15/07/2014

Orwell, l'épouilleur

 Sur Causeur

 

 

george orwell leys

 

 

 

Peut-on être socialiste sans être totalitaire ? C’était la question d’Orwell à laquelle, pour l’instant,  l’Histoire a répondu, et sans discussion possible, par la négative. Mais peut-on être un grand écrivain sans être un pourri ? C’était le cas d’Orwell,  individu « foncièrement vrai et propre », nous assure Simon Leys qui s’y connaît en honnêteté (et malhonnêteté) intellectuelles. « Chez lui, l’écrivain et l’homme ne faisaient qu’un – et dans ce sens, il était l’exact opposé d’un “homme de lettres“. » Et une exception difficilement envisageable en Occident tant nous sommes persuadés, et avec quelle mauvaise fierté, que le génie est d’abord cet être puissamment amoral auquel il faut, sous peine de passer pour un petit bourgeois moralisateur,  tout pardonner – et surtout le pire qui est même son cachet. Pourtant, à l’inverse du credo occidental, que l’on aurait parfois envie d’écrire « crado », dans la Chine chère à l’auteur du Studio de l’inutilité, ce n’est pas la qualité du salaud qui fait la qualité du génie. Bien au contraire, probité et talent vont de pair. Pour l’artiste chinois, « il faut d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture »  - ou de la meilleure écriture. La perfection formelle dépend de la perfection morale et un artiste pervers dans ses idées ou mesquin dans sa vie ne réussirait pas entièrement son œuvre. Adieu, donc, à Céline et à Picasso.

Sa conversion au socialisme,  il la doit presque par hasard en 1936 lorsqu’un éditeur de gauche lui commande au pied levé une enquête sur la condition ouvrière dans le nord industriel de l’Angleterre au moment de la Dépression. Sa visite ne dure que quelques semaines mais est suffisante pour qu’il comprenne que les pauvres ne sont pas plus « habitués » que les autres à la pauvreté – et que l’horreur sociale est d’abord une horreur consciente.  « En effet, ce que j’avais lu sur son visage, ce n’était pas la souffrance ignorante d’une bête, écrit-il dans The Road to the  Wigan Pier à propos d’une de ces « misérables ». Elle ne savait que trop bien ce qui lui arrivait, elle comprenait aussi bien que moi quelle destinée affreuse c’était d’être agenouillée là, dans ce froid féroce, sur les pavés gluants d’une misérable arrière-cour, à enfoncer un bâton dans un puant tuyau d’égout. »

Mais la réalité des faits ne suffit pas. Il faut inventer la vérité – et même l’exagérer, car « il est juste d’exagérer ce qui est juste » (Chesterton). Le grand écrivain est celui qui connaît par l’imagination des choses qu’il n’a pas expérimentées, que cela soit, dans son cas, une pendaison, une chasse à l’éléphant – ou une société totalitaire. Véniel chez les honnêtes gens qui ne peuvent décemment imaginer jusqu’où peut aller la cruauté humaine, le manque d’imagination devient péché mortel chez les intellectuels quand ceux-ci non content de ne pas voir et de ne pas dénoncer celle-ci comme cela devrait être leur rôle y participent gravement. Seule l’imagination – le roman -  donne à voir les choses telles qu’elles sont.

orwell,simon leys,socialisme,totalitarisme,1984

L’intuition de l’univers concentrationnaire, Orwell l’a eu lors de ses années d’internat. Pour l’enfant sensible qu’il était, fils de bourgeois déclassé, et d’ailleurs « boursier »,  l’apprentissage social a bien eu lieu dans les couloirs de ces collèges anglais, mondes de tous les snobismes et de toutes les violences, et dont un film comme If… (Lyndsay Anderson, 1968) a pu donner l’idée.  « Quand un enfant est conscient de la pauvreté de sa famille, le snobisme peut lui faire endurer des agonies qu’aucun adulte ne saurait imaginer ». De là cette haine de la bonne société qui ne quittera jamais Orwell et fera de lui ce révolté éternel contre la soi-disant « justice » des « Gentils », lui faisant même écrire un jour que « le pire criminel est toujours moralement supérieur au juge qui l’envoie à la potence. »

À cette horreur sociale révélée par « la droite » s’ajoute bientôt une horreur politique provoquée par « la gauche ». Car on a beau faire de grands discours sur la lutte des classes, c’est grâce à cette dernière qu’on assure son niveau de vie – et comme il le découvre en Birmanie où il s’est engagé en tant qu’officier de police colonial. On a beau jeu de se moquer des uniformes, on compte sur eux pour veiller sur notre sommeil, selon le mot fameux de Kipling. Le socialisme est d’abord une hypocrisie. Et c’est contre lui et toute sa clique de mystiques attardés, « buveurs-de-jus-de-fruits, nudistes, illuminés en sandales, pervers sexuels, Quakers, charlatans homéopathes, pacifistes, féministes » et, par-dessus tout, il va vite s’en rendre compte, esprits totalitaires, que vont bientôt se concentrer ses critiques.

C’est en effet lors de la guerre d’Espagne où, pourtant engagé auprès des républicains, il est blessé à la gorge par une balle fasciste, puis traqué par les communistes qui voient en lui un ennemi de la cause républicaine, il comprend alors le délire sanglant dans laquelle la gauche de son époque est en train de s’enfermer – et pour très longtemps. La trahison des clercs, la réécriture éhontée de l’Histoire par les staliniens et consorts, l’inversion des infamies et des héroïsmes, le mépris absolu de la réalité, la tuerie de l’individu au nom de l’idéologie, le négationnisme gauchiste en marche – tel fonctionne désormais son siècle et qu’il résumera en une formule saisissante : « L’Histoire s’est arrêtée en 1936. »

Ainsi, lorsque le socialisme n’est plus hypocrite, il devient un fascisme. Et un fascisme qui, en aucun cas, n’est cette sorte de « capitalisme avancé » comme veulent le faire croire gauchistes de hier comme d’aujourd’hui. Contre ces brouilleurs de sens, Orwell perçoit clairement que le fascisme est une perversion du socialisme, toute économie centralisée courant toujours le risque d’abolir la liberté individuelle, tout collectivisme menant nécessairement au camp de concentration. « Malgré l’élitisme de son idéologie », le socialisme n’en apparaît pas moins comme « un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire. » Avec ses airs de miracle politique, le socialisme soviétique puis chinois séduit.

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Pour autant, et c’est là tout l’humanisme d’Orwell, « fût-elle malade, criminelle ou vicieuse, l’humanité demeure irréductiblement une. » La politique ne saurait être une démonologie et c’est parce qu’elle le devient si souvent, et autant pour les crapules que pour les gens de bien, que l’auteur de La ferme des animaux, a toujours pris ses distances avec elle. Y compris dans le combat militaire lorsqu’il refusa un jour, sur le front espagnol, de tirer sur un ennemi qui avait perdu les bretelles de son pantalon. « Je me retins de lui tirer dessus en partie à cause de ce détail de pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des “Fascistes“, mais un homme qui est en train de perdre son pantalon n’est pas un “Fasciste“, c’est manifestement une créature comme et moi, appartenant à la même espèce – et on ne se sent plus la moindre envie de l’abattre. »Même à un idéologue, il arrive d’être autre chose.

Récupéré aujourd’hui par les néoconservateurs, Orwell n’en était pas moins un homme de gauche sincère et militant, d’une gauche sans marxisme, sans révolution, sans idéologie, « chrétienne » en quelque sorte – et s’il avait été croyant et non agnostique et farouchement anticlérical. Las ! Au lieu de l’intégrer à ses forces et d’en profiter pour s’épouiller de tout ce qu’elle avait en elle de toxique et de grotesque, la gauche aura préféré l’abandonner aux mains de la droite qui saura en faire bon usage. C’est que « l’horreur de la politique » est sans doute plus le fait de la droite que de la gauche (celle-ci relevant plutôt de ce que l’on pourrait au contraire appeler « une adoration de la politique »). Là-dessus, il faut s’entendre jusqu’au bout avec Bernard Crick, son biographe de référence cité par Leys : « Si Orwell plaisait pour qu’on accorde la priorité à la politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques ». Si l’on s’occupe de politique, c’est pour éviter que la politique ne s’occupe trop de nous et abolisse ou secondarise ce qui passera à nos yeux toujours avant elle – à savoir l’éternel et le frivole.

 

Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Flammarion, 2014.

 

 If... de Lyndsay Anderson

Octobre, d'Eisenstein.

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03/07/2014

Questionnaire "cinépolitique" de Ludovic Maubreuil

 

 Chez Ludovic Maubreuil

 

1) Quel film représente le mieux à vos yeux l'idéal démocratique ?

L'idéal démocratique : Onze Fioretti de François d'Assise, de Roberto Rossellini.
La réalité démocratique : Le pays de Cocagne, de Pierre Etaix.

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2) Au cinéma, pour quel Roi avez-vous un faible ?

Louis, enfant-Roi, de Roger Planchon.

3) Quelle est la plus belle émeute, révolte ou révolution jamais filmée ?

Celle conduite par Birgit Helm dans Métropolis, de Lang, qui surpasse par son hystérie et sa violence toutes celles d'Eisenstein.

4) Si vous étiez ministre de la Culture, à quelle personnalité du cinéma remettriez-vous la Légion d'Honneur ?

Nikita Mikhalkov.

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5) Au cinéma, quel est votre Empereur préféré ?

Le Napoléon, de Stanley Kubrick, incarné par Al Pacino.

6) Si vous étiez Ministre de la Culture, quel serait votre première mesure, premier acte symbolique ou premiers mots d'un discours, concernant le cinéma ?

"Le cinéma est l'aboutissement du catholicisme. Il est normal que cela soit le pays de la fille ainée de l'Eglise qui l'ait inventé..."

7) Quel film vous semble, même involontairement, sur le fond ou sur la forme, d'inspiration fasciste ?

A history of violence, de David Cronenberg.

8) Quel est le meilleur film sur la lutte des classes ?

La cérémonie, de Claude Chabrol.

9) Au cinéma, qui a le mieux incarné la République ?

Heu... Gérard Klein dans L'instit ?
(Parce que c'est quoi, un film "républicain" ?)

10) Quel film vous paraît le plus pertinent sur les coulisses du pouvoir dans le monde d'aujourd'hui ?

La guerre du feu, de Jean-Jacques Annaud.
(Et pour ne pas citer EWS, de SK.)

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11) L'anarchisme au cinéma, c'est qui ou quoi ?

La première chose qui me vient à l'esprit, et je ne sais pas pourquoi, est le film de Patrick Bouchitey, Lune froide.

12) Quelle est la meilleure biographie filmée d'une femme ou d'un homme de pouvoir ?

La série "Rome" qui montrait des portraits de Pompée, César, Brutus, Marc-Antoine, Cicéron, Cléopâtre, Auguste comme aucun film ne l'a jamais fait. La meilleure série du monde selon moi, et qui pulvérisa tous les péplums hollywoodiens.

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13) De quelle femme ou quel homme de pouvoir, aimeriez-vous voir filmer la biographie ?

Clovis, Hughes Capet, Louis XI, Charlotte Corday.
(Je rêve aussi de biopics d'écrivains type François Villon, Chateaubriand, Céline. Pourquoi est-ce que l'on ne l'a jamais fait alors que ce sont des sujets et des rôles en or ? Amalric pourrait incarner les trois.)

14) Au cinéma, quel personnage de fiction évoque le style des politiciens français suivants ?

Nicolas Sarkozy ----> Louis de Funès, dans Le Corniaud.
François Hollande ---> Bourvil, dans Le Corniaud.
Jean-Luc Mélenchon---> n'importe quel chef de zombie dans un film de Roméro (il a une façon de rouler des yeux...).
Marine Le Pen-------> Sigourney Weaver dans la série des Alien.

15) Quel film de propagande n'en est-il pas moins un grand film ?

La charge héroïque, de John Ford (avec la voix off en introduction et en conclusion qui nous explique que ces hommes qui ont sombré dans l'anonymat étaient les garants des frontières et de la paix ou quelque chose du genre.)

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16) Quel a été pour vous, en France, le meilleur Ministre de la Culture ? Expliquez pourquoi en deux mots.

J'hésite entre François Ier et Louis XIV. Besoin d'explications ?

17) Quel est le meilleur « film de procès » ?

La vérité, de Clouzot
(Mais j'aime beaucoup aussi Des hommes d'honneur, de Rob Reiner, avec Tom Cruise et Nicholson et sa réplique fameuse : "vous ne l'encaissez pas, la vérité !!!!!!!!!!!!!")

18) Quel film vous paraît le plus lucide sur le quatrième pouvoir (les medias) ?

Citizen Kane (et sa "March on the time", du début, inégalée - le mec a été tour à tour libéral, fasciste et communiste mais il s'en tire en déclarant qu'il est toujours avant tout resté "un américain !!!!!)

19) Citez un film que vous aimez et qui vous semble assurément « de droite ».

L'arbre, le maire et la médiathèque, de Rohmer.
(Et d'extrême droite : L'Anglaise et le duc, du même Eric.)

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20) Citez un film que vous aimez et qui vous semble certainement « de gauche ».

Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, de Peter Greenaway. Ultra-culte.
(Et aussi Passion, de Jean-Luc Godard, avec sa laborieuse dialectique "l'art, c'est beau, mais l'ouvrière, elle trime").

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01/07/2014

Ecrivain dans l'âme

Au Salon littéraire

 

le lâche du bac à sable,christophe ollivier

Christophe Ollivier (voir interview du 31 janvier dernier dans Ouest France.)

 

 

"Le pont est fini mais je n'arrive pas à passer de l'autre bord."

 

Si un écrivain n'est pas quelqu'un qui écrit bien mais quelqu'un qui ne peut vivre sans écrire, alors Christophe Ollivier en est un - et qui fait dans le survival. Dieu sait ce qu'il a souffert et attendu pour donner ses soixante pages improbables et qui risquent de rester sans doute son seul livre, à la fois aboutissement et tarissement de sa vie. Avec son esquisse d'autobiographie, son acharnement à la vocation littéraire, son obsession d'écrire l'écriture, Le lâche du bac à sable (titre fabuleux) relève de la bouteille jetée à la mer, de la planche de salut, de la tentative désespérée d'exister par, pour et dans les mots - et de risquer de s'y enfermer sans pour autant y avoir fait entrer le lecteur. Etre brûlé par le feu sacré plus que l'avoir - tel est l'affreux destin de celui qui n'a de l'écrivain que la volonté obsessionnelle et dont ce livre martyr témoigne.

Pourtant, la première partie du texte (maladroitement titrée "partie I" et suivant une introduction elle-même titrée "introduction") faisait son chemin. La description de cette famille de petits bourgeois cotentinois, avec ses figures de père tyrannique et réactionnaire et de mère malheureuse et obstinée, retenait l'attention. L'histoire de cet enfant faible et rebelle qui maudissait dans son lit toutes les valeurs qu'on lui inculquait et qui jurait que jamais, jamais il ne serait courageux, volontaire, fidèle, "comme son père et sa mère", qu'au contraire, il serait toujours décevant, passif, étranger au monde, seule manière pour lui de rester libre, pouvait toucher. "Prisonnier" et donc maître de sa "nullité" revendiquée, Christophe Ollivier se débattait entre ses origines et son être - et son texte trouvait son sens. On était sensible à ce refus de participer au monde, ce refuge dans le vide, sa tentation de l'imbécillité, tout étant bon bon pour fuir le réel paternel, toujours terrorisant et rabaissant - comme dans ce souvenir où le père se mettait en tête de corriger l'incontinence quasi attardée de son fils :

« Quant à l'assurance de mon père, elle en était à ce point ébranlée, que seules quelques gouttes de pipi égarées sur le rebord du siège des cabinets ou le simple fait de marcher pieds nus en ramasse-poussière sur la moquette ou le parquet, dépassaient les limites de la fatalité ou de l'indifférence. Je me rappelais enfin à sa mémoire ailleurs que dans une église. "Je vais t'apprendre moi à pisser correctement."J'entrais de nouveau dans le monde fatidique du possible et a fortiori de l'inévitable, bref, des ennuis." »

De même quand, dans ce qui est peut-être sa plus belle page, il se rappelle les raclées maternelles qui ne lui faisaient mal que parce qu'il sentait que sa mère se faisait elle-même mal en les lui administrant, honteuse d'en arriver là, mais s'acharnant encore à tenter d'ouvrir ce fils aboulique au monde. Alors, pour faire plaisir à sa mère, il faisait parfois semblant d'y revenir :

"... plié sous la contrainte, incapable de résister à la pression, il m'arrivait de sortir épisodiquement la tête hors de l'eau, vaincu de peur ou de pitié. Comme un affront, je me mettais un tant soit peu à l'écoute, puis replongeais bientôt, asphyxié, vidé de tous mes sens. Alors, j'avançais péniblement d'une classe à l'autre, sans réelle motivation, juste poussé par quelques sursauts d'orgueil pour perpétuer le temps qui passe et qu'on attend. Comme les fleurs, je m'ouvrais au printemps, coutumier d'un troisième trimestre à l'agonie, j'en oubliais ma vie."

Hélas ! A force d'en oublier sa vie, l'écrivain survival finit par en oublier les mots. Et au lieu de nous raconter la pisse, le fouet, la mère, au lieu de creuser la douleur, au lieu de touiller l'intime, au lieu, surtout, de chanter ce qui lui tient à coeur, le musée Rodin où il officie depuis des années, la ville de Lisbonne pour qui il a, on le sent, un attachement mystique, et, par dessous tout, cette Anna de Sesimbra, qui apparaît au détour d'une phrase, et semble avoir été sa Béatrice, il préfère se tourner vers l'abstrait, le work in progress, l'écriture qui n'a d'yeux que pour elle-même, la mise en abîme perpétuelle du livre qui se fait livre -  et qui dans son cas tourne vite à la platitude surréaliste. Car Ollivier semble ne pas se rendre compte que ce qu'il écrit avec toute son âme et tout son sang a déjà été écrit mille et mille fois et que l'aboli bibelot d'inanité sonore est un exercice hautement périlleux.

A force de s'effacer devant les choses et les êtres, ses mots ont aboli le monde, liquéfié la vie et tournent en rond sur eux-mêmes, ravis de la banalité et du ressassement innocent dans lesquels ils tombent, desservis qui plus est par une ponctuation approximative. En partant des siens pour arriver à lui (et ce "lui" trouvait encore son intérêt, puisque lui, c'était moi, etc), puis en allant de lui à son écriture en soi, ce qu'il a conçu comme une hypostase s'est révélé un effondrement. On ne parle pas de l'écriture de l'écriture sans progressivement annuler celle-ci. Paradoxalement, c'est cet effondrement et cette annulation qui font de ce Bac à sable une curiosité littéraire doublée d'un cas tragique. Ecrivain dans l'âme, Ollivier l'est indéniablement - mais seulement dans l'âme.

 

 

Le lâche du bac à sable, Christophe Ollivier, Editions Velours, 60 pages, 12, 70 euros.

 

le lâche du bac à sable,christophe ollivier

(Christophe, au lieu de nous parler de l'écriture qui parle de l'écriture, parle-nous de Lisbonne, parle-nous d'Anna. Fais de ta première partie ton prochain livre.) 

08:00 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : le lâche du bac à sable, christophe ollivier, salvatore dali, gala regardant la mer | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

26/06/2014

Rémi Brague, Scary époque

 Sur TAK

 

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Après le monde grec et le Moyen Age, Rémi Brague, un des rares intellectuels français que l’on devrait déclarer d’utilité publique, pose son regard sur le monde moderne et se demande si le moderne n’est pas en train de tuer le monde. Aux yeux du penseur chrétien qu’il est, la question est de savoir si ce qui a l’air aujourd’hui d’améliorer la vie des individus, et qui va de l’ABCD filles – garçons aux théories eugénistes ou genristes, ne contribue pas en fait à diminuer progressivement le goût de la vie chez ces derniers. Mieux nous vivrions, moins nous aurions envie de vivre. Mieux nous connaitrions les êtres et les choses, moins nous les aimerions. Mieux nous serions dans le bien-être, moins le bien nous séduirait et l’être nous convaincrait.

 

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Moderne contre moderne

Il est vrai que ces derniers temps, tout va de travers, à commencer par la définition des mots. Si « moderne » signifiait au Moyen Age « mesuré » (de « modus », la modération, la modestie), alors, notre époque excessive, infantile et narcissique est tout ce que l’on veut sauf « moderne » – ou ne l’est que dans sa pire acceptation, soit l’abolition pure et dure, quoique non avouée, du passé. Car c’est en effet au passé que la « modernité » démocratique a déclaré la guerre, oubliant cette extraordinaire remarque de Tocqueville que pour qu’une démocratie soit viable, il faut qu’elle soit fondée sur des vertus qui ne soient pas démocratiques.

En vérité, la démocratie ne peut fonctionner dans son génie que si elle s’appuie sur d’autres génies comme par exemple celui du christianisme. Des auteurs aussi différents que Nietzsche ou Chesterton tombent d’accord là-dessus : le monde moderne vit sur un capital antique ou catholique qu’il feint de mépriser alors qu’il s’en rassasie. Et c’est lorsqu’il décide de le mettre réellement à mort qu’il menace de s’effondrer avec lui.

A un certain moment, nier les vertus théologales, c’est nier les Droits de l’Homme. Refuser la hiérarchie ou, comme le dit Shakespeare dans Troilus et Cressida, le « degré » (degree) des devoirs et des savoirs, c’est tomber au bas de l’échelle du progrès. Croire que l’on est assez « grand » pour se gérer soi-même par soi-même, sans transcendance ni altérité, c’est à la fois se déraciner, régresser et se couper des conditions de possibilité d’un avenir que paradoxalement on ne cesse de chérir. La modernité se retourne alors contre elle-même.

 

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Orient et Occident

Le paradoxe – en fait, le scandale – est que cette régression soit en partie venue de ceux qui se faisaient une gloire de construire l’Europe. Mais en refusant avec un acharnement tout clérical de rappeler les origines chrétiennes de celle-ci, ce qui devait nous exalter nous a tous déprimés – en plus de nous faire baisser notre pouvoir d’achat.

Le comble est que l’Europe n’était pas une idée neuve en Europe et datait de Charlemagne (800) et de son idée d’empire d’Occident. Trois siècles plus tard, elle se définira telle que nous la connaissons encore aujourd’hui – soit une terre chrétienne qui de l’Espagne à la Grèce, a su repousser les invasions musulmanes sans pour autant conquérir des territoires extérieures à sa géographie ou trop éloignés de ses frontières naturelles.

« L’Europe est une civilisation, écrit Brague, qui ne s’est pas fondée sur la conquête extérieure mais sur la conquête intérieure. » Sa méthode fut le « le travail sur soi », lui-même fondé sur « la nostalgie envers l’ailleurs, réel ou sacré, d’Athènes ou de Jérusalem ».

De toutes les civilisations du monde, la « chrétienté » (premier nom de l’Europe) est celle qui a porté le plus le loin la réflexion sur soi, avec son corollaire, le négatif, et cela parfois jusqu’à l’autocritique la plus radicale, au risque de tomber dans la haine de soi, « le fameux sanglot de l’homme blanc », en même temps d’avoir été la plus curieuse des autres. Telle est la grande différence avec l’islam :

« Alors que l’Europe s’intensifiait, l’Islam s’étendait ; alors que l’Europe se mettait à emprunter du sens au dehors1, l’Islam se contentait désormais du sens qu’il produisait-lui-même. »

Autant l’Orient se coupait de l’extérieur et ne vivait que de son seul passé d’ailleurs bientôt réduit au littéral, c’est-à-dire au barbare, autant l’Occident se coupait de son intérieur, niait son passé (tout en le parasitant) et n’affirmait plus que son seul présent, reproduit à l’infini, cloné.

La contradiction est qu’avec le temps, l’Occident aurait de plus en plus besoin de l’Orient pour survivre – et se retrouverait dans la situation incongrue d’avoir à assurer sa continuité moderne, et même post-moderne, auprès de populations aux croyances prémondernes et valeurs patrilinéaires. D’un côté, nous céderions à tous nos désirs individuels et asociaux, dont le mariage pour tous serait le prototype le plus caricatural, de l’autre nous ferions appel à du sang neuf auprès de gens dont le moins qu’on puisse dire est que l’union institutionnalisée entre deux hommes ou deux femmes ne serait pas précisément la tasse de thé à la menthe.

Nous qui, au nom d’un artificialisme tout azimut, aurions perdu tout sens de l’anthropologie traditionnelle, serions finalement obligés de nous retourner, pour survivre, vers des populations aux traditions millénaires et plutôt fâchées de voir celles-ci mises à mal par la dernière aberration à la mode. Le salut de l’Occident se situerait-il en Orient ? On peut se le demander sérieusement. S’il faut encore croire à l’Europe, puisque l’Histoire est indéniablement de ce côté-là, il ne faut pas croire qu’à l’Europe.

 

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Vous aimez la vie ? Alors, donnez-là !

Il est vrai que le XXe siècle avait été pour nous, vieux Européens, l’occasion de toutes les déviances et de toutes les bévues. Du scientisme considéré comme seul critère de la vérité au léninisme (« science des classes ») et au nazisme (« science des races »), il n’y eut qu’un pas que nous avions franchi sans complexe – et que sur bien des points, nous continuons de franchir, l’eugénisme ayant peu à peu été intégré à nos valeurs de bien-être et de nihilisme cool (lire à cet égard le stupéfiant petit livre de Bruno Deniel-Laurent, Eloge des phénomènes).

Que l’Etre vaille mieux que le Néant, comme le pensaient les traditions antiques et bibliques, c’est ce qui pour nous ne va plus du tout de soi. Si l’humanité est aujourd’hui menacée, la cause en est autant à l’arme atomique, au carnage industriel de la planète, qu’au goût de plus en plus modéré que nous avons, du moins en Occident, pour notre propre reproduction. Notre obsession n’est plus « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », mais bien « pourquoi y aurait-il quelque chose plutôt que rien ? », et même « tout compte fait, faut-il vraiment qu’il y ait quelque chose plutôt que rien ? »

Bien entendu, nous ne sommes pas tous au seuil du suicide et la plupart d’entre nous aimons notre vie dans ce qu’elle a de passionnante, d’amusante et parfois d’héroïque. Mais aimons-nous la vie au point de la donner ? La vraie question est là. Si nous considérons la vie comme un don (de Dieu ou de la nature, peu importe ici), alors notre devoir (et notre joie) serait de la donner – comme les fées donnaient des pouvoirs aux enfants à leur naissance.

Mais si nous considérons avec Chateaubriand que la vie nous a été « infligée » et avec Schopenhauer que l’existence est avant tout le résultat calamiteux d’un vouloir-vivre aveugle et cruel que nous subissons tous sans exception et qui, malgré quelques jouissances commodes et mensongères, nous réserve plein de souffrances en veux-tu en voilà, alors mieux vaut aller à la taverne et écouter Wagner – comme on peut par exemple le faire pour de vrai au bar de L’Excalibur de Saint Malo, 2 rue du Boyer, tenu par Eric, qui, entre deux Duchesses Anne, vous met Parsifal en musique de fond. Alors, grâce à la bière et au leitmotive, retrouvons-nous le sens de la terre et reconnaissons, même sans avoir la force de l’accomplir, ce qui est bien, à savoir l’être plutôt que le néant, la vie plutôt que la mort, l’ensemencement plutôt que l’extinction – l’important étant toujours, comme disait Pascal, de ne pas avoir l’esprit boiteux même quand on est boiteux.

 

rémi brague,modérément moderne,christianisme

 

Mikropsukhia

Le pire, comme toujours, c’est l’esprit boiteux culturel, celui qui, avec son relativisme de bon aloi et son humilité de surface, veut à tous prix faire douter de la valeur des choses, de la force des idées et de la sacralité des êtres.

« Le danger, aujourd’hui, réside moins dans l’orgueil que dans le vice opposé, une modestie excessive, que l’on peut nommer pusillanimité », dénonce Brague. « Le terme est fort ancien puisqu’il s’agit d’un vice décrit par Aristote sous le nom de “mikropsukhia”, et que Descartes appelait “bassesse” ou “humilité vicieuse”. »

Haro, donc, sur ces micropsychiques que sont hélas si souvent les spécialistes et les universitaires. Et précisément parce qu’il est lui-même un universitaire de renom, l’auteur de La sagesse du monde sait mieux que personne en quoi l’université peut être elle-même un obstacle à la pensée vivante, et cela au nom d’un scepticisme obligatoire dont le seul souci est de décourager tous ceux pour qui la vérité importe.

C’est que, pour ce professeur émérite, puits de science, pédagogue hors pair, quoique malicieux, n’hésitant jamais à plaisanter ou à passer sans crier gare d’Aristote au film Scary movie 3, ou de Condorcet à Rahan, afin d’étayer ces démonstrations et de bousculer le lecteur un peu trop « culturel », les questions existentielles ne sont pas d’aimables propos qu’on se contenterait d’évoquer lors de conférences ennuyeuses où tous les arguments finissent par se valoir, mais bien un problème de vie ou de mort pour tout un chacun – et notamment pour les gueux que nous sommes. Dire les choses hors de leur cadre culturel, voilà qui ne va pas sans mal – et constitue tout le bien que nous fait, à chaque fois, la lecture d’un livre de Rémi Brague.

Voyez comme il est de bon ton chez les historiens professionnels de rabattre le caquet des historiens amateurs, tel le valeureux Lorant Deutsch, et pour la seule raison que ces derniers cherchent à nous faire aimer l’Histoire de notre pays, et sans culpabilité encore ! Voyez, surtout, comme les choses, dès qu’on les dit sans prévention universitaire deviennent scandaleuses : par exemple, que l’athéisme social et politique a toujours conduit au génocide (Allemagne nazie, Russie soviétique, Chine maoïste, Cambodge pol-pothien) et cela malgré les utopies areligieuses de Bacon ou de Bayle ; qu’à l’opposé, et comme le dit Rousseau,

si « les principes de l’athéisme ne font pas tuer les hommes, ils les empêchent de naître (…) le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats que ce qu’on appelle aujourd’hui l’esprit philosophique, (l’étant) beaucoup moins dans ses conséquences »,

que le vrai suicide, aujourd’hui, est psychosociale, narcissique, indolore, et de fait bien plus inquiétant à longue échéance que l’attentat suicide ; que notre compréhension des choses tourne à la pure littéralité, c’est-à-dire à la pure barbarie, qu’elle soit islamiste ou libertarienne ; que ce littéralisme plébéien, d’ailleurs protestant, n’en finit pas de tuer l’esprit du monde et de nous épuiser ; qu’au milieu de ces cultures mortifères, l’Eglise catholique et romaine est peut-être la seule instance qui nous reste pour nous persuader que la vie est belle, bonne et souhaitable ; que la culture, du reste, fut avant toutes choses et pour les siècles des siècles une invention chrétienne.

 

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La culture, une invention chrétienne

Si la culture se définit en effet, et selon le mot de Brague, comme un « remplissement » du dedans par le dehors, alors le christianisme naissant, pour qui le dehors était précisément le paganisme romain et qui, parce qu’il fallait bien qu’il s’établisse, étant aussi riche de nouveau sens que très pauvre en normes sociales, lui emprunte son organisation, sa hiérarchie, sinon ses lettres et ses allégories pour les siennes propres, peut être reconnu comme la religion qui inventa la culture en tant que telle. Il faut véritablement être un esprit fort, c’est-à-dire un imbécile, pour ne pas admettre que, comme le disait Chesterton2,

« tout dans notre monde est d’origine chrétienne sauf le christianisme qui est d’origine païenne ».

Le génie du christianisme résida en effet dans cette capacité à absorber ce qui n’était pas lui, à s’approprier les us et coutumes des uns et des autres, à s’exprimer et à se diffuser sur tous les modes, en un mot, à être universel, « catholique ». Et c’est là que se situe la grande différence avec la paideia (l’éducation) grecque. Ce qu’on appelle par « culture » hellénique était surtout un style de vie global, certes extrêmement brillant, mais fonctionnant en circuit fermé, disons comme un club gréco-grec, et dans lequel le culte des dieux allait de pair avec la philosophie, religion et culture étant en fait synonymes l’un de l’autre. Au contraire, le christianisme, en assimilant à lui les coutumes des autres s’ouvrit (pour ne pas dire s’offrit) au monde pendant qu’il ouvrait celui-ci à sa diversité culturelle, toutes assimilables par l’esprit saint. La révolution paulinienne ne fut rien d’autre que cette inclusion du bloc gréco-romain au sein de son propre discours, mais nettoyé de sa religiosité particulière et trouvant par là-même, et à son tour, son universalité. Tel Midas transformant en or tout ce qu’il touche, le christianisme transformerait en universel tout ce qu’il s’assimilerait. A la « culture grecque » vécue comme un entre soi élitiste et circulaire se substituerait la culture chrétienne conçue comme présentation, amour, des uns aux autres. Quand nous disons que nous sommes cultivés, nous voulons dire que notre universalité nous vient d’ailleurs, d’autrui – et que ce qui est bon pour nous est bon pour vous (Mozart, Shakespeare, Le Greco). Ce n’est pas Platon qui est de culture platonicienne, c’est Paul. Ce n’est pas Rémi Brague qui est braguien mais l’auteur de ces lignes – ou qui, du moins, s’attèle à l’être. A ce titre, n’hésitons pas à dire avec lui que c’est bien la particule qui fait la noblesse :

« Est noble celui qui est de quelqu’un, de quelque part, de quelque chose. Et qui, se sachant tel, veut aussi que quelque chose, que quelqu’un provienne à ton tour de lui. »

Au contraire, est vulgaire celui qui ne vient que de chez lui et croit fermement que cela suffit.

Pour autant, notre culture n’est pas notre foi. On peut être un croyant inculte comme un savant athée. La religion, du moins la nôtre, nous apprend moins à planter les fleurs qu’à nous persuader qu’il est bon de le faire. Ensuite, chacun sa technique – sa culture. Au fond, le christianisme « laisse la culture être la culture, être toute la culture, mais n’être que la culture ». Contrairement à ce que l’on pense trop souvent, le Décalogue n’est pas un écrasant fardeau moral impossible à tenir et destiné à accabler l’Humanité de préceptes épuisants, mais bien un « kit de survie » qui nous rappelle les quelques bases de la vie en commun. Pour le reste, roulez jeunesse. Encore une fois, « Dieu ne nous dicte jamais ce qu’il faut faire » et nous laisse toutes les possibilités naturelles et culturelles – au risque qu’on les retourne contre lui, donc contre nous.

Si le christianisme disparaît, la culture européenne disparaîtra à son tour. Ne restera alors plus que la science et la technique – et l’homme quantitatif avec elles, d’ailleurs produit de celles-ci. Un peu dégoûté de lui-même à force de ne s’être géré que par lui-même, celui-ci devrait disparaitre, du moins selon les prédictions du démographe Jean Bourgeois-Pichat, aux alentours de 2250 en Europe et de 2400 dans le reste du monde. En attendant, tous à L’Excalibur !

 

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  1. Notamment au travers de l’islam des Lumières : Avicenne, Averroès, Maïmonide.  
  2. Mais aussi Simone Weil qui, dans Lettre à un religieux, consacre plusieurs pages aux reprises (au sens kierkegaardien du terme de renaissance ou de réintégration) que firent les chrétiens des mythes païens. En vérité, les signes étaient là depuis toujours. Le Christianisme existait avant le Christ – dans le paganisme grec, égyptien et même indien. « Il n’est pas certain que le Verbe n’ait pas eu des incarnations antérieures à Jésus, et qu’Osiris en Egypte, Krishna en Inde n’aient pas été de ce nombre. » Et tout à l’avenant : la vigne de Jésus était contenue chez Dionysos, le grain qui ne meurt chez Déméter, l’Agneau sacrifié dans un épisode de Zeus Amon qui égorge un bélier, la transsubstantiation dans les rites de Thèbes, etc. Platon lui-même dans le Timée décrit « la constitution astronomique de l’univers comme une sorte de crucifixion de l’Âme du Monde, le point de croisement étant le point équinoxial, c’est-à-dire la constellation du Bélier ». Même Chesterton n’allait pas jusque-là ! La rupture chrétienne se fait donc bien plus avec la religion juive qu’avec la païenne. Et pourtant, la juive s’accomplit aussi dans la chrétienne. Le christianisme, mélange souverain de paganisme et de judaïsme – et c’est ce que le protestantisme, qui a aboli les filiations et les médiations, ne peut supporter.  

 

Rémi Brague, Modérément moderne, Flammarion, février 2014, 385 pages, 21 euros.

 

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10:11 Écrit par Pierre CORMARY dans REMI BRAGUE | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rémi brague, modérément moderne, christianisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer