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Une semaine de bonté - vendredi, la voix de la lune

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"Je me demande ce qui a bien pu se passer à un moment donné, quelle espèce de maléfice a pu frapper notre génération pour que, soudainement, on ait commencé à regarder les jeunes comme les messagers de je ne sais quelle vérité absolue. Les Jeunes, les jeunes, les jeunes... On eût dit qu'ils venaient d'arriver dans leurs navires spatiaux (...) Seul un délire collectif peut nous avoir fait considérer comme des maîtres dépositaires de toutes les vérités des garçons de quinze ans."

Fellini, cité par Finkielkraut dans La défaite de la pensée.

"Il me souvient d'un dîner à Paris il y a plus de vingt ans. Un jeune homme, sympathique et intelligent, parle de Fellini avec un plaisant mépris moqueur. Son dernier film, il le trouve franchement minable. Je le regarde comme hypnotisé. Connaissant le prix de l'imagination, je ressens pour les films de Fellini, avant tout, une humble admiration. C'est en face de ce jeune homme brillant, dans la France du début des années quatre-vingt, que j'éprouve pour la première fois une sensation que je n'ai jamais connue en Tchécoslovaquie, même dans les pires années staliniennes : la sensation de me trouver dans l'époque de l'après-art, dans un monde où l'art disparaît parce que disparaissent le besoin d'art, la sensibilité, l'amour pour lui. Depuis lors, j'ai constaté de plus en plus souvent que Fellini n'était plus aimé...."

Milan Kundera, Une rencontre.

 

Fellini rejeté par les cinéphiles ? Comment pourrait-ce en être autrement ? Trop mécontemporain, trop moraliste, trop antipublicitaire, le maestro, trop élitiste aussi, trop classique par la pensée, trop baroque par le geste, trop anti-féministe surtout. La cité des femmes - je me demande si elle a vu ça un jour, la mère Fouque. Et pourtant, Fellini fantasme le matriarcat comme elle le théorise. Vénus de Lespugue, de Willendorf, de Savignano. Louve de Rome. Les mères primitives. L'inceste matriciel, symbolique, réel - c'était ça la première religion de l'humanité et c'est de ça dont la loi du père nous a tirés. Même si chez Fellini, ils ne sont pas folichons les pères, les hommes. Faibles, infantiles, en recherche foetale, ils risquent toujours de s'évanouir, comme Casanova, à la seule vue d'aiguilles plantées dans des saucisses. Fellini ou le pathétique de l'éternel masculin. Fellini et Anna Magnani à la fin de Roma, la plus belle scène que je connaisse.

Et pourtant, la seule morale qui vaille est la morale de l’indulgence. Indulgence de Powys. Indulgence de Proust. Indulgence de Fellini. Indulgence de tous ces grands artistes qui savent combien la vie est cruelle et que le jugement est toujours une vulgarité ajoutée ou rattachée à cette cruauté. « L’art, disait Fellini, est quelque chose qui nous réconforte, nous rassure, nous parle de la vie en des termes extrêmement protecteurs (…) Je crois que l’art est la tentative la plus réussie d’inculquer à l’homme la nécessité d’avoir un sentiment religieux. » . Las ! L'époque veut la transparence, non la transcendance, et exige, plutôt que l'indulgence, la légalité en toutes choses. La catholicité de Fellini (et peut-être du cinématographe) qui consiste à retisser notre lien au monde, à nous redonner le monde, sous couvert "d'indulgences" qui plus est, ne passe plus. Le monde, d'abord, qu'est-ce que c'est pour notre im-monde ? Une autre autre croyance primitive ? Un concept facho ?

Personne mieux que Fellini n'a su confondre la mémoire et le rêve, le rêve et le réel. Personne de moins schizo non plus. Elle est là la différence avec notre époque. A l'époque de Fellini, de Bunuel, on pouvait mélanger les mondes mais on était conscient de ce mélange. On avait conscience du fantasme et de ses limites. Alors qu'à la nôtre, on ne fait plus trop bien la différence entre le désir et la réalité. On n'est plus conscient des simulacres en tant que tels.  On vit pour de bon dans l'onirisme. Paris Plage. Secret Story. Paranoïd park - pas le film, magnifique et fellinien de Gus van Sant, mais l'ambiance. L'esprit de dérision triomphe autant que l'esprit de sérieux. Mais gare à ceux qui s'en prennent vraiment à l'époque ! On peut toujours se livrer à des critiques féroces du passé, la satire du présent ne passe pas. Et l'art est devenu l'ennemi à abattre. Par la culture. La culture ou la solution finale de l'art.

La culture par la biographie. Comme le dit Kundera, on est devenu fielleux avec les grands artistes. Picasso, Cioran, Ionesco, Heidegger, Brecht (qui d'après une secrétaire à lui avait une très mauvaise odeur, et le biographe mettra deux chapitres pour le prouver) Hemingway, Eliot - à bas le génie ! Honte à l'admiration ! Sus aux arts majeurs ! Tous des criminels, d'ailleurs, ces "génies", ou des collabos, ou des psychopathes, ou des parents indignes, ou des alcooliques, anonymes, ou des pédophiles latents. Tous au tribunal de la culture ! En vérité, "l'Europe est entrée dans l'époque des procureurs : l'Europe n'est plus aimée ; l'Europe ne s'aime plus." Et c'est pourquoi les gens ont joui quand le non l'a emporté. Et qu'ils jouissent de la fin de l'histoire. En tous cas de la leur.

 

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Francis Bacon - le génie qui ne peut par définition être compris par la foule. Le corps distordu. Le visage froissé. L'organique montré. L'effroi et l'euphorie que cela provoque en même temps. "Certes, nous ne sommes pas sûrs que les profondeurs recèlent vraiment quelque chose, écrit encore Kundera - mais quoi qu'il en soit, en chacun de nous, il y a ce geste brutal, ce mouvement de la main qui froisse le visage de l'autre, dans l'espoir d'y trouver, en lui et derrière lui, quelque chose qui s'y est caché." Quel degré de distorsion un visage peut-il supporter ? Quelle dose de vérité pouvons-nous supporter ? Quelle mesure fait que l'art peut nous devenir insoutenable ? Quand Bacon parle de son travail, il le compare à Shakespeare. A part lui, "il n'y a absolument personne avec qui parler". Tous les deux explorent la violence infinie des possibilités humaines. L'horreur sublime des corps. L'énergie cosmique des individus. Pour Bacon, le plus profond chez l'homme, ce n'est pas la peau, c'est la viande. C'est pourquoi il ne s'embarrasse pas d'histoire et de politique (et que dans une interview, il affirme clairement "être de droite", car "en tant qu'artiste, il a d'abord besoin de liberté, et que rien ne menace plus la liberté que l'idéologie"). Picasso pouvait encore peindre un "Massacre en Corée", Bacon est tellement conscient de la fin de la civilisation qu'il ne reste plus pour lui que "la matérialité physiologique de l'homme". Le caca (qui est le contraire du kitsch), le sang, le vomi. Mais avec des vraies couleurs, des vraies compositions, du vrai art.

Céline, lui, continue de rire de la lourdeur des hommes. "Ce qui nuit dans l'agonie des hommes, c'est le tralala". Des ballons rouges que l'on jette dans le ciel par milliers en hommage aux malades et aux morts du sida,  le voilà le tralala. Cette façon que nous avons de récompenser les malades, de célébrer le sida, ou de fêter l'euthanasie. Chantal Sébire, vous vous rappelez ? Elle allait à la radio et sur les chaînes télé pour exiger qu'on l'euthanasie et qu'on fasse la ribouldingue autour de sa mort humanitaire.  Comme disait Nabe : "en lui refusant l'euthanasie, les salauds (les classiques) l'ont tué !"

Aujourd'hui, l'histoire va trop vite. Un même individu peut connaître dans sa vie deux à trois bouleversements socio-politiques et ne plus savoir où il en est (un peu comme ce qui est décrit dans la Comédie humaine : en quarante ans, on pouvait avoir vécu l'Ancien Régime, la Révolution, l'Empire, la Restauration, la Monarchie de juillet). L'amour de la littérature devient alors une résistance aux modes du temps.  Et c'est la raison pour laquelle, la culture éternelle, rédemptrice, peut apparaître comme le seul rempart contre la culture actuelle et polluante. "Là se trouve le sens de l'intellectualisme des héros de Roth, tous professeurs de littérature ou écrivains, constamment en train de méditer sur Tchekhov, sur Heny James ou sur Kafka. Ce n'est pas là une futile exhibition intellectuelle d'une littérature penchée sur elle-même. C'est le désir de garder le temps passé à l'horizon du roman et de ne pas abandonner les personnages dans le vide où la voix des ancêtres ne serait plus audible." Idéal Serdaigle ? Tentation Périclès ? Utopie arcadienne ? Peut-être. En tous cas, rien de plus important aujourd'hui que de redresser l'art contre la culture, j'allais dire, la cathédrale contre le tribunal. Le cinéma contre la télévision.  Le clown (celui de Fellini) contre l'animateur-amuseur servile. Ou la lune (de Fellini, de Méliès, de Godard) contre la mire.

 

 

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Lien permanent Catégories : In memoriam Philippe Muray, Une semaine de bonté 5 commentaires 5 commentaires Imprimer

Commentaires

  • Époustouflant...

  • Et quel meilleur tombeau pour la culture, que la télévision ? Aujourd'hui, toutes les batailles d'Hernani se font sur les plateaux de télé, où les auteurs élitistes, pas assez populaires, sont rabaissés, où tout se retrouve au niveau de la "culture générale" des candidats de "Questions pour un champion". Quand un écrivain est accusé d'avoir tenu des propos antisémites, racistes, misogynes, d'avoir fait l'apologie de la pédophilie, il est évident qu'aucune de ses protestations ne seront entendues, puisque ce qu'on lui reproche surtout, c'est la complexité de sa pensée. Des animateurs de talk-shows qui exigent de leurs invités de répondre "par oui ou par non" à leurs questions sont les juges les plus autoritaires, les plus kafkaïens qui soient.

    - Sigmund (aujourd'hui, il n'y a plus que des prénoms), avez-vous, oui ou non, écrit qu'il fallait "tuer le père"?
    - Oui, mais...
    - Oui ! Vous reconnaissez donc avoir fait l'apologie du parricide ! Affaire suivante ! Greffier, faites venir Donatien-Alphonse-Machintruc, là...

    Toute pensée complexe est haïe, désormais les choses devront être exposées clairement, et sans ambiguïté : c'est l'heure de la vulgarisation universelle - c'est-à-dire de la vulgarité, de l'oubli, de la mort. L'artiste est toujours porté aux nues, mais le Génie est méprisé et couvert de boue. Picasso, j'vois ma gamine elle a cinq ans, elle fait pareil. Et Rabelais, paraît que c'était un gros macho... (Mais je m'égare)

    Ca va, sinon ?

  • Oui, en grande forme rabelaisienne ! Merci à toi et à Yacim pour vos commentaires...
    La haine de la pensée complexe, oui, c'est tout à fait ça, qui revient à la haine de la pensée tout court mais aussi à une haine (non dite) de l'humanité. Une humanité que l'on ne juge pas assez cool, positive, gentille, qui ne serait jamais ni raciste ni criminelle, qui ne porterait pas la mort et la petite mort en elle, une humanité qui ne serait pas sexuée d'ailleurs (malgré tout le spectacle pornographique), une humanité qui ferait ce qu'on lui demande de faire, y compris se révolter - les mutins de Panurge comme disait Muray et pour retrouver Rabelais.

    D'ailleurs, Rabelais (et Céline), j'en parle dans mon prochain post que je mettrai en ligne ce soir.

    (C'est la gageure de cette semaine de bonté : un texte par jour pendant sept jours, et qui part de mes dernières lectures.)

  • Et revoilà nos aboblitionnistes...

  • "Fellini fantasme le matriarcat comme elle le théorise. Vénus de Lespugue, de Willendorf, de Savignano. Louve de Rome. Les mères primitives. L'inceste matriciel, symbolique, réel - c'était ça la première religion de l'humanité et c'est de ça dont la loi du père nous a tirés."

    petite parenthèse à ce sujet, allez voir le film "Coraline" par le créateur de L'étrange noël de M. Jack (qui n'est d'ailleurs pas Tim Burton)
    en plus c'est plein de réalités loufoques à la Alice... très sympa.

    et continuez vos jours de bonté!

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