéralisme français et républicain. "Un libéralisme méfiant par rapport à la liberté économique, qui entend faire prédominer la liberté politique et qui attend la solution des problèmes sociaux du suffrage universel" (Gambetta, Clémenceau). Libéralisme modéré où l'Etat décide, intervient et surveille (mais sans collectiviser, contrairement au socialisme), libéralisme gaulliste.

"C’est cela la nouveauté triomphale [libérale] du XIXe siècle. Avant, explique par exemple Spencer, nous avions affaire à des « sociétés militaires », où le commandement était l’axe organisateur de la vie collective. La grande nouveauté du temps, pour Spencer toujours, c’est le passage aux « sociétés industrielles », c’est-à-dire le passage à un monde où le rapport entre pouvoir et société s’inverse, puisque c’est la société qui prend le dessus au nom de son travail et qui dicte sa loi au pouvoir politique au travers du mécanisme de la représentation."

En ce sens, la modernité n'est rien d'autre que la prise en main de la société par elle-même. La société qui prend son pouvoir d'elle-même - ou le libéralisme réalisé.

 

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7 - Génie du libéralisme (individualisme) + vertu des limites, chaque notion possédant sa limite interne.

Et celui de l'individualisme selon MATHIEU LAINE face à Gauchet dans lequel il voit l' aboutissement des droits de l'homme. Le libéralisme comme ce qui respecte l'individu et non comme ce qui veut le changer (révolutions nazie et communiste). A cela, on rappelle que le christianisme fut aussi révolutionnaire et qu'il a voulu changer l'homme. Certes, mais ce n'est pas exactement du même "homme nouveau" dont on parle - celui de Paul étant glorifié dans la foi d'un Autre et n'étant obligé (aliéné) par aucun processus (programme) politique, le royaume des cieux étant plus à venir qu'à mettre concrètement en oeuvre. Mieux, avec le christianisme, l'homme devient vraiment enfin lui-même - individu unique devant Dieu. Alors qu'avec le communisme et les religions post-modernes, l'homme tel qu'il est, individuel et singulier, doit disparaître.

Génie de Locke qui écrivait :

"Tout homme possède une propriété sur sa propre personne. À cela, personne n’a aucun droit que lui-même. Le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, nous pouvons dire qu’ils lui appartiennent en propre."

Et c'est là que le débat sur la liberté de vendre son corps recommence. JUSQU'A QUEL POINT peut-on lire ou réaliser cette très belle proposition de Locke ? Locke est-il ultra-libéral libertaire ? Non, bien sûr, parce que sa proposition, comme toute proposition, comme toute notion, comme tout principe, contient limites. Ainsi, un libéral classique ne verra aucune dimension libertaire à cette déclaration lockienne. Alors qu'un socialiste, donc hostile par définition au libéralisme, et pour qui le mal absolu est le libertarisme, dira que si, justement, cette déclaration lockienne est déjà libertaire, contient du libertaire en germe. Chaque camp voit l'extrême dans le camp de l'autre. Moi, par exemple, je fais partie de ces gens qui voient la terreur et le goulag en germe dans Rousseau et Marx mais aucunement dans Montesquieu et Constant. Parce que le libéralisme contient ses propres limites. Le libéralisme croit au désordre et aux bienfaits du désordre JUSQU'A UN CERTAIN POINT. Le socialiste est celui qui oblige le libéral à se croire ultra-libéral et libertaire sans voir que le libéral est bien souvent aussi conservateur.

En fait, l'utopie libérale n'est pas l'ultralibéralisme mais l'autorégulation naturelle. Le libéral croit que du désordre va surgir un ordre naturel sans doute inégalitaire mais ni aliénant ni misérable. L'aboutissement du "libéralisme authentique" serait non pas le triomphe du plus fort mais "l’émergence d’un ordre social bien plus efficient que l’ordre naturel ou l’ordre artificiel qui semblaient jusque-là devoir régner sans partage sur la réflexion consacrée à l’optimisation de l’organisation sociale." Un ordre quasi taoïste où le laisser- aller le plus total aurait donné lieu à la société la plus équilibrée, ou le libertarisme, si libertarisme il y a, aurait conduit non pas à Las Vegas mais à la cité de Dieu. Où princes et pauvres s'entendraient comme larrons en foire. L'utopie libérale comme utopie bisounours.

A quoi Gauchet, refusant ce libéralisme idéal, répond : " Nous ne parlons pas du même point de vue. Vous parlez d’une manière normative : ce que le libéralisme devrait être, ce qu’il aurait dû être. Je me contente de parler du libéralisme tel qu’il a été historiquement." Et bien sûr, on acquiesce - tout en se demandant quand même pourquoi nous les libéraux devrions renoncer à notre idéal bisounours alors que les marxistes et autres gauchistes n'y renoncent pas et ont du sang sur les mains ou sur la plume bien plus que nous.

8 - Génie et médiocrité du sarkozysme (selon Mathieu Laine)

"À mon sens, Nicolas Sarkozy a gagné l’élection présidentielle parce qu’il était le candidat des idées. Il était celui qui ne cessait de proposer quand les autres se cantonnaient de réagir à ses audaces plus ou moins heureuses programmatiques. Mais même s’il y avait beaucoup d’idées, il n’y avait pas de ligne, pas de cohérence, pas de choix net entre, par exemple, des ambitions interventionnistes d’une part, et des velléités libératrices, d’autre part. Il refusait même explicitement de se laisser « enfermer » dans un camp intellectuel, cette attitude n’étant manifestement pas que tactique. Maintenant qu’il est au pouvoir, cette absence de vision se révèle au grand jour et explique, sans doute, sa paralysie dans l’action. Car si de nombreux chantiers ont été ouverts, nous ne connaissons en rien la rupture promise. Cela ne condamne pas le quinquennat de Nicolas Sarkozy, mais cela le contraint, s’il veut marquer son temps, à choisir une ligne, une perspective de société, et à s’y tenir."

(Rappelons que cet entretien date de 2008 et que force est de constater que...)

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9 - Gouvernance et croyance au laisser- aller

"Notre idéologie est discrète, voilà tout. Elle se résume dans une foi dans les régulations automatiques. Nos ancêtres de l’âge totalitaire étaient obsédés par la volonté de maîtriser le fonctionnement de leur société. Nous sommes aux antipodes de cette hantise. Notre foi à nous, c’est que les choses marchent très bien toutes seules. Le mot qui condense ce nouvel esprit de l’époque est « gouvernance ». Un peu de gouvernement, mais le moins possible. Pour le reste, le plus possible d’ajustements spontanés dans le système le plus décentralisé possible. C’est à la puissance de ce schéma de pensée qu’il faut attribuer la désintellectualisation frappante de nos sociétés. À quoi bon chercher à comprendre et à maîtriser des processus dont l’équilibre doit se trouver de lui-même ? L’Union européenne est l’incarnation planétaire de cette façon « post-politique » de faire de la politique…"

L'Europe - nouveau monde qui doit se trouver lui-même. L'idée européenne comme ce qui va s'arranger de soi. L'Europe comme croyance quiétiste. Et c'est marrant parce que je me reconnais totalement là-dedans en me disant en même temps que c'est totalement délirant et irréaliste.

Alors que les Américains croient encore à l'action, eux, courageux, forts et cons qu'ils sont toujours. Plus nous. Nous, nous croyons au petit bonheur la chance. Au Kairos. "Nous sommes de ce point de vue, sans le savoir, à l'avant-garde de l'Histoire."

10 - Sarkozy par Gauchet en 2008

"Le cas Sarkozy est très intéressant. C’est un homme dont la grande intelligence fonctionne à l’instinct, sans grandes théories. Son intelligence est d’avoir compris que, dans un pays comme la France, il faut un compromis entre la gouvernance et un certain rôle des idées, de l’Histoire, de l’autorité de l’État, de la mobilisation d’une grande mémoire. Sarkozy, c’est l’union de la technocratie version Union européenne avec le besoin d’idéal. C’est la composante que lui a apportée Henri Guaino. Grâce à lui, Sarkozy a trouvé une synthèse originale qui s’est révélée électoralement déterminante."

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11 -Identité française

La France n'a pas un problème d'identité nationale (contrairement à ce que pensent les "nationalistes") mais un problème d'identité historique (contrairement à ce que pensent les marxistes et consorts, tout ceux qui croient que le problème est "économique et social.").

 

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12 - Domination de la gauche culturelle depuis l'après-guerre.

Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Gauchet :

"Le problème nouveau de la droite en France, c’est que c’est la gauche qui définissait l’avenir dans ce pays. La droite était le parti du passé. Or la gauche étant défaillante dans sa fonction traditionnelle, la droite se trouve dans l’obligation de faire ce travail à sa place si elle veut être crédible. La campagne s’est plutôt jouée sur le renouement avec le passé, comme condition de l’avenir. Sarkozy a retrouvé de ce point de vue le fil conducteur du gaullisme."

Le problème est que ce fil a fait long feu et s'est rompu, Sarko apparaissant au fil de son quinquennat comme un opportuniste, une girouette, un derviche tourneur, insuivable même et surtout pour son propre camp.

13 -Génie gaulliste : faire une politique de gauche quand on est de droite

"De Gaulle pouvait faire d’une certaine manière la politique de la gauche à droite."

Du moment que le président est de droite, peu importe (jusqu'à un certain point) qu'il fasse une politique de gauche. Ca peut être très bien une politique de gauche, mais moi c'est l'ambiance de gauche que je n'aime pas, la musique de gauche, l'immigré de gauche. Alors qu'un immigré de droite, il faudrait lui donner la nationalité française tout de suite !

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14 - Simplifier nos complexités

" À commencer par le poids des extrêmes, même si leur rôle n’est plus ce qu’il a été. L’extrême gauche fonctionne comme un surmoi pour la gauche socialiste, et le vote d’extrême droite est le grand problème électoral de la droite, dont il n’est pas sûr qu’il soit derrière nous. Cet extrémisme structurel contribue au durcissement des clivages. Par ailleurs, la raison première qui a présidé à l’implantation du partage demeure. Pourquoi y a-t-il eu une droite et une gauche ? Parce que le camp conservateur et le camp progressiste ont toujours été traversés en France par des failles très profondes exigeant une unification abstraite. D’où le besoin de fédérer ces familles disparates au moyen d’un affrontement symbolique simplificateur. Prenez nos partis. L’UMP est tout sauf un bloc homogène, c’est une réunion de courants dans une machine politique construite pour les besoins de la cause. Le Parti socialiste se divise à chaque occasion. Il est manifeste qu’il y a plusieurs gauches dans la gauche."

Et plusieurs droites dans la droite, plusieurs extrêmes droites dans l'extrême droite - et aussi plusieurs catholicismes, plusieurs islams, etc. Et là il dit quelque chose de très important et de très émouvant : nous avons besoin de simplifier nos positions non pas parce que nous sommes trop simples mais parce que nous sommes justement trop compliqués ! Nous sommes traversés par de telles failles idéologiques et religieuses qui sont autant d'irrésolvables contradictions (et que bien sûr l'adversaire prend plaisir à stigmatiser, mais comme nous le faisons aussi, c'est de bonne guerre) que nous sommes bien obligés de recourir à une unification abstraite. Parce qu'un moment donné, Anagké sténaï, "il faut s'arrêter" au sens littéral. Non pas arrêter, mais s'arrêter, s'arrêter soi, et tenter d'avancer, c'est-à-dire de laisser en jachère des parties de soi qui vont dans le mauvais sens - quitte à les reprendre plus tard. Et c'est la raison pour laquelle je m'insurge contre la fameuse objection "trop facile". "C'est trop facile de se dire catho et de se conduire comme un libertaire, c'est trop facile de se dire libéral alors qu'on est un fonctionnaire, c'est trop facile de parler de responsabilité quand on est bien loti, c'est trop facile...." Mais non, justement, c'est très difficile d'organiser toutes les forces en soi, de respecter toutes les configurations de domination ou autres formations de souveraineté. Quelle Herrschaftsgebilde pour quel problème ? Il est bien là le problème.

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16:31 Écrit par Pierre CORMARY dans Penser | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marcel gauchet, michel crepu, revue des deux mondes, libéralisme, politique, droite, gauche | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer