20/04/2014

La chanson des exclus

 

trisomiques
 

 Sur tak

 

 

Ça commence par un portrait de femme, une belle femme, Eléonore, qui a « un teint d’opale », « des lèvres pulpeuses », « des yeux effilés en amande qu’une pointe d’espièglerie vient éclairer à tout instant » et que sa famille traite comme une fée. Comme d’autres personnages de cet essai1 écrit comme un roman d’amour, Eléonore est une jeune fille trisomique – soit une miraculée, puisqu’en France 96 % des fœtus trisomiques ne voient pas le jour selon un dispositif médical, institutionnel et « moral » qui incite toutes les mères qui en attendent un à avorter, parce que comme le dit Jean-Didier Vincent, le neurobiologiste le plus en vue de sa corporation, invité récurrent des plateaux de télévision, académicien et tout et tout, les trisomiques « sont quand même un poison dans la famille »2.

Sans compter le « il sera malheureux plus tard, tu sais… » ni le « vous faites l’erreur de votre vie, Madame » répétés ad nauseam aux mères qui tiennent « quand même » à mettre au monde leur « fœtus incorrect » et que l’on culpabilise… de ne pas avorter.

« Différence » pour tous. Sauf pour les trisomiques

Pour autant, et Bruno Deniel-Laurent clarifie de suite sa position, son livre n’est pas une façon détournée de remettre en question la loi Veil. Mais simplement de s’interroger sur une société qui met tout en œuvre pour liquider ses imparfaits et fait en sorte qu’il n’y aura bientôt plus aucun trisomique dans nos parcs, nos bibliothèques et nos musées. « Pas un centime public n’est accordé à la recherche thérapeutique, mais des fortunes sont dépensées pour affiner la chasse aux mauvais profils chromosomiques : en France, priorité est donnée à la traque. » Triste paradoxe d’une République « fraternelle » qui ne cesse de glorifier la « différence » alors qu’elle veut abattre l’altérité.

Il est vrai que ceux qu’on appelait à l’époque de Victor Hugo les « mongoliens »3 n’ont jamais eu de chance avec la science – et c’est toute la vertu de ce petit opuscule de nous rappeler que du racisme scientifique du XIXe siècle à l’eugénisme d’Etat qui règne aujourd’hui dans le nôtre, en passant par le programme « Aktion T4″ mis en place par Hitler et qui était destiné à gazer – quoique sans douleur, on est humain – les handicapés mentaux, et, plus étonnant, par le féminisme radical d’une Clémence Royer (1830-1902), darwinienne conséquente bien décidée à exterminer faibles et débiles [4], il y a un lien que ceux qui organisent cette « éradication charitable » ne veulent évidemment pas dévoiler.

Comme avec la théorie du genre et autre aberrations faustiennes, dès qu’un dispositif fâcheux est mis en place dans une société, toutes les instances qui en sont responsables dénient de manière formidable celui-ci.

Comme le dit lui-même Deniel-Laurent, « si la politique d’eugénisme actif du Troisième Reich est si mal connue en France, c’est peut-être parce que l’appareillage théorique qui la justifiait est puissamment ancré dans la pensée occidentale contemporaine. Le racisme biologique n’est plus à la mode, nous croulons depuis un demi-siècle sous la reductio ad Hitlerum et l’heure est à la célébration spectaculaire de l’antifascisme mais le déni d’humanité du fœtus handicapé est plus que jamais affirmé ».

Médecins nazis malgré nous, aurait dit Molière. Peu de différence, au fond, entre le surhomme de hier et le transhumain d’aujourd’hui.

Transhumain contre trisomique.

C’est que le transhumanisme est le spectre qui hante notre monde. A l’heure du cybersex, « l’homme augmenté » n’est plus un fantasme de science-fictionneux. L’obsession générale est d’en finir une bonne fois pour toutes avec les limites. Limites du corps, du sexe, du chromosome. « Affirmant leur volonté d’abolir nos “tristes” limites biologiques (la maladie, le handicap, la laideur, la vieillesse, la mort), les transhumanistes réclament ainsi le droit inaliénable et illimité de chaque être humain à pouvoir faire de son corps le terrain d’expérimentations nouvelles, en l’augmentant au moyen de technologies nanorobotiques, de manipulations génétiques, de modifications biochimiques. »

L’hybris techniciste, tellement bien vu par Heidegger, devrait nous arranger le coup. Et « »l’éthique » utilitaro-libérale anglo-saxonne, inspirée de John Stuart Mill, et mélangée à la sauce française derrido-deleuzienne (déconstruction et déterritorialisation étant en effet les deux matrices du dispositif), devrait nous enrober tout ça dans un beau plan sociétal acceptable par tous. On comprend dès lors que pour le transhumain, le trisomique soit l’ennemi absolu – celui qui limite les choses, le désir, le travail. Il coûte cher en plus, le gogol !

Non, la seule chose que l’on puisse faire pour lui, si malheureusement il n’a pas été avorté à cause d’une mère aliénée à un credo d’un autre âge, c’est développer au maximum ce nouveau droit underground relatif au « préjudice d’être né », et telle que la célèbre affaire Perruche, en 1989, l’avait pour la première fois suscité en France. En clair, si demain, il y a encore des trisomiques, il faudra qu’ils aient le droit de condamner leur mère, ou le médecin « irresponsable » qui a conseillé celle-ci de ne pas avorter, à leur verser une indemnité pour les avoir mis au monde. Cette jurisprudence pourrait alors s’étendre pour le plus grand bonheur de la nouvelle transhumanité. « La hiérarchisation des fœtus va donc devenir chaque jour plus subtile et, qui sait, ce seront sans doute demain les malentendants, les hémophiles, les sclérosés, les becs-de-lièvre ou les diabétiques que l’on décidera d’écraser dans les utérus. »

Il ne faudrait pourtant pas croire qu’Eloge des phénomènes n’est qu’un pamphlet érudit dans lequel on s’en prend à la France des imbéciles au nom des idiots. Comme son titre l’indique, il s’agit avant tout d’une apologie magnifique, humaine, et risquons le mot, chrétienne, des créatures les plus singulières de Dieu, à laquelle s’ajoute un plaidoyer pour « le plus merveilleux des attributs féminins », à savoir « la capacité d’amour inconditionnée de la mère », amour tellement mis à mal par les eugénistes. C’est enfin un livre qui se lit comme une ode à la singularité, la vraie, comme une prière faite aux innocents, les vrais, ou comme une « chanson des exclus » pour reprendre le titre d’un poème composé par Nathalie Nechtschein. Car oui, les trisomiques peuvent aussi écrire des poèmes…

 

Éloge des phénomènes - Trisomie : Un eugénisme d'État
 


  1. Bruno Deniel-Laurent, Éloge des phénomènes. Trisomie : un eugénisme d’État Max Milo Éditions, 2014.
  2. Et dont on peut entendre la très franche déclaration ici ainsi que la réponse bouleversante d’Éléonore Laloux.
  3. Et pour la raison que leur malformation physique rappelait le physique des Mongols de Mongolie – vive le Progrès !
  4. Clémence Royer (1830 – 1902), une sorte de Caroline Fourest de l’époque, philosophe féministe intégriste, « militante infatigable de  la libre pensée, ennemie acharnée des religions révélées, cofondatrice du Droit humain (la première obédience maçonnique mixte) » et aussi « eugéniste conséquente et raciste patentée », ayant traduit L’origine des espèces de Darwin et qu’elle avait préfacé ainsi : « La loi d’élection naturelle appliquée à l’humanité fait voir avec surprise, avec douleur, combien jusqu’ici ont été fausses nos lois politiques et civiles, de même que notre morale religieuse. Il suffit d’en faire ressortir ici l’un de moindres vices : c’est l’exagération de cette pitié, de cette charité, de cette fraternité, où notre ère chrétienne a toujours cherché l’idéal de la vertu sociale ; c’est l’exagération du dévouement lui-même, quand il consiste à sacrifier toujours et en tout ce qui est fort à ce qui est faible, les bons aux mauvais, les êtres bien doués d’esprit et de corps aux êtres vicieux et malingres. Que résulte-t-il de cette protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature ? Combien n’existe-t-il pas de ces êtres incapables de vivre par eux-mêmes, qui pèsent de tout leur poids sur des bras valides, et qui dans la société où ils languissent, à charge à eux-mêmes et aux autres, prennent à eux seuls plus de place au soleil que trois individus bien constitués ! Mieux encore ! Pendant que tous les soins, tous les dévouements de l’amour et de la pitié sont considérés comme dus à ces représentants déchus ou dégénérés de l’espèce, rien au contraire ne tend à aider la force naissante, à la développer, à la multiplier. A-t-on jamais bien sérieusement songé à cela ? » Adolf y songera très sérieusement, lui.

 

A LIRE ABSOLUMENT SUR LE MEME SUJET  : La guirlande d'Eléonore, par Sarah Vajda

 

 

12:00 Écrit par Pierre CORMARY dans Croire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bruno deniel-laurent, eloge des phénomènes, trisomie, eugénisme, éléonore laloux | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

14/04/2014

De quelle droite suis-je le nom ?

 Sur Causeur

 

 

On ne s’arrache ni à l’histoire ni à son sexe

 

 

 

droite gauche baudelaire

 

 

Je suis de droite car je crois à l’unité, à la clarté et au préjugé. L’esprit critique me hérisse, le constructivisme me débecte, la prétention à être un adulte face à Dieu me donne des envies de bûcher. Par tempérament (et quand on est de droite, on est plus sensible au tempérament qu’à la raison), je préfère la table ronde à la table rase, l’abnégation à la révolte, l’ordre injuste au désordre encore plus injuste. J’accepte volontiers le devenir des choses et des êtres mais à la condition sine qua non que l’on n’abolisse jamais l’être. Je suis de droite parce que je pars de l’être et non du devoir ou du vouloir-être. Le seul vouloir qui vaille est le vouloir-vivre. Dieu nous l’a donné en même temps qu’il nous a donné la possibilité de le maîtriser. Dans l’Ancien Testament, Dieu nous donne la vie (avec la cruauté et le plaisir qui vont avec), dans le Nouveau, il nous donne l’amour (avec le pardon, la consolation et le salut qui vont avec). Je suis de droite parce que je préfère le moi à la collectivité mais que je ne prends pas la collectivité pour  moi.

Je suis de droite parce rien ne me paraît plus abjecte que l’ipséité, cette volonté prométhéenne de se construire de soi-même par soi-même– c’est-à-dire à partir de rien. Je suis de droite parce que je raisonne toujours à partir du déjà-là, du passé, de l’inné. Je suis de droite parce que je suis empiriste plus qu’idéaliste. Je peux adhérer au progrès, quoique de manière conjoncturelle, mais je refuse cette croyance contemporaine qui consiste à vouloir liquider le négatif. Le négatif, c’est ce qui permet de vivre et de penser – et accessoirement d’être heureux. Le bonheur consiste à accepter les limites du réel. Et si l’imagination est, comme l’orgasme, un don de Dieu, il ne faut pas prendre son slip pour une tasse à café comme aurait dit Pierre Dac. Dans mon système de valeurs, Prométhée mérite qu’on lui arrache son foie tous les jours et Ulysse est admirable de vouloir rentrer chez lui (et d’y massacrer tous les prétendants étrangers.) Et cela n’est en rien incompatible avec la réconciliation goethéenne de Dieu et du diable – sous condition évidemment que le diable fasse allégeance à Dieu comme la gauche devrait faire allégeance à la droite.

Car, encore une fois, la pensée de droite (ou « réactionnaire », ou « classique », ou « orthodoxe », comme on voudra) ne consiste pas à opposer les dogmes de la vraie religion à la raison, comme s’acharne à le faire la pensée de gauche, mais bien à les accorder. Je suis de droite bonaldienne parce ce que je crois qu’il y a un accord de toute éternité entre les dogmes de la religion et ceux de la raison – et une analogie en toutes choses, intelligibles, sensibles et organiques. Je suis de droite cratylienne car je ne crois pas au métalangage : les mots sont les choses, signifient les choses et non pas ce qu’on veut qu’elles signifient, comme le dit Humpty Dumpty dans Alice, et cité par ce sophiste classieux de Deleuze. Je suis de droite maistrienne parce que la révolution, autre que chrétienne, me semble le mal absolu. Je suis de droite libérale mais libéral modéré et ordonné, façon Pompidou, avec un bon frein colbertiste. Je suis de droite parce que je préfère la lumière des siècles au Siècle des Lumières. Je suis de droite parce que je considère que vont ensemble les Riches heures du duc de Berry, L’Angélus de Millet et L’Origine du monde de Courbet -  soient le soleil, le clocher et ces « moiteurs éternelles » dont parlait Muray. Je suis de droite solaire parce que la photosynthèse me semble être le premier et le dernier mot de la politique réelle, sinon de la vie. La seule politique qui vaille est celle qui entérine la coutume, coupe les branches mortes s’il y en a, nourrit et éclaire les vivantes.

La seule science qui vaille, d’ailleurs plus vitaliste que mécaniste, plus biologique que moléculaire, est celle qui s’agenouille d’abord et avant tout devant la rose sans pourquoi. La seule attitude morale qui vaille est celle qui consiste à ne pas  s’arracher de son histoire par volontarisme dégénéré.  On ne s’arrache pas à l’histoire pas plus que l’on ne s’arrache à son sexe. L’enracinement et la différence sexuelle sont les deux mamelles de la vraie humanité, car contrairement à ce que dit la théorie du genre, ma bête noire, autant que les handicapés qui prétendent qu’elle n’existe pas, on est homme et femme avant d’être être humain. On est de la terre, et de sa terre, avant d’être du monde ou de la planète mars.

Même si évidemment, les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, contrairement aux schtroumpfs anorexiques qui viennent de Pandora. « Ciel et terre », « Soleil et lune », « or et argent », « jour et nuit », « yang et ying », « air et terre », « feu et eau », « divinités célestes ou lumineuses et divinités chtoniennes ou nocturnes », « cru et cuit », « chasse et cueillette », « viande et végétal », « droite et gauche », « carré et rond »,  « ligne droite et ligne courbe », « saillant et creux », « dur et souple »,  « intensité et durée », «forme et matière », « transmission et incarnation », « abstrait et concret », « conceptuel et charnel », « activité et passivité », « public et privé », « politique et économie »,  « orientation spatiale et orientation temporelle », « présent comme rappel du passé et présent comme promesse du futur », « culture et nature », « objectivité et subjectivité », « raison et émotion », « pouvoir et puissance », « théorie et pratique », « domination et médiation »,  « conflit et dialogue », « autorité et conciliation », « classicisme et romantisme », « dispersion et sélection », « institution et coutume », « action et parole », « relation aux objets et relation aux êtres », extérieur et intérieur », « extension et concentration », «  transcendance et immanence », « faire devenir et laisser être », « lois et mœurs », « maîtrise et communication », « continu et discontinu », « unité et multiplicité », etc, etc,  sont autant de façons, et comme le rappelle Alain de Benoist, de dire « HOMME ET FEMME » (sinon « mort et vie », ça, c’est de moi.)

Les complications et les inversions existent et elles sont (presque) toutes bandantes. Il faut les reconnaître, les assumer,  les aimer, les vivre, mais ne surtout pas les institutionnaliser. Si la théorie du genre n’était qu’une esthétique, j’en serais avec joie. Le problème est qu’elle se veut une éthique – donc, lance-flammes. On peut dire d’un homme qu’il est féminin et d’une femme qu’elle est masculine à la condition qu’on reconnaisse que « féminin » vient de femme et que « masculin » vient d’homme. Parce que le corps est notre destin, le sol notre salut, la liberté la possibilité accordée par Dieu de comprendre notre nécessité. On ne dit pas « je pense » comme Descartes mais « ça pense en moi » comme Schopenhauer, Nietzsche, Lacan ou Deleuze. Quoiqu’il faut bien se garder de penser avec ce dernier, esprit aussi brillant que boiteux, cette aberration totale que fut « le corps sans organes ». Le corps sans organes, ça n’existe pas. C’est une contradiction comme une roue carrée ou deux plus deux qui feraient cinq. Sur ce point, Deleuze trahit odieusement Nietzsche et son sens de la terre, et en a pour quelques siècles de purgatoire. Je suis de droite parce que je suis plein d’indulgence pour les boiteux mais plein de férocité pour les esprits boiteux. Je suis de droite enfin parce que je ne suis pas idéologique et parce qu’il n’y a pas d’idéologie de droite.

Celui qui ne like pas ce statut est désormais mon ennemi.

 

09:54 Écrit par Pierre CORMARY dans CAUSEUR | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : théorie du genre, droite, gauche, politique, idéologie, bonald, joseph de maistre, alain de benoist | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

12/04/2014

Les damnés font de la place.

A Juliette C...., déterritorialisée d'élite.

 

gilles deleuze,leibniz,âme et damnation,théodicée,philosophie

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Ce texte n'est qu'une prise de notes brute prise il y a quelque temps en réécoutant l'extraordinaire cours de Gilles Deleuze sur Leibniz, "âme et damnation", que l'on trouve en  CD dans la collection "A voix haute", chez Gallimard, et qui fut pour moi une révélation absolue. Toute ma vie, j'ai attendu qu'on m'explique comment on pouvait concilier les idées de liberté et de damnation. Comment, surtout, on pouvait me rendre la possibilité de l'enfer acceptable. Comment le Dieu d'amour pouvait tolérer la damnation éternelle. Pour la lisibilité de l'ensemble, j'ai clarifié certains passages mais laissé les redondances et les phrases plus ou moins dictées par Deleuze - l'idée étant que "moi aussi" j'aurais pu être à ce cours magistral. Les entre-crochets sont des digressions personnelles, ce qui arrive toujours quand on écoute quelqu'un - puisque la pensée donne à penser et que j'ai un sacré esprit d'analogie.

 

Qu’est-ce que ça veut dire « le tissu de l’âme ? »

Un fourmillement de petites inclinations. Celles-ci ploient, plient l’âme dans tous les sens. Les petites perceptions, les petites inclinations. Multiplicité de petites tendances = tissu de l’âme.

L’inquiétude de l’âme, dont parle Locke, c’est ce fourmillement. On ne cesse de fourmiller. Par de petits ressorts. L’âme se plie dans tous les sens. On peut aussi appeler cette inquiétude de l’âme un prurit. Prurit de l'âme.

La taverne.

Vais-je faire cours ou vais-je aller à la taverne ? Poids A ou poids B ? Il faut voir si c’est égal. Or, jamais rien n’est égal dans mon âme. L’âme n’est pas une balance neutre qui enregistre tel poids. Ca balance déjà dans l’âme. Il y a toujours un poids plus fort. Il faut que j'en prenne conscience.

Qu’est-ce que j’entends au loin ? Le choc des verres, la conversation des bons amis, les cliquetis de la brasserie. Je pourrais les rejoindre au lieu de me faire chier sur mon blog.

Au niveau des petites perceptions, perception et imaginaire se confondent. Pas au niveau des grandes.

Ambiance de l’alcool, du zinc, de l’imaginaire, des compagnons de débauche. Toutes les inclinations sont là et me disent "viens". Mais l'ambiance du travail aussi me dit "vient". Bruit du papier, de la plume, du cliquetis des touches de l'ordinateur. Alors, que vais-je faire ?

 

 

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Gian Lorenzo Bernini, dit Le Bernin, La Bienheureuse Louise Albertoni (1675)

 

La délibération.

Mon âme est ployée dans tous les sens. Délibérer, c’est de quel côté je vais ployer / plier mon âme. De quel côté je vais produire, avec toutes les petites inclinations, une inclinaison remarquable ? Une perception distinguée ? Avec tous les petits plis qui tordent mon âme à chaque instant, et qui constituent mon inquiétude, comment vais-je faire le pli décisif ? Quelle est l’action qui va remplir mon âme suivant son amplitude ? Le balancier comme amplitude de l’âme.

« Entre temps, la balance a changé ». La délibération est le résultat de ce balancement. C’est la durée qui fait changer les motifs. Les motifs sont là, s’entremêlent, et ensuite un d'entre eux apparaît plus fort, plus singulier, plus distingué.

Ce sont des inflexions.

Etre libre, c’est être incliné sans être nécessité. C'est "choisir" son inclination.

Lorsque je délibère et que finalement je choisis A, je ne reviens pas du tout au A de départ, ce n’est pas le même A. Le A a changé.

L’acte libre, ce sera celui qui effectue l’amplitude de mon âme au moment où je le fais. L'acte libre, il faudra s'en souvenir, se fait toujours au présent.

L’acte libre.

Intégrer les petites perceptions demande du temps. Il faut du temps pour être libre. La liberté arrive toujours à la fin [comme le salut]. Tout prend du temps pour Leibniz, même la transmission de la lumière. Temps électrique, temps psychique, temps « libre ».

Est-ce que je peux attendre ? Quand je vais à la taverne, je n’attends plus. Quand j'attends d'y aller, je suis déjà plus libre. [La liberté commence dans la suspension - l'époché. La liberté est épochale avant tout.]

Toutes les actions ne relèvent pas de la liberté. LA LIBERTE, C’EST POUR CERTAINS ACTES.  La plupart des actes sont là pour calmer l’inquiétude : se lever, prendre sa douche, son café, sa cigarette, son journal. L’acte libre, c’est celui qui remplit l’amplitude de l’âme à tel moment. On n’est pas libre tout le temps. Donc, attendons, attendons. Attendons que le monde change et fasse que je me décide à intervenir en lui. C’est ce changement qui me fera décider. Quand je reviendrais au motif de départ, ce ne sera plus le même motif. Ce sera le motif d'un autre point de vue - d'un point de vue qui me convient et dans lequel je vais pouvoir agir. L’acte libre exprime toute l’amplitude de l’âme à ce moment de la durée. L'acte libre  exprime le moi.

L’acte parfait.

L’acte libre exprime le moi, il est l’acte parfait ou achevé. Le livre. Le mariage. L’enfant voulu. L’entéléchie. Il est l’acte permanent, dit Aristote, par opposition à l’acte successif. Ce n’est pas l’acte une fois fait, au passé.

L’acte parfait est celui qui exprime l’âme dans toute son amplitude, le "vrai" moi. Acte au présent qui engage tout l’être. L’acte vrai est celui en train de se faire. [Mais a-t-il un rapport avec l'acte intransitif genre : « j’écris », « je voyage », « j’aime », « je crois »  ??? La liberté est-elle intransitive ? La question que j'aurais posée.]

Liberté dans l'acte, soit inclusion du temps dans l'âme. Avant l’inclusion, la fermeture par la monade de ses prédicats. L’inclusion, condition du présent vivant, non du passé mort. L’inclusion, c’est la liberté. L’inclusion, c’est la condition de l’acte en train de se faire, non le résultat de l’acte passé. César qui franchit le Rubicond. L’acte libre est celui qui se fait en se faisant [et qu'on ne peut pas prévoir comme dans Minority report] + [Encore une tautologie. La vérité est toujours tautologique. Elle se plie mais elle reste identique à elle-même.]

 

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Philippe de Champaigne, Cardinal Richelieu, 1640 [et je prends Richelieu que n'aurait certes pas pris Deleuze comme "exemple" de plis, parce que j'aime mettre l'Arché en plis - mais dans ce cas-là, peut-être aurais-je pu prendre Mazarin à la place, plieur politique en chef, mais non, Richelieu, c'est mieux.]

 

L’acte présent.

Il faut que son propre mouvement ait une unité. Il faut une unité du mouvement en train de se faire. Qu’est-ce qui donne de l’unité au mouvement ? Mais l’âme bien sûr. L’âme, unité du mouvement. Pas le corps qui est relatif. Le corps relativise ce que l’âme singularise. [L'âme veut mourir, le corps dit "nous verrons"].

L’acte parfait est celui qui reçoit de l’âme l’unité du mouvement en train de se faire. L’acte inclus dans l’âme. L’acte libre, c’est celui qui reçoit de l’âme, au présent, l’unité d’un mouvement en train de se faire. Donc, les actes libres sont rares. On est libre de temps en temps. Quand on l'a décidé ici ou là.

La question de la liberté.

La plupart de nos actes n'ont pas d’âme, ni d’amplitude. Marcher, aller dans la rue, à la taverne, c'est pas très amplitude. A un certain moment, il faut de l’âme, de l’amplitude. Impossible d’en avoir tout le temps car trop épuisant. La plupart du temps, on se contente tous d’une petite amplitude, ce qui n’est déjà pas si mal. C'est le début de la liberté. Etre libre, c’est avoir de l’âme, même la plus minime. Je me sacrifie, grande amplitude. Je vais acheter Causeur, petite amplitude. Je vais déconner sur Facebook, damnation - mais je discute avec Sophie B., amplitude relevée.

Amplitude // adéquation // inclusion // liberté.

La théorie du temps.

La plus difficile chez Leibniz. Je ne sais pas si j'ai très bien compris. 

 

 

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 François de Nomé - Les Enfers, 1622

 

Les damnés sont-ils libres ?

Respecter la théologie, cette science logique. Logique de Dieu. Pas de logique sans paradoxe. La théologie fournissait les paradoxes à  la logique : Trinité, Transsubstantiation, Résurrection. Paradoxes dangereux qui faisaient parfois finir au bûcher quand on les paradoxait trop ou du mauvais côté. [Attention aux mauvais plis. Le mauvais pli, comme le mauvais paradoxe, c'est le mal. Le mauvais paradoxe, c'est le paradoxe sans orthodoxie derrière, c'est le paradoxe gratuit, paralogique, idéologique, c'est le paradoxe du demi-habile.]

Croire en Dieu, c’est croire aux paradoxes.

On ne croit pas seulement en Dieu. On croit à l’ambiance de Dieu. Tout ce qui avec Dieu, comme l'unité et le corps. La logique paradoxale de Dieu.

Peut-on lever une damnation par la prière ? Des théologiens l'ont pensé. Et il y a encore ces monastères où des moines prient pour le salut des damnés. 

La damnation est-elle éternelle ?

En vérité, les damnés sont aussi libres que les bienheureux. Dans la Théodicée, et aussi dans « Profession de foi du philosophe », Belaval, Vrin. Livre essentiel.

On pourrait croire que le damné paie pour un acte abominable. En fait, non. La damnation est au présent, le damné se damne au présent. En ce sens, il est libre, et même plus libre que n'importe qui. Et s'il n'est pas bienheureux, c'est un malheureux jouissant. On va y venir.

Le baroque : la mort en mouvement.

L’âme comme unité du mouvement en train de se faire. Voilà le baroque. Le mouvement saisi du point de vue de l’unité qui le définit en train de se faire. Saisi sur le vif. Le mouvement en train de se faire, fusse la mort. Peinture de la mort. Unité de la mort en mouvement, de la mort en train de se faire. Le squelette arrive après la mort. La mort concerne la chair. Le texte de Quevedo Y Villegas.

Vous êtes tous les morts de vous-mêmes. On meurt en vivant. Naître, c’est commencer de mourir. Vivre, c’est mourir lentement. Vous n’attendez pas la mort, vous l’accompagnez perpétuellement. La mort comme mouvement en train de se faire.

« Vous ne connaissez pas la mort - c'est la mort qui parle et qui dit : vous savez, vous me représentez comme un squelette, vous n'êtes pas raisonnables, je ne suis pas un squelette dit-elle ! (…) Ce que vous appelez mourir c'est achever de vivre, et ce que vous appelez naître c'est commencer à mourir, comme aussi ce que vous appelez vivre c'est mourir en vivant. Et les os, c'est ce que la mort laisse de vous-autres et ce qui reste dans la sépulture [c'est le une fois fait]. Si vous comprenez bien cela chacun de vous aurait, tous les jours, un miroir de la mort en soi-même, et vous verriez aussi en même temps que toutes vos maisons sont pleines de morts. Qu’il y a autant de morts que de personnes, et que vous n'attendez pas la mort, mais vous l'accompagnez perpétuellement. »

(Intégrale là)

 

 

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Judas pendu, Chapiteau de la cathédrale d'Autun.

 

Judas.

Le damné ne paye pas pour un acte qu’il a fait. Il paye pour son propre présent.

Adam ne peut être damné.

Si Judas est damné, c’est à cause de la disposition dans laquelle il est mort, à savoir la haine contre Dieu dont il a brûlé en mourant. Le damné, c’est celui dont l’âme est remplie par la haine de Dieu au présent– et qui, au fond, en est ravi. Cette haine de Dieu est son amplitude, minime mais réelle, et n’est pas au passé. Elle continue. Le damné est celui qui est mort en haïssant Dieu et qui continue à le faire « après » sa mort.  Le quartier, département, petite région de la monade damnée est la haine de Dieu. Le damné est celui qui exprime clairement la haine de Dieu. Son seul prédicat, c’est la haine de Dieu. Il a tout perdu, sauf ça : la haine de Dieu [qui est une sorte de raison. Le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison, dit Chesterton. La haine de Dieu comme seule raison qui lui reste.]. Sa seule clarté est dans sa haine de Dieu. La haine de Dieu remplit l’amplitude de l’âme. L’amplitude la plus étroite mais la plus claire, la plus singulière, et qui ne cesse de se refaire à chaque instant. Il est dans la joie de la haine de Dieu. Il faut concevoir les damnés jouissants.

[Vision classique de Judas, qui n'a rien à voir avec la "moderne", bernanosienne, ou kazantzákisienne, qui fait de Judas un héros incompris qui n'a vendu Jésus que sur ordre de celui-ci, et qui ne peut donc être damné.]

Le plaisir du damné.

Il est infect parce ce qu’il se plaint. Il fait semblant d’avoir mal, qu’on lui a fait du tort, qu'il croule sous les misères, etc. Mais en douce, il rigole. Il se complait dans la haine de Dieu et en jouit à mort. Il préfère souffrir le feu plutôt que renoncer à sa haine jouissive de Dieu. Joie de l’acte libre : « je hais Dieu ». Le damné ne croit pas à ses plaintes. Le damné tient à sa damnation comme à la prunelle de ses yeux. « Le damné n’est pas éternellement damné, mais il est toujours damnable et se damne à chaque instant. » Il est dans la joie haineuse. Son amplitude est remplie par l’affect de la haine.

En fait, à chaque instant, il pourrait tout à fait se « dédamner ». Il suffirait que son âme, au damné, cesse de vomir Dieu. Bref, que son amplitude d’âme s’élargisse, pour qu’il n’ait plus cette haine de Dieu en lui. Mais non, il n’y tient pas, car il tient trop à sa jouissance haineuse. Il renouvelle sa haine à chaque instant, car c’est ce qui donne le plus de plaisir et d’amplitude à son âme. PAREIL POUR TOUTES LES HAINES, la haine de Dieu étant le monogramme de toutes les haines. Voyez les méchants qui souffrent autour de vous. Plus ils souffrent, plus ils sont méchants, et réciproquement. Et il y a toujours une petite part de méchanceté dans la souffrance. On aime tous souffrir. On aime tous se damner, même à notre petit niveau.

 

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Enfer, par Giovanni da Modena, 1415

 

La chanson de Belzébuth.

« Le venin s’insinue dans les membres et aussitôt la rage se déchaine dans tout le corps, etc…. »

Pour s’en sortir, il faudrait un peu ouvrir son âme… à autre chose qui est toujours amour de Dieu [car tout ce qui n'est pas haine est amour]. L’ermite qui arrive avec la grâce de Dieu va le demander à Belzébuth, mais  Belzébuth ne veut surtout pas abjurer sa haine. Non, non, tous les supplices plutôt que renoncer à la haine de Dieu. Le damné, c’est l’homme du ressentiment, qui tient à son ressentiment comme à la prunelle de ses yeux. Encore une fois, voyez autour de vous, et voyez en vous.

Nietzsche.

Le ressentiment, c’est la haine vengeresse qui se donne une mauvaise joie. Se venger de Dieu, des autres, du monde, de tout. Et l’homme du ressentiment n’est pas l’homme du passé. Il est lié à la trace présente, il ne cesse de gratter cette trace au présent que le passé a laissé en lui. La plus petite amplitude pour le maximum de haine.

Bergson.

Liberté de Leibniz // liberté de Bergson.

Qu’est-ce qu’un acte libre au présent ? La plupart des contempteurs de la liberté disent des choses grotesques. La liberté, c’est le motif + la durée. La vérité est que le moi se modifie en fonction de la durée des motifs. C’est le résultat d’un processus dynamique d’états dans le moi. Rien à voir avec la liberté existentielle de Sartre.

(Episode des cachets pour la gorge.)

Les déterministes ne peuvent rien devant l’acte au présent – ils ne peuvent que revenir au passé et y voir des « causes » du présent. Or, à supposer qu’on connaisse tous les antécédents d’un acte, on ne peut pas prédire l’acte. Les antécédents de l’acte ne suffisent pas à déterminer l’acte. Personne ne peut penser l’acte avant qu’il ne se fasse - encore une fois, Minority report. Mais Dieu qui sait tout d’avance, comment ça marche ? Qu’est-ce que ça veut dire « savoir tout d’avance » ? Est-ce que cela implique que savoir les antécédents va avec le déterminisme de l’acte ? Dieu, qui sait tout, est-il capable de prévoir cet acte ? Pour un problème, c'en est un.

Whitehead.

La vérité est que Dieu passe par toutes les étapes des monades. Chaque monade est le résultat d’une vue de Dieu. Il y a un passage de Dieu dans chaque monade. A mettre en rapport avec le passage de la nature de Whitehead. Dieu passe dans chaque monade et dans tous ses états. Chaque monade inclut ce passage.

Dieu n'est pas moi, mais passe en moi // le royaume des cieux est en vous, mais pas vous. 

Dieu est éternel, ça signifie quoi ?

Dieu passe par tous les états de la monade. Donc, il coïncide avec chaque monade. Il fait l’acte de la monade en même temps qu’elle fait cet acte. Donc, Dieu ne devance pas l’acte mais l’accompagne. C'est cet accompagnement qui est éternel. Dieu m'accompagne éternelle. Il me suit comme mon ombre. A moi d'être humble et de regarder par terre, et de le voir. L'ombre, c'est que je vois par terre mais qui est illuminée du ciel (Chabrerie.)

Devancer n’a, de toutes façons, aucun sens - même pour Dieu. Dieu accompagne le présent de l’acte en train de se faire. Dieu accompagne la monade (comme l’ombre accompagne ma silhouette – et mon ombre, c’est le Christ !) Le monde ne commence jamais plus tôt ou plus tard pour Dieu. Le monde commence au moment où il se fait. L’éternité ne devance pas, elle passe. L’éternité passe dans tous les états, dans toutes les monades. Dieu coïncide avec moi à tout moment. Dieu est là à tout instant. Dieu ne me devance pas. Dieu fait l’acte en même temps que moi (ou me voit le faire si je fais mal ?)

La liberté est donc un présent en acte ou un acte au présent.

La liberté, unité du mouvement en train de se faire.

L'éternité, c'est l'accompagnement de Dieu pour toutes les monades.

L'éternité, présent perpétuel.

 

 

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La Chabrerie, Château l'Evêque.

 

La moralité comme progrès.

Mais si la liberté est sauvée, comment va-t-on sauver la morale ?

La morale n’est plus adéquation avec la nature mais progrès de la raison (en ce sens, Leibniz est très XVIIIème, pré-kantien).

Le meilleur des mondes possibles, c’est la suite la plus parfaite possible. Au sens musical.

Je progresse si mon âme augmente son amplitude – mon département, ma région éclairée, mon quartier. Je peux augmenter mon quartier - c'est là mon entière liberté : non pas être autre, mais être moi en mieux. Quoique ma région éclairée varie en fonction de mon âge, ma santé, ma forme, ma bonne ou mauvaise humeur. Il s’agit moins de l’étendre que de l’approfondir – en développer la puissance, « la porter à sa distinction », comme on dit au XVIIème.

Il faut que je trouve en moi ce qui se distingue... en moi. Quelle est la meilleure partie de moi-même ?

Augmenter l’amplitude de mon âme  =  donner un sens à la tendance au meilleur. Pourquoi vaut-il mieux travailler qu’aller à la taverne ? Parce que l’amplitude que donne la taverne est moindre par rapport à l’amplitude d’aller au travail. La tendance au meilleur, voilà la seule morale. Mais c'est une tendance personnelle. Par exemple, pour mon père, mieux vaut que je fasse des mathématiques plutôt que de la philosophie (sa morale à lui) alors que moi, je sais qu'il vaut mieux que je fasse de la philosophie plutôt que des mathématiques (ma morale à moi, mon amplitude.) Distinguer et affirmer mes amplitudes. Progression de l’âme.

Le truc, c’est que nos progrès s’entrechoquent. Parce que du fait que nous sommes dans le même monde, si je progresse ici, si je prends de l’amplitude là, j’en prends à mon voisin, et s'il en prend lui aussi, il m'en prend un peu à moi, et ainsi de suite. Il y a redistribution des progrès et des régressions.

Mais comment s’en sortir si l’on se bouffe chacun l’un l’autre ?

Qu'est-ce que c'est que cette lutte atroce pour l’existence morale et réelle ? Qu'est-ce que cette vie pourrie dans laquelle Dieu nous a mise où il faut tuer l'autre pour pouvoir exister ?

Non, il y a autre chose. 

 

Je pré-existe à moi-même depuis le début du monde.

Les monades sont soumises à l’ordre du temps.

D’abord, il y a ma naissance civile (au sens juridique), soit le moment où je suis devenu créature réelle et raisonnable.

Mais mon âme est là depuis le début du monde, comme mon corps était là, infiniment replié dans la semence d’Adam. Mon âme existait en tant qu’âme sensitive et animale. Mon corps comme pli du Premier Homme. Ensuite, la création s’est dépliée, et je suis arrivé coucou me voilà. Et au fond, ma raison y a été déjà établie – préétablie. Mon âme, mon corps, et ma raison étaient scellés dans la semence d’Adam. L’histoire du monde n’est qu’un gigantesque dépliement, dépliement infinie. Le dernier né est déjà dans le premier né.

« La cause de Dieu défendue par la conciliation de sa justice avec ses autres perfections » & 82. Si j’existe depuis le début du monde dans la semence du monde, et avec une âme animale, la raison ne préexiste pas. Et pourtant…. Si. La raison est pré-établie sous la forme d’acte scellé « portant effet ultérieurement. » Bref, je pré-existe à moi-même depuis le début du monde, comme âme sensitive et animale mais aussi comme raison. Mais qu’est-ce qui distingue ces âmes destinées à devenir des humains à celles destinées à devenir des animaux ? Qu’est-ce qui distingue l’âme animale humaine et l’âme animale animale ??? Eh bien, simplement : cet acte scellé « portant effet ultérieurement ». Les âmes scellées seront élevées le moment venu.

Mais qu’est-ce que cet acte scellé ? Une lumière destinée à s’allumer plus tard. La raison comme lumière. Sinon, la monade est entièrement noire. Ma naissance est le moment de mon élévation à l’étage supérieur. Le moment où la lumière s’allume dans la monade noire.

Je dormais dans la semence de mes ancêtres, dans la nuit noire d’avant ma naissance. Je nais, mon âme devient raisonnable, la lumière s’annule. Et quand je meurs, j’involue à nouveau. Je redescends d’un étage, je redeviens âme sensitive et animale, je me replie….. MAIS comment Dieu va-t-il faire pour me retrouver si je retourne entièrement à ma nuit noire ?  Par le nouvel acte scellé que j’emporte avec moi et qui n’est autre que mon acte de décès – c’est-à-dire ma dernière pensée raisonnable.

L’acte de décès, c’est ma dernière pensée raisonnable, et c’est pour cela qu’elle est capitale, car d’elle va dépendre mon éternité. Et si la dernière pensée d'un tel est  « je hais Dieu »  (ou Tartempion, papa, maman, trucmuche), il est mal parti. [Donc, on peut damner quelqu’un en l’envoyant à Dieu dans la haine // Hamlet et le roi : le tuer dans le péché, non dans la confession. Mais alors, on peut envoyer quelqu'un en enfer sciemment ? Il s'agirait de l'énerver, de lui faire commettre le pire péché et de le tuer à ce moment-là. Le truc, c'est que l'on risque soi-même de se retrouver en enfer plus que lui, sans "circonstances atténuantes."]

 

 

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La résurrection.

Après le décès, toutes les âmes raisonnables repassent à l’étage du dessus, leurs corps se re-déplient en corps glorieux, subtil, ou infâme, et elles sont jugées. Et les damnés sont ceux qui se réveillent comme ils sont morts – en haïssant Dieu ou Trucmuche. Chacun se réveille selon sa dernière amplitude, et chacun est rétribué selon son dû.

[Et qu'en est-il du suicidé, mon Dieu, qui est mort... en se haïssant, lui ???]

Donc, chacun son dû. Et cela change tout. Car les damnés font de la place. Dès lors, mes progrès ne sont plus là pour faire régresser les autres. La vie n’est plus une lutte pour la vie, contre les autres (ce qui serait abominable, un monde capitaliste sans pitié où chacun ne pourrait exister qu'en prenant la propriété des autres). Non, mes progrès ne se font plus au détriment des autres. Et grâce à qui ? GRACE AUX DAMNES !!!

En fait, c’est parce qu’il y a des damnés que les bienheureux peuvent cohabiter sans se marcher dessus. L’amplitude du monde est ainsi respectée. Quand je fais du bien, je ne prends pas ce bien à un autre, non, je le prends grâce à celui qui fait du mal. On peut tous progresser grâce aux damnés. Parce que les damnés réduisent leur amplitude de leur âme au maximum, ils réduisent leur département à rien, sauf à la haine de Dieu -  et c’est cette réduction d’amplitude qui permet d’élargir la nôtre. Ils renoncent à leur propre amplitude au crédit des nôtres.

Et c’est là, leur vraie punition. Ils servent à l’amélioration des autres, non pas en donnant un exemple négatif effrayant et édifiant – mais parce qu’ils fonctionnent comme une entropie négative. Ils déchargent dans le monde des quantités de progrès possible, utilisables pour d’autres. Ils déchargent des quantités de clarté auxquelles ils renoncent volontairement, par pure haine, et qui leur revenaient de droit. Les damnés ont renoncé à leurs propres droits. Personne ne prend rien à personne, tout le monde trouve son quartier et peut même l’élargir grâce aux damnés qui ont rétrécit le leur. On a plus de place parce qu’ils se sont exclus de la leur. On a plus de possibilité de s’aimer parce qu’ils ont renoncé à leurs quantités d’amour, et c’est nous qui les récupérons.

Bref, la punition du mal est qu’il sert le bien, à son corps défendant, son corps étroit, minable, haineux.

Les damnés se sont retirés volontairement de la progression de l’humanité et de fait ont permis aux autres d’user de leurs propres trésors. Le damné est celui qui abandonne son trésor au bienheureux. Et croyant faire le mal, il fait le bien -  ou plutôt il fait que d’autres peuvent faire le bien à sa place. D’où le rôle « physique » des damnés. D'où le rôle entropique du diable – non pas punir le monde, mais le rendre plus clair et meilleur.

[Les damnés nous servent, mais il ne faut pas en abuser.

Mettre le diable à notre service (ou au service de Dieu) contre lui.

Jouer un bon tour au diable.

Faire souffrir le diable.

Devenir Merlin.]

 

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Un bon site sur Deleuze : http://www.scoop.it/t/gilles-deleuze

 

 

06/04/2014

The man I love, par Murielle Joudet

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 Cliquer sur l'image.

 

Spiders from Walsh


  (sur The Man I Love, de Raoul Walsh, 1947)


Après High Sierra et They drive by night, The Man I Love est la troisième et dernière collaboration d'Ida Lupino avec Raoul Walsh. Elle y joue une chanteuse de nightclub qui, ayant le mal du pays (« homesickness »), décide de partir le jour de Noël rendre visite à son frère et ses sœurs à Los Angeles. Elle finit par s'y établir, trouve un travail dans le nightclub d'un propriétaire qui la drague, s'occupe des siens et tombe amoureuse d'un ancien pianiste, San Thomas.

The Man I Love est un mélodrame urbain et pauvre, enveloppé dans la forme vigoureuse, fougueuse du réalisme Warner. La Warner était spécialisée dans la production de films vite tournés, au style journalistique, documentaire, privilégiant les plans en extérieur - on pense aux films noirs avec James Cagney, Edward G. Robinson et les films pré-codes Hays. De fait, The Man I Love se cale sur ce rythme urbain, donne à entendre le pouls d'une ville pendant la période des fêtes.

Le film s'ouvre sur de larges plans de New-York qui peu à peu se resserrent sur la façade d'un nightclub. Deux hommes  pensant le club ouvert tentent d'y entrer mais un autre leur signale qu'il s'agit d'un bœuf privé, « a private party for crazy people » - ce sera le programme du film. Et lorsque nous sommes autorisés à y entrer, nous découvrons Lupino noyée autour de ses musiciens chantant  « The Man I Love » avec cette langueur mélancolique propre aux chanteuses de nightclub. On comprendra plus tard que ce qui lui donne cet air si douloureux ce n'est pas tant la chanson que le fait qu'elle n'ait pas vu depuis longtemps les siens, « I'm homesick » dit-elle – un même regard exprime à la fois le mal du pays et la langueur d'amour. On remarquera que le film est baigné par un épais brouillard, brouillard de la ville et de la fumée de cigarette, brouillard de l'homesickness qui travaille au corps tous les personnages, chacun ayant le mal de son pays à lui, qu'il soit une femme ou un mari perdus, une famille éloignée, un amour qu'on attend. Le film semble ainsi répondre à une question : où se loge l'amour dans les grandes villes où, à première vue il semble être refoulé, absent ? Il se trouve dans les foyers, les nightclubs, les chambres d'hôtel, dans ces lieux protégés que sont les chansons, tous ces endroits secrets, scellés, dans lesquels le film nous invite à pénétrer.

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The Man I love donne le sentiment d'être une esquisse achevée dont toute la beauté se logerait dans la rapidité de son trait, dans cette légèreté dérisoire de papier journal dont les lignes imprimées nous délivreraient le grave secret des cœurs d'une poignée de personnages, d'une ville entière. C'est l'efficacité démocratique d'une chanson portée par une chanteuse qui offre sa voix au chagrin des autres, sa langueur de surface à ceux qui ont envie d'être langoureux. C’est cette même efficacité démocratique qui permet à Walsh cette extrême circulation entre les personnages. Chez lui, ce n'est pas une astuce de scénario qui daigne octroyer sa scène à chaque personne, c'est davantage un mouvement immanent au film, motivé par l'héroïne qui s'occupe des autres avant de revenir à ses occupations – déjà Lupino est metteuse en scène à l’intérieur du film. Ce qui confère au film cet aspect organique, naturel, loin du film choral découpé en tranches égales artificiellement liées entre elles par une petite soudure scénaristique, ce souci trop souvent lourd et volontariste du second rôle, cette épaisseur de surface qui est l'intérêt qu'on octroie à un rouage. Ici ces allers et venues ont le naturel de la vie, où l'intérêt que l'on se porte à soi influe et reflue à la surface, où l'on s'éclipse du premier plan pour jouer son rôle de sœur, d'employée, d'amie – le centre du film se déplaçant en fonction de qui on aime et de qui on soigne, créant au final une sorte de réseau d'amour. The Man I Love se calque sur l'anonymat des métropoles urbaines, ces métropoles dont nous sommes les éternels personnages anonymes et intermittents, comme Lupino l'est ici.

C'est cette douce modestie affairée de city girl que Lupino charrie dans son jeu, trop occupée pour avoir le temps de tenir son premier rôle, permettant au centre de se redistribuer sans cesse jusqu'à se dissoudre pour lui préférer l'aspect d'une toile d'araignée – on pense à la façon dont Minnelli arrive à faire rapidement exister des groupes de personnages en déduisant un portrait d'une série de relations, comme on recoupe des témoignages pour se faire une idée sur une personne.

L'indépendance de Lupino a quelque chose de très réaliste : elle n'a rien d'une vamp, le film étant trop pragmatique pour lui laisser le temps de l'être. L'amour de cinéma est habituellement le fait d'une élite amoureuse où les questions pragmatiques, si elles étaient traitées, risqueraient de parasiter l'avancée de l'histoire. Au contraire ici, c'est la nécessité qui fait avancer l'histoire, la nécessité de gagner sa vie ou de s'occuper de ses enfants - comme c'était déjà le cas du magnifique « Une femme dangereuse » (They drive by night) qui filmait le monde des routiers. De fait, dans la série B non cantonnée à un genre (on peut penser aux comédies et drames sociaux de Gregory la Cava), le réalisme est de mise et il devient naturel que le film, dans son mouvement, emporte avec lui une image du monde. Lupino est une femme qui s'en sort, qu'on voit au travail, qui s'achète d'extravagantes robes du soir (touchantes sur le corps si gracile de l’actrice), et des chapeaux qu'elle n'arrête pas de trouver finalement ridicules  – comme une femme qui persiste à porter des tenues qui ne lui vont pas, et qui sont d'ailleurs davantage des tenues de travail que de soirées.

Autre question que pose le film : quand trouve-t-on le temps d'aimer ? Là encore, on fait l'amour quand l'agenda le permet. Urbanité oblige, le couple s'aime dans les marges, bousculé par les autres intrigues. C'est que la vitesse est le mot d'ordre, l'idée de Walsh est de filmer un amour interstitielle, qui se cherche une place au lieu de prendre toute la place. Ici le trait vite esquissé prévaut sur le développement : tout le monde sait qu'on trace plus facilement une ligne droite d'un seul coup que par petites touches successives. « The Man I Love » fonctionne sur cette économie du geste : on fait le tour d'une question au détour d'un regard, d'une réplique, d'une cigarette allumée – innombrables petites entailles hollywoodiennes.

Lupino apprend alors que l'homme qui lui plaît est San Thomas, le compositeur de « The Man I Love », cette chanson qu'elle chantait en ouverture. La très belle idée est de faire de cette chanson le motif d'une contamination (contamination qui est, on l'a bien vu, le grand motif du film : on contamine par l'atmosphère, par le brouillard ici omniprésent, par la langueur chantée ou sentie du homesickness). C'est par et à travers elle que Lupino aime San, comme si, bien avant de se connaître, il lui avait transmis les termes de leur relation, les mots à travers lesquels elle allait l'aimer ; comme si leur complicité avait été scellée bien avant qu'ils ne se rencontrent.

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Les films de Walsh ont cette inexorabilité où tout se tient et se boucle au bout d'une heure et demi alors que tout ne cessait de se ramifier jusqu'au dernier moment. On ne compte pas les micro-scènes qui posent en passant la vie d'un personnage, d'un second, d'un troisième ou d’un quatrième rôle. C'est que par-dessus les personnages centraux la rumeur urbaine insiste toujours, reflue sans cesse à la surface comme si on ne voulait jamais laisser reposer une pâte mais qu'on la remuait sans cesse, faisant du fond une potentielle surface, et inversement. Qui peut prétendre à être le héros d'une ville, d'un film-ville ?

Walsh tient ici à cette égalité narrative (« tous les personnages naissent et demeurent  libres et égaux en droits »). On chercherait en vain le crime qui ferait de The Man I Love un film noir, un dénouement qui justifierait tout ce qui précède, ou un personnage qui se révélerait être clé. C'est très rare d'arriver à faire sentir que ce sont les personnages qui sont libres et non pas le scénario – là encore on pourra détourner la formule kantienne : « Traite toujours ton personnage comme une fin et jamais seulement comme un moyen ». Par sa façon de ne pas jouer une histoire contre une autre ou au-dessus d'une autre, The Man I Love, film-chanson,nous montre que l'amour suppose non pas l'élévation hors-monde de quelques amoureux privilégiés mais la démocratie des cœurs. Il y a de la place pour une une femme qui aime et attend un homme qui ne l'aime pas – ceux qui sont aimés n'ont pas pris l'habitude de chanter.

Murielle Joudet

 

A lire de la même plume : Frontière chinoise, de John Ford

20:08 Écrit par Pierre CORMARY dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : the man i love, raoul walsh, ida lupino, murielle joudet, critique, cinéma | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer