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11/12/2014

Le poète et l'empereur II

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4 - "Après Napoléon, néant".

Le constat revient comme un leitmotive. Aucune tergiversation possible : l'Histoire s'est terminée par lui, avec lui et en lui. Et c'est bien ce que Chateaubriand lui reproche : on a tant souffert l'Ogre qu'on veut désormais une poire. On veut du bourgeois réconfortant, rassurant, bien-pensant. On veut Louis-Philippe et tout ce qui va suivre un bon bout de temps en France et qui trouve peut-être son accomplissement avec notre président actuel, la prospérité et l'héritage en moins.

Et pourtant... Napoléon aurait pu être Washington s'il avait voulu. Là où le premier a érigé un empire fulgurant et éphémère, le second a construit une civilisation modérée et persistante. Là où l'un a travaillé contre le temps et a fait que le temps s'est vengé, l'autre a travaillé avec et pour le temps et le temps l'a récompensé. Les Etats-Unis d'Amérique seront désormais toujours en avance sur nous - quoiqu' aussi sur toute l'Europe, consolons-nous.

Napoléon, c'est l'homme providentiel qui a trahi la providence. Le sauveur qui nous a perdus. Non le diable qui met ses pouvoirs au service de Dieu comme Merlin mais le dieu ou l'ange qui met ses pouvoirs au service de lui-même comme Lucifer.

Il faut admettre la sincérité et la douleur de Chateaubriand face à la déception que lui a causé l'empereur - et comme le dit Fumaroli, ne pas réduire les MOT à une apologie de lui-même du genre "Napo et moi." L'égotisme, ou même le narcissisme, ne sont, dans les Mémoires, qu'une méthode d'approche. C'est le monde qui intéresse le moi de l'auteur et c'est l'autre (et quel autre en la personne de ce Corse génial !) qui aiguise son style. Fumaroli encore :

"Nous n'avons pas affaire dans les Mémoires à un moi de littérateur aigri qui s'époumone pour obscurcir en vain une gloire de chef d'Etat qui le chagrine, mais au parallèle de de deux génies, de deux fortunes, de deux métaphysiques, de deux politiques, de deux régimes de la parole d'ordre différent et incompatible, qui se sont croisés dans la même époque"

- et dont le paradoxe est que si l'un a été politiquement le sujet de l'autre, l'autre a été littérairement le sujet du premier et lui doit une part de son éternité. Le mémorialiste a-t-il été conscient que tout en voulant juger le conquérant devant l'Histoire, il l'a grandi malgré lui ? Alors oui, peut-être aurait-il dû "parler d'autre chose" :

"Aurais-je dû parler d'autre chose ? [Mais] quel personnage peut intéresser en dehors de lui ? De qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme ?"

On se le demande, en effet.

Rappelons que les deux hommes ne se sont rencontrés qu'une seule fois lors d'une courte entrevue en 1802 chez Lucien Bonaparte et pendant laquelle celui qui était encore Premier Consul aurait dit au poète qu'il avait bien compris le sens de son Génie du Christianisme et qu'il saurait s'en servir.

Au bout du compte, tout aura rapproché et séparé ces grands caractères - y compris leurs penchants érotiques. Tous deux grands amateurs de femmes, l'un fut un prédateur, l'autre un charmeur. La femme - média pour l'empereur, médium pour le poète. Dans les deux cas, on ne peut pas dire que celles qui auront été aimées par l'un et l'autre auront été bien traitées. Joséphine et madame de Récamier auraient pu se comprendre si elles s'étaient connues. On rêve d'une correspondance imaginaire....

 

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5 - Ecrire pour soi ou écrire pour la France ? Dans la Vie de Napoléon, le "je" de l'auteur en tant qu'acteur est rare et épars, "aussi latéral que Fabrice à Waterloo", dit Fumaroli. En revanche, le "nous" fait bientôt son apparition en tant que choeur de France qui s'oppose au "il" de l'empereur-prédateur :

"Sous l'Empire, nous disparûmes ; il ne fut plus question de nous, tout appartenait à Bonaparte."

L'historien poète, que l'on accuse si souvent de narcissisme, se veut le porte-parole de la collectivité, et notamment des soldats, ses "camarades", morts ou blessés au combat pour l'Ogre - et dans des pages qui annoncent déjà Voyage au bout de la nuit :

"Quelques survivants partaient ; ils s'avançaient vers des horizons inconnus qui, reculant toujours, s'évanouissaient à chaque pas dans le brouillard. Sous un ciel pantelant, et comme lassé des tempêtes de la veille, nos files éclaircies traversaient des landes après des landes, des forêts suivies de forêts et dans lesquelles l'océan semblait avoir laissé son écume attachée aux branches échevelées des bouleaux. On ne rencontrait même pas dans ces bois ce triste et petit oiseau de l'hiver qui chante, ainsi que moi, parmi les buissons dépouillés. Si je me retrouve tout à coup par ce rapprochement en présence de mes vieux jours, ô mes camarades ! (les soldats sont frères), vos souffrances me rappellent aussi mes jeunes années, lorsque, me retirant devant vous, je traversais, si misérable et si délaissé, la bruyère des Ardennes." (Retraite de Russie).

Chateaubriand, écrivain des Français contre l'Empereur des Français ? Le paradoxe est que le premier aurait souhaité un régime à l'anglaise, libéral et parlementaire, alors que le second resta aussi français, soit aussi capétien, jacobin et gaulliste, qu'un monarque centralisateur et autoritaire peut l'être.
Leur point commun est qu'ils échoueront tous les deux, l'un dans la durée de son despotisme, l'autre dans son rêve de libéralisme.

"La France impériale n'aura été qu'un songe [de dix ans : 1804 - 1814], la France royale et libérale n'aura été qu'un entracte [1804, puis 1830]."

Les MOT auraient tout aussi bien pu s'appeler "illusions perdues". Au fond, le Corse n'aura jamais été qu'un "parvenu" et le Breton qu'un "émigré" - soient deux personnalités toujours en marge de leur "pays", essayant en vain d'agir sur celui-ci. Au moins, Bonaparte aura eu le pouvoir et une action réelle sur le pays - alors que Chateaubriand sera allé de déception idéologique en échec politique et dont le plus cruel fut sans doute de ne pas avoir réussi à convaincre Louis XVIII, lors du retour de Napoléon de l'île d'Elbe, d'organiser la résistance parisienne contre lui plutôt que de s'exiler une nouvelle fois à Gand. Si Napoléon avait été arrêté dans son "vol de l'Aigle", et selon un plan de Chateaubriand qui avait de vraies chance de succès, assure Fumaroli, c'est toute l'Histoire de France qui en aurait été changée - en plus de celle de ce dernier qui aurait été sanctifié comme "sauveur de la patrie". Mais peut-être n'aurions-nous pas alors les MOT.

"La torture de l'homme empêché de réussir est devenue la providence de l'écrivain."

Il est vrai que le mythe de l'écrivain sauveur... en est toujours resté un. Récemment, Michel Houellebecq avait aussi des projets constitutionnels pour la France.

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6 - Finissons.

Le drame de Chateaubriand est qu'il croyait au "il aurait pu être une fois" et que c'est comme toujours le "il était une fois" qui a gagné. Comme tant de libéraux chrétiens, il a cru à l'action morale, à l'Histoire salvatrice, à l'individu providentiel - à l'idée que le réel n'est pas tant une addition de faits qu'une spirale de possibles. Hélas, le fait l'emporte toujours sur le possible. Le fait conduit inexorablement au fatalisme. Le tragique pulvérise le moral. Le destin écrase la raison. La force elle-même, si honnie, remplace le salut.

"C'est la grandeur de Napoléon d'obliger à aller au fond des choses", note Fumaroli, et de se rendre compte que, comme le disait Don Juan à Sganarelle : "va, va, le ciel n'est pas aussi exact que tu le penses...."

Napoléon est le Satan amoral et admirable de notre Histoire. Car ce qui reste dans la mémoire des hommes est moins la vérité que la légende, moins le vrai et le bon que le beau, moins le moral que le sublime. Même si nous l'avons perdu, même s'il était injuste, même si l'esclavage en faisait partie, l'empire a été une grande et belle chose. Même s'il était légèrement psychopathe, Napoléon reste notre grand homme. Il faut vraiment être dénué de tout instinct de grandeur, de tout nietzschéisme (de satanisme !) pour ne pas être sensible à ces quinze ans qui ne furent rien moins que l'Iliade française. Fumaroli a eu beau le traiter de totalitaire et de pré-léniniste, il finit par écrire de lui :

"Fils des Lumières, l'empereur, à force de miracles brutaux, a ranimé contre les Lumières, dans l'Europe qu'il avait cru domptée, le génie archaïque des nations."

Certes, on regrettera toujours qu'il ait, à un certain moment, préféré la conquête à la réconciliation, l'ailleurs à la France. Alors qu'il avait gagné toutes les guerres qu'on lui avait faites, il se mit à perdre toutes les guerres qu'il entreprit. Il nous a laissé le néant alors qu'il pouvait nous laisser mille ans de grâce. Il est vrai que la France est naturellement belliciste :

"Une expérience journalière fait reconnaître que les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment point la liberté ; L'EGALITE SEULE EST LEUR IDOLE. OR, L'EGALITE ET LE DESPOTISME ONT DES LIAISONS SECRETES. Sous ces deux rapports, Napoléon avait sa source au coeur des Français, militairement inclinés vers la puissance, démocratiquement amoureux du niveau." (Chateaubriand)

Après Napoléon, néant, donc - c'est-à-dire médiocrité, fausseté, absence de sens et de profondeur, en un mot : Restauration. Après la mort de l'empereur, le poète, alors, de se souvenir encore et toujours de lui - et de faire remarquer au lecteur comment lui-même fut remarqué par celui qui restera comme "la dernière des grandes existences individuelles" :

« “…. si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents services, avaient eu la direction des affaires, la France serait sortie puissante et redoutée de ces deux grandes crises nationales. Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré : ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du prophète. Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare : tant d'autres y ont trouvé leur perte ! Mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie, et qu'il eût repoussé avec indignation ces actes infamants de l'administration d'alors [Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, par M. de Montholon. Tome IV, page 243. (N.d.A.)] . "
Telles ont été mes dernières relations avec Bonaparte. - Pourquoi ne conviendrais-je pas que ce jugement chatouille de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse ? Bien de petits hommes à qui j'ai rendu de grands services ne m'ont pas jugé si favorablement que le géant dont j'avais osé attaquer la puissance. »

Ne lui reste alors plus qu'à rêver d'un autre possible, d'un autre monde, d'une autre vie qu'il aurait pu avoir, celle d'un "arabe de rivage" oisif et contemplatif mais qui n'aurait jamais écrit ce qu'il a écrit. Chateaubriand a raté sa carrière politique, a sans cesse été contrarié dans sa croyance et sa morale, a peut-être regretté ce qu'il a été. Tant pis pour lui, tant mieux pour nous :

« Ah ! si du moins j'avais l'insouciance d'un de ces vieux Arabes de rivage, que j'ai rencontrés en Afrique ! Assis les jambes croisées sur une petite natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage ; bercés du murmure de la vague, ils entroublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer : ils vont mourir. »

Mais qui, de ces deux-là, est vraiment mort ?

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14:53 Écrit par Pierre CORMARY dans Napoléon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : napoléon bonaparte, chateaubriand, poésie et terreur, marc fumaroli | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

10/12/2014

Le poète et l'empereur I

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1 - Ils ne nous lâchent pas. Qui donc ? Mais le poète et l'empereur, voyons ! Le corse et le breton. L'ogre et l'enchanteur. Une nouvelle série de posts s'impose. Nous suivront, s'ils veulent bien, les intégristes, bonapartistes ou/et autres outre-tombistes. La référence sera cette fois Fumaroli, Poésie et terreur, ce monument consacré à Chateaubriand, son chapitre impérial dédié à Tulard. Plongeons-y.

"... on ne saurait donner la vie que par la morale",

écrit le mémorialiste. Quel credo étrange et si contraire à notre nietzschéisme normatif, à nous modernes, qui avons été élevés à l'immoralisme, au scandale, au blasphème. L'art devait être maudit ou amoral. Le mauvais homme ne pouvait être un génie. Le génie ne pouvait être moral. Et pourtant, l'on a longtemps pensé le contraire. A la vertu édifiante. A la noblesse d'âme opératoire. A la croyance en Dieu et en son action sur le monde. Chateaubriand, en ce sens, est bien un ancien qui croit à la providence, aux bonnes ondes angéliques, à l'Histoire comme aventure divine - et pour qui Napoléon sera son Satan. Mais cela suffira-t-il à discréditer ce dernier ? Que peut-on contre la force glorieuse ? "Chateaubriand, presque à chaque page, accroche un reflet du soleil impérial", écrit de lui Julien Gracq, et ce soleil, malgré toutes ses ténèbres, celles que précisément veut révéler le poète, ne s'obscurcit jamais. La légende noire de l'empereur participe à sa légende dorée (et cela pourrait être aussi vrai, hélas, autant pour Lénine que pour Che Guevara, qui continuent à être pour le premier une référence, pour le second une icône.)

A cette époque, les trois options politiques qui s'imposent sont : la république spartiate, vertueuse et terroriste (ligne Robespierre-Saint Just / ligne "Brutus"), la dictature militaire (ligne Bonaparte/ ligne "César"), la monarchie libérale (ligne Chateaubriand). Comme tout ce qui est subtil et modéré, cette dernière n'aura jamais aucune chance chez nous. A-t-on jamais pu, en France, être libéral chrétien, monarchiste parlementaire, aristocratique au service du peuple ? La réponse est hélas non. Ce que nous aurons eu, et que nous continuerons d'avoir, est l'alternance entre le sublime sanglant et le médiocre rassurant, le soldat impérial et le roi-poire, l'aigle et le pingouin.

Napoléon 1er, tout de même ! Ses opposants le peindront en Satan. Ses partisans en auront fait le César, voire le Christ français (Edgar Quinet en 1836). Comme on l'a dit dans les post précédents, il est le dernier grand homme amoral de l'Histoire, le dernier conquérant admiré par le monde entier, y compris en Corée du Sud où un entrepreneur vient d'acheter à près de deux millions d'euros un de ses fameux bicornes. Après lui, cela ne sera plus possible de rendre grâce aux dictateurs. Pensez qu'Hitler lui doit sa mèche.

Chateaubriand, donc... Nul plus que lui, et c'est l'une des leçons des MOT ("Mémoires d'outre-tombe"), n'a eu conscience que la légende héroïque ne pouvait rien contre la réalité et qu'il y avait une "inutilité des vérités exposées". En vérité, l'Histoire est, comme science humaine, condamnée à l’impuissance. Aucun historien ne peut diminuer l'impact du héros idéaliste ou conquérant - tout sanglant qu'il fut. Le monde appartient à ceux qui l'ont fait rêver. Ecoutons celui qui l'a enchanté :

« Le monde appartient à Bonaparte ; ce que le ravageur n'avait pu achever de conquérir, sa renommée l'usurpe ; vivant il a manqué le monde, mort il le possède. Vous avez beau réclamer, les générations passent sans vous écouter (…) Ce héros fantastique restera le personnage réel ; les autres portraits disparaîtront. Bonaparte appartenait si fort à la domination absolue, qu'après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car si l'on combattit quelquefois Napoléon alors qu'il était sur le trône, il y a consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il est un obstacle aux événements futurs : comment une puissance sortie des camps pourrait-elle s'établir après lui ? n'a-t-il pas tué en la surpassant toute gloire militaire ? Comment un gouvernement libre pourrait-il naître, lorsqu'il a corrompu dans les coeurs le principe de toute liberté ? Aucune puissance légitime ne peut plus chasser de l'esprit de l'homme le spectre usurpateur : le soldat et le citoyen, le républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, placent également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs foyers, dans leurs palais ou dans leurs chaumières ; les anciens vaincus sont d'accord avec les anciens vainqueurs ; on ne peut faire un pas en Italie qu'on ne le retrouve ; on ne pénètre pas en Allemagne qu'on ne le rencontre, car dans ce pays la jeune génération qui le repoussa est passée. Les siècles s'asseyent d'ordinaire devant le portrait d'un grand homme, ils l'achèvent par un travail long et successif. Le genre humain cette fois n'a pas voulu attendre ; peut-être s'est-il trop hâté d'estamper un pastel. »

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Napoléon en figurine (et provenant d'une marque anglaise !)

 

 2 - « Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés qu’il n’a jamais eu et n’a jamais prétendu établir, écrit encore Chateaubriand, il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore ; il est grand pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l’Italie ; il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d’orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des claque-dents de tribune, de clubs et d’échafauds, pour les avoir réduits à servir sous lui ; il est grand pour avoir enchaîné une tourbe anarchique ; il est grand pour avoir fait cesser les familiarités d’une commune fortune, pour avoir forcé des soldats ses égaux, des capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa volonté ; il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par trente-six millions de sujets à l’époque où aucune illusion n’environne les trônes ; il est grand pour avoir abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées quelle qu’ait été la différence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre. »

Après ça, il sera difficile d'en dire du mal. Ou plutôt même le mal qu'on en dira fera partie de ce bien. Chateaubriand ne s'est-il pas piégé lui-même avec Napoléon ? Sous sa plume, le démon miltonien apparaît surtout comme l'éternel porteur de lumière. Tout profite à Bonaparte, son orgueil, ses ruses, son ascension, sa chute. Tout est immense en lui. Le sublime pulvérise la morale. La grandeur fait oublier les crimes (et il y en a.) Mais quoi ? L'époque est au sang, à la volupté et à la mort. Napoléon est le fils prodige de la Révolution. L'aboutissement à la fois de 89 et de 93. Quoiqu'on pense de lui, il fait à jamais corps avec la France. Et l'on est en droit d'avancer que c'est lui qui fait basculer la sensibilité littéraire du côté du "mal" - de la fleur du mal. Au fond, tout le XIX ème siècle sera satanique - à commencer par Victor Hugo lui-même (vous entendez, Avot ?). Fin de Satan, ça veut dire "sympathie avec Satan". Il faut sauver le soldat Satan. Il faut réconcilier Satan avec Dieu - et d'ailleurs charger Dieu de toutes les exactions de Satan. Au contraire, Chateaubriand, et bien qu'il en ait eu le pressentiment, "s'est arrêté tout net sur le seuil du satanisme". Lui se considère plutôt comme l'Adam de son siècle, et si Napoléon en est le serpent, la France en est son Eve. Il est le dernier écrivain à croire en la Providence et non pas au "destin", à la Liberté et non pas aux "nécessités" de l'Histoire, à la "générosité possible" et non pas aux "ruses de la raison". Et ce qu'il reproche à Napoléon est d'avoir changé l'Histoire de France en mal et l'avoir condamné à une expiation interminable. Napoléon a tué la noblesse, la grandeur, la vérité - pour les avoir trop aliénées à sa propre personne. "Après lui, néant."

En vérité, Napoléon nous a laissé deux siècles de néant - et l'expérience totalitaire à venir. Car oui, Chateaubriand va jusque-là, entrevoyant ce que sera le XXème siècle : naufrage de l'idée libérale chrétienne, miniaturisation de l'individu en même temps qu'excroissance de l'individualisme, prémices des totalitarismes et de la tyrannie marchande. Toutes ces ténèbres contenues en cet homme qui aurait pu nous apporter la lumière s'il avait voulu et comme il avait commencé à le faire pendant le consulat. Napoléon ou le paradis perdu.

 

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Gustave Doré, illustration du Paradis perdu, de Milton.

 

 

3 - L'âme damnée de Napoléon, ce n'est pas tant Talleyrand, "le vice", mais Fouché, "le crime". Fouché, chef de la police impériale, c'est la continuation de la Terreur par d'autres moyens. Et la Terreur, pour Victor Hugo, ce sera Javert : l'homme qui ne croit qu'à la vertu et, subséquemment, qu'à la punition ; le kantien intégriste pour qui la justice est le seul fondement et le seul horizon de l'humanité ; le juge logicien qui ne fait pas la différence entre Fantine et Thénardier.

Quant au régime impérial, il n'est, dit Fumaroli citant De Buonaparte et des Bourbons, que "mise en oeuvre rationnelle d'un système de surveillance rapprochée, bâillonnage des bouches, pilonnage des cerveaux, enrégimentement universel des corps (dont fait partie la férocité des conscriptions forcées), bureaucratie universelle", et Fumaroli de conclure : un "léninisme" avant la lettre. Diable ! Même nous qui nous aimons l'empereur, nous voilà bien mal au point. Tulard, lui, ne parlait que d'un césarisme à l'antique - et qui, d'ailleurs ne contrastait pas tellement avec les dix années de Révolution, ni même avec les mille cinq ans de féodalité et d'Ancien Régime que la France avait connus jusque-là. Traiter Napoléon de "tyran", c'est faire fi de ce que fut l'Histoire jusqu'à lui.... et qu'elle sera après lui. Chateaubriand, ni madame de Staël, ne seront jamais inquiétés de ce qu'ils ont écrit contre lui. 

Quoiqu'il en soit, la rupture se fait pour Chateaubriand avec l'exécution du duc d'Enghien dans lequel il voit, outre un second régicide (ce qui a pu être en effet la volonté secrète de l'empereur), le symbole de la France non réconciliée. Et de fait, par cet acte, "Napoléon s'aliène Chateaubriand comme César s'était aliéné Cicéron, alors qu'avec cet orateur à ses côtés, Bonaparte aurait pu fonder une quatrième race royale en France."

L'autre déception du poète, c'est de voir que la France rate son tournant libéral. Montesquieu n'a servi à rien. Rousseau a fini par l'emporter. Nous ne serons jamais une monarchie parlementaire cool comme l'Angleterre mais bien une République égalitariste en principe, inégalitariste en réalité, centraliste en principe et en réalité- et toujours risquant de virer au despotisme tutélaire tel que ce "demi-africain" (le mot est de François-René !) l'incarne.

Le drame de Chateaubriand, au fond, c'est de se rendre compte que la "Providence" n'est pas si  providentielle que cela. La Providence est un beau fake. En revanche, le destin, lui, n'a cessé de frapper à la porte et de rappeler que l'Histoire est moins eschatologique que tragique. Et ce sont ces vexations permanentes qui ont frappé sa croyance intraitable en la liberté et la morale et ont fini par l'user. Toute sa vie, l'auteur du Génie du christianisme a cru que l'on pouvait infléchir le cours des choses, que, si l'on ose dire, les possibles étaient possibles. Que les frères de Louis XVI auraient pu être moins lâches et moins médiocres qu'ils n'ont été ; que Napoléon lui-même aurait pu être plus républicain ; que l'Histoire aurait pu aller, au moins, une fois, dans le bon sens. Hélas ! L'Histoire semble avoir toujours été le jeu des forces maléfiques. On peut toujours croire en Dieu pour le salut des hommes pris un par un. Mais comment croire en Dieu par rapport à l'Histoire ? Ce que le futur auteur des MOT découvre, c'est que l'Histoire, du point de vue de l'eschatologie et de l'humanité croyante, morale et libre, semble être sacrément... du temps perdu.

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Doré, idem

 

Addendum :

« Imaginatif, puissant créateur d'images, poète, il sentait cette fuite des siècles. Las Cases lui demandait pourquoi, avec le réveille-matin de Potsdam, il n'avait pas emporté à Sainte-Hélène l'épée de Frédéric. "J'avais la mienne", répondit-il en pinçant l'oreille de son biographe et avec ce sourire qu'il rendait si séduisant. Il savait qu'il avait éclipsé le grand Frédéric dans l'imagination des peuples, qu'on répéterait son histoire, qu'on verrait ses portraits aux murs, son nom aux enseignes jusqu'à ce qu'il fût remplacé lui-même par un autre héros. Ce héros n'est pas venu. L'aventurier fabuleux, l'empereur au masque romain, le dieu des batailles, l'homme qui enseigne aux hommes que tout peux arriver et que les possibilités sont indéfinies, le démiurge politique et guerrier reste unique en son genre. Pour le développement de l'humanité, peut-être, dans la suite des temps, Ampère comptera-t-il plus que lui. Peut-être l'ère napoléonienne ne sera-t-elle plus qu'un bref épisode de l'âge qu'on appellera celui de l'électricité. Peut-être enfin, apparu dans une île du Levant pour s'éteindre dans une île du Couchant, Napoléon ne sera-t-il qu'une des figures du mythe solaire. Presque aussitôt après sa mort, on s'était livré à ces hypothèses et à ces jeux. Personne ni rien n'échappe à la poussière. Napoléon Bonaparte n'est pas protégé contre l'oubli. Toutefois, après plus de cent ans, le prestige de son nom est intact et son aptitude à survivre aussi extraordinaire que l'avait été son aptitude à régner. Quand il était parti de Malmaison pour Rochefort avant de se livrer à ses ennemis, il avait quitté lentement, à regret, ses souvenirs et la scène du monde. Il ne s'éloignera des mémoires humaines qu'avec la même lenteur et l'on entend encore, à travers les années, à travers les révolutions, à travers les rumeurs étranges, les pas de l'empereur qui descend de l'autre côté de la terre et gagne des horizons nouveaux. »

Jacques Bainville, Napoléon, p. 583

 

A SUIVRE

 

 

 

07:12 Écrit par Pierre CORMARY dans Napoléon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chateabriand, napoléon, mémoires d'outre-tombe, marc fumaroli, poésie et terreur | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

08/12/2014

Lui partout II

 

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 Napoléon Ier en costume de sacre, par Gérard, date de création : 1805, date représentée : 1804, 225 x 147, huile sur toile, musée national du Château de Fontainebleau, DETAIL

 


12 - La principale thèse du Napoléon de Tulard est celle-ci : tant que l'Empereur fut attaqué, il gagna ; dès qu'il se mit à attaquer lui-même, il perdit. La providence le récompensait dans ses guerres défensives et le sanctionnait dans ses guerres agressives. D'aucuns diront que c'est plus compliqué que ça, d'autres feront remarquer que c'est bien ainsi que cela s'est passé.

Question: qui romput la Paix d'Amiens ? L'Angleterre, répond Tulard sans ambiguïtés. Blocus, intentions coloniales naissantes, mainmise par les Français sur la route de l'Egypte, c'était plus qu'en pouvaient supporter les Anglais qui organisèrent leur nouvelle coalition en 1805. En vérité, cette guerre servait les desseins de Bonaparte autant qu'elle favorisait les intérêts des bourgeois - car, et il faut avoir en tête cet élément essentiel du problème : quand elle se passe à l'extérieur du territoire, la guerre rapporte plus qu'elle ne coûte. Pour s'enrichir, c'est parfait.

Pour autant, la guerre commence mal et se solde même par un échec maritime. L'idée était d'organiser un « Débarquement » sur les côtes anglaises, et pour cela forcer la flotte britannique à venir combattre la française dans la mer des Antilles, ce qui libérerait la Manche et permettrait à la flottille française de la traverser sans dommage. Mais les Anglais voyant le coup venir ne se dispersent pas, consolident leurs côtes et en même temps enfoncent la ligne franco-espagnole à Trafalgar. L'amiral Nelson est tué mais la victoire maritime des Anglais est totale et Napoléon, découragé, leur abandonne la maîtrise des mers. De toutes façons, c'est sur terre qu'il est à son aise.

Et il va le prouver. Contre la coalition des Anglais, des Russes, des Prussiens, des Autrichiens, et même des Bourbons de Naples, la Grande Armée remporte coup sur coup deux victoires éclatantes : Austerlitz (2 décembre 1805) où les Austro-Russes sont décimés, ce qui permet à Napoléon d'annexer toute cette partie de l'Europe du sud ; Iéna (14 octobre 1806) où il vainc les Prussiens et conquiert l'Allemagne du Nord.

Reste la Russie. La Grande Armée pousse jusqu'à Friedland (victoire, le 14 juin 1807) et Alexandre 1er décide de jeter l'éponge et accepte de traiter avec Napoléon à Tilsit sur un radeau établi au milieu du Niémen. Dialogue célèbre : « - Sire, je hais les Anglais autant que vous ! - En ce cas, la paix est faite. » On reconfigure l'Europe de l'est dans une sorte de Yalta avant l'heure et on se quitte presque potes. La Russie est devenue l'atout de Napoléon.

Bilan de ces victoires : sur le plan militaire, elles sont sans égales - même si déjà les premiers signes de déliquescence au sein de ses troupes ont commencé à apparaître. C'est que plus la Grande armée devient hétérogène, « internationale », manteau d'Arlequin, plus elle devient difficilement maniable. En outre, Napoléon passe progressivement d'une stratégie fondée sur la surprise, « la marche en filet » ou marche dite dispersée ou/et concentrée, qui consiste à inciter son adversaire à faire des fautes, à une stratégie bourrin où l’on se bat de plus en plus brutalement… et mal. 

Sur le plan intérieur, on trouve certes ces victoires grandioses mais on commence à se demander à quoi nous sert d'avoir mis toute l'Europe à nos bottes. Que signifient ces nouvelles royautés et dynasties que l'on impose un peu partout ? Où est l'intérêt de la nation à conquérir le monde ? Charlemagne, c'est bien beau, mais Robespierre ?
Dans la famille Bonaparte, c'est Murat qui tente de faire le Jiminy Cricket auprès de son beau-frère. Pas simple comme on l’imagine.

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Bataille d'Austerlitz, par Gérard, date de création : 1810, date représentée : 2 décembre 1805, 510 x 958, huile sur toile, musée national du Château de Versailles



 13 – « Après Tilsit, Napoléon n'avait plus à combattre que l'Angleterre. Vainqueur sur le continent, il ne pouvait espérer l'emporter sur la mer (...) Aussi envisageait-il une nouvelle forme de lutte : la guerre économique. (...) Par les décrets de Berlin et de Milan, le Blocus étendu à l'ensemble du contient devenait la pierre angulaire de sa politique extérieure. Désormais, qui n'entrait pas dans le système continental était contre lui ; il n'y avait plus de possibilité d'être neutre dans le conflit qui opposait Napoléon aux "océanocrates". (...) En fait, il s'agissait de retourner contre l'Angleterre une arme elle avait fait usage la première, depuis la guerre de Cent Ans jusqu'à sa lutte contre Louis XVI (...) A la fin de 1807, le Blocus était adopté par toutes les puissances européennes à l'exception de la Suède, restée fidèle à l'alliance anglaise. (...) Le DOUANIER devint un personnage essentiel de l'épopée napoléonienne, au même titre que le grognard ou le préfet »

 

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14 - 1807 : Apogée de la France napoléonienne. Tout le continent est soit allié de la France, soit vassal. L'ennemi héréditaire, l'Angleterre, est complètement isolée. Les frontières naturelles (Rhin, Alpes, Pyrénées) sont devenues réalités, « vieux rêve de la monarchie et du comité de salut public. » La dépression de 1806 a été maîtrisée comme celle de 1801, « montrant un pouvoir parfaitement maître des mécanismes économiques du temps. » La suppression de « la liberté, liberté chérie » n'est ressentie que par les intellectuels. C'est l'époque où l'on préfère encore l'ordre au désordre. Les nouvelles institutions (vente des biens nationaux, partage des communaux, égalité civile) plaisent aux notables et au peuple. Même les ouvriers, à qui on a augmenté les salaires, trouvent leur part dans le système impérial (et garderont de cette période le souvenir d'un âge d'or). « Jamais peut-être, écrit Tulard au seuil de cette troisième partie, L'EQUILIBRE, la France ne fut aussi puissante, aussi unie, aussi respectée. Bref moment avant que ne se dessinent les premières lézardes ; moment privilégié pour décrire cette France de Napoléon, moment exceptionnel dont le pays gardera, à travers le XIXème siècle, la nostalgie ; autant que la propagande officielle et les victoires, ce court moment d'équilibre territorial, politique et social, est à l'origine du succès de la légende impériale. » Plus que tous les rois de France réunis, l'empereur a réussi à unifier la France (42 millions d'habitants) comme jamais - et à mettre le reste du continent à son service. Ce n’est pas forcément moral mais ça en jette.... et ça rapporte. De Bayonne à Dantzig, l'empire représente un marché de 80 millions de consommateurs. Bref, en 1807, on est le pays le plus moderne, le plus underground, le plus avisé du monde. Peut-être une dictature, mais une dictature institutionnellement plus républicaine, égalitaire et civile que tous les autres pays européens (sauf peut-être en ce qui concerne la condition des femmes qui, il faut bien le reconnaître, a régressé : celle-ci a été en effet exclue de la politique et de l'enseignement et vient de retrouver sa « prédestination maternelle » et zemmourienne.) Le mec est un Corse, aussi, genre « tu as parlé à ma soeur. »

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Statue de Josephine de Beauharnais, par Vital Gabriel Dubray, dit Vital-Dubray, 1867, Malmaison, Hauts-de-Seine, Ile-de-France.


15 - Le notable napoléonien typique, c'est Français de Nantes, peint par David, le type corpulent, « au visage congestionné, à l'uniforme chamarré », très conscient de son « importance », souvent banquier ou notaire, encore terrien, très vite rentier, soucieux de mérite et garant des bonnes moeurs. Mais c'est aussi le « fonctionnaire », dont Cretet, ministre de l'Intérieur, établit le statut pour la première fois le 21 avril 1809 (divin Cretet !) - l'homme qui reçoit un « traitement », une sorte de rentier qui travaille pour le bien de la cité. Résultat du « mérite », l'argent devient le critère essentiel du nouveau régime qu'on est en droit de qualifier de censitaire. Au fond, on est passé d'une société aristocratique et inégalitaire par essence à une société ploutocratique et inégalitaire, quoique méritocratique. Et si dans les faits, les fractures sociales perdurent, dans le symbole, tout a changé. Le manant n'est plus civilement inférieur au puissant. L'espoir de s'enrichir et de réussir est bien là. L'empire est d'une certaine façon le triomphe de monsieur Jourdain mais aussi du père Grandet, de Nucingen et de Rastignac. Balzac, un jour, nous racontera ça. Dans les campagnes, les conditions de vie s'améliorent nettement. On mange (et on boit mieux - et notamment du cidre et de la bière qui font leur apparition, sans compter le sucre et le café, « denrées coloniales » nouvellement importées.) On n'en revient tellement pas que la dîme et les droits féodaux aient été définitivement abolis qu'on est prêt à tout supporter de l'Empereur, y compris la conscription qui bientôt ravagera la France - car quoiqu' ayant fait « la paix » avec ses voisins, la France reste virtuellement en guerre contre eux et c'est bien une économie de guerre qui est à l'oeuvre dans le pays.

Pour autant, même le prolétariat est enthousiaste (Tulard parle même d'engouement pour l'Empereur) - la condition juridique de l'ouvrier a régressé sous l'Empire mais sa condition humaine a progressé. L'ouvrier dépend de son patron comme jamais (il ne peut plus assurer ses fins de mois en allant vendre ses services ici ou là) mais son salaire a été généralement rehaussé. Les grèves sont matées avec brutalité, mais le chômage a quasiment disparu. On se suicide plus fréquemment mais on vit incontestablement mieux. L'anglais Birbeck le note en 1814 : « la classe laborieuse ici est sur une échelle sociale bien plus élevée que chez nous. » Il y a déjà, sous l'entremise napoléonienne, les prémisses de ce qu'on appellera plus tard la Sécurité Sociale. Comme les paysans, les ouvriers n'en reviennent pas d'être aussi bien traités. « Ce relatif bien-être et l'absence d'un sentiment de classe (à l'exception des manufactures d'armes, il y a peu de grandes entreprises, la moyenne nationale se situant autour de quatre ouvriers par atelier) expliquent, autant qu'une surveillance policière tatillonne, le calme des faubourgs. Un calme qui durera jusqu'en, 1830. » Y a pas à dire : le régime est autoritaire mais sécuritaire, directif mais source de prospérité. Pour autant, l'ascension sociale est difficile. « Malheur à ceux qui n'ont pas su profiter de la vente des biens nationaux », écrit Tulard. Pour une Madame Sans-Gêne ou un Murat (fils de cabaretier devenu roi de Naples), la société napoléonienne est dans son ensemble une société bloquée – « c'est l'inconvénient du retour à l'équilibre. »

 

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Portrait du comte Antoine Français de Nantes, par David, 1811, huile sur panneau de bois, 114 x 75 cm, Musée Jacquemart-André



16 - Du style Empire, on a dit pis que pendre. De l'Empereur lui-même, que c'était un militaire inculte et brutal, qui fait des fautes d'orthographe énormes, qui jette par la fenêtre de sa berline les livres qu'il n'aime pas, qui a des lacunes immenses en tout, et dont le régime est le plus anti artistique et le plus anti intello qui soit (ce qui d'ailleurs n'est pas la même chose). « Et pourtant nul gouvernement, assure Tulard, ne s'est peut-être autant intéressé à ces problèmes que celui de ce général qui affirmait : "il n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit. A la longue le sabre est toujours battu par l'esprit." »

Il convient de faire le bilan culturel de l'Empire. « On risque d'être surpris. »

D'abord la censure impériale. Après dix ans de Terreur, celle-ci paraît très relative. Ce sont André Chénier et Jean-Antoine Roucher qui ont été guillotinés par la Révolution. Et ce sont bien madame de Staël et Chateaubriand, opposants s'il en est, qui triomphent sous l'Empire (dont Chateaubriand, il est vrai, fut d'abord le publiciste.) Si la sécurité policière est intense, elle n'est en rien idéologique. En vérité, la littérature est moins interdite qu'elle n'est globalement médiocre (sauf les deux cités et quelques autres) et Napoléon semble en avoir été conscient : « J'ai pour moi la petite littérature et contre moi la grande ». C'est ne pas se rendre compte qu'il sera bientôt, de Stendhal à Balzac, de Musset à Vigny, de Goethe à Hegel, la principale source d'inspiration des écrivains, des philosophes, et même des musiciens (Beethoven lui dédie son Héroïque.) Mais peut-être faut-il, avant de lire les nouveaux grands auteurs, réapprendre à lire ? C'est un fait que « le Premier Empire fut une époque où la lecture fit d'énormes progrès. » Napoléon lui-même donne l'exemple et s'est fourni les services d'un bibliothécaire privé, Antoine-Alexandre Barbier, qui l'informe des nouveautés, et sera à l'origine de la création des bibliothèques du Louvre, de Compiègne et de Fontainebleau. Non, moi, je crois que Bonaparte a eu un intérêt réel pour les arts et les lettres mais plus que favoriser ceux-ci en tant que tels a peut-être voulu avant tout que son peuple (et lui) aient le niveau. Les grands écrivains, ça va ça vient, surtout en France - pas de crainte à avoir. Et avec l'armada de génies qui vient de naître sous son règne, c'est un siècle de vie intellectuelle brillante, et dont il sera en grande partie le héros fondateur, qui se prépare. Comme Chateaubriand et Hugo, Napoléon est un des inventeurs du Romantisme français.

Question peinture, il faudrait demander à l'excellent Pierre Téqui de compléter, mais enfin, c'est sous l'Empire que triomphent les David, Géricault, et même Goya, le peintre officiel de Joseph Bonaparte.

Question musique, et bien que peu mélomane, l'Empereur semble apprécier l'opéra italien et parfois avoir des enthousiasmes juvéniles pour telle ou telle voix ou mélodie. Aurait-il aimé Wagner ?

Question architecture, il brasse d'immenses projets - et avec, dit Pierre-François-Léonard Fontaine, son architecte préféré, une peur incroyable de se tromper, ce qui me le rend particulièrement sympathique : Napoléon veut le meilleur pour son pays et craint d'avoir mauvais goût. On lui devra la transformation des Invalides en temple de Mars, la réunion du Louvre et des Tuileries, les arcs triomphaux, la reconstruction de Versailles, le palais de Chaillot, etc.

Question science, c'est Byzance. C'est sous son règne qu'apparaissent des savants dont beaucoup vont donner leur nom aux rues, places, universités et hôpitaux parisiens : Monge, Lagrange, Laplace, Lavoisier, Gay-Lussac, Lamarck, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Bichat, Corvisart, Laënnec, Vauquelin, Arago, Sadi Carnot, Fresnel, Ampère, Cauchi. « Quel régime peut s'enorgueillir d'avoir favorisé la naissance ou l'essor d'une telle pléiade de savants ? » On dira ce qu'on voudra du style Empire, Paris est redevenue la capitale intellectuelle de l'Europe.

Certes, on peut toujours reprocher la manière dont tout cet art est mis au service d'un seul homme. Lui-même en est conscient et donne un coup d'arrêt au culte de la personnalité dont il est objet (pas si involontairement que ça, reconnaissons-le...). « Je vous dispense de me comparer à Dieu », écrit-il à un de ses sbires. Néanmoins...

 

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 Napoléon en costume impérial, Anne-Louis Girodet, vers 1812, huile sur toile, 261x184, collection particulière (Girodet devient le portraitiste attitré de Napoléon en 1800). Sur l'abeille, symbole impérial, voir ici.
 


17 - 1808, début de la fin. Sur le plan extérieur, il s'est perdu en Espagne : pour la première fois, la guerre ne naît pas d'une coalition européenne formée contre lui mais bien de sa volonté, sinon de sa folie dynastique, de s'emparer d'une couronne. Attaqué, il gagnait toujours ; attaquant, il perd à chaque fois. L'homme providentiel est puni par la Providence. Sur le plan intérieur, il crée la noblesse d'empire, ce qui est ressenti comme une trahison de la Révolution dont jusque-là il se voulait l'héritier. Son autoritarisme que l'on supportait dans un cadre « républicain » devient intenable dans un cadre néo-monarchiste. Pas de doute, le sauveur est devenu despote. L'homme au « sourire caressant et beau » (Chateaubriand) fait désormais la tronche. Se révèle cynique : « j'ai toujours remarqué que les honnêtes gens ne sont bons à rien. » Se brouille et se réconcilie à intervalle régulier avec ses frères et soeurs, à qui il a distribué les trônes des pays conquis mais qui ont tendance à épouser les aspirations de leurs peuples plutôt que les ambitions sans fin de leur frère - ce qui est tout à leur honneur, je trouve. Que ne les écoute-t-il ! Il aurait évité sa future catastrophe. Car c'est cela qu'on ne lui pardonnera jamais : d'avoir galvaudé son propre empire. D'avoir préféré le monde à la France. D'avoir été aveuglé par des conquêtes absurdes au lieu de s'occuper de sa nation - alors que vraiment, il n'aurait suffi pour lui que de cultiver son jardin pour que « notre » empire dure mille ans (bon, disons un siècle.) S'il avait mis ses immenses qualités au service de son peuple, il aurait été César et Confucius à la fois. Hélas, nul n'échappe à son hybris, surtout pas un « grand homme ». Il commence aussi à s'occuper de tout, même des petites affaires, ce qui nuit parfois aux grandes (comme lorsqu'à la veille d'une bataille décisive, il doit décider du budget du commissariat de Saint-Malo !). S'entoure de gens médiocres alors qu'il avait deux personnalités, certes vicieuses et criminelles, mais très avisées et capables d'infléchir certaines de ses décisions les plus démentes : ainsi Talleyrand, renvoyé en 1807 des Relations Extérieures et remplacé par un certain Champagny, et Fouché que l'on remercie pour lui préférer le « gendarme » Savary, et qui en profitent pour se réconcilier. En même temps qu'il lâche ses conseillers les plus efficaces, les notables, ciment du régime, commencent à se méfier de lui. La crise économique de 1810, mêlée à une censure de plus en plus plombante, n'arrange rien : « Sur la fin de l'Empire, le bourgeois parisien se trouvait dépourvu de café, de sucre et de gazette : c'était lui demander beaucoup de sacrifice. »

Il ne faut pourtant pas exagérer : le régime impérial est certes dictatorial mais hors de toute doctrine raciale, comme on a voulu parfois le faire croire, et de toutes méthodes sanguinaires (« c'est la Terreur qui a tué la République », dira Napoléon à Montholon). « La dictature napoléonienne n'est qu'un césarisme de la Rome antique », écrit Tulard. Un autoritarisme légitimé par le charisme d'un seul homme et que l'on accepte tant qu'il respecte ses principes et qu'il s'occupe de nous - tel est le bonapartisme, idéal français s'il en est.

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Napoléon sur son trône impérial, par Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1806, huile sur toile, 263 × 163, Musée de l'Armée, Paris

Auteur : François GERARD (1770-1837)
Date de création : 1805
Date représentée : 1804
Dimensions : Hauteur 225 cm - Largeur 147 cm
Technique et autres indications : peinture à l'huile sur toile
Lieu de Conservation : Musée national du Château de Fontainebleau (Fontainebleau) ; - See more at: http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=113#sthash.rJNGigMs.dpuf




18 - Fautes, erreurs et déboires.
- Création absurde d'une noblesse d'empire qui non seulement lui fait perdre les notables mais en plus ne lui fait pas gagner les « nouveaux » nobles.
- Dérapage de la politique extérieure en Espagne : l'intérêt dynastique n'est pas l'intérêt national et personne ne comprend ce qu'on va foutre de l'autre côté des Pyrénées, d'autant que l'idée des frontières naturelles est profondément ancrée dans les esprits. Là où il était apparu comme un libérateur en Italie, il apparaît comme un despote, étranger qui plus est, en Espagne. Surtout, il a le peuple espagnol massivement et militairement contre lui. Désastres de la guerre selon Goya. Et fin du blocus continental contre l'Angleterre. Il a perdu sur les deux tableaux.
- Réveil des nationalismes. L'Autriche lui déclare la guerre. L'Allemagne se découvre patriote. Même l'Italie voit d'un mauvais oeil son enlèvement du Pape. L'Europe commence à fatiguer de Napoléon. Certes, il l'emporte à Wagram, sa dernière grande victoire (5-6 juillet 1809). Suit la Paix de Vienne - dernière paix de son fait.
- Répudiation de Joséphine et mariage avec Marie-Louise d'Autriche (portrait de François Gérard) qui lui sert de garant politique avec l'Autriche et lui donne un héritier : « Napoléon François Charles Joseph Bonaparte », prince impérial, titré roi de Rome à sa naissance, puis prince de Parme, proclamé Napoléon II à la fin des Cent-Jours et enfin titré « duc de Reichstadt » : L'aiglon. L'accouchement se présente mal. Il faut utiliser les forceps. Contre la règle qui veut qu'on sauve l'enfant plutôt que la mère, l'Empereur demande au médecin de sauver la mère plutôt que l'enfant et j'aime cette décision comme si pour ce monstre d'Etat, l'héritier étant finalement moins important que cette femme dont il s'est amouraché à sa manière et qui l'appelle.... « Nana » ou « Popo » (!!!!!). Ses belles-soeurs la détestent et lui font mille vacheries.
- Malaise religieux : l'enlèvement du pape a choqué, le Concordat a tourné court. A force de vouloir tout contrôler, le temporel comme le spirituel, Napoléon a échoué.
- Crise économique de 1810 : épuisement du Blocus, mauvaise récolte, et le voilà obligé de faire de la contrebande avec l'Angleterre à qui il interdit le commerce avec tous les autres pays.
- Campagne de Russie qui s'annonce. Cette fois-ci, c'est la fin. On peut même douter de son bon sens : comment a-t-il pu se précipiter en Russie alors qu'il s'enlisait en Espagne ? Pas de doute, « Popo » va mal.

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Portrait en buste de l’Impératrice Marie-Louise, par Gérard, huile sur toile, 0,65 x 0,535 m, musée du Louvre, département des Peintures, Paris



19 - Etait-il fou ? A la veille du choc franco-russe, on se l'est sérieusement demandé. Un jour, il faudra que je lise Guerre et paix. Pour l'heure, finissons. Encore une fois, Napoléon découvre que les peuples ne sont plus avec lui. Retraite de Russie. Froid féroce. Faire pipi, c'est prendre le risque que l'urine gèle dans la seconde (ce que nous racontait notre prof d'histoire en quatrième, monsieur Prato). Des Cosaques achètent des soldats français pour deux roubles et les empalent ou les ébouillantent. La Grande Armée est décimée. Un désastre à sa démesure.

1813 - 1815, années noires. Tout se s'effrite autour de lui : perte de la Hollande, fin du royaume d'Italie, défaites en Espagne, ruine des colonies.

C'est la chute. Toute l'Europe marche contre lui. Une charte qui se proposait de redonner à la France ses anciennes frontières lui est proposée. Il la refuse. Menace de faire une nouvelle Révolution Française à lui tout seul. Veut repartir en guerre. Crée la conscription forcée. Devient « l'Ogre ». Mais il est trop tard. Les armées ennemies sont entrées sur le territoire. Alexandre de Russie arrive à Paris en avril 1813. La Campagne de France a échoué. Abdication. Tentative de suicide dans la nuit du 12 au 13 avril (ou présumée telle, on ne saura jamais). Mais les « alliés » ne veulent pas détruire la France. Au contraire, ils préparent la Restauration de Louis XVIII. Par le traité de Paris du 30 mai 1814, la France est ramenée à ses frontières de 92. A l'empereur déchu, on impose le traité de Fontainebleau qui lui assure la possession de l'île d'Elbe et deux millions par an. Il s'y révèle organisateur hors pair. Une de ses premières décisions est d'interdire que l'on dorme à plus de quatre dans le même lit et cela afin d'éviter les incestes courants dans les campagnes. Il pense à tout. Il fait trois fois le tour de son île et commence à s'ennuyer. Sur le continent, on le regrette déjà. Louis XVIII et sa cour paraissent bien médiocres. Et puis quant à avoir un dictateur, autant en avoir un qui vient du peuple plutôt que des sangs bleus. En fait, même s'il n'en a jamais été question, l'on craint le retour de la féodalité, des privilèges, de la France d'avant 89. Par ailleurs, si l'Empire s'est effondré sur la fin, l'on en garde aussi les souvenirs glorieux du début. Encore une fois, Napoléon, "c'était" la modernité.

Lui-même prépare son retour. Le 26 février 1815, après « dix mois d'exil », il embarque l'Inconstant qui le ramène au pays. Rien de plus inouï que « les Cent Jours » dans l'Histoire de France. Il débarque au Golfe Juan d'Antibes le 1er mars avec trois pelés et un tondu et commence sa marche vers Paris qui lui attire chaque jour (chaque kilomètre ?) de nouveaux (ou d'anciens) partisans. En vingt jours, il est passé de « l'usurpateur » à « l'empereur ». On a appelé cela « le vol de l'Aigle. » Plus que les bourgeois, c'est le petit peuple qui le soutient. On se croit de nouveau en 93. Mais à Paris, il comprend qu'en un an, tout a changé. Si empire il y a de nouveau, celui-ci sera libéral. Benjamin Constant en rédige le projet constitutionnel. On est en plein rêve. En réalité, ce retour est voué à l'échec. Toute l'Europe se re-mobilise contre lui et cette fois-ci avec l'idée d'en finir avec ce diable d'homme. De nouveau, la guerre. Waterloo. Seconde abdication. A l'Elysée où il s'est réfugié, le peuple l'acclame. Il a ce discours étonnant à Constant :

« Vous les voyez ! Ce n'est pas eux que j'ai comblés d'honneurs et gorgés d'argent. Que me doivent-ils ? Je les ai trouvés, je les ai laissés pauvres. Mais l'instinct de la nécessité les éclaire, la voix du pays parle en eux. Si je le veux, dans une heure, la Chambre réelle n'existera plus. Mais la vie d'un homme ne vaut pas ce prix. Je ne suis pas revenu de l'île d'Elbe pour que Paris soit inondé de sang. »

Chiqué ? Pirouette ? Sens de l'Histoire ? Sincérité ? Impossible de ne pas l'aimer à cet instant et de crier « vive l'Empereur ! »

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Napoléon Ier quittant l'île d'Elbe, le 26 février 1815, par Joseph BEAUME, 1836, 164 x 275, huile sur toile, Musée national du Château de Versailles



20 et final de cette série - Sainte-Hélène.

Réfugié à Rochefort, il a pensé à s'exiler en Amérique. Un projet d'évasion est même envisagé. Mais « l'imagine-t-on planteur aux Etats-Unis ou prenant le thé avec de vieilles Anglaises. La légende qui allait l'entourer eût été brisée net. Il fallait le martyr. » Il « accepte » Sainte-Hélène. Il faut dire qu'il n'en peut plus physiquement. Pendant quinze ans, il s'est surmené. L'effondrement de sa puissance va de pair avec une épuisement nerveux. A Longwood House où il s'installe le 10 décembre 1815, il se lâche enfin. C'est presque si on respire avec lui. Même si l'île est sinistre. Des fidèles le suivent, dont un certain Las Cases. Mini cour un peu ridicule qui se dispute ses faveurs et qui le distrait.

Sa légende, il la doit au peuple. Dès 1815, les rapports de police sont formels, on trouve encore des ouvriers des faubourgs parisiens qui sont prêts à prendre les armes pour lui. Les employés et autres fonctionnaires l'adorent - car la bureaucratie, c'est lui. Les campagnes le chérissent - car l'abolition des privilèges, c'est lui. Il est vrai que la révolution industrielle a commencé à ravager la France et par conséquent à faire regretter l'Empire, « période de plein emploi et de hauts salaires, de pain abondant à bas prix » et qui se transforme progressivement en « âge d'or » où lui-même apparaît comme « le père du peuple ». Et que peuvent faire cette armée de paysans qui a combattu auprès de lui et qui malgré les souffrances a connu la gloire sinon raconter sa grandeur auprès des jeunes générations ? C'est le temps des colonel Chabert, véritables gardiens d'un culte que l'on célèbre avec d'autant plus d'ardeur que l'époque paraît bien médiocre. Le Mémorial de Las Cases est le best-seller de tout le XIX ème siècle. Il devient le personnage essentiel du Romantisme français. Même Chateaubriand qui l'abhorre lui dresse un monument dans ses Mémoires.

La légende atteint son apogée en 1840 lors du retour des Cendres et suscite ce que Jean Tulard appelle un « Brumaire artistique et littéraire » et qui va durer tout le siècle et même au-delà, inspirant tout le monde (en vrac, Tolstoï mais aussi le Dostoïevski de Crime et Châtiment, le Nietzsche du Gai savoir, Stendhal, Balzac, mais aussi Thomas Hardy, Emerson, Conan Doyle, sans oublier Tchaïkovski, Schumann, Schoenberg - et l'on ne parle même pas de cinéma : Abel Gance, Sacha Guitry, Stanley Kubrick en font leur héros tutélaire.) Il devient l'homme sur lequel on écrit, on peint, on filme le plus. Comme avec de Gaulle plus tard, dès que les choses tournent mal en France, qu'on essuie une défaite ou qu'on a une brèle à la tête de l'Etat, on pense à lui, ce qu'il aurait fait, comment il nous aurait sauvés. Dans les asiles, les fous se prennent pour lui. Alors oui, on peut penser tout ce que l'on veut de lui, mais comme l'a écrit Victor Hugo pour l'éternité :



« Toujours lui ! Lui partout ! Ou brûlante ou glacée,
Son image sans cesse ébranle ma pensée ».

 

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Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, par Jacques-Louis David, 260 x 221, huile sur toile, Château de Malmaison.

 

A SUIVRE : "Le poète et l'empereur"

 

 

07/12/2014

Lui partout I.

 A Pierre Balmefrezol,

"tory anarchist",

"bonapartiste",

et tant d'autre choses,

sans qui mon mur FB ne serait pas ce qu'il est. 

 

 

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1 – « Un officier rêveur et distrait au service d'une monarchie qu'il sert en mercenaire, une mentalité d'exilé, une tendance suicidaire, un ennui promené de garnison en garnison », écrit de lui Jean Tulard à la première page de sa biographie, Napoléon - le mythe du sauveur,  et que nous suivrons chapitre par chapitre deux posts d'affilée.

Même en Asie, celui qui devint une maladie mentale dès son vivant (combien d'asiles regorgent-ils de malades qui se prennent pour lui ?) eut ses biographes et le premier d'entre eux, un certain Ozeki San'ei, en 1837. Récemment, un bicorne de l'empereur a été acheté aux enchères, et à prix d'or, par un sud-coréen. Et dans le Caodaïsme, cette religion vietnamienne d'inspiration occulte, on le vénère comme un dieu (avec Hugo, Pasteur, Churchill.... et Lénine, il est vrai). Napoléon, super star partout encore et toujours. Le personnage historique le plus fascinant de tous les temps - et peut-être même symbole de l'Histoire (avec César). L'homme auquel tous les hommes ont aspiré un jour, que toutes les femmes ont trouvé "beau", et dont tous les enfants ont entendu parler. Même si "la liberté ne fut jamais qu'un prétexte à sa vanité", et pour citer contre lui-même, un ses « mots », peut-être apocryphe, sa geste perdure envers et contre tout.  L’année prochaine sera sa fête (ou sa défaite, peu importe puisque tout lui sert.)

Quoiqu'on pense de lui, et l'on est en droit de penser de lui le plus de mal possible quand on se rappelle ses exactions, ses massacres, son extraordinaire arrogance, il reste dans la mémoire populaire comme le prototype du grand homme. C'est l'une des leçons des MOT (Mémoires d'outre-tombe) : la critique historique ne peut rien contre la légende. La morale échoue toujours devant la grandeur, même sanglante. Voyez Lénine, Guevara et, pour certains, encore Mao. On a beau répéter à tort et à travers les salauds qu'ils étaient, apporter les preuves accablantes de leurs forfaits, l'opinion générale ne les déteste pas comme on voudrait qu'ils soient justement détestés. Pareil pour lui. « Après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire », écrivit son plus grand mémorialiste. Et de rajouter un peu plus loin : « après lui, néant. »

Ce qui m’amène à lui, aujourd’hui ? Chateaubriand dont je découvre le grand oeuvre depuis l’an dernier à Saint-Malo lorsque j'y vais, et seulement là-bas.  Lentement, voluptueusement, amoureusement, souvent à haute voix, sur un banc qui surplombe la plage du Grand Bé où il repose, ou carrément en face de sa tombe, je lis les Mémoires d'outre-tombe, en pensant qu'un jour j'irai pisser sur la tombe de Sartre. Mais sans doute aussi Stanley Kubrick qui, à jamais, reste pour moi, en cinéma, Dieu le père, et dont on sait que le film avorté sur Napoléon fut le rêve de sa vie. Stanley Kubrick, Napoléon Bonaparte - deux noms étranges qui me transportent et qui, peut-être, à mon tour, m'auront rendu fou.

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Napoléon Bonaparte en uniforme de lieutenant colonel
du 1er bataillon de la Corse en 1792 (23 ans)
par Henri-Félix-Emmanuel Philippoteaux
(1815 - 1884), daté 1834.
Musée du château de Versailles

2 - Et maintenant, Tulard.

L'idée maîtresse du bonapartisme : se placer au-dessus des partis, se poser en réconciliateur national, voire en sauveur. Mythe du Sauveur. « Bonaparte est le premier général, depuis César, à avoir compris l'importance de la propagande. Il ne suffit pas de gagner des batailles, il faut entourer la victoire d'un halo de légende. » La critique historique n'y pourra jamais rien. Même les défaites seront sublimes : d'Arcole à Waterloo, les chutes de l'aigle seront épiques, dramatiques, formidables. Quant à Saint Hélène, on ne connaît cette île sinistre que parce qu'il y a résidé. Génie militaire et politique, ce petit Corse a su comprendre le contexte de son époque mieux que personne et s'y insérer majestueusement : Napoléon, c'est le kaïros incarné. C'est pourquoi l'admiration amorale, « nietzschéenne » qu'on a pour lui persiste et que tous les dégoûts vertueux manquent leur coup. Il est le dernier prodige de l'histoire européenne. « Quel personnage peut intéresser en dehors de lui ? De qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme ? », écrira Chateaubriand. Qu'on en fasse un diable (et l'auteur des Mémoires le traite comme Milton traitait Satan dans son poème), ou un Christ (Edgar Quinet), son soleil en profite de toutes les façons. Tulard en est conscient : « Tout a servi Bonaparte, y compris son physique étrange. »

 

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Napoléon, portrait de David retrouvé récemment paraît-il



3 - Physique étrange, prénom étrange. D'où vient ce « Napoléon » improbable ? De Saint Neopolus ou Neopolis ? Mais ce saint-là semble n'avoir jamais existé. On pense alors à un néologisme à partir de Naples alors que c'est plutôt du côté d'Alexandrie, dont le nom primitif était Nea Polis, qu'il faudrait chercher. A moins qu'il ne soit le descendant d'un.... Nibelung. Ca aussi a été dit.

Quoiqu'il en soit, il restera jusqu'à la fin « l'Etranger », et même le métèque, le « semi-africain », le « Corse » - de cette Corse annexée en France quelques mois avant sa naissance. A six mois près, il naissait italien et la face du monde etc.

Sa culture est courte, très subjective (Rousseau et l'abbé Raynal sont ses maîtres à penser car ils ont défendu l'indépendance de la Corse !) mais passionnée et créatrice : outre le fameux Souper de Beaucaire, petit pamphlet pacifico-révolutionnaire (!), on lui connaît quelques contes semi-fantastiques : Le masque prophète et Le comte d'Essex, écrits lors de sa vie de garnison pendant laquelle il s'ennuie ferme et pense parfois à se suicider, préfigurant déjà le héros romantique. Au fond, "Napo" sera un mélange de Werther, Rousseau, Robespierre et César.

C'est avec une prostituée du Palais-Royal (et parce qu’elle n'a pas « l'air grenadier des autres ») qu'il se dépucèle le 22 novembre 1787 - j'avais dix-sept ans.

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("Napoléon, jeune général", aucun crédit trouvé)


4 - Il y a dans la « Vie de Napoléon » (second tome des MOT dans l'édition Levaillant) ce passage extraordinaire sur le bilan de l'empereur (que Chateaubriand, on le sait par ailleurs, ne ménage pas) :

« Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés qu’il n’a jamais eu et n’a jamais prétendu établir ; il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore ; il est grand pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l’Italie ; il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, POUR AVOIR REDUIT DE FURIEUX DEMAGOGUES, D'ORGUEILLEUX SAVANTS, DES LITTERATEURS ANARCHIQUES, DES ATHEES VOLTAIRIENS, DES ORATEURS DE CARREFOURS, des égorgeurs de prisons et de rues, des claque-dents de tribune, de clubs et d’échafauds, pour les avoir réduits à servir sous lui ; il est grand pour avoir enchaîné une tourbe anarchique ; il est grand pour avoir fait cesser les familiarités d’une commune fortune, pour avoir forcé des soldats ses égaux, des capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa volonté ; il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par trente-six millions de sujets à l’époque où aucune illusion n’environne les trônes ; il est grand pour avoir abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées quelle qu’ait été la différence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre. »

Bonaparte est grand pour avoir débarrassé son époque.... des intellos de gauche.

 

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Napoléon Bonaparte consul, François Gérard - (Rome, 1770-Paris, 1837), Domaine de Chantilly



5 - Il est républicain par pragmatisme, robespierriste par intérêt, homme de la Révolution plutôt que révolutionnaire - et d'ailleurs plus en France qu'en Corse. Sur le continent, il se sent plein d'ardeur jacobine. Dans un concours d'écriture organisé par l'académie de Lyon, il écrit son propre Discours sur l'origine de l'inégalité ("Discours sur le bonheur") et malgré son inspiration sociale certaine (« pourquoi le fainéant a-t-il tout, l'homme qui travaille presque rien ? ») et un hommage appuyé à Rousseau (« O Rousseau, pourquoi faut-il que tu n'aies vécu que soixante ans ! Pour l'intérêt de la vertu tu eusses dû être immortel ! »), y échoue. N'empêche que la rhétorique, qui est le style de la propagande, est son truc. Suivent sa pièce politique Le souper de Beaucaire et une ébauche de roman héroïco-sentimental, Clisson et Eugénie. Mais son premier triomphe militaire, c'est au siège de Toulon qu'il le connaît en y chassant les Anglais par des tirs de mortier - « chirurgicaux » aurait-on envie de dire. Un boulet le frôle. Un esponton le blesse à la cuisse. Mais la ville est reprise et Bonaparte est nommé général de brigade. Ses actions dans le sud de la France ont été des gages pour la Révolution. Il devient « l'homme de Robespierre » - même si la chute de ce dernier, quelque mois plus tard, le laisse froid. A ce moment-là, sa situation n'est pas brillante : les Jacobins renversés, il se retrouve sans protecteur, sans argent, sans avenir à sa mesure. En outre, il vit la plus grosse déception sentimentale de sa vie avec la femme qu'il aime, Désiré Clary, et qui épousera finalement Bernadotte, un de ses hommes forts. Il songe encore au suicide.

« A cette époque, Napoléon était si laid, a écrit à son propos la duchesse d'Abrantès, il se soignait si peu que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable », et d'insister sur « cet ensemble maladif résultant de sa maigreur et de son teint jaune. » On dirait une description de Rogue dans Harry Potter.

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"Napoléon et Joséphine" (crédit introuvable)

 

6 - Homme de Paoli en Corse, de Robespierre en France, puis de Barras à Paris, il devient général de division le 24 vendémiaire et a pour charge de maintenir l'ordre dans la capitale. Barras a une ex-maîtresse, plus toute fraîche, qu'il voudrait caser. Napoléon, fasciné par son maître, tombe amoureux de celle-ci. Elle s'appelle Josèphe Tascher de la Pagerie. Pour éviter d'avoir à prononcer un prénom qui a dû être prononcé par ses prédécesseurs (nombreux, dit-on), il la rebaptise Joséphine. Les lettres qu'il lui envoie à cette époque se révèlent d'une niaiserie pas possible, donc d'une sincérité vraie. Il a aimé cette femme de quelques années son aînée. C'est sa Madame de Warens, sa Sanseverina, sa Maréchale.

Mais comme on dit, « les événements se précipitent » : les armées européennes marchent contre la France, et notamment celle, puissante, de l'Autriche. Bonaparte a une idée : attaquer l'allié de l'Autriche, l'Italie. Campagne d'Italie, écrasement des troupes ennemies (bien plus nombreuses que son armée) et entrée triomphale en Italie à Lodi. Première phrase de La chartreuse de Parme :

« Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur ».

Là, il commence à croire en son destin. Arcole, quelques mois plus tard, le lui confirme. Il est accueilli en libérateur.

« La principale raison de tels exploits ? s’interroge Tulard. La fidélité au chef. Car Bonaparte a su d'emblée s'attacher ses soldats non seulement par des avantages matériels (le paiement de la moitié de la solde en numéraire, par exemple) mais en créant un état d'esprit particulier) à l'armée d'Italie » - et cela grâce autant à son indéniable charisme qu'à son sens... de la propagande. Bonaparte utilise la presse, les fanzines de l'époque pour chanter sa gloire (et notamment par la publication en 97 d'un « Journal de Bonaparte et des hommes vertueux »), et bientôt les tableaux (David, Gros...). Comme Louis XIV, c’est un champion  médiatique. Il fait le buzz. Pour les gouvernants, il devient encombrant.

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Napoléon Bonaparte au pont d'Arcole, par Gros, 1796 (Version exposée au Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.)



7 - Son coup d'état, Bonaparte aurait pu le faire dès son retour d'Italie. Commandant de l'armée d'Angleterre (!), pouvant compter sans compter sur celle d'Italie (!!), ayant même gagné les faveurs d'une partie de celle d'Allemagne (!!!), et possédant des documents compromettants concernant les intrigues de certains membres du Directoire (!!!!), le général victorieux pouvait renverser le régime à sa discrétion. Mais « avec un sens politique très sûr », il jugea que ce n'était pas le bon moment. Pour l'instant, on le fête, on le chante, on le grave. Des images populaires à son effigie se vendent comme des petits pains. Des théâtres montent ses exploits. Des fêtes sont organisées en son honneur, et lui apparaît toujours aussi modeste, « désintéressé », presque gêné de tant de gloire - vertueux comme un républicain. « Le prestige de Bonaparte tenait à ses victoires mais aussi à sa loyauté envers la République », note Tulard. En même temps que le public l'acclame, l'Institut des sciences lui offre le siège laissé vacant par Carnot. Autrement dit, et c'est très important, à ce moment-là, Bonaparte a dans sa poche le peuple et les intellos.

Et puisque la guerre contre l'Angleterre est loin d'être finie, il repart en campagne. Cette fois-ci en Egypte afin de barrer aux Anglais la route des Indes - et d'une certaine manière, exporter la Révolution et les Droits de l'Homme (déjà) en Orient. L'expédition est en effet autant militaire que scientifique : une centaine de mathématiciens, astronomes, ingénieurs, naturalistes, géographes, architectes, dessinateurs, interprètes, lettreux, artistes (dont le graveur Vivant Denon et le pianiste Rigel), accompagnent les soldats. C'est une folie mais qui fait l'intérêt des deux « camps » : pour le Directoire, une façon de se débarrasser du général en l'envoyant très loin ; pour le général, une manière de vivre une épopée exotique et de revenir encore plus glorieux dans un pays politiquement encore plus dégradé où là, il pourra apparaître comme le sauveur et prendre le pouvoir.

L'aventure commence bien : Bonaparte s'empare de Malte, puis d'Alexandrie sans coup férir et même du Caire avec une victoire certaine mais que l'on grossit démesurément. Rapidement, ça se gâte, d'abord à cause de la chaleur (aller conquérir l'Orient en plein été, aussi !), ensuite à cause de la défaite d'Aboukir où Nelson coule la flotte française. En outre, la Turquie déclare la guerre à la France, ou plus exactement à son armée en Egypte - où une révolte d'importance a lieu contre celle-ci au Caire. Bonaparte pousse jusqu'en Syrie, l'emporte facilement (et c'est là l'épisode rapporté par Chateaubriand où il fait massacrer deux mille prisonniers turcs), mais la situation s'enlise. En vérité, les lettres des généraux sont claires : on a beau gagner militairement, on se demande ce que l'on fout là. Exporter quoi ? Conquérir qui ? Ah on apporte le progrès, ok... Le pire, c'est qu'on tente vraiment d'abolir le système féodal égyptien, de relancer ou plutôt de lancer l'économie, de remettre en état les canaux, de « moderniser » l'administration - et même de créer un « Institut d'Egypte » sur le modèle de l'Institut de France ! Mais les Anglais approchent. Il faut tout abandonner et revenir le plus vite possible en France...

Et le miracle médiatique se produit : non seulement on oublie Aboukir mais on accueille Bonaparte comme le prestigieux vainqueur de toutes les batailles qu'il mène (et c'est un fait que « lui » ne les a pas perdues) doublé de l'aventurier civilisateur - presque surhumain. Un journaliste écrit à son égard : « Bonaparte est presque le seul officier de notre armée en Egypte qui n'ait pas été malade. Ainsi avec une complexion en apparence assez faible, il est extraordinaire au physique comme au moral. » Pas de doute, c'est un Messie qui revient....

 

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Bonaparte devant le Sphynx, Jean-Léon Gérôme, huile sur toile, 60, 1 x 101, Hears Castle, San Simeon (Etats-Unis)


8 - La Révolution est finie. Tout le monde en a profité, paysans et bourgeois en premier lieu : les premiers pour avoir vu abolir enfin la féodalité qui régnait encore dans les campagnes et acquis des terres – ils sont devenus propriétaires ; les seconds pour s'être enrichis et avoir pu enfin accéder au pouvoir sans les anciennes entraves aristocratiques - ils sont devenus égalitaristes. Même la guerre a permis un essor économique prodigieux et a rempli les caisses qui étaient vides depuis Louis XVI. Seul le prolétariat urbain, fer de lance de la Révolution, n'a rien gagné, et cela sans doute, dit Tulard narquois, à cause de ses chefs qui se sont entre-guillotinés avec la rage des purs. « Cette partie de la population, si animée aux premiers jours de la Révolution, avait éprouvé de si pénibles mécomptes qu'elle était depuis longtemps tout à fait porté au repos », écrit Barras dans ses mémoires. Tant pis pour la racaille d'extrême gauche, ce qu'il faut maintenant, c'est « consolider les conquêtes de la bourgeoisie et de la paysannerie aisée », faire la paix, et en remontrer à l'Europe.  « Là, encore un rôle à la mesure de Bonaparte. » Car une chose est sûre : la France a montré d'un cran et même de plusieurs question progrès social et souveraineté politique. Face à elle, la Russie d'Alexandre, autocrate et barbare, la Prusse de Frédéric II, décalée par rapport au nouveau réel, et d'ailleurs recalée par l'armée française, l'Empire autrichien « empêtré dans le kaléidoscope de ses nationalités » et qui perd peu à peu son autorité, sont brusquement ringardisés par rapport à la nouvelle France qui (re)donne le ton et commence à influencer beaucoup de monde. Seul l'Angleterre, avec sa flotte, son crédit et ses manufactures, peut rivaliser avec la France, quoique se retrouvant bien isolée par son propre blocus que Bonaparte a habilement retourné contre elle. Qu'importe, il faut désormais reconnaître la Révolution et même, comme Goethe, la célébrer « dans ce qu'elle de raisonnable, de légitime, d'européen. »

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Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799.

Auteur : François BOUCHOT (1800-1842)
Date de création : 1840
Date représentée : 10 novembre 1799
Dimensions : Hauteur 421 cm - Largeur 401 cm
Technique et autres indications : Huile sur toile
Lieu de Conservation : Musée national du Château de Versailles (Versailles) ; - See more at: http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=206#sthash.BBF66rg4.dpuf
e général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799.
- See more at: http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=206#sthash.FsYo6R54.dpuf
Titre : Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799.

Auteur : François BOUCHOT (1800-1842)
Date de création : 1840
Date représentée : 10 novembre 1799
Dimensions : Hauteur 421 cm - Largeur 401 cm
Technique et autres indications : Huile sur toile
Lieu de Conservation : Musée national du Château de Versailles (Versailles) - See more at: http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=206#sthash.dhUbn1Ho.dpuf

Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud, le 10 novembre 1799, par François Bouchot (1800-1842), date de création : 1840, date représentée : 10 novembre 1799, huile sur toile, 421x 401, Musée national du Château de Versailles.

Titre : Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799.

Auteur : François BOUCHOT (1800-1842)
Date de création : 1840
Date représentée : 10 novembre 1799
Dimensions : Hauteur 421 cm - Largeur 401 cm
Technique et autres indications : Huile sur toile
Lieu de Conservation : Musée national du Château de Versailles (Versailles) - See more at: http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=206#sthash.dhUbn1Ho.dpuf
Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799.

Auteur : François BOUCHOT (1800-1842)
Date de création : 1840
Date représentée : 10 novembre 1799
Dimensions : Hauteur 421 cm - Largeur 401 cm
Technique et autres indications : Huile sur toile
Lieu de Conservation : Musée national du Château de Versailles (Versailles) ; - See more at: http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=206#sthash.BBF66rg4.dpuf

 

9 – « Le peuple, disait François de Neufchâteau, ministre de l'Intérieur sous le Directoire, ne se rattachera au régime que par la prospérité. » L'engouement pour le Consulat tient d'abord à ses succès économiques, politiques et sociaux. Ce petit général qu'on dit inculte en économie et en administration apprend tout de même très vite et en quelques années, sinon quelques mois, c'est le pays tout entier qui est remis sur les rails. Il est vrai que ses conseillers s'appellent Lucien, son frère, Cambacérès... et Talleyrand et qu'il sait les écouter. Dès que quelque chose lui paraît intelligent et efficace il le fait marcher à fond. C'est là sa force morale, celle-ci s'accompagnant chez lui d'une force physique peu commune et épuisante - car la méthode de travail de Bonaparte, c'est prolonger très tard dans la nuit le moindre débat et compter sur la lassitude de ses partenaires qui finissent par signer tout ce qu'il veut pourvu qu'il les laisse aller roupiller. L'avenir appartient à ceux qui se couchent tard.

Voici donc son immense force au service du bon sens, de l'ordre et de la prospérité. « J'avoue que j'ai été ébloui en voyant cette reconstruction si rapide du gouvernement », confiera Molé à Tocqueville qui lui-même notera : « Bonaparte impose vingt-cinq centimes additionnels en arrivant au pouvoir, on ne dit rien. Le peuple ne se retourne pas contre lui ; l'ensemble de ce qu'il faisait était très populaire. Le gouvernement provisoire prendra la même mesure en 1848 et succombera sous l'anathème. Le premier faisait la révolution dont on voulait ; le second, celle dont on ne voulait pas. » Qu'est-ce que c’était que cette révolution dont on voulait ? Mais celle des bourgeois et de la classe moyenne, voyons, remarque Tulard.

Les nouvelles institutions vont dans ce sens - synthèse des acquis révolutionnaires et de l'héritage royaliste (sans le roi) : la république monarchique française est née. Le pouvoir législatif revient à trois assemblées fournies à partir de listes des nouveaux « notables » - le mot clef du nouveau régime qui va de pair avec la formule célèbre de Sièyes : « l'autorité vient d'en haut et la confiance d'en bas. » Le truc, c'est que Bonaparte ne s'entend pas avec Sièyes qui est le second consul (le troisième, c'est Roger Ducos et on l'a déjà oublié) et pour une raison évidente : Sièyes, c'est l'aile gauche du triumvirat, l'ancien révolutionnaire pur et dur qui ne croit qu'à l'Assemblée et pas du tout aux individus - et notamment aux ambitieux à la Bonaparte qui derrière leur petit jeu parlementaire veulent devenir roi ou pire. En pleine période post-révolutionnaire, l'accusation est très grave - mais c'est Bonaparte qui retourne le coup contre Sièyes en l'accusant, lui, de vouloir devenir « grand électeur à vie » (ce qui est la stricte vérité) et qui passe pour le vrai républicain.

Ainsi s'impose la Constitution de l'an VIII, « chef-d'oeuvre d'ambiguïté » qui donne tous les pouvoirs au Premier Consul tout en faisant croire aux électeurs qu'ils y participent et qui même choisissent ce dernier. Peu importe qu'ils s'aperçoivent du contraire, les compensations économiques et honorifiques suffiront. [Je me demande si Bonaparte n'a pas fait avec les bourgeois ce que Louis XIV avait fait avec les nobles : à la fois les privilégier et les cadenasser.] Fait amusant : la Constitution est plébiscitée par tout le monde en France - sauf en Corse !! Mais peut-être a-t-on moins truqué les résultats du référendum là-bas qu'ici. Autre fait amusant : c'est de ce plébiscite où la tricherie a joué un grand rôle que date chez nous le goût pour la République plébiscitaire !!!

Au grand dam des libéraux, les réformes sont d'abord de centralisation (je vous l'avais dit, Avot, qu'on n'a jamais été très libéral en France). La France des notables est aussi celle des préfets. Financièrement, on développe moins l'impôt foncier que l'impôt indirect (enregistrement, tabac, boisson). Pour diminuer la dette publique, l'Etat rachète des rentes. Pour redonner de la confiance au commerce, on invente la Banque de France chargée de régulariser le marché monétaire - et on en profite pour créer ce fameux « franc germinal » qui restera stable jusqu'en 1914. D'ailleurs, tout ce qui a été créé à l'époque, et notamment tout ce qui concerne « l'administration », perdure encore aujourd'hui pour une large part.

La France Consulaire est réellement la France contemporaine et n'a rien à voir, Tulard est très clair là-dessus, avec « la dictature militaire » qu'on a voulu y voir. C'est sur les bourgeois que le Premier Consul appuie son pouvoir, pas du tout sur les militaires - d'ailleurs écartés de la vie politique avec une certaine injustice. Quoiqu'il en soit, « les régimes passeront, les institutions consulaires ne seront pas modifiées. Empire, Monarchie, République ne seront que des épiphénomènes. Au-delà de l'instabilité politique, c'est la permanence de l'administration mise en place sous le Consulat qu'il faut considérer. » Et moi, je dis vive l'empereur !!

Oups, pas encore !

 

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Napoléon premier consul, par Antoine-Jean Gros, 1802, huile sur toile, 205 × 127, musée de la Légion d'honneur, Paris

 

10 - Aussi étonnant que celui puisse paraître, Bonaparte fait la paix. Il pacifie la Vendée (là où Hoche avait échoué – « curieuse carrière vouée à l'échec par comparaison avec Bonaparte », écrit Tulard de ce dernier), sécurise la Provence en proie depuis des années au brigandage (notamment dans le Vaucluse et dans le Var, bien avant que mes familles maternelle et paternelle ne s'y installe), l'emporte in extremis à Marengo contre l'armée italienne. C'est encore une victoire qui va servir sa propagande et persuader ses ennemis que décidément la chance est toujours de son côté.

A Paris, il met à bas les derniers terroristes, rebuts jacobins et chouans énervés, et profite même d'une tentative d'assassinat contre lui (« la conspiration des poignards ») pour en remontrer à l'opinion publique qui commence à le chérir. Il apparaît en effet comme « le grand réconciliateur des Français », celui qui apparaît au-dessus des factions, pour ne pas dire des partis comme de Gaulle, et même au- dessus de l'Eglise. Là-dessus, Portalis, son ministre des cultes, a résumé sa pensée : « le bon ordre et la sûreté publique ne permettent pas que l'on abandonne les institutions de l'Eglise à elles-mêmes ». Il faut un catholicisme de France (comme on a parlé récemment d'un « islam de France ») et pour cela fonctionnariser les curés. Ce sera le Concordat - une forme de gallicanisme à la française où la religion catholique et romaine est reconnue comme majoritaire en France, où la répartition des diocèses se décide entre Paris et Rome, où les évêques sont nommés par le Consul et investis par le pape (Pie VII à l'époque), puis jurent fidélité au gouvernement et reçoivent en retour un traitement - pareil pour les pasteurs protestants. Hors un petit groupe schismatique de cathos enragés, les Lefébvristes de l'époque, le nouveau dispositif plaît et soulage l'ensemble des croyants et des clercs. L'enjeu politique est clair : il s'agit pour Bonaparte de priver les royalistes du soutien clérical. Louis XVIII a beau prier sa Sainteté de n'en rien faire (et Joseph de Maistre de « souhaiter la mort de celle-ci comme il souhaiterait la mort de son père si celui-ci l'avait déshonoré » !), le pape signe quand même le Concordat. Les conflits religieux ne sont plus, c'est là l'essentiel.

Pour autant, la guerre avec l'Angleterre et l'Autriche n'est pas finie. Le Premier Consul tente bien aux yeux de l'opinion de faire la paix, ses ennemis la refusent - ce qui lui rallie l'opinion. Alors, la guerre. Comme la première fois, il faut atteindre l'Autriche en passant par l'Italie. Seconde campagne d'Italie et victoire à l'arraché grâce à Desaix envoyé cette fois-ci un peu loin (une erreur que Napoléon refera à Waterloo avec Grouchy) mais qui, comme dans un western, revient au moment où l'armée Française allait battre en retraite. Victoire de nos troupes même si Desaix, à qui l'on doit cette victoire plus qu'au Premier Consul, est tué (tableau de Jean Broc). Traité de Lunéville avec Autrichiens obligés de céder. Puis paix d'Amiens imposé à la Angleterre et à la Russie - c'est-à-dire au reste du monde. En vérité, cette paix est une trêve mais son retentissement social est énorme. Bonaparte est bien l'homme de la paix.

Parallèlement, les premiers effets des réformes économiques commencent à faire leurs effets. Le prix du pain baisse. On ordonne même à cinq banquiers « de faire arriver à Paris de quarante-cinq mille à cinquante-cinq mille quintaux de grains par mois ». On favorise des prêts sans intérêts aux manufactures en difficulté de la capitale mais aussi à celles de Lyon et d'Amiens. On stimule la Caisse d'Escompte du commerce. On surveille toutes les banques et leurs affaires. La disette est vaincue. « A la fin de 1802, la crise est terminée. Bonaparte avait apparemment réussi là où Louis XVI et la Révolution venaient d'échouer. » A cet homme de paix et de prospérité, on ne va pas refuser une couronne ?

 

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Mort du Général Desaix à Marengo, par Jean Broc, huile sur toile, 322x450,
Château de versailles



11 - La paix, c'est la stabilité, et la stabilité, c'est un pouvoir solide et pérenne. Il faut améliorer le Consulat, et pour cela faire du Premier Consul un Consul à vie. Plus de partis, plus de factions. Ainsi la guerre civile, le premier danger français, est définitivement écarté. D'autre part, et là c'est Bonaparte qui parle, il faut que « notre gouvernement », même en respectant l'esprit de la Révolution, ressemble aux gouvernements qui nous environnent. Il faut que notre nouvelle République soit en harmonie avec les monarchies alentour. Et puisque d'une part, les termes de « république monarchique » ne vont pas officiellement ensemble et que d'autre part, la France s'est agrandie depuis les guerres défensives qu'elle a menées, peut-être faudrait-il parler... d'empire et d'empereur. Je dis ça, je dis rien.

Bien sûr, les intellectuels de gauche, déjà indignés par l'éviction de Sieyès, hurlent leurs grands dieux et opposent toutes leurs forces d'indignation à ce qu'ils voient venir, en appelant à la grande conscience du peuple. Las, la grande conscience du peuple n'a que foutre de Médiapart et du Huffington Post. « Les victoires de Bonaparte, écrit Tulard, pesaient d'un poids plus lourd que les oeuvres complètes des idéologues. Les salons de Mme de Condorcet et de Mme de Staël n'étaient pas la France. »  La propagande aidant (c'est là que Bonaparte est présenté comme un bourreau de travail capable de tenir dix-heures sur une ou vingt affaires en même temps !), mais aussi les premiers résultats indéniablement bons du nouveau régime qui ont fait que les notables et le petit peuple sont acquis au Premier Consul, celui-ci peut réaliser son projet « néo-monarchique » de Consulat à vie. Après une élection à peine arrangée (car au-delà des mini-tricheries, c'est un fait que tous les modérés, ex-émigrés royalistes, comme Chateaubriand, à qui Bonaparte a pardonné, votent en masse pour lui), « le 2 août 1802, le Sénat, bon gré mal gré, proclamait Napoléon Bonaparte Premier Consul à vie. » Notons que c'est la première fois qu'apparaît son prénom dans le nouveau statut. Bientôt, « Bonaparte » laissera la place au seul « Napoléon ».

Les réformes institutionnelles se font dès lors au pas de course. Assemblée Législative, Tribunat et Conseil d'Etat voient leurs pouvoirs dangereusement s'amoindrir tandis que le Sénat voit augmenter les siens à la condition d'être à la botte de l'Etat - et comme tous les sénateurs sont déjà tous vieux, peu de chance qu'on résiste au type qui tient dix-heures. Les formes monarchiques reviennent bel et bien avec la disparition du tutoiement, la réapparition des livrées, et même les chasses et messes à Saint Cloud. Et si l'on promulgue le Code Civil le 21 mars 1804 qui entérine la disparition de l'aristocratie féodale et le maintien des principes de 89, on crée la Légion d'Honneur dont le but est de créer une nouvelle noblesse à laquelle les anciens nobles pourront quand même participer - et qui est tout de suite un immense succès populaire. La Légion d'honneur ou la noblesse pour tous !

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 Premières distributions de la médaille de la Légion d'honneur, par Jean-Baptiste Debret (1768-1848), date de création : 1812, date représentée : 14 juillet 1804, huile sur toile, 403 x 531, Musée national du Château de Versailles. 



« En fait, le Chef d'Etat français qui a le mieux compris l'économie fut Napoléon alors qu'il n'avait aucune formation : step one => le commerce libre est bon pour tout le monde => step two => bien évidemment c'est moi qui décide où il commence et où il s'arrête, et comment il fonctionne, au nom de l'intérêt de l'Empire. Fini. Lee Kuan Yew a fait la même chose avec Singapour, ça s'est pas trop mal passé », écrit l'excellent PIERRE BALMEFREZOL sur le fil de GABRIEL CLOUTIER consacré au libéralisme (car ce post vient d'une série de statuts faits sur Facebook ces derniers temps, vous vous en doutiez ?)

Et en effet, sur le plan économique, le Code Napoléon est aussi libéral qu'étatiste, si l'on peut dire (la fameuse « troisième voie gaullienne » et qui semble si typique de notre pays) et cela même si les ouvriers sont, encore une fois, bien oubliés - l'essentiel allant aux propriétaires, bourgeois ou paysans. Sur le plan sociétal, le Code s'avère justement très conservateur, voire régressif : retour à l'ordre patriarcal, droite au divorce ultra limité, femme traitée en mineure, enfants naturels exclus de l'héritage, etc. En même temps, on ne s'était pas encore vraiment habitué aux nouvelles moeurs.

C'est le temps des conspirations (ou plus exactement de « la grande conspiration de l'an XII ») qui non seulement échouent les unes après les autres mais encore servent Bonaparte qui a beau jeu de montrer aux yeux de l'opinion que ces conspirationnistes sont à la solde des ennemis de la France et qu'ils pourraient nous provoquer une nouvelle guerre, ce qui parfois est vrai, parfois moins vrai. Quoiqu'il en soit, des chouans comme Querelle et Cadoudal, des militaires comme Moreau, des royalistes comme Polignac et Rivière, sont rapidement matés, la plupart étant guillotinés, les autres bannis.

Dans l'interrogatoire du dénommé Cadoudal, il est fait mention d'un certain Louis de Bourbon Condé, duc d'Enghien qui aurait partie liée avec les conspirationnistes. Celui-ci est arrêté en territoire allemand le 15 mars 1804, ramené à Paris le 20, jugé, condamné et exécuté dans le 21 au petit matin dans les fossés de Vincennes et sans qu'aucune preuve réelle n'ait été apportée - même s'il avoue en effet avoir porté les armes contre la France révolutionnaire. Bonaparte a-t-il voulu se faire là sa propre exécution de Louis XIV et bien montrer au monde que la Révolution la plus radicale continuait en lui ?

Tous ces complots lui donnent en tous cas le prétexte pour consolider son pouvoir. L'idée de monarchie héréditaire refait surface mais pour ne pas heurter la sensibilité révolutionnaire, on parlera plutôt d'empire et d' « empereur des Français », un mot lui-même à la fois connoté politiquement et plus « illimité » historiquement et qui lui va comme un gant. Alors, c'est vrai qu'avec le recul, on peut se demander comment a-t-on pu accepter tout ça ? Il faut vraiment se remettre dans le contexte de l'époque : l'Empire apparaît avant tout comme une dictature de salut public en beaucoup mois bordélique et terroriste que ce qu'on a connu en 93, et destinée à préserver les conquêtes révolutionnaires. L'Empire, c'est la force tranquille, l'ordre républicain, la paix civile et continentale. Ce type qui nous a sauvés, réconciliés, modernisés, enrichis - autant l'avoir le plus longtemps possible.

Un nouveau plébiscite suit et le 2 décembre 1804, à Notre Dame de Paris, Napoléon Bonaparte est couronné empereur des Français.

« Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la République ; de respecter et de faire respecter les lois du concordat et la liberté des cultes ; de respecter et faire respecter l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux ; de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi ; de maintenir l'institution de la légion d'honneur ; de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français », proclame-t-il.
 
« Pourvou que ça doure », dit dans son coin Laetitia Buonaparte, la maman de celui qui vient de devenir l'incarnation de l'Histoire : Napoléon 1er.

 

 

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Le Sacre de Napoléon, David, Louvre).

 

 

 

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08:02 Écrit par Pierre CORMARY dans Napoléon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ingres, gros, david, girodet, gérard, napoléon, jean tulard, chateaubriand, histoire, littérature | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer